(le texte en pdf)L'état de l'impérialisme
Chris
Harman
Si,
comme certains
le prétendent à gauche, le terme 'impérialisme'
est démodé, de qui les multinationales dépendent-elles
pour la défense de leurs intérêts ?
Un
fragment
d'information peut à l'occasion lever le voile sur les
véritables motivations qui sont à l'œuvre derrière
la haute politique. On pouvait trouver le mois dernier, enfouie dans
les pages intérieures du Guardian, une 'brève' donnant
des détails sur des petits déjeuners au 10 Downing
Street qui avaient réuni en 2003 Tony Blair et le Groupe,
composé d'une dizaine de personnes, des Présidents de
Multinationales ('Multinational Chairmen's Group'), avec notamment
les dirigeants de BP, Unilever, Vodafone, HSBC et Shell.
Ils
étaient
invités à faire connaître au premier ministre
comment la politique gouvernementale affectait les compagnies
internationales basées en Grande Bretagne, ainsi qu'à
exprimer leurs doléances éventuelles.
Une
de ces plaintes
consistait à demander au gouvernement de renoncer à un
projet d'augmentation des impôts sur les pensions de retraite
des 5.000 personnes les plus riches du pays.
Mais
il y avait autre
chose qui les inquiétait davantage - la guerre en Irak. Ils
n'étaient pas spécialement horrifiés par le
nombre des victimes causées par les bombardements massifs de
Bagdad, ou par le dossier épineux des armes de destruction
massive inexistantes. Leur souci était plutôt de savoir
si Tony Blair avait fait à George Bush les bonnes
revendications en retour du soutien britannique. Blair, disaient-ils,
devait dire clairement que le prix de l'assistance anglaise était
que 'les compagnies devaient être traitées plus
favorablement'. En d'autres termes, l'engagement dans la guerre
n'avait de sens pour eux que s'il contribuait à leur course
aux profits.
Cette
attitude est très
différente de ce que prétend leur idéologie du
marché libre, selon laquelle le capitalisme est basé
sur la concurrence pacifique et n'a par conséquent aucun
intérêt à la guerre, sauf lorsqu'elle est rendue
nécessaire par les agissements de maniaques sanguinaires, ou
pour empêcher les nettoyages ethniques, voire remettre de
l'ordre dans les 'Etats en faillite'. Si seulement le monde entier
voulait bien accepter le fonctionnement sans entraves du commerce et
du capital, il y règnerait une paix éternelle.
On
trouve même
dans la gauche radicale des gens qui ont accepté une variante
de cet argument. Michael Hardt et Toni Negri, dans leur livre Empire
- une œuvre qui a été acclamée dans le
mouvement anticapitaliste malgré (ou peut-être à
cause de) son langage extrêmement obscur - prétendent
que le terme même d'impérialisme est démodé
parce que le capital, capable de se déplacer librement d'un
endroit à un autre, n'avait plus aucun intérêt
dans les rivalités entre Etats.
Différentes
versions du même thème ont été exposées
par des marxistes comme Ellen Meiksins Wood, Leo Panitch et Sam
Gindin, selon lesquels les capitalistes n'ont besoin que d'un seul
Etat puissant, celui des Etats-Unis, pour faire la police sur la
planète, et que les vieilles analyses dans lesquelles les
intérêts capitalistes mènent à des
conflits impérialistes ne sont de nos jours plus applicables.
En fait, pour Meiksins Wood, elles ne l'ont jamais été.
Elle prétend que les grands empires qui se sont affrontés
en 1914 l'ont fait sous l'influence de formes précapitalistes
d'accaparement de la richesse.
De
tels arguments
semblent aujourd'hui rendre compte de la réalité parce
qu'une très grande partie du big business est multinationale.
Les gens ont du mal à imaginer que des grandes sociétés
soutiennent leur gouvernement lorsqu'il bombarde leurs propres usines
dans d'autres pays. Et une guerre entre pays européens du
genre des deux conflits mondiaux du 20ème siècle est
décidément difficile à imaginer. Mais cela ne
résout pas la question.
Le
fait que les
sociétés géantes du monde opèrent au plan
international ne signifie pas pour autant qu'elles n'ont pas de
profondes racines dans des pays particuliers. Un 'indice de la
transnationalité' montre que presque toutes ont toujours à
peu près la moitié de leurs actifs, de leur force de
travail et de leurs ventes localisés dans un seul pays - et
pour les multinationales américaines la proportion est encore
plus grande. Voilà qui est de nature à établir
des liens puissants avec l'appareil d'Etat, et toutes les
multinationales sont désireuses d'obtenir son appui sur la
scène de la concurrence internationale.
Mais
cela signifie que
les sociétés demandent à 'leur' Etat d'exercer
une pression sur d'autres Etats pour prendre leurs intérêts
en considération. Plus les multinationales opèrent en
dehors de leur 'pays d'origine' et plus c'est important. Elles
doivent essayer de faire en sorte que les gouvernements étrangers
leur accordent, entre autres choses, un accès aux marchés,
la fiscalité la plus basse possible, et une partie des gros
contrats publics. C'est la raison pour laquelle les négociations
commerciales, par l'intermédiaire de l'OMC, sont une telle
foire d'empoigne dans laquelle des groupes de gouvernements tentent
de faire avancer les intérêts des grandes sociétés
qui opèrent à partir de leur territoire.
Les
compagnies
américaines ont toujours pu faire confiance à leur Etat
pour prendre en charge leurs intérêts, par exemple en
renversant des gouvernements à l'aide de la CIA, en utilisant
son influence dans le Fonds Monétaire International et la
Banque Mondiale pour profiter des crises de la dette, ou en
s'engageant dans des négociations dures sur les taux de change
monétaires ou les contrôles écologiques. La
mesure ultime de la puissance de l'Etat américain réside
dans sa capacité à faire étalage de son énorme
force militaire. C'est là précisément qu'était
le but de la guerre en Irak.
D'autres
Etats
cherchent à conforter leur propre pouvoir de négociation
sans aller jusqu'à la confrontation militaire directe avec la
superpuissance. On peut soit résister à certaines
exigences américaines, comme la Russie et la Chine l'ont fait
sur la question iranienne, on peut aussi sponsoriser différentes
armées dans d'affreuses 'guerres de proximité'
localisées dans d'autres parties du monde. Une troisième
manière consiste à montrer qu'une aventure militaire
américaine n'a aucune chance de succès si elle ne
bénéficie pas d'un soutien militaire, comme la France
et l'Allemagne l'ont tenté lors de l'invasion de l'Irak. Et
finalement il y a le choix fait par les multinationales britanniques
qui consiste à accorder un soutien inconditionnel aux
Etats-Unis en échange d'un retour substantiel.
Ce
que nous voyons, ce
n'est pas un capitalisme qui n'a plus besoin de la puissance
militaire de l'Etat, comme Hardt et Negri semblent vouloir le croire,
mais le vieux conflit inter-impérialiste dans la forme qu'il
adopte au 21ème siècle. Comme le montrent l'Irak,
l'Afghanistan et maintenant la Somalie, les capitalistes considèrent
toujours l'effusion de sang comme un moyen d'accroître leurs
profits.
Socialist
Review, mars
2008
(traduit
de l'anglais
par JM Guerlin) |