(le texte en pdf)
Le taux de profit et le monde
d'aujourd’hui
Chris
Harman
texte
original (International Socialism 115, été 2007)
La
« tendance à la baisse du taux de profit »
est un des éléments les plus controversés du
legs intellectuel de Karl Marx.
Il la considérait comme une de ses contributions les plus
importantes à l'analyse du système capitaliste,
l'appelant, dans ses premiers cahiers pour le Capital
(maintenant publiés sous le nom de Grundrisse),
« de tous points la loi la plus importante de l'économie
politique moderne ».
Mais
elle a été soumise à la critique dès la
publication du volume
trois du Capital
en 1894.
Les
premières critiques dans les années 1890 sont venues
des adversaires du Marxisme, comme le philosophe libéral
italien Benedetto Croce et l'économiste néoclassique
allemand Eugen von Böhm-Bawerk. Mais elles ont été
acceptées depuis par beaucoup de marxistes - de Paul Sweezy
dans les années 1940 à Gérard Duménil et
Robert Brenner aujourd'hui.
La
question était importante et le reste. La théorie de
Marx mène à la conclusion qu'il y a un défaut
fondamental, non réformable dans le capitalisme. Le taux de
profit est la clef pour que les capitalistes soient capables de
réaliser leur objectif d’accumulation. Mais plus il y a
d'accumulation, plus il est difficile pour eux de faire un bénéfice
suffisant pour le maintenir : « le taux
d'auto-expansion de capitalisme, ou le taux de profit, étant
l'aiguillon de la production capitaliste, (...) sa baisse (…)
apparaît comme une menace pour le processus de production
capitaliste ».
Cela
témoigne du « caractère historique,
passager, du mode capitaliste » et de la façon dont
« à un moment donné il doit forcément
se trouver en conflit avec les conditions mêmes de son
développement. ».
Cela montrait
que « c'est le capital lui-même qui fixe une borne à
la production capitaliste ».
Marx et ses critiques
La
ligne de base d'argumentation de Marx était assez simple.
Chaque capitaliste individuel (ou de temps en temps individuelle)
peut augmenter sa compétitivité propre par
l'augmentation de la productivité de ses ouvriers. La façon
de le faire est d’utiliser une quantité plus grande de
« moyens de production » - des outils, des
machines etc. - pour chaque ouvrier. Il y a une croissance de la
proportion de la mesure physique des moyens de production par rapport
au montant de la force de travail employée, un ratio que Marx
a appelé « la composition technique du capital ».
Mais
une croissance de la mesure physique des moyens de production sera
aussi une croissance de l'investissement nécessaire pour les
acheter. Donc celui-ci grandira aussi plus rapidement que
l'investissement dans la main-d'œuvre. Pour utiliser la terminologie
de Marx, « le capital constant » augmente plus
rapidement que « le capital variable ». La
croissance de cette proportion, qu'il appelle la « composition
organique de capital »,
est un corollaire logique de l'accumulation du capital.
Il
reste que la seule source de valeur pour le système dans son
ensemble est le travail. Si l'investissement croît plus
rapidement que la main-d'œuvre, il doit aussi augmenter plus
rapidement que la valeur créée par les ouvriers, qui
est à l’origine des bénéfices. Bref,
l'investissement en capital grandit plus rapidement que la source de
profit. En conséquence, il y aura une pression à la
baisse du ratio des bénéfices sur l'investissement -
« le taux de profit ».
Chaque
capitaliste doit s'efforcer d'accroître la productivité
afin de conserver son avance sur ses concurrents. Mais ce qui semble
avantageux au capitaliste individuel est désastreux pour la
classe capitaliste dans son ensemble. Chaque fois que la productivité
augmente il y a une baisse de la quantité moyenne de travail
dans l'économie dans son ensemble nécessaire pour
produire une marchandise (ce que Marx a appelé « le
travail socialement nécessaire ») et c’est ceci
qui détermine ce que les autres personnes seront finalement
prêtes à payer pour ce bien. Ainsi aujourd'hui nous
pouvons voir une baisse continuelle dans le prix de biens comme es
ordinateurs ou les lecteurs de DVD produits dans des industries où
de nouvelles technologies causent une augmentation plus rapide de la
productivité.
Les arguments contre Marx
Trois
arguments ont été avancés maintes et maintes
fois contre Marx.
Le
premier est qu’il n'y a aucune raison pour que le nouvel
investissement prenne une forme « intensive en
capital »
plutôt que « intensive en travail ». S'il
y a de la force de travail inutilisée disponible dans le
système, il semble n’y avoir aucune raison pour que les
capitalistes investissent dans des machines plutôt que dans la
force de travail. Il y a une réponse théorique à
cet argument. Les capitalistes sont conduits à chercher des
innovations technologiques qui les maintiennent en avance sur leurs
rivaux. Certaines de ces innovations utilisant des techniques qui ne
sont pas à forte intensité capitalistique peuvent être
disponibles. Mais il y en aura d'autres qui exigent plus de moyens de
production - et le capitaliste couronné de succès sera
celui dont les investissements lui permettent d'accéder à
ces deux sortes d'innovation.
Il
y a aussi une réponse empirique. L'investissement en termes
matériels a en fait augmenté plus rapidement que la
main-d'œuvre. Ainsi, par exemple, le stock net de capital par
personne employé aux Etats-Unis a augmenté de 2 à
3 % par an de 1948 à 1973.
En Chine aujourd'hui une grande partie de l'investissement est
« intensif en capital », avec une croissance de
la main-d'œuvre salariée de seulement environ 1 % par
an, malgré les énormes bassins de main-d'œuvre rurale.
La
deuxième objection à l'argument de Marx est qu’une
productivité accrue réduit le coût nécessaire
pour fournir aux salariés leur niveau de vie existant (« la
valeur de leur force de travail »). Les capitalistes
peuvent donc maintenir leur taux de profit en prenant une part plus
grande de la valeur créée.
Il
est facile de répondre à cette objection. Marx lui-même
a reconnu que des hausses de la productivité qui réduisent
la proportion de la journée de travail nécessaire aux
ouvriers pour couvrir le coût de leur propre niveau de vie
pourraient constituer un « facteur antagoniste »
à sa loi. Les capitalistes pourraient alors prendre possession
d'une part plus grande du travail de leurs salariés comme
profits (via un « taux d'exploitation » accru)
sans nécessairement baisser les salaires réels. Mais il
y avait une limite à l’étendue du fonctionnement de
cette influence contraire. Si les salariés travaillaient
quatre heures par jour pour couvrir les dépenses nécessaires
à leur maintien en vie, cette durée pouvait être
baissée d'une heure pour obtenir trois heures par jour. Mais
elle ne pourrait pas être baissé de cinq heures pour
obtenir moins une heure par jour. En revanche, il n'y avait aucune
limite à la transformation du travail passé des
salariés en des accumulations toujours plus grandes de moyens
de production. L'exploitation accrue, en augmentant le bénéfice
allant au capital, augmentait le potentiel d'accumulation future. Une
autre façon de présenter la question est d'examiner ce
qui arrive avec un hypothétique « taux maximal
d'exploitation », quand les ouvriers travaillent pour
rien. On peut montrer qu'en fin de compte même cela n'est pas
suffisant pour arrêter une baisse du ratio du profit sur
l'investissement.
L'objection
finale est le « théorème d’Okishio ».
Des changements de la technique seule, énonce-t-il, ne peuvent
pas produire une baisse du taux de profit, puisque les capitalistes
introduiront une nouvelle technique seulement si elle augmente leurs
profits. Mais une hausse du taux de profit d'un capitaliste doit
augmenter le bénéfice moyen de la classe capitaliste
entière. Ou comme Ian Steedman l’a exprimé, « les
forces de la concurrence mèneront à cette sélection
des méthodes de production industrie par industrie qui
produisent le taux uniforme de profit le plus haut possible dans
l‘économie ».
La conclusion qui en est tirée est que seule l’augmentation
des salaires réels ou l’intensification de la concurrence
internationale peuvent réduire les taux de profit.
Ce
qui manque dans de nombreuses présentations de cet argument,
c'est la reconnaissance du fait que le premier capitaliste à
adopter une technique obtient un avantage compétitif sur ses
pairs, ce qui lui permet de gagner des profits supplémentaires,
mais que ce bénéfice supplémentaire disparaît
une fois que la technique est généralisée. Ce
que le capitaliste obtient en termes d'argent quand il vend ses
marchandises dépend de la quantité moyenne de travail
socialement nécessaire qu'elles contiennent. S'il introduit
une technique nouvelle, plus productive, mais qu’aucun autre
capitaliste ne le fait, il produit des marchandises valant la même
quantité de travail socialement nécessaire
qu’auparavant, mais avec moins de dépense en force de
travail réelle, concrète. Ses profits augmentent.
Mais une fois que tous les capitalistes produisant ces marchandises
ont introduit ces techniques, la valeur des marchandises baisse
jusqu'à ce qu'elle corresponde à la quantité
moyenne de travail nécessaire pour les produire en utilisant
les nouvelles techniques.
Okishio
et ses disciples utilisent le contre-argument que n'importe quelle
hausse de la productivité suite à l'utilisation de plus
de moyens de production causera une baisse du prix de sa production,
réduisant ainsi les prix partout dans l'économie - et
ainsi le coût des moyens de production. Cette baisse du prix de
l'investissement, disent-ils, augmentera le taux de profit.
A
première vue l'argument semble convaincant - et les équations
simultanées utilisées dans la présentation
mathématique du théorème ont convaincu beaucoup
d'économistes marxistes. Cependant, il est faux. Il repose sur
une séquence d’étapes logiques qui n'existent pas
dans le monde réel. L'investissement dans un processus de
production a lieu à un moment donné. La baisse du prix
d’un nouvel investissement suite à l’amélioration
des techniques de production arrive plus tard dans le temps. Les deux
éléments ne sont pas simultanés.
C'est une erreur idiote d'appliquer des équations simultanées
à des processus ayant lieu au cours du temps.
Un
vieux proverbe dit : « On ne peut pas construire la maison
d'aujourd'hui avec les briques de demain ». Le fait que
l'augmentation de la productivité permette de réduire
le coût d'obtention d’une machine dans un an ne réduit
pas la somme que le capitaliste doit dépenser pour l’obtenir
aujourd'hui.
L'investissement
capitaliste implique l'utilisation du même capital constant
fixe (machines et bâtiments) pour plusieurs cycles de
production. Le fait qu'un investissement coûterait moins cher
après le deuxième, troisième ou quatrième
cycle de production ne change pas le coût de cet investissement
avant le premier cycle. La baisse de la valeur de leur capital déjà
investi ne rend certainement pas la vie plus facile pour les
capitalistes. Pour survivre dans l'affaire ils doivent récupérer,
avec un bénéfice, le coût complet de leurs
investissements passés et si l'avance technologique a signifié
que ces investissements valent maintenant, disons, la moitié
de précédemment, ils doivent payer de leurs profits
bruts pour amortir cette somme. Ce qu'ils ont gagné par ici
ils l’ont perdu par là, et la « dépréciation »
du capital due à l'obsolescence leur cause autant de migraines
qu'une chute directe du taux de profit.
Les
implications de la théorie de Marx vont loin. Le succès
même de l'accumulation capitaliste crée des problèmes
pour l'accumulation ultérieure. Le résultat inévitable,
c'est la crise, dans la mesure où les capitalistes dans les
sections clefs de l'économie n'ont plus un taux de profit
suffisant pour couvrir leurs investissements. Et plus l'accumulation
passée s'est faite sur une grande échelle, plus
profondes seront les crises.
La crise et le taux de profit
La
crise, cependant, n'est pas la fin du système. Paradoxalement
elle peut lui ouvrir de nouvelles perspectives. En chassant certains
capitalistes des affaires elle peut permettre un rétablissement
des profits pour d'autres. Les moyens de production peuvent être
achetés à des prix très avantageux, les prix des
matières premières reculent et le chômage force
les salariés à accepter des salaires bas. La production
devient de nouveau rentable et l'accumulation peut reprendre. Il y a
longtemps eu une discussion parmi les économistes qui
acceptent la loi de Marx sur ses implications. Certains ont soutenu
que le taux de profit aura tendance à baisser sur le long
terme, décennie après décennie. Il y aura non
seulement des hauts et des bas à chaque cycle
d'expansion-récession, mais il y aura aussi une tendance à
la baisse sur le long terme, rendant chaque boom plus court que celui
d’avant et chaque récession plus profonde. D'autres
marxistes, en revanche, ont soutenu que la restructuration peut
rétablir le taux de profit à son niveau précédent
jusqu'à ce que l'augmentation de l'investissement le fasse
baisser de nouveau. Selon ce point de vue, il y a un mouvement
cyclique du taux de profit, ponctué par des crises intenses de
restructuration, mais pas un inévitable déclin à
long terme. Ainsi la loi de Marx devrait être appelé
« la loi de la tendance à la baisse du taux de
profit et ses facteurs antagonistes ».
Il
y a eu des périodes dans l'histoire du système au cours
desquelles les crises se sont débarrassées du capital
non rentable à une échelle suffisante pour arrêter
un déclin à long terme des taux de profit. Il y avait,
par exemple, un déclin des taux de profit vers le début
de la révolution industrielle, allant de très hauts
taux pour les pionniers de l'industrie du coton dans les années
1770 et 1780 à des taux beaucoup plus bas dans la première
décennie du 19e
siècle.
Cela amena Adam Smith et David Ricardo à concevoir la baisse
des taux de profit comme étant inévitable (Smith les
imputant à la concurrence et Ricardo aux rendements
décroissants de la production physique dans l'agriculture).
Mais les taux de profit semblent s'être restaurés
substantiellement par la suite. Robert C Allen écrit qu’ils
étaient deux fois plus hauts en 1840 qu’en 1800.
Ses chiffres (s’ils sont corrects) sont compatibles avec la théorie
de la « restructuration restaurant le taux de
profit », puisqu'il y a eu trois crises économiques entre 1810
et 1840,
3 300 sociétés faisant faillite au cours de la
seule année 1826.
Si
les crises neutralisent toujours ainsi la chute du taux de profit,
Marx a eu tort de penser que sa loi sonnait le glas du capitalisme,
puisque le système a survécu aux crises récurrentes
au cours des 180 dernières années.
Mais
ceux qui utilisent cet argument supposent que la restructuration peut
toujours avoir lieu d'une telle façon qu’elle nuise à
quelques capitaux, mais pas à d'autres. Michael Kidron a mis
en question cette affirmation dans les années 1970 d'une
manière très importante. Il se basait sur la
compréhension que le développement du capitalisme n'est
pas simplement cyclique, mais implique aussi une transformation à
travers le temps - il vieillit.
La concentration et la
centralisation du capital
Le
processus par lequel certains capitaux croissent aux dépens
des autres - ce que Marx appelle la « concentration et
centralisation » du capital - mène en fin de compte
à ce que certains très grands capitaux jouant un rôle
prédominant dans des parties particulières du système.
Leurs opérations deviennent entremêlées avec
celles des autres capitaux, grands et petits, autour d'eux. Si les
très grands capitaux font faillite, ils perturbent le
fonctionnement des autres - détruisant leurs marchés,
et interrompant leurs sources de matières premières et
de composants. Cela peut entraîner des sociétés
auparavant rentables dans la faillite avec des entreprises non
rentables dans un écroulement cumulatif qui peut créer
un « trou noir » économique au cœur du
système.
C'est
ce qui a commencé à arriver au cours de la grande crise
de l'entre-deux-guerres. Au lieu que les faillites de quelques
sociétés permettent la fin de la crise au bout de deux
ou trois ans, elles ont approfondi son impact. En conséquence,
partout les capitaux se sont tournés vers les Etats pour les
protéger. Malgré leurs différences politiques,
c'était ce qui était commun au New Deal aux Etats-Unis,
à la période nazie en Allemagne, aux régimes
populistes naissants en Amérique latine ou à
l'acceptation finale que l'économie orthodoxe passait par une
intervention keynésienne de l’Etat en Grande-Bretagne
pendant la guerre. Une telle interdépendance des Etats et des
grands capitaux était la norme dans tout le système au
cours des trois premières décennies après la
Deuxième Guerre mondiale, un arrangement qui a été
appelée « capitalisme d’état »
(mon terme préféré), « capitalisme
organisé » ou encore « Fordisme ».
L'intervention
de l'état a toujours eu une double répercussion. Elle a
empêché les premiers symptômes de crise de se
développer jusqu'à un effondrement complet. Mais elle a
aussi entravé la capacité de certains capitaux de
rétablir leurs taux de profit aux dépens des autres.
Ceci
n'était pas un grand problème au cours des premières
décennies qui suivirent 1945, car l'impact combiné de
la récession de l’entre-deux-guerres et de la deuxième
guerre mondiale avait déjà causé une destruction
massive de capital ancien (selon certaines estimations un tiers du
total). L'accumulation a pu reprendre avec des taux de profit plus
hauts que dans la période d'avant-guerre et ces taux ont à
peine décliné, ou l’ont fait lentement.
Le capitalisme pouvait connaître ce qui est maintenant souvent
appelé son « âge d'or ».
Mais
quand les taux de profit ont vraiment commencé à
baisser dans les années 1960 et suivantes le système
s'est trouvé pris entre le danger de « trous
noirs » et celui de ne pas restructurer suffisamment pour
rétablir ces taux. Le système ne pouvait pas se
permettre de risquer une restructuration en laissant les crises le
déchirer. Les états sont intervenus pour parer la
menace de grandes faillites. Mais en faisant cela ils ont empêché
une restructuration suffisante du système pour surmonter les
pressions qui avaient causé le risque de faillite. Le système,
ainsi que Kidron l’écrivait dans un éditorial de
cette revue, était « sclérosé ».
Ainsi
que je l’ai écrit dans cette revue en 1982 :
L’intervention
de l’état pour atténuer la crise peut seulement la
prolonger indéfiniment. Cela ne signifie pas que l'économie
mondiale est condamnée à simplement décliner.
Une tendance générale à la stagnation peut
toujours être accompagnée par des petits sursauts
d'expansion, avec des augmentations petites mais provisoires de
l'emploi. Cependant, chaque petit sursaut ne fait qu'aggraver les
problèmes du système dans son ensemble et aboutit à
une nouvelle stagnation générale et à une
dévastation extrême de parties spécifiques du
système.
Je
défendais l'idée que la faillite de « deux
ou trois pays avancés » pourrait « fournir
au système l'occasion d'un nouveau cycle d'accumulation »,
mais que ceux qui dirigent les autres parties du système
feraient de leur mieux pour éviter une telle faillite, de peur
qu'elle ne démolisse d'autres économies et les banques,
ce qui mènerait à « l'effondrement
progressif d'autres capitaux ». Ma conclusion était
que « la phase présente de crise va probablement
continuer longtemps - jusqu'à ce qu'elle soit résolue
soit en plongeant une grand partie du monde dans la barbarie soit en
étant suivie d'une succession de révolutions
ouvrières ».
Le constat empirique
Comment
l'observation empirique du taux de profit pendant les 30 dernières
années passés éclaire-t-elle ces différentes
questions ? Et quelles sont les implications pour
aujourd'hui ?
Il
y a eu un certain nombre de tentatives de calcul des tendances à
long terme du taux de profit. Les résultats ne sont pas
toujours entièrement compatibles les uns avec les autres, dans
la mesure où il y a différentes façons de
mesurer l'investissement dans le capital fixe et où les
informations sur les profits fournies par les sociétés
et les gouvernements sont soumises à d'énormes
altérations (les sociétés feront souvent de leur
mieux pour minimiser les profits quand elles s'adressent aux
gouvernements pour des raisons fiscales et aux ouvriers pour
justifier les bas salaires ; elles exagèrent aussi
souvent leurs profits quand elles s'adressent aux actionnaires, pour
augmenter leurs évaluations en Bourse et leur capacité
d’emprunt). Néanmoins, Fred Moseley, Thomas Michl, Anwar
Shaikh et Ertugrul Ahmet Tonak, Gérard Duménil et
Dominique Lévy, Ufuk Tutan et Al Campbell, Robert Brenner,
Edwin N Wolff et Piruz Alemi et Duncan K Foley ont
tous suivi les pas de Joseph Gillman et Shane Mage qui ont réalisé
des études empiriques des tendances du taux de profit dans les
années 60.
Un
certain modèle apparaît, que l'on voit dans des
graphiques fournis par Duménil et Lévy (schéma
1) pour le secteur économique entier aux Etats-Unis et par
Brenner (schéma 2) pour l’industrie aux Etats-Unis, en
Allemagne et au Japon.

Schéma
1: Taux
de profit US prenant en compte (—) et sans (- ) l’impact des
relations financières
Il
y a un accord général pour dire que les taux de profit
ont chuté de la fin des années 1960 jusqu'au début
des années 1980. Il y a aussi un accord sur le fait que les
taux de profit se sont partiellement rétablis après le
début des années 1980, mais avec des interruptions à
la fin des années 1980 et la fin des années 1990. Il y
a aussi un important accord selon lequel la chute allant du milieu
des années 1970 au début des années 1980 n'était
pas le résultat des augmentations de salaire, puisque c'était
une période au cours de laquelle les salaires réels
américains ont commencé un déclin qui n’a été
que partiellement inversé à la fin des années
1990.
Michl,Moseley,
Shaikh et Tonak et Wolff
concluent
tous que l’augmentation du ratio du capital sur le travail était
un élément dans la réduction des taux de profit.
Cette conclusion est une réfutation empirique de la position
d'Okishio. Les investissements « intensifs en
capital »
par des capitalistes visant à augmenter leur compétitivité
individuelle et leur rentabilité ont eu pour effet de causer
la baisse de la rentabilité dans l’ensemble de l'économie.
La théorie de base de Marx est validée.

Schéma
2: Taux
de profit nets industriels aux USA, en Allemagne et au Japon
Les
taux de profit se sont rétablis à partir environ de
1982 - mais seulement d'environ la moitié du déclin qui
avait eu lieu dans la période précédente. Selon
Wolff, le taux de profit a chuté de 5,4 % entre 1966 et
1979 et a ensuite « rebondi » de 3,6 %
entre 1979 et 1997 ; Fred Moseley calcule qu’il a
« récupéré…
seulement environ 40 % du déclin précédent » ;
Duménil et Lévy que « le taux de profit en
1997 » était « toujours seulement la
moitié de sa valeur de 1948, et entre 60 et 75 % de sa
valeur moyenne durant la décennie 1956-65 ».
Explications
Pourquoi
les taux de profit se sont-ils rétablis ? Un facteur important
est l'augmentation du taux d'exploitation partout dans l'économie,
comme indiqué par la part croissante allant au
« capital »
plutôt qu'au « travail » dans la
production nationale : Moseley a montré une hausse du
« taux de plus-value de 1,71 en 1975 à 2,22 dans
1987 ».
Il
y a eu, cependant, également un ralentissement dans la
croissance du ratio de l'investissement sur les salariés (la
« composition organique de capital »), au moins
jusqu'au milieu des années 1990. Un changement important a eu
lieu dans le système à partir de 1980 environ - des
crises commencent à impliquer des faillites de grande échelle
pour la première fois depuis les années de
l’entre-deux-guerres :
Pendant
la période de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’aux
années 1970, la faillite n'était pas un sujet majeur
dans les actualités. À l'exception des chemins de fer,
il n'y avait pas beaucoup d'échecs économiques notables
aux Etats-Unis. Pendant les années 1970, il y a eu seulement
deux faillites d'entreprise importantes, la Penn Central
Transportation Corporation en 1970 et la W T Grant Company en 1975.
Mais
:
Pendant
les années 1980 et au début des années 90 des
chiffres records de dépôts de bilan, de tous les types,
ont été recensés. Beaucoup de sociétés
connues ont déposé leur bilan (…) Parmi elles
LTV, Easter Airlines, Texaco, Continental Airlines, Allied Stores,
Federated Department Stores, Greyhound, R H Macy et Pan Am… Maxwell
Communication et Olympia & York.
Le
même scénario s’est répété sur
une échelle plus grande pendant la crise de 2001-2002. Par
exemple, l'effondrement d'Enron était, comme Joseph Stiglitz
l'écrit, « la plus grande faillite d'entreprise
jamais vue - jusqu'à celle de WorldCom ».
Ce
n'était pas seulement un phénomène américain.
C'était une caractéristique de la Grande-Bretagne au
début des années 1990 avec des faillites comme celles
de Maxwell Empire et Olympia & York l’ont montré, et,
bien que la Grande-Bretagne ait évité une vraie
récession en 2001-2002, deux sociétés auparavant
dominantes, Marconi/GEC et Rover, ont dégringolé, aussi
bien que les résultats de sociétés dotcom et de
nouvelles technologies récemment établies. Le même
phénomène commençait à être visible
en Europe continentale, avec une caractéristique additionnelle
en Allemagne où la plupart des grandes entreprises de
l'ancienne Allemagne de l'Est ont fait faillite ou ont été
vendues à des prix très avantageux aux sociétés
allemandes de l'ouest,
et ensuite en Asie avec la crise de 1997-1998. S'ajoutait à
cela la faillite d’états entiers - notamment l'URSS, avec un
PIB qui avait valu à une époque un tiers ou même
la moitié de celui des Etats-Unis. La plus grande partie de la
gauche s'accrochait à la croyance confuse qu'il s'agissait
d'états « socialistes ». Cela a empêché
beaucoup de commentateurs de comprendre que ces états se sont
effondrés parce que le taux de profit n'était plus
assez élevé pour couvrir leur coût d'équipement
face à la concurrence internationale.
Cela les a aussi empêchés d'analyser l'impact que
l’anéantissement de ces quantités énormes de
capital a eu sur le système mondial.
Pendant
ces décennies a eu lieu un processus récurrent de
« restructuration par la crise » à une
échelle internationale. Cependant, c'était là
seulement un retour limité du vieux mécanisme pour
nettoyer des capitaux non rentables à l'avantage des
survivants. Il y avait toujours de nombreux cas dans lesquels l'état
est intervenu pour renflouer de très grandes sociétés
ou faire pression sur le système bancaire pour le faire. C'est
arrivé aux Etats-Unis avec la quasi-faillite de Chrysler en
1979-1980,
avec la crise de S&Ls (banques mutualistes américaines) à
la fin des années 1980 et l'effondrement du gigantesque
parieur sur les marchés dérivatifs Long Term Capital
Management en 1998. A chaque fois la peur de l’instabilité
économique, sociale et politique a empêché la
crise de purger le système des capitaux non rentables. Orlando
Capita Leiva explique qu'aux Etats-Unis « l'Etat a soutenu
(…) la restructuration. En 1970 l'investissement public
représentait seulement 10 % de l’investissement privé.
Il est passé à 24 % en 1990 et depuis lors s’est
maintenu à des niveaux presque double de ceux de 1970 ».
L'utilisation
officielle de la rhétorique du néolibéralisme
n'empêche pas la persistance d'une forte composante de
capitalisme d'état dans la politique gouvernementale réelle.
Ce n'est pas seulement vrai des Etats-Unis. Des gouvernements aussi
divers que ceux des pays scandinaves et du Japon se sont hâtés
de renflouer des banques dont l'écroulement aurait pu
endommager le reste du système financier national - même
si, en dernier ressort, cela veut dire la nationalisation.
Le gouvernement allemand a versé des milliards dans la partie
orientale du pays récemment unifié après que les
sociétés ont constaté que leurs filiales
nouvellement acquises ne pouvaient pas être rentables
autrement. Et les institutions financières mondiales ont réagi
aux crises successives de la dette avec des arrangements qui
protègent les grandes banques occidentales, malgré des
plaintes occasionnelles de, par exemple, The
Economist
sur le fait que cela empêche le système de prendre le
seul médicament qui rétablira son énergie
complète.
Travail
improductif et gaspillage
Moseley,
Shaikh et Tonak, et Simon Mohun ont tous noté une autre
caractéristique du développement le plus récent
du capitalisme - mise en évidence par Kidron dans les années
1970. C'est la croissance de la partie
« improductive »
de l'économie.
Le
courant dominant de l'économie néoclassique considère
toutes les activités économiques impliquant l’achat
et la vente comme « productives ». Cela découle
de sa focalisation exclusive sur la façon dont les
transactions ont lieu sur les marchés. Marx, comme Adam Smith
et David Ricardo avant lui, avait une préoccupation plus
profonde - découvrir la dynamique de la croissance
capitaliste. Il a donc développé de façon plus
poussée une distinction que l’on trouve chez Smith entre le
travail « productif » et le travail
« improductif ». Pour Marx, le travail
productif était celui qui créait de la plus-value à
travers l’expansion de la production. Le travail improductif
consistait en ce que, plutôt qu'étendre la production,
il permettait simplement de distribuer, protéger ou gaspiller
ce qui était déjà produit - par exemple, le
travail des domestiques, des policiers, des soldats ou des employés
du secteur de la vente.
La
distinction de Marx n'était pas entre la production matérielle
et les « services ». Certaines choses appelées
« services » ajoutent à la richesse
réelle du monde. Le déplacement de choses d'où
elles sont fabriquées vers où elles peuvent être
consommées, comme cela est fait par certains salariés
du transport, est donc productif. Jouer dans un film est de même
productif dans la mesure où il rapporte un bénéfice
pour un capitaliste en donnant du plaisir aux gens, et en améliorant
ainsi leur niveau de vie. En revanche, jouer dans une publicité
dont l’unique fonction est de vendre quelque chose de déjà
produit n’est pas productif.
La
catégorisation de Marx doit être affinée pour
comprendre le capitalisme actuel, dans lequel des secteurs tel que
l'éducation et les services de santé sont beaucoup plus
importants qu'à l'époque où il écrivait.
La plupart des marxistes contemporains acceptent l'idée que
les parties de l'éducation qui augmentent la capacité
des gens à produire des choses (par opposition au simple
encadrement des enfants) sont au moins indirectement productives.
Kidron est allé plus loin et a soutenu que ce qui était
productif était ce qui servait l’accumulation ultérieure
du capital. C'est le cas de la production de moyens de production,
ainsi que de la production de biens qui maintiennent les ouvriers et
leurs familles en suffisamment bon état pour être
exploitables (c'est-à-dire des biens qui assurent la
reproduction de leur « force de travail »).
Mais la production qui fournit seulement des biens de luxe pour la
classe capitaliste et leurs parasites ne doit pas être
considérée comme productive, ni celle qui va dans
l’armement.
Le
travail improductif est d’une importance centrale pour le
capitalisme contemporain, indépendamment de la définition
exacte qu'on en donne. Fred Moseley estime que le nombre de personnes
employées dans le commerce aux Etats-Unis a augmenté de
8,9 millions à 21 millions entre 1950 et 1980 et dans la
finance de 1,9 millions à 5,2 millions, tandis que la
main-d'œuvre productive a seulement augmenté de 28 millions à
40,3 millions.
Shaikh et Tonak calculent que la part du travail productif dans le
travail total aux Etats-Unis a baissé de 57 % à
36 % entre 1948 et 1989.
Simon Mohun a calculé que la part des salaires
« improductifs » dans « la valeur
matérielle ajoutée » aux Etats-Unis est
passée de 35 % en 1964 à plus de 50 % en
2000.
Kidron a calculé que, en utilisant sa large définition,
« les trois cinquièmes du travail en réalité
entrepris aux Etats-Unis dans les années 1970 ont été
gaspillés du point de vue du capital lui-même ».
Moseley,
Shaikh et Tonak et Kidron dans ses écrits ultérieurs
n'avaient pas le moindre doute là-dessus. Le fardeau du
travail improductif sert de ponction sur la plus-value et le taux de
profit.
Moseley et Shaikh et Tonak, ont calculé le taux de profit dans
les secteurs « productifs » (le « taux
de profit marxien ») et ont ensuite comparé leurs
résultats avec ceux fournis pour l'économie dans son
ensemble par des corporations et par l’institut gouvernemental
américain NIPA (National Institute of Pension
Administrators).
Shaikh et Tonak calculent que de 1948 à 1989 « le
taux marxien de profit chute de presque un tiers… Les taux moyens
du NIPA encore plus rapidement, de plus de 48 % et celui des
corporations est le plus rapide de tous avec plus de 57 %. On
peut expliquer ces déclins plus rapides par la hausse relative
de la proportion d’activités improductives par rapport aux
activités productives ».
Moseley conclut que « dans l'économie américaine
de l'après-guerre à la fin des années 1970 le
taux conventionnel de profit a encore plus décliné que
le taux marxien » - de 40 % plutôt que
15-20 %.
Il a défendu l'idée que dans les années 1990
c'est principalement la hausse du niveau de travail improductif qui a
empêché le taux de profit de se rétablir
entièrement.
Pourquoi
les dépenses improductives ont-elles augmenté ainsi, au
point même d'étouffer des taux de profit potentiellement
plus sains ? Différents facteurs sont impliqués,
mais chacun d'entre eux est lui-même une réaction aux
taux de profit bas (et des tentatives par des sociétés
et des gouvernements pour se défendre des risques de la
crise) :
-
Des
capitaux consacrent des ressources plus grandes pour tenter de défendre
et d'étendre des marchés de façons improductives.
-
Les
investissements spéculatifs s'accumulent vague après vague alors que
les capitalistes cherchent des profits faciles par la spéculation sur
les marchés de capitaux, des aventures financières, des fonds de
placement à risque etc.
-
Les
hiérarchies d'encadrement s'étendent pour s'efforcer d'exercer une
pression accrue sur ceux qui sont en bas de l'échelle – un
développement typique tant dans le secteur public que dans le secteur
privé aujourd'hui.
-
Pour
le système, les coûts destinés à maintenir une certaine paix sociale
augmentent à la fois dans le domaine des dépenses de
« sécurité » et dans celui des allocations même
minimes pour ceux qu’il ne peut pas employer de manière productive.
-
Des
Etats recourent aux aventures militaires pour se débarrasser des
problèmes auxquels sont confrontés des capitaux à l'intérieur de ces
mêmes Etats.
Effets
contradictoires
Un cercle
vicieux est en
place. Les réactions des sociétés individuelles
et des Etats à la baisse du taux de profit ont pour effet de
réduire encore plus les ressources disponibles pour l'
accumulation productive.
Mais
l'effet des dépenses improductives n’est pas seulement de
baisser le taux de profit. Elles peuvent aussi réduire la
pression à la hausse sur la composition organique de capital.
Michael Kidron a mis en avant cet aspect pour expliquer l'impact
« positif » de la dépense massive en
armements sur le système au cours des décennies
d‘après-guerre. Il les considérait, de même que
pour la consommation de biens de luxe par la classe dirigeante et ses
parasites, comme ayant un aspect avantageux pour ceux qui dirigent le
système - au moins pour un moment.
Le
travail qui est « gaspillé »,
expliquait-il, ne peut pas ajouter à la pression pour que
l'accumulation soit toujours plus intensive en capital. La valeur qui
irait sans cela augmenter la proportion des moyens de production par
rapport aux salariés est siphonnée en-dehors du
système. L'accumulation est plus lente, mais elle continue à
une allure stable, comme la tortue faisant la course avec le lièvre
dans la fable d'Esope. Les taux de profit sont abaissés par le
gaspillage, mais ne sont pas confrontés à une plongée
soudaine dans les abysses du fait d'une accélération
rapide du ratio capital-travail.
Cette
description semble correspondre au début de la période
de l'après-guerre. Les dépenses en armements - environ
13 % de la production nationale des Etats-Unis (et en comptant
les dépenses indirectes, peut-être 15 %) - constituaient un
détournement majeur de plus-value, qui
n'allait pas contribuer à une nouvelle accumulation. C'était
aussi une dépense dont la classe dirigeante américaine
s'est attendue à tirer profit, en ce sens qu’elle a renforcé
leur hégémonie mondiale (tant dans la confrontation
avec l'URSS que pour assurer le lien entre les classes capitalistes
européennes et les Etats-Unis) et a garanti un marché à
certains secteurs productifs importants de l’économie
américaine. En ce sens, les capitalistes pouvaient considérer
l'armement, comme leur consommation propre de luxe, comme à
leur avantage - très différent en ce sens des dépenses
« improductives » qui servent à
améliorer les conditions de vie des pauvres. Et si elles
réduisaient le taux d'accumulation, ce n'était pas
catastrophique puisque la restructuration du capital par la récession
et la guerre avait déjà envoyé l'accumulation
sur une trajectoire plus haute que celle des années 1930. À
l'intérieur du pays, toutes les entreprises subissaient le
même handicap et donc aucune ne se faisait dépasser par
d'autres dans la compétition pour des marchés. Et au
niveau international, dans les premières années de
l'après-guerre, d'autres pays impliqués dans une
concurrence économique significative avec les Etats-Unis
(comme les vieux pouvoirs impériaux de la Grande-Bretagne et
de la France) ont été handicapés par des
dépenses d’armement propres relativement élevées.
Aujourd'hui
les choses sont très différentes. Depuis le début
des années 1960 la réémergence de concurrents
économiques étrangers majeurs a créé une
pression puissante sur les Etats-Unis pour réduire la part de
la production nationale allant vers l'armement. L'augmentation des
dépenses d'armement au milieu des années 1960 pendant
la Guerre du Viêt-Nam et dans les années 1980 pendant la
« deuxième Guerre Froide » a donné
seulement un coup de fouet à court terme à l'économie
des Etats-Unis avant de révéler des problèmes
immenses. L’augmentation par George Bush des dépenses
d’armement de 3,9 % à 4,7 % du PIB (équivalent
à environ un tiers de l’investissement net privé) a
exacerbé le gonflement du budget et les déficits du
commerce extérieur.
L'effet
de toutes ces formes de « gaspillage » est
beaucoup moins avantageux pour le système dans son ensemble
qu'il y a un demi-siècle. Elles peuvent toujours réduire
les pressions à la baisse sur le taux profit de la composition
organique de capital - celle-ci n'augmente certainement pas aussi
rapidement qu’elle le ferait si toute la plus-value entrait dans
l'accumulation. Mais la lenteur de l'accumulation productive et des
taux de croissance à long terme est le prix que paient les
pays capitalistes avancés pour cela. De là les
tentatives « néolibérales »
répétées des capitaux et des états pour
augmenter les taux de profit en réduisant ce qu'ils payent aux
salariés, aux personnes âgées, aux chômeurs
et aux malades à long terme ; le recours au mécanisme
du marché pour essayer de réduire les coûts de
l'enseignement et de la santé ; l'insistance pour que les
pays du Tiers-monde remboursent leur dette même en se saignant
les veines ; et l'aventure des Etats-Unis pour essayer de
prendre le contrôle de la deuxième plus grande source de
la matière première la plus importante du monde.
On
ne peut pas décrire la situation comme un état de crise
permanente
- c'est plutôt un état de crises économiques
récurrentes. Les reprises économiques des années
1980 (particulièrement au Japon) et des années 1990
(aux Etats-Unis) étaient plus que des « petits
booms ». Les bas niveaux de rentabilité passés
n'empêchent pas les capitalistes d’imaginer qu'il y a des
profits miraculeux à faire dans l'avenir et d’absorber de la
plus-value de partout dans le monde pour la réinjecter dans
des projets visant à les obtenir. Beaucoup de ces projets sont
des jeux purement spéculatifs dans des sphères
improductives, comme dans le cas des bulles de l'immobilier, sur les
marchés de marchandises, sur les prix des actions etc. Mais
les capitalistes peuvent aussi se livrer à des fantasmes de
profits à faire par le versement des ressources dans des
secteurs potentiellement productifs, et créer ainsi des booms
rapides qui durent plusieurs années. L'investissement aux
Etats-Unis a doublé entre 1991 et 1999.
Quand la bulle a éclaté on a découvert qu'un
investissement immense dans des choses réelles qui ne seraient
jamais rentables telles que les réseaux de télécommunication
par fibres optiques avait été entrepris, le Financial
Times parlant
de « 1 000 milliards de dollars partis en
fumée ».
Il
y a eu durant cette période un certain rétablissement
réel du taux de profit. Mais cela n'a pas supprimé
l'« exubérance irrationnelle » qui
consiste à attendre des profits spéculatifs là
où ils n'existent pas. Pratiquement toutes les grandes
sociétés ont délibérément gonflé
leurs profits afin de faire des bénéfices spéculatifs,
avec des profits revendiqués environ 50 % plus hauts que
les profits réels.
Il
y a de nombreux signes qu'aux Etats-Unis (et probablement en
Grande-Bretagne) nous nous approchons peut-être à
présent d'une phase semblable. L'investissement aux
Etats-Unis, après la baisse dans la dernière récession,
est maintenant de retour à des niveaux comparables à la
fin des années 1990.
Mais le rétablissement des Etats-Unis repose sur d'énormes
déficits gouvernementaux, sur des déficits de la
balance des paiements couverts par les afflux de prêts de
l'étranger et sur l'endettement des consommateurs pour couvrir
leurs dépenses courantes alors que la part des « revenus
des salariés dans le PIB américain a baissé de
49% à 46% ».
C'est dans ce contexte que se développe la spéculation
sous la forme des fonds de placement à risque, des marchés
de produits dérivés, de la bulle de l'immobilier et, à
présent, d'emprunts massifs dans le but de prendre le contrôle
de très grandes sociétés (ce qui rappelle
fortement l' « invasion barbare » des junk
bonds
lors les prises de contrôle géantes de la fin des années
1980). Dans un tel contexte, les profits d’entreprises seront
gonflés jusqu'à ce qu'ils perdent le contact avec
réalité et les choses sembleront aller très bien
jusqu'à ce que subitement on découvre qu'elles vont
mal. Et, comme le dit le proverbe, quand les Etats-Unis s'enrhument,
le Royaume-Uni peut facilement attraper la grippe.
Pour
l'instant les taux de profit en Grande-Bretagne semblent être
hauts. Selon un calcul ils ont atteint 15,5 % pour toutes les
sociétés privées non financières au
quatrième trimestre de 2006 - le chiffre le plus haut depuis
1969. Sous le New Labour la part des profits dans le PIB a atteint un
record de presque 27 %.
Mais les chiffres des taux de profits moyens auront été
poussés à la hausse par les forts profits actuels sur
le pétrole et le gaz de la Mer du Nord. Et les calculs de
profits faits par des sociétés britanniques ne sont pas
les mêmes que les profits faits en Grande-Bretagne, étant
donné la très grande dépendance de grandes
sociétés envers leurs activités à
l'étranger (plus que dans tout autre grand pays capitaliste
avancé). La rentabilité du « secteur des
services » est élevée. Cependant, la
rentabilité dans le secteur industriel, très diminué
mais toujours important, a chuté d'environ 15 % en 1998 à
environ 10 % aujourd'hui. Comme aux Etats-Unis, il y a
aujourd'hui beaucoup de zélateurs du capitalisme qui
craignent que les années de vaches grasses soient sur le point
de se terminer comme elles s'étaient terminées en fin
de compte dans les années 1970, les années 1980 et les
années 1990.
Il
existe même des doutes au sujet d'une partie du système
mondial où se font des investissements productifs immenses :
la Chine. Certains commentateurs voient ce pays comme le salut du
système dans son ensemble. Le capital chinois a été
capable de réinvestir beaucoup plus de plus-value - plus de
40 % de la production nationale - qu'aux Etats-Unis, en Europe
ou même au Japon. Il a été capable d'exploiter
davantage ses ouvriers et il n'a pas jusqu'ici été
retenu par les niveaux de dépenses improductives qui
caractérisent les pays capitalistes avancés (bien que
l'actuel boom immobilier se caractérise par une prolifération
de gratte-ciel de bureaux, d'hôtels et de centres commerciaux).
Tout cela lui a permis de devenir un concurrent majeur des pays
capitalistes avancés pour les marchés à
l’exportation d'un grand nombre de produits. Mais ses très
hauts niveaux d'investissement ont d'ores et déjà un
impact sur la rentabilité. Une tentative récente
d'appliquer les catégories marxistes à l'économie
chinoise calcule que ses taux de profit ont baissé de 40 %
en 1984 à 32 % en 2002, tandis que la composition du
capital a augmenté de 50 %.
Certains observateurs occidentaux sont convaincus que la rentabilité
de certaines grandes sociétés chinoises est très
basse, mais que cela est caché par la pression sur les grandes
banques d’Etat pour continuer leur expansion.
Il
est facile, mais sans intérêt, de spéculer sur ce
qui va suivre. Les contours généraux du système
sont déchiffrables, mais les facteurs individuels innombrables
qui déterminent comment ceux-ci se traduisent dans la réalité
sur une période de quelques mois ou même quelques années
ne le sont pas. Ce qui importe c’est de reconnaître que le
système a seulement été capable de survivre - et
même, de façon intermittente, de croître assez
vite durant les trois décennies passées - à
cause de ses crises récurrentes, de la pression accrue sur les
conditions de vie des salariés et des vastes montants de
plus-value potentiellement investissables qui sont détournés
vers le gaspillage. Il n'a pas été capable de revenir à
l'« âge d'or » et il ne pourra pas le
faire. Il n'est certes pas en crise permanente, mais il est dans une
phase de crises répétées dont il ne peut pas
s'échapper et celles-ci seront nécessairement
politiques et sociales autant qu'économiques.
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