(le texte en pdf)
Sport : la course
à l'abîme
Chris
Bambery
Socialist
Worker 2113, 9 août 2008
(traduit de
l'anglais par JM Guerlin)
Le
sport moderne n'a rien à
voir avec le jeu ou la jouissance du corps, nous explique Chris
Bambery. Au contraire, il reflète les contraintes et
l'idéologie de la société capitaliste.
Cette
semaine s'ouvrent dans la capitale chinoise les Jeux Olympiques. Ils
seront le phare d'un nouvel « été du
sport », hyper-célébré, que nous
sommes encouragés à regarder et à admirer.
Pour
des millions de gens, le sport fournit une échappatoire à
la réalité de la vie quotidienne, quelque chose à
quoi ils peuvent s'identifier, une équipe ou un individu, dans
un monde où nous sommes de plus en plus isolés.
Mais
la réalité, c'est que les Jeux sont un évènement
piloté par les multinationales. Le sponsoring des grandes
sociétés pour les Jeux de Pékin est le double de
celui de Sidney en 2000 et trois fois celui d'Athènes en 2004.
Les
autorités municipales de Pékin ont été
vigilantes dans leur interdiction de toute publicité qui ne
concernerait pas les sponsors. Les dépenses d'affiches et de
publicité extérieure ont dépassé 2,7
milliards de dollars.
McDonald's
fournira la nourriture dans les lieux officiels olympiques de Pékin,
et Coca-Cola est la boisson officielle des jeux.
Pendant
ce temps, un million de travailleurs migrants ont été
encouragés à quitter la ville. Il n'y a là rien
de nouveau.
Les
Russes ont nettoyé Moscou de ses dissidents en 1980. Quatre
ans plus tard, Los Angeles a débarrassé ses rues des
sans-abri et les Roms de Barcelone étaient interdits dans les
zones olympiques en 1992.
Lorsque
des protestations se sont élevées sur le traitement du
Tibet par la Chine au passage de la flamme olympique, à Paris,
à Londres et ailleurs, ce fut un cri général :
« Laissons la politique en dehors du
sport ! ».
Pourtant la politique a toujours fait partie des Jeux.
Tristement
célèbre
L'exemple
le plus tristement célèbre est celui des Jeux de Berlin
de 1936, instrumentalisés par Adolf Hitler comme vitrine du
IIIème Reich. En 1968, les dirigeants mexicains
ont
ordonné le massacre d'étudiants qui manifestaient à
la veille de l'ouverture officielle des Jeux Olympiques.
L'Union
soviétique n'a pu se voir attribuer les Jeux de 1980 qu'en
menaçant de quitter le Comité International Olympique.
Les Etats-Unis, applaudis par Margaret Thatcher, ont organisé
un boycott en prenant prétexte de l'invasion russe de
l'Afghanistan. Le bloc soviétique a répliqué en
boycottant les Jeux de Los Angeles.
Non
seulement la politique est centrale dans les Jeux Olympiques, mais
elle modèle et façonne tout le sport. On voudrait nous
faire croire que le sport est vieux comme le monde. En réalité,
c'est un produit du capitalisme.
Pendant
la plus grande partie du temps passé depuis que les êtres
humains sont apparus, ils n'ont rien connu ressemblant de près
ou de loin au sport moderne. Dans les sociétés d'avant
la division en classes, les humains coopéraient pour s'assurer
des moyens d'existence. L'exercice physique était une réalité
quotidienne et non quelque chose de distinct du processus de travail.
Les
Jeux Olympiques de l'Antiquité comportaient des cérémonies
religieuses, avec des sacrifices, et des affrontements armés
entre des « athlètes » qui
représentaient la mosaïque des cités grecques en
guerre. Cela n'avait rien à voir avec le sport tel que nous le
connaissons.
Des
activités comportant l'utilisation de ballons ont été
pratiquées au Japon et en Chine depuis des siècles,
mais c'étaient des rituels bouddhistes. Chez les indigènes
américains, on jouait à la crosse pendant des jours
pour s'entraîner à la guerre.
Les
« jeux » de ballon de l'époque
pré-industrielle, en Angleterre ou en France, étaient
des espèces de mêlées, comme la soule,
habituellement destinées à renforcer les limites de la
paroisse, ou d'autres, plutôt que des jeux festifs entre
villages ou habitants d'une ville. Il n'y avait pas de distinction
entre les joueurs et les spectateurs, et il n'y avait pas de règles
et pas d'arbitres.
Il
n'y a pas de connexion directe évidente entre ces
« rencontres » et des jeux modernes comme le
football et le rugby.
Le
football, qui a la prétention d'être le sport le plus
populaire au monde, s'est développé comme jeu en
Grande-Bretagne dans la deuxième moitié du 19ème
siècle.
C'est
le congé du samedi après-midi qui a ouvert la voie au
sport populaire. Un quart des clubs, dans les quatre grandes ligues
actuelles, ont été fondés par des églises,
qui étaient soucieuses d'être présentes dans les
nouvelles zones urbaines ouvrières.
Les
industriels ont été prompts à promouvoir le
sport. L'équipe Arsenal a été recrutée
parmi des ouvriers des Arsenaux Royaux de Woolwich. Il y a d'autres
clubs qui ont leur origine dans des équipes de lieux de
travail, comme West Ham (Thames Iron Works), Manchester United
(Lancashire & Yorkshire Railway) et Southampton (chantiers
navals
Woolston), alors que Sheffield Cutlers est devenu Sheffield United.
Le
règlement du lieu de travail se reflétait sur le
terrain de football. Les durées des rencontres étaient
établies rigoureusement, et mesurées avec des
instruments de plus en plus sophistiqués.
La
division du travail dans les jeux d'équipe exigeait des
dispositions spécifiques et des compétences
particulières - et non générales. Les gagnants
et les perdants étaient désignés sans ambiguïté,
de façon absolue, et des notions hiérarchiques étaient
intégrées au sport.
La
concurrence est centrale dans le capitalisme et affecte tous les
champs de l'activité humaine, s'introduisant dans l'amour, le
jeu et tous les rapports sociaux. Elle caractérise le sport.
Le
sport sans la compétition serait une contradiction dans les
termes. Le sport institue une tyrannie sur l'effort humain par des
machines, le chronomètre, et des règles arbitraires.
Sous
le capitalisme, le sport consiste à essayer d'être le
premier, de battre un adversaire ou de faire mieux que les autres en
établissant un nouveau record. L'entraînement représente
les travaux forcés du sport, et il est de plus en plus
inhumain.
Les
sportifs et les femmes sont présentés comme libres et
égaux. Selon cette idée, ils s'opposent dans l'égalité
et ne sont donc classés qu'en fonction de leur performance.
Le
héros de cette idéologie est l'homme ou la femme « qui
s'est fait tout(e) seul(e) », qui a progressé sur
la base de son mérite et par ses propres efforts. La leçon
est que chacun peut arriver au sommet. La réalité est
en fait bien différente.
Les
adolescents qui deviennent footballeurs professionnels ne sont pas
nécessairement les joueurs « les meilleurs »
ou les plus talentueux.
Ce
sont souvent ceux qui sont le plus préparés à
accepter la discipline stricte et l'entraînement intensif qui
sont exigés d'eux et qui ce faisant endommagent leur corps en
le déformant. L'utilisation de drogues devient monnaie
courante car les athlètes s'efforcent d'aller au-delà
des limites physiques naturelles.
L'activité
physique s'est détachée du jeu et du plaisir d'exercer
son corps. Il n'y aura pas de « jeu » aux Jeux
Olympiques. Personne n'est là pour jouer, mais pour se mesurer
et gagner.
Le
nationalisme est central dans le sport, et il sera présent aux
Jeux Olympiques comme il l'était au Mondial de foot. Le sport
a été utilisé comme un outil par l'impérialisme.
Le
marxiste trinidadien CLR James a montré comment le cricket
était utilisé dans les Antilles britanniques pour
répandre des idées qui étaient centrales pour le
maintien du pouvoir colonial.
Militaire
En
Allemagne, la gymnastique s'est développée comme une
tentative consciente de former des jeunes gens pour le service
militaire. Les Jeux Olympiques modernes ont été
inventés par le baron Pierre de Coubertin, qui pensait que la
pratique du sport était essentielle pour gagner les guerres.
Le
sport est vendu comme un moyen d'échapper aux tensions de la
vie et beaucoup de gens ordinaires le voient ainsi. Nous pouvons
examiner le rôle des « loisirs » sous le
capitalisme, en opposition avec la réalité du travail.
Nous
vivons dans une société dans laquelle nous devons
vendre notre force de travail pour pouvoir vivre. Le travail devient
une chose qui domine nos existences, sur laquelle nous n'avons aucun
contrôle et qui crée très peu, ou pas du tout, de
sentiment d'accomplissement.
Dans
ce contexte, le temps de travail est très fortement séparé
du temps 'libre' et en opposition à celui-ci. Nous donnons une
valeur énorme au temps que nous passons hors du travail. Mais
le temps 'libre' n'est pas libre - il est soumis au marché, et
déterminé par lui.
Comme
dit le marxiste américain Harry Braverman, « L'emploi
du temps passé en dehors du travail devient lui aussi soumis
au marché, qui développe à un degré
énorme les amusements passifs, les distractions et les
spectacles qui conviennent à l'environnement restreint de la
ville et qui sont proposés comme substituts à la vie
elle-même ».
Grand
capital
« Dès
lors qu'ils deviennent le moyen d'occuper toutes les heures du temps
« libre », ces amusements sont distribués
à profusion par des institutions du grand capital qui ont
transformé tout moyen de distraction en un processus de
production destiné à l'accumulation du capital ».
Il
ajoute : « Le capital est tellement
entreprenant
que même là où un effort est fait par un groupe
ou un autre pour trouver un accès à la nature, au sport
ou à l'art par l'activité personnelle et l'initiative
d'amateurs, ces activités sont rapidement incorporées
au marché dans toute la mesure du possible. »
Le
sport tel que nous le concevons aujourd'hui est un produit du
capitalisme, et il est modelé par tous les préjugés
et les restrictions qui existent en général dans la
société. Ce n'est pas un développement naturel.
Dans
un monde dans lequel nous contrôlerions nos vies et serions en
harmonie avec notre environnement, nous serions heureux de nager dans
la mer ou d'escalader une montagne, autant que de lire un livre, de
construire une maison ou de faire pousser des plantes. L'activité
physique serait ainsi libérée des contraintes de la
compétition.
L'émancipation
humaine ne sera pas l'œuvre de 22 personnes sous les yeux de
50 000
spectateurs, plus les millions de ceux qui les regardent à la
télévision. Elle ne sera pas non plus le fait d'hommes
et de femmes plongeant dans une piscine pour essayer d'aller plus
vite que les autres, ou que le chronomètre.
La
récréation physique et le jeu ont comme objet la
jouissance de notre corps, de la compagnie des autres et de
l'environnement. Le sport, non.
Le
sport a comme objet la concurrence et l'obéissance à
des règles arbitraires – une préparation idéale
au processus de la production capitaliste.
Chris
Bambery
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