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Les bolcheviks,
l’Islam et la liberté
religieuse
Dave Crouch (texte
original paru dans Socialist Review 280, décembre 2003)
Les
révolutionnaires peuvent
tirer des leçons de la politique des bolcheviks vis-à-vis
des citoyens musulmans de l’ex-empire russe.
La
révolution russe de 1917 a
éclaté dans un empire qui abritait seize millions de
musulmans - soit dix pour cent de la population totale. La chute du
tsarisme radicalisa les musulmans qui exigeaient la liberté
religieuse et les droits nationaux que leur refusaient les tsars.
Le
1er mai 1917, le premier
Congrès panrusse des musulmans se tint à Moscou. À
l’issue de débats très vifs, cette assemblée
vota en faveur de la reconnaissance des droits des femmes, faisant
des musulmans russes les premiers au monde à libérer
les femmes des restrictions qui caractérisaient les sociétés
islamiques de l’époque. En même temps, les dirigeants
conservateurs musulmans étaient hostiles à tout
changement révolutionnaire. Comment réagirent à
l’époque les marxistes russes, les bolcheviks ?
L’athéisme
Le marxisme est une
conception matérialiste du monde, donc totalement athée.
Mais, parce qu’ils savent que la religion plonge ses racines dans
l’oppression et dans l’aliénation, les partis politiques
marxistes n’exigent pas que leurs membres ou leurs sympathisants
soient athées. C’est pourquoi les bolcheviks n’inclurent
jamais l’athéisme dans leur programme. De fait, ils
accueillirent des musulmans de gauche dans les partis communistes. Le
dirigeant bolchevik Léon Trotsky remarqua en 1923 que, dans
certaines anciennes colonies de la Russie, près de 15 %
des militants du PC étaient musulmans et évoqua ces
« nouvelles recrues révolutionnaires
inexpérimentées qui tapent en ce moment à notre
porte ». Dans certaines parties de l’Asie centrale, les
musulmans représentaient jusqu’à 70 % des
effectifs.
Les
bolcheviks adoptèrent une
approche très différente vis-à-vis des chrétiens
orthodoxes, religion au service de l’occupation brutale des colons
russes et des missionnaires. La politique du Parti en Asie centrale,
soutenue par Moscou, stipulait que « l’absence totale de
préjugés religieux » n’était une
condition d’adhésion indispensable que pour les Russes.
C’est pourquoi, en 1922, près de mille cinq cents Russes
furent expulsés du Parti communiste du Turkestan à
cause de leurs convictions religieuses, mais pas un seul turcophone.
Les bolcheviks voulaient en effet corriger les effets des crimes du
tsarisme dans ses anciennes colonies. Lénine et Trotsky
comprenaient qu’il ne s’agissait pas seulement d’une question
de justice élémentaire, mais qu’il fallait aussi que
les bolcheviks déblaient le terrain pour permettre aux
divisions de classe dans la société musulmane
d’émerger.
Après
la révolution de
1917, certains colons russes d’Asie centrale avaient adhéré
au parti bolchevik, mais ils usurpèrent le slogan de « Tout
le pouvoir aux soviets » et le retournèrent contre
la population locale, majoritairement paysanne. Pendant deux ans, la
région fut coupée de Moscou par la guerre civile, par
conséquent ces « bolcheviks »
autoproclamés eurent les mains libres pour persécuter
les peuples indigènes. C’est pourquoi une révolte
islamiste armée éclata, celle des Basmatchis. Lénine
parla de l’importance « gigantesque, historique »
de redresser la situation. En 1920, il ordonna « d’envoyer
dans des camps de concentration en Russie tous les anciens membres de
la police, de l’armée, des forces de sécurité,
de l’administration, etc., qui étaient des produits de l’ère
tsariste et qui rôdaient autour du pouvoir soviétique
[en Asie centrale ] parce qu’ils y voyaient la perpétuation
de la domination russe ».
Les
monuments, les livres et les objets
sacrés islamiques volés par les tsars furent rendus aux
mosquées. Le vendredi - jour sacré pour les musulmans -
fut déclaré jour férié dans toute l’Asie
centrale. Un système juridique parallèle fut créé
en 1921, avec des tribunaux islamiques qui administraient la justice
selon les lois de la charia. L’objectif était que les gens
aient le choix entre la justice révolutionnaire et la justice
religieuse. Une commission spéciale concernant la Charia fut
créée au sein du Commissariat soviétique à
la justice. On interdit certains des châtiments prônés
par la charia (comme la lapidation ou le fait de couper une main) car
ils contredisaient le droit soviétique. Les décisions
des tribunaux islamiques concernant ces questions devaient être
confirmées par une juridiction supérieure.
Certains
tribunaux islamiques défiaient
la loi soviétique, en refusant, par exemple, d’accorder le
divorce aux femmes qui en faisaient la demande, ou en considérant
que le témoignage d’une femme valait seulement la moitié
de celui d’un homme. C’est ainsi qu’en décembre 1922 un
décret introduisit la possibilité qu’une affaire soit
rejugée devant les tribunaux soviétiques si l’une des
parties le réclamait. Même ainsi, entre 30 et 50 %
de toutes les affaires étaient résolues par des
tribunaux islamiques, et en Tchétchénie le chiffre
montait à 80 %.
Un
système d’éducation
parallèle fut aussi établi. En 1922 les droits de
certains biens waqf
furent rendus à l’administration musulmane, à
condition qu’ils soient utilisés à des fins
éducatives. Cela stimula donc la création des madrasas
(écoles religieuses). En 1925, les 1 500 écoles
musulmanes de l’État du Daghestan, dans le Caucase,
accueillaient 45 000 étudiants, et cet État ne
comptait que 183 écoles publiques. Par comparaison, en
novembre 1921, les mille écoles soviétiques de toute
l’Asie centrale ne recevaient que 85 000 élèves
- chiffre très modeste par rapport à la jeunesse
scolarisable dans cette région. Le Commissariat aux affaires
musulmanes, qui siégeait à Moscou, supervisait la
politique russe envers l’Islam. Des musulmans aux connaissances
marxistes très limitées occupaient des positions
élevées dans ce ministère. Il en résulta
une scission dans le mouvement islamique. Les historiens s’accordent
à dire que la majorité des dirigeants musulmans
soutenaient les soviets, convaincus que le pouvoir soviétique
garantissait la liberté religieuse.
Les
musulmans eurent une discussion
approfondie sur l’existence d’une similitude entre les valeurs
islamiques et les principes socialistes. À l’époque
on entendait souvent des slogans comme « Vive le pouvoir
des soviets, vive la charia ! » « Vive la
liberté, la religion et l’indépendance nationale ! »
Les partisans d’un « socialisme islamique »
appelaient les musulmans à créer des soviets.
Alliances
Les
bolcheviks conclurent des alliances
avec le groupe panislamique kazakh des Ush-Zhuz (qui rejoignirent le
PC en 1920), les guérillas panislamistes iraniennes des
Jengelis et les Vaisites, organisation soufie. Au Daghestan, le
pouvoir soviétique dut en grande partie son existence aux
partisans du dirigeant musulman Ali Hadji Akushinskii. En
Tchétchénie, les bolcheviks recrutèrent Ali
Mataev, dirigeant d’un puissant ordre soufi, qui présida le
Comité révolutionnaire tchétchène. Dans
l’Armée Rouge les « bataillons islamiques »
du mollah Katkakhanov regroupaient des dizaines de milliers de
soldats.
Lors
du premier Congrès des
peuples de l’Orient, qui se tint à Bakou en septembre 1920,
les dirigeants bolcheviks russes lancèrent un appel à
la « guerre sainte » contre l’impérialisme
occidental. Deux années plus tard, le quatrième congrès
de l’Internationale communiste approuva la politique d’alliances
avec les panislamistes contre l’impérialisme. Moscou employa
délibérément des troupes non russes pour
combattre en Asie centrale - ils envoyèrent des détachements
de Tatars, de Bashkirs, de Kazakhs, d’Ouzbeks et de Turkmènes
se battre contre les envahisseurs antibolcheviks. Les soldats tatars
constituaient plus de 50 % des troupes sur le front de l’Est
et dans le Turkestan pendant la guerre civile.
La
politique des bolcheviks dans
l’Armée Rouge ne constituait qu’un des aspects d’une
politique globale : ils voulaient en effet s’assurer que les
peuples non russes contrôlent eux-mêmes les nouvelles
républiques autonomes dans les anciennes colonies de l’empire
tsariste. Cela impliquait le départ des colons russes et
cosaques - dans le Caucase et en Asie centrale, les colons furent
encouragés à revenir en Russie, et dans certains cas
chassés de force. La langue russe cessa d’être la
langue dominante et les langues autochtones furent employées
dans les écoles, les administrations, les journaux et
l’édition. On créa un programme massif de
« discrimination positive » (comme on
l’appellerait aujourd’hui). Les représentants des
nationalités allogènes furent promus à des
positions dirigeantes dans l’État et dans les partis
communistes, et on leur donna la préférence en matière
d’emploi sur les Russes. On créa des universités pour
former une nouvelle génération de dirigeants nationaux
non russes.
Cependant
les efforts pour garantir la
liberté religieuse et les droits nationaux étaient
constamment minés par la faiblesse de l’économie.
L’isolement de la révolution russe signifiait qu’une
pauvreté terrifiante faisait peser une menace mortelle sur le
régime soviétique. Déjà en 1922, les
subventions de Moscou à l’Asie centrale durent être
diminuées et on ferma de nombreuses écoles publiques.
Les professeurs abandonnaient leurs postes faute de toucher un
salaire. Cela signifiait que les écoles musulmanes en vinrent
à représenter la seule solution pour la population.
« Quand vous ne pouvez fournir du pain, vous n’osez
enlever aux gens son substitut », déclara
Lounatcharky, commissaire du peuple à l’Éducation. On
supprima les subventions aux tribunaux islamiques entre la fin de
1923 et le début de 1924. Mais des facteurs économiques
empêchaient déjà les musulmans de porter plainte
au tribunal. Si, par exemple, une jeune femme refusait d’accepter
un mariage arrangé par sa famille ou de se marier à un
mari déjà polygame, elle avait peu de chances de
survivre parce qu’elle ne pouvait trouver ni travail ni logement
indépendant.
Enfin,
la bureaucratie stalinienne
accrut sa mainmise sur la révolution. De plus en plus, elle
s’attaqua à ce qu’elle appelait les « déviations
nationalistes » dans les Républiques non russes et
encouragea la renaissance du chauvinisme grand-russe. À partir
de la seconde moitié des années 20, les staliniens
commencèrent à planifier une attaque frontale contre
l’Islam au nom du droit des femmes. Le slogan principal de leur
campagne était « khudzhum »,
c’est-à-dire attaque, agression, offensive.
Le
khudzhum entra en action massivement
le 8 mars 1927, à l’occasion de la journée
internationale des femmes. Au cours de meetings de masse, on appela
les femmes à enlever leur voile. De petits groupes de
musulmanes autochtones montèrent sur des podiums et se
dévoilèrent en public, après quoi on brûla
leurs voiles. Cette opération grotesque renversait
complètement les priorités du marxisme. Nous étions
bien loin de l’époque où les militantes bolcheviques
se voilaient pour mener un travail politique dans les mosquées.
Cette politique était à des années-lumière
des instructions de Lénine qui déclarait : « Nous
sommes absolument opposés à toute offense contre les
convictions religieuses ». Inévitablement le
« khudzhum » provoqua une réaction en
retour. Des milliers d’enfants musulmans, spécialement des
filles, furent retirés des écoles soviétiques
par leur famille et démissionnèrent des jeunesses
communistes. Des femmes non voilées furent agressées
dans les rues, parfois violées et des milliers d’entre elles
furent tuées.
L’offensive
contre l’Islam marqua
le commencement d’une rupture brutale avec la politique
révolutionnaire inaugurée en octobre 1917. Tandis que
l’Union soviétique lançait un programme
d’industrialisation forcée, les dirigeants nationaux et
religieux musulmans furent physiquement éliminés et
l’Islam plongea dans la clandestinité. Le rêve de la
liberté religieuse fut enterré lors de la Grande
Terreur des années trente.
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