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texte en pdf)
Les travailleurs du monde
Chris Harman
International
Socialism Journal, n° 96
Automne 2002 © International
Socialism
(traduit de l'anglais par JM
Guerlin)
L'apparition,
au cours des trois
dernières années, d'un mouvement anticapitaliste de
dimension mondiale a revêtu de formes nouvelles tout un
ensemble de vieilles interrogations. La plus importante est celle du
sujet - la question de savoir quelles
sont les forces
existantes qui sont capables de s'attaquer au système et de
transformer le monde.
Pour le
marxisme classique, la réponse
était simple. La croissance du capitalisme se trouvait
nécessairement accompagnée par celle de la classe qu'il
exploitait, la classe salariée, laquelle devait être au
centre de la révolte contre le système. Mais
aujourd'hui cette vision est récusée de toutes parts,
non seulement par la droite social-démocrate de la « troisième
voie », mais aussi par certains des porte-parole les plus
en vue du mouvement anticapitaliste. En particulier, la notion de
« multitude », développée par
Michael Hardt et Antonio Negri1,
est largement considérée comme une catégorie
plus pertinente que celle de « classe ouvrière ».
Ce n'est pas la
première fois
que les positions du marxisme classique sont prises d'assaut. C'est
arrivé à plusieurs reprises au cours du 20ème
siècle. Le développement du mouvement révolutionnaire,
à partir de l'Europe occidentale et de l'Amérique du
Nord jusque dans le reste du monde, s'est trouvé confronté
au fait que la classe ouvrière, loin d'être « l'immense
majorité » de l'humanité, demeurait une
minorité. Ce fait devait déterminer une tendance du
socialisme russe, les narodniks, à mettre sa foi non pas dans
les ouvriers mais dans les paysans, et en pousser une autre, les
mencheviks, à déclarer que la révolution russe
ne pouvait être prolétarienne, encore moins socialiste.
Lénine, au contraire, insistait sur le rôle indépendant
que devait jouer la classe ouvrière, et ce dès avant
1917, période où il pensait que la révolution ne
produirait pas un Etat ouvrier mais une « dictature
démocratique du prolétariat et de la paysannerie ».
Trotsky, allant plus loin, adoptait une position qui sera acceptée
dans les faits par Lénine au cours de l'année 1917 :
les travailleurs devaient prendre le pouvoir, même si leur
succès final dans la construction du socialisme dépendait
du développement de la révolution dans des pays
économiquement plus avancés.
Cela ne mit pas
fin à la
discussion, qui reprit de plus belle avec la croissance de mouvements
révolutionnaires, à la suite de la Révolution
russe, dans ce que nous appelons aujourd'hui le tiers monde. Le
Comintern stalinisé du milieu des années 1920 fit
confiance à la « bourgeoisie nationale »
des pays coloniaux pour qu'elle agisse comme alliée de la
révolution internationale. Puis, dans les années 50 et
60, après la victoire de la révolution en Chine et à
Cuba, l'opinion quasi-unanime de la gauche internationale était
que le principal espoir de révolution reposait sur les
paysans. A l'époque, des sociologues à la mode
déclaraient que des catégories telles que les
travailleurs de l'automobile s'étaient
« embourgeoisées »,2
et cette vision était acceptée par beaucoup de gens de
gauche, qui considéraient ces salariés comme une
« aristocratie ouvrière ».3
Ce n'est qu'après que les travailleurs aient joué un
rôle central dans les évènements de Mai 1968 en
France que cela commença à changer - et même
alors, les exemples de la Chine, de Cuba et du Vietnam étaient
considérés comme déterminants en dehors de
l'Europe occidentale et des USA, du Canada, de l'Australie, de la
Nouvelle Zélande et du Japon.
Lorsque la
marée offensive des
années 60 et 70 commença à refluer, la remise en
cause du rôle de la classe ouvrière reprit de plus
belle. Le socialiste français André Gorz écrivit
un livre dont le titre, Adieux au prolétariat
(Galilée
et Le Seuil, 1980), était typique de l'attitude d'une section
de plus en plus importante de la gauche. En Italie, les penseurs
« autonomistes » commençaient à
représenter les travailleurs bénéficiant de la
sécurité de l'emploi comme un groupe privilégié,
coupé de « l'authentique » prolétariat.
Partout, des intellectuels qui avaient joué avec le marxisme
se mettaient à proclamer que le sexe et l'origine ethnique
étaient aussi importants, sinon plus, que l'appartenance de
classe - et ces catégories elles-mêmes se trouvèrent
inondées par un déluge d'« identités »
concurrentes.
La montée du
mouvement
anticapitaliste devait amener des personnalités aussi diverses
que Susan George, James Petras, Naomi Klein, Michael Hardt et Toni
Negri à chercher un remède à l'énorme
fragmentation qui était le corollaire de la « politique
identitaire ». Mais aucun d'eux n'a mis la classe ouvrière
au centre de la scène. L'identification avec les zapatistes a
réactivé l'importance attribuée au rôle
des paysans et des peuples indigènes. La réponse
normale au problème posé par la fragmentation
identitaire consistait à appeler à des alliances entre
les divers éléments épars, dont aucun ne devait
jouer un rôle stratégique central. Dans le livre de
Naomi Klein No Logo, la classe ouvrière est
représentée
comme affaiblie par le développement de la mondialisation,
« un système d'usines vagabondes employant des
travailleurs vagabonds », échouant « à
remplir leur rôle traditionnel d'employeurs de masse ».4
L'ouvrage de Hardt et Negri, Empire, a essayé de
théoriser la notion du nouvel acteur, ou du « nouveau
sujet social », la « multitude » :
Dans une ère
précédente,
la catégorie du prolétariat était centrée
sur et parfois se résumait effectivement à la classe
ouvrière industrielle dont la figure paradigmatique était
l'ouvrier de la grande usine. (...) Aujourd'hui cette classe ouvrière
a été pratiquement évacuée du paysage.
Elle n'a pas cessé d'exister, mais a été délogée
de sa position privilégiée dans l'économie
capitaliste.5
Pour eux,
l'agent du changement devient
la « multitude » - une sorte de coalition
arc-en-ciel, revue et corrigée, des identités
fragmentées :
C'est là un
nouveau prolétariat
et non une nouvelle classe ouvrière industrielle. (...) Il
devient de plus en plus difficile de maintenir les distinctions entre
main d'œuvre productive, reproductive et improductive. En même
temps que la force de travail sort des murs de l'usine il devient de
plus en plus malaisé de perpétuer la fiction d'une
mesure de la journée de travail séparant le temps de
production du temps de reproduction, ou le temps de travail du temps
de loisir. (...) Le prolétariat produit tout dans sa
généralité, partout, toute la journée.6
Les
revendications fondamentales qui
organisent cette multitude ne concernent plus la durée,
l'intensité ou la rémunération du travail, elles
sont centrées sur « un salaire social et un revenu
garanti pour tous », étant entendu que « le
salaire social s'étend au-delà de la famille jusqu'à
l'entière multitude, y compris à ceux qui sont sans
emploi, parce que l'entière multitude produit, et que sa
production est nécessaire du point de vue du capital
social ».7
On retrouve les
échos de
semblables notions dans toutes sortes d'écrits issus du
nouveau mouvement. Ainsi, le philosophe et écrivain argentin
Leon Rozichtner considère que les asembleas de quartier de
Buenos Aires incarnent l'alternative au capitalisme :
Auparavant, à
l'âge du
capital productif, on pouvait penser, avec Marx, que le lieu de la
confrontation radicale, pour les classes exploitées, étaient
l'usine et le syndicat. Désormais, les transformations du
capital financier en étant venues à dominer les nations
et tout l'appareil de production et ses services, le champ de
l'exploitation s'est élargi pour couvrir tous les aspects de
la vie quotidienne : sa puissance a pénétré
et décomposé les rapports sociaux, mettant les intérêts
personnels en antagonisme avec la puissance sociale collective;
l'usine a cessé d'être le seul endroit où naît
la puissance sociale de résistance. Le champ de
l'expropriation s'est étendu de l'usine à l'ensemble de
la société. (...) Ce n'est pas seulement la classe
ouvrière industrielle qui peut stopper le fonctionnement de
cette machine infernale sociale : c'est la totalité de la
société qui construit en son sein le pouvoir nécessaire
pour affronter la globalisation.8
Certains
changements intervenus dans le
capitalisme au cours du quart de siècle écoulé
semblent donner quelque crédit à ces assertions. La
restructuration de la production sur le plan international a abouti à
la contraction de certaines industries et à des changements de
localisation pour d'autres.
Cela dit, le
résultat est très
différent de celui présenté par Hardt, Negri et
consorts. Loin de se contracter à l'échelle
internationale, la classe ouvrière a continué à
s'agrandir. Et les distinctions entre la classe ouvrière
agrandie et les autres groupes opprimés, loin d'être
devenues marginales, sont aussi centrales aujourd'hui qu'à
l'époque où Lénine et Trotsky polémiquaient
avec les narodniks.
L'image d'ensemble
« La
classe ouvrière
[existe] comme jamais auparavant en tant que classe en
soi. (...) avec un noyau d'environ deux milliards
d'individus », autour desquels on trouve deux autres
milliards d'êtres humains dont les vies sont « assujetties
à d'importants égards à la même logique
que ce noyau ». Voilà ce que j'écrivais
il y a trois ans.9
Une étude détaillée de la force de travail
internationale, sous la plume de Deon Filmer, montre que mes chiffres
étaient dans l'ensemble corrects.10
Il a calculé que 2 474 000 000 personnes
participaient, au milieu des années 1990, à la main
d'œuvre globale non-domestique. Parmi celles-ci, près d'un
cinquième, soit 379 000 000, travaillaient dans
l'industrie,11
800 000 000 dans les services,12
et 1 074 000 000 dans l'agriculture.13
Chaque secteur
de la main d'œuvre
inclue les personnes qui en emploient d'autres (grands capitalistes
et petite bourgeoisie), les travailleurs indépendants, et ceux
qui effectuent un travail salarié pour d'autres.
Dans
l'agriculture, une très
grande proportion de la population continue à travailler à
son compte sur des terres qu'elle possède ou qu'elle loue. La
quantité d'agriculteurs qui dépendent totalement du
travail salarié reste, à l'échelle mondiale,
proportionnellement réduite - selon les chiffres de Filmer,
seulement environ 8 %, et seulement 3,6 % dans les
économies à « bas revenus ». Cela
dit, il ne fournit pas les chiffres concernant ceux qui recourent
partiellement au travail salarié - et l'on sait que ce chiffre
est très élevé en Chine (voir plus loin) et en
Asie du Sud-Est, qui comptent au moins la moitié de la
paysannerie mondiale.
La majorité des
gens qui
travaillent dans le secteur industriel et dans celui des services
sont des salariés – 58 % de la force de travail
industrielle et 65 % de celle des services. Cela laisse une
proportion très élevée de travailleurs
individuels ou familiaux.
Filmer
concluait que le nombre total
des gens employés à l'échelle mondiale était
de 880 millions, à comparer au milliard de gens qui
travaillent pour leur propre compte à la campagne
(essentiellement des paysans), et aux 480 millions qui travaillent à
leur compte dans l'industrie et les services.
Le chiffre des
« personnes
employées » inclut des groupes de non-travailleurs
aussi bien que des travailleurs. Il y a une section de la bourgeoisie
qui touche les salaires énormes des grandes sociétés,
et, en dessous, la nouvelle classe moyenne qui reçoit plus de
valeur qu'elle n'en crée en retour de sa contribution au
contrôle de la masse des travailleurs. Ces groupes se montent
probablement à près de 10 % de la population.14
Cela réduit la taille de la classe ouvrière mondiale
employée à environ 700 millions, avec à peu près
un tiers dans « l'industrie » et le reste dans
« les services ».
Mais la taille
totale de la classe
ouvrière est considérablement plus grande que cela. La
classe comprend aussi ceux qui dépendent du revenu en
provenance du travail salarié de leurs proches ou des pensions
résultant d'un passé de salariés - c'est-à-dire
les conjoints non employés, les enfants et les retraités.
Si ces catégories sont additionnées, le chiffre total
mondial de la classe ouvrière se situe entre 1,5 et 2
milliards de personnes. Celui qui s'imagine que nous avons dit
« adieu » à cette classe sociale ne vit
pas dans la réalité.
La dynamique de classe
L'étude de
Filmer ne fournit
qu'une image arrêtée de ce qui constitue un changement
continu. Le demi-siècle écoulé a vu deux
processus conjoints balayer la planète. L'un d'eux était
l'exode massif de centaines millions de personnes des campagnes vers
les villes.
|
PROPORTION DE LA
POPULATION VIVANT DANS DES VILLES15
|
|
|
1970
|
1995
|
|
Dans le monde entier
|
37 %
|
45 %
|
|
Dans l'ensemble des pays
en voie de développement
|
25 %
|
37 %
|
|
Dans les pays les moins
développés
|
13 %
|
23 %
|
Des estimations
suggèrent qu'en
2015 49 % de la population des « pays en
développement » et 55 % de la population
mondiale vivra dans des villes - et un cinquième dans des
villes de plus de 750 000 habitants.16
Même dans des
pays généralement
considérés comme ruraux, la population urbaine peut
constituer la majorité – 78 % au Brésil, 73 %
au Mexique, 59 % en Equateur et 56 % en Algérie.
Ailleurs, cela peut être énorme : 45 % en
Egypte, 30 % en Chine, 34 % au Pakistan et
27 % en
Inde.17
Le
développement de
l'urbanisation est associé, nécessairement, à la
dépendance croissante des individus envers le marché
pour leur subsistance. Une famille de petits paysans peut parvenir à
se nourrir, se vêtir et se loger comme agriculteurs de
subsistance, presque entièrement du produit direct de leur
propre travail. Les citadins en sont incapables. Ils sont en danger
de mourir de faim s'ils ne parviennent pas à vendre quelque
chose - leur travail ou les produits de leur travail, aussi maigres
soient-ils. Et même à la campagne, les dernières
décennies ont vu croître l'importance de la production
pour le marché. L'agriculture reçoit souvent l'appoint
de formes d'artisanat ou d'industrie primitives : « Une
enquête a montré que dans 15 pays en développement
où des statistiques récentes sont disponibles, le
pourcentage de la main d'œuvre rurale engagée dans des
activités non-agricoles était de 30 à 40 %,
et en augmentation ».18
Cette tendance
est très marquée
en Chine, où plus de 100 millions de personnes appartenant à
des foyers paysans recherchent chaque année, ne serait-ce qu'à
titre temporaire, un emploi salarié dans les grandes villes :
Depuis 1980, les
paysans chinois. (...)
ont recherché un revenu d'appoint en travaillant dans des
secteurs non-agricoles, comme des entreprises villageoises locales ou
des affaires familiales, ou en émigrant vers les grandes
villes pour y chercher un emploi urbain. (...) Dans les années
1990, sans compter la migration intérieure dans chaque pays,
15 à 25 % de travailleurs agricoles à l'échelle
nationale ont émigré dans des grandes villes pour six
mois ou plus; 50 % d'entre eux avaient moins de 23 ans. (...)
Au
niveau national, la proportion du revenu non-agricole dans les foyers
ruraux est passée de 10 % en 1980 à 25 % en
1985 et à 35 % en 1995.19
Beaucoup de ceux
qui vivent dans des
communautés de foyers paysans prennent des emplois salariés.
« Naviguer sur deux bateaux » est un dicton
chinois décrivant ceux qui, pour s'assurer un avancement
social et économique, prennent deux emplois. (...) Pour la
jeune génération, obtenir des emplois non-agricoles est
devenu crucial pour éviter le sort de la vie paysanne et
échapper à la pauvreté rurale.20
En Egypte, une
enquête dans les
foyers ruraux a fait apparaître que 50 % du revenu venait
de l'agriculture - et que 25 % venait de « salaires
en dehors du village ».21
Ajoutez ces
« semi-salariés »
ou « pluri-actifs » au nombre de ceux qui
dépendent complètement du travail salarié, et
vous aurez un chiffre qui doit se situer entre 40 et 50 % de
la
population mondiale. En d'autres termes, au noyau dur de 1,5 à
2 milliards de prolétaires s'ajoute un nombre équivalent
de semi-prolétaires.
Le mythe de la
désindustrialisation
L'argument
selon lequel la classe
ouvrière a disparu repose habituellement sur des impressions
superficielles relatives à ce qui se produit dans la vieille
classe laborieuse industrielle, tout au moins dans les économies
avancées. On parle beaucoup de la
« désindustrialisation »,
de la « société post-industrielle »,
ou de « l'économie sans poids ».
La
restructuration de l'économie
à travers des crises économiques successives a, à
l'évidence, provoqué la disparition de caractéristiques
autrefois centrales de la scène industrielle dans toutes ses
implantations. En même temps, il y a eu une aggravation de
l'insécurité de l'emploi et une augmentation des
embauches à temps partiel, temporaires ou en CDD. Mais cela ne
justifie pas l'affirmation que la classe ouvrière a disparu.
Prenons, par
exemple, le nombre des
salariés de l'industrie dans la plus importante économie
mondiale, celle des Etats-Unis. A la fin des années 1980, il y
eut aux Etats-Unis une « panique » relative à
la « désindustrialisation » face aux
défis à la prééminence américaine
dans des domaines comme la production automobile ou l'informatique.
Mais en 1998 le nombre des ouvriers de l'industrie était près
de 20 % plus élevé qu'en 1971, à peu près
50 % plus grand qu'en 1950 et d'environ trois fois le niveau
de
1900 :
|
Travailleurs de
l'industrie aux USA22
|
|
1900
|
10 920 000
|
|
1950
|
20 698 000
|
|
1971
|
26,092,000
|
|
1998
|
31,071,000
|
Le nombre
d'emplois dans le secteur
manufacturier aux Etats-Unis est plus élevé aujourd'hui
qu'à toute autre période de l'histoire. Les
« vieilles » industries n'ont en aucune manière
disparu, pas plus qu'elles n'ont été délocalisées.
Comme Baldoz, Koeber et Kraft l'ont noté, « Il y
a aujourd'hui davantage d'Américains employés dans la
fabrication de voitures, d'autobus et de leurs pièces
détachées qu'à aucune période depuis la
Guerre du Vietnam ».23
Nous avons là
un tableau
entièrement différent de celui brossé par Hardt
et Negri lorsqu'ils parlent de tendance vers « un
modèle économique de service. (...) emmené par
les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada. (...) [qui] comporte un
déclin rapide des emplois industriels et une augmentation
correspondante de ceux du secteur des services ».24
Les chiffres
relatifs au Japon sont
encore plus étonnants. La force de travail industrielle y a
plus que doublé entre 1950 et 1971, et était de 13 %
plus importante en 1998.
Les emplois
industriels ont baissé
fortement dans un certain nombre de pays au cours des trois décennies
écoulées - d'un tiers en Grande-Bretagne et en
Belgique, et en France de plus d'un quart. Mais cela ne représente
pas une désindustrialisation de l'ensemble du monde développé,
mais bien plutôt une restructuration de l'industrie dans son
sein. Le nombre des emplois industriels y était de 112
millions en 1998 - 25 millions de plus qu'en 1951 et seulement 7,5
millions de moins qu'en 1971. Il y a un vrai danger à regarder
le monde à travers des lunettes britanniques ou françaises
et ne pas voir ce qui se passe réellement à l'échelle
globale. L'Italie de Toni Negri n'est sans doute pas dans la même
catégorie que les Etats-Unis ou le Japon, mais les ouvriers de
l'industrie n'y ont certainement pas disparu. Ils étaient 6,5
millions il y a quatre ans, seulement un sixième de moins
qu'en 1971.25
L'industrie et les services
Il faut
d'ailleurs ajouter que ces
chiffres de l'emploi industriel sous-estiment
l'importance
économique de l'industrie en général, et de
l'industrie manufacturière en particulier. Comme Bob Rowthorn
l'a noté avec pertinence, « Presque toutes les
activités économiques concevables dans la société
moderne font usage de produits manufacturés. (...) Beaucoup
d'industries des services en expansion utilisent de grandes quantités
d'équipements ».26
Le léger déclin
de la
main d'œuvre industrielle totale n'est pas lié au fait que
l'industrie serait devenue moins importante, mais résulte de
ce que la productivité par tête s'est accrue plus
rapidement dans l'industrie que dans les
« services ».
Un peu moins d'ouvriers manufacturiers produisent beaucoup plus de
marchandises qu'il y a trois décennies. Leur importance
générale dans l'économie n'a pas changé.
Entre 1973 et 1990, la production dans les pays avancés de
l'OCDE s'est accrue en moyenne de 2,5 % dans l'industrie, un
peu
moins que la croissance de 3,1 % observée dans le secteur
des services. Mais l'augmentation de la productivité était
de 2,8 % par an dans l'industrie alors qu'elle n'était
que de 0,8 % dans les services.27
Les ouvriers de l'industrie sont aussi importants pour l'économie
capitaliste aujourd'hui qu'ils l'étaient au début des
années 70. Des affirmations péremptoires, comme celles
de Hardt et Negri, sur leur prétendu déclin ne
pourraient être davantage dénuées de fondement.
Mais ce n'est
pas tout. La distinction
courante entre « l'industrie » et « les
services » obscurcit en fait plus qu'elle ne révèle.
La catégorie
des « services »
comporte des choses qui n'ont pas une importance intrinsèque
pour la production capitaliste (par exemple, les hordes de serviteurs
qui permettent aux parasites capitalistes et à leurs familles
de vivre dans l'oisiveté). Mais elle a toujours contenu des
choses qui lui sont absolument centrales (comme le transport des
marchandises ou l'élaboration des programmes informatiques).
De plus, une partie du passage de « l'industrie »
au « secteur des services » n'est souvent qu'un
changement de nom apporté à des emplois essentiellement
semblables. Quelqu'un (le plus souvent un homme) qui travaillait sur
une presse rotative pour un journal il y a trente ans aurait été
classifié comme travailleur industriel (un « ouvrier
typographe ») ; quelqu'un (le plus souvent une femme)
qui travaille sur un terminal informatique en PAO pour le même
journal aujourd'hui sera considérée comme une
« employée des services ». Mais le
travail accompli reste en gros le même, et le produit fini est
plus ou moins identique. Quelqu'un qui remplit dans une usine des
boîtes de conserve que les gens réchaufferont à
la maison est un « ouvrier manufacturier » ;
quelqu'un qui trime dans un fast food pour fournir aux consommateurs
qui n'ont pas le temps de le réchauffer à la maison un
produit comparable est un « travailleur des
services ».
Quelqu'un qui transforme des bouts de métal en ordinateur est
un « travailleur industriel » ; celui qui
fabrique des programmes sur un clavier d'ordinateur est un
« employé
des services ».
Une tendance de
ces dernières
années a été le recours massif à la
« sous-traitance » pour certaines opérations
qui étaient auparavant réalisées « en
interne » - comme par exemple les cantines ou la sécurité.
Le résultat est que des emplois qui relevaient autrefois de la
catégorie de « l'industrie »
apparaissent désormais dans les chiffres des services. En
Grande-Bretagne, la Fédération des Employeurs de la
Mécanique (Engineering Employers' Federation) a relevé
que :
L'industrie
manufacturière crée
une large portion de l'industrie des services en sous-traitant des
activités comme la maintenance, les cantines et les services
juridiques. (...) L'industrie pourrait représenter jusqu'à
35 % de l'économie - au lieu des 20 % généralement
acceptés - si elle était mesurée en faisant
usage de définitions statistiques appropriées.28
Rowthorn a
entrepris une analyse
statistique détaillée de la totalité de la
catégorie des « services » pour
l'ensemble des pays de l'OCDE. Ses chiffres montrent que les services
non relatifs à la production de biens formaient 25 % des
emplois totaux en 1970 et 32 % en 1990. Il y a une légère
chute dans « les
services
relatifs à la production de biens et assimilés »
- de 76 % de la totalité des emplois à 69 %.29
Mais ce n'est certainement pas une transformation révolutionnaire
du monde du travail. Il indique qu'en 1990, les services indépendants
(« free standing services ») ne
constituaient que 31 % de l'emploi total,30
et conclut : « La production liée à
des biens génère toujours, directement ou
indirectement, près des deux tiers de tous les emplois dans
une économie avancée typique, malgré tout ce qui
se dit sur l'économie post-industrielle ».31
La nature du secteur
non-marchand des services
Mais même les
chiffres de
Rowthorn sous-estiment considérablement la taille de la classe
salariée - cette classe dont le labeur est essentiel pour
l'accumulation du capital. Un grand nombre des « services
indépendants » de Rowthorn sont
indispensables à cette accumulation dans le monde moderne.
Deux d'entre eux, en particulier, sont irremplaçables pour
l'accumulation capitaliste aujourd'hui - les services de la santé
et ceux de l'éducation.
La base du
système de santé
de tout pays capitaliste moderne consiste à faire en sorte que
la force de travail soit apte à produire. Il est là
pour s'assurer que la prochaine génération de
travailleurs sera en bonne santé et que les membres de la
génération présente soient réparés
lorsqu'ils souffrent de maladies les éloignant temporairement
du marché du travail. Même lorsque ces services de santé
sont assurés par l'Etat, et ne sont donc ni vendus ni achetés,
ils constituent un accompagnement indispensable de la production
capitaliste.
C'est encore
plus vrai du service de
l'éducation. Celui-ci s'est développé au 19ème
siècle, lorsque le capitalisme s'est rendu compte qu'il
fallait que sa main d'œuvre sache à peu près lire,
écrire et compter (et aussi qu'elle soit disciplinée)
pour être productive. Il a connu une expansion constante tout
au long du 20ème siècle pour compter de plus
en plus d'années de scolarisation à mesure que
s'élevait le niveau moyen des compétences dont le
système avait besoin. Dans la plupart des pays, les principaux
éléments du système d'éducation sont
restés entre les mains de l'Etat. Il ne vend pas de
marchandises, mais il est tout aussi indispensable à la
production. Ceux qui y sont employés travaillent pour
l'accumulation du capital, même lorsqu'ils ne produisent rien
de vendable.32
Le lien intime
entre l'école et
l'accumulation capitaliste est mis en évidence chaque fois que
des gouvernements « modernisateurs » dressent
des plans de « réforme » de l'éducation.
Ils ne font pas mystère de ce que l'éducation (ou la
« formation ») est un apport à
l'industrie. Il s'agit de produire une force de travail massive et
« flexible » dotée d'un niveau
acceptable d'alphabétisation et de connaissance des
technologies de l'information pour s'adapter aux changements dans les
besoins du capital lorsqu'il restructure l'industrie.
L'expansion de
l'éducation est
liée à l'augmentation de la productivité du
travail dans le « vieux » secteur industriel.
Celle-ci est, bien sûr, en partie le résultat de la plus
grande charge de travail imposée à chaque ouvrier. Mais
c'est aussi le produit de la « formation » des
travailleurs dans le sens d'un ajustement aux changements. Ainsi une
récente enquête sur le marché du travail
britannique a montré que 37 % des hommes et 25 % des
femmes indiquaient avoir besoin « de niveaux avancés
ou complexes de connaissance des technologies de l'information dans
leur travail », en même temps que 51 % des
opérateurs de machines-outils reconnaissaient qu'ils
utilisaient ces technologies dans leur emploi.33
La classe capitaliste ne peut s'assurer l'accès à une
main d'œuvre dotée des compétences « variées
et adaptables » dont elle a besoin sans une croissance
dans le secteur de l'éducation.34
En d'autres termes, il y a eu une augmentation rapide de la
productivité des salariés qui fabriquent directement
des marchandises - ce qui a abouti à une réduction des
effectifs industriels dans des pays comme la Grande-Bretagne et la
France (mais pas aux Etats-Unis). Mais cette augmentation de la
productivité dépend aussi de l'accroissement du nombre
des travailleurs dont l'activité améliore la
productivité de ceux qui fabriquent des marchandises -
c'est-à-dire d'une augmentation du nombre des salariés
« indirectement productifs ».
Le nombre de
personnes employées
dans les services de santé et d'éducation s'est accru
de façon continue au cours du siècle écoulé
comme corollaire de l'expansion générale du
capitalisme. Il y en a aujourd'hui plus de 10 millions aux Etats-Unis
(un travailleur sur 13) - le capitalisme américain ne pourrait
pas fonctionner sans eux. Cela dit, en même temps, la classe
capitaliste est réticente à les rémunérer
plus qu'il n'est absolument nécessaire pour obtenir leurs
services. La tendance à long terme est par conséquent
de les soumettre de plus en plus à des conditions de travail
comparables à celles des ouvriers et des employés de
bureau. De nombreux systèmes d'évaluation du travail
autrefois considérés comme relevant exclusivement de
l'industrie sont aujourd'hui imposés à ces secteurs -
paiement au résultat, avancement et rémunération
« au mérite », chronométrage de
l'activité, discipline renforcée. Il y avait en 2000 en
Grande-Bretagne 6 % d'employés assujettis à une
supervision formelle ou a une évaluation de plus qu'il y a
huit ans. Près de 5 % de plus sont soumis à un
système ou un autre de paiement aux résultats.35
Cela ne
signifie pas que les salariés
de l'éducation et de la santé ont été
uniformément « prolétarisés ».
Les hôpitaux, les écoles, les lycées et les
universités sont organisés de façon
hiérarchique. Les plus gradés reçoivent des
salaires destinés à les cimenter au système pour
servir au contrôle aussi bien des échelons inférieurs
que de la clientèle ouvrière des institutions. Ils font
partie de la « nouvelle classe moyenne » (ou
même, dans le cas de ceux qui sont au sommet des universités
d'élite, de la classe dirigeante).36
Mais la masse de la main d'œuvre est soumise à des pressions
permanentes pour travailler à un rythme capitaliste avec un
niveau de rémunération déterminé par le
marché du travail. Ils font, pour ces raisons, partie de la
classe ouvrière globale, même si beaucoup persistent à
se sentir supérieurs aux travailleurs manuels.
En fait, deux
processus liés
entre eux se déroulent dans toutes les économies
« avancées » (et dans beaucoup qui le
sont moins). La classe ouvrière manuelle traditionnelle est
soumise à une pression croissante, le capital cherchant à
extraire davantage de profit de son labeur direct. En même
temps, la classe travailleuse des « services non
producteurs de biens » est sujette à une véritable
prolétarisation, le capital cherchant à réduire
le coût d'une masse croissante de travail
« indirect ».
La nature de la force de
travail des services
Il y a un mythe
répandu selon
lequel la force de travail des « services » est
constituée par des gens bien payés qui maîtrisent
leurs conditions de travail et n'ont jamais besoin de se salir les
mains. C'est ainsi que la journaliste du Guardian
(et ancienne
membre du Parti Social-Démocrate [scission de droite du parti
travailliste dans les années 80, NdT]) Polly Toynbee écrit :
« Nous avons vu se produire les changements de classe
sociale les plus rapides de l'histoire : la classe ouvrière
de masse de 1977, avec les deux tiers des gens occupant des emplois
manuels, s'est réduite jusqu'à un tiers pendant que le
reste est devenu à 70 % une classe moyenne de cols blancs
propriétaires de leur logement ».37
Hardt et Negri proclament :
Les emplois sont
pour la plupart
hautement mobiles et comportent des compétences flexibles. Ils
sont, ce qui est plus important, caractérisés en
général par le rôle central joué par la
connaissance, l'information, l'affect et la communication. C'est dans
ce sens que beaucoup appellent l'économie post-industrielle
une économie de l'information. (...) Dans le processus de
post-modernisation toute la production tend à la production de
services, tend à devenir informationalisée.38
En réalité,
toute analyse
sérieuse des chiffres de l'emploi dans les
« services »
fait apparaître une réalité bien différente
de ce qui précède. Certaines des plus importantes
« industries des services » emploient de façon
surabondante des « travailleurs manuels », des
ouvriers « traditionnels ». Les éboueurs,
les employés hospitaliers, les dockers, les chauffeurs
routiers, les conducteurs d'autobus et de trains, les postiers font
tous partie de la main d'œuvre des « services ».
Et une partie très importante. En septembre 2001, « la
distribution, l'hôtellerie et la restauration »
comptaient 6,7 millions d'emplois et « les transports et
la communication » 1 790 000.39
En
Grande-Bretagne, la proportion des
travailleurs manuels est en réalité bien supérieure
à un tiers. La publication du Bureau des Statistiques
Nationales (Office for National Statistics), Living
in Britain 2000, montre que 51 % des hommes et
38 % des
femmes faisaient partie de ses diverses catégories de
personnels « occupés à des tâches
manuelles » en 1998.40
Ces chiffres exagèrent légèrement le nombre des
travailleurs manuels dans la mesure où la catégorie
des « ouvriers qualifiés » comprend les
« contremaîtres » et le groupe des
« non-professionnels », ce qui ôte
quelques points de pourcentage aux chiffres masculins. Mais il faut y
opposer le nombre énorme de femmes - 50 % - des
catégories « intermédiaires et non-manuelles
subalternes », dont les salaires sont typiquement plus bas
que dans la plupart des emplois manuels et les conditions de travail
souvent au moins aussi dures. Une étude montre à quel
point les choses ont changé depuis l'époque où
les employés de bureau étaient considérés
comme un rang au-dessus des travailleurs manuels de toutes
sortes :
« En 1978, les salaires moyens des OS avaient dépassé
pour la première fois ceux des employés de bureau. En
plus, beaucoup des conditions d'emploi traditionnelles des employés
de bureau ont été conquises par les travailleurs
manuels ».41
Aux Etats-Unis,
en 2001, parmi les 103
millions de personnes employées dans le secteur des services,
on en trouvait 18 millions dont l'activité comportait un fort
élément manuel (avec pas loin d'un million dans les
« services domestiques », 2,4 millions dans les
« services de protection », 6 millions dans les
« services d'alimentation », 3 millions dans
les « services de nettoyage et de construction »,
et 3 millions dans les « services à la personne »).
On trouvait ensuite 18 millions d'employés de bureau
subalternes, et 6,75 millions de vendeurs.
La grande
majorité des cols
blancs est en fait constituée par des femmes issues de la
classe ouvrière. En Grande-Bretagne, un tiers des employés
de bureau viennent d'un milieu d'ouvriers manuels, un tiers d'un
milieu d'employés et un tiers de ce qu'on appelle la « classe
des cadres et des professions libérales des services ».42
Alors que leurs grand-mères restaient très probablement
au foyer après leur mariage, travaillant à élever
la prochaine génération de la classe ouvrière,
elles sont destinées à travailler toute leur vie
d'adulte, combinant leur emploi avec la charge des enfants et les
tâches ménagères. On assiste à la
féminisation d'un secteur énorme du travail salarié.
Ce n'est pas du tout la même chose qu'un
« embourgeoisement »
ou une « informationalisation ».
Il y a dans
l'ensemble, aux Etats-Unis,
un minimum de 42 millions de « travailleurs des
services »
occupant des métiers manuels ou des emplois de bureau
subalternes. Ce sont ceux-là, il est nécessaire de
l'ajouter, qui ont connu récemment l'expansion la plus rapide
avec la « création » d'une masse
d'emploi à basse rémunération. Au dessus d'eux,
beaucoup de travailleurs d'autres catégories ont des
occupations très similaires - par exemple, un grand nombre des
3,2 millions des « représentants commerciaux »
ou les 4,3 millions de travailleurs « techniciens ou liés
à la maintenance ». De même pour un grand
nombre de ceux employés dans « l'évaluation
de la santé et des traitements » (des femmes à
83 %, alors que la catégorie au-dessus, celle du
« diagnostic de santé », est à
75 % masculine), et des 5,3 millions d'instituteurs
(75 %
d'institutrices).43
Pris ensemble,
ces groupes constituent
plus de la moitié du « secteur des services ».
Ajoutez-y les 33 millions de salariés des industries manuelles
traditionnelles, et vous voyez que les trois quarts de la population
étasunienne sont constitués de travailleurs. Si la
« classe ouvrière » est « devenue
invisible » pour des gens comme Hardt et Negri, c'est
parce qu'ils regardaient dans la mauvaise direction.
A l'inverse,
les chiffres des emplois
que l'on considère souvent comme remplaçant les
catégories traditionnelles de travail sont très petits.
Il n'y avait, en 2001 aux USA, que 2,1 millions de scientifiques
mathématiciens et informaticiens. Ces chiffres accréditent
bien peu la thèse d'une économie
« informationnelle »,
dans laquelle le travail manuel se trouverait marginalisé. Les
gens qui travaillent dans nombre de travaux manuels à
l'ancienne et dans des emplois de bureau subalternes peuvent avoir à
utiliser, en plus de leurs vieux métiers, des notions
informatiques de base. Mais le nombre de ceux qui sont spécialisés
dans ce domaine est relativement restreint. En Grande-Bretagne, en
2000, à l'apogée du boom internet :
Au printemps 2000,
il y avait 855.000
personnes employées dans des activités liées aux
technologies informatiques (TI), une augmentation de 45 % en
seulement cinq ans. La région qui comptait la proportion la
plus élevée de personnes employées dans les TI
était Londres, avec 4,8 %, suivie par le Sud-Est avec
4,4 %. Ensemble, ces régions contiennent 41 % des
personnes employées dans les TI. (...) L'Irlande du Nord, le
Pays de Galles et le Nord Est ont de basses proportions de gens
travaillant dans les TI, respectivement 1,3 %, 1,6 %
et
1,9 %.44
Tous ceux qui
touchent un salaire ne
sont pas nécessairement des travailleurs. Il y a une
« nouvelle classe moyenne » de gens qui sont
salariés mais qui sont en fait récompensés par
la direction pour leur collaboration au contrôle du reste de la
force de travail, et qui sont payés bien au-delà la
valeur qu'ils peuvent créer. Ce groupe constitue cependant une
proportion relativement faible de la main d'œuvre totale. J'avais
calculé, il y a 15 ans :
Ce groupe contient
seulement 9,7 %
des hommes entre 31 et 75 ans. Cela semblerait coïncider avec
l'estimation approximative de la taille de la 'nouvelle classe
moyenne' à laquelle on arrive sur la base des revenus, des
qualifications et de l'autorité hiérarchique. C'est une
proportion significative, à la fois de la population totale et
de la force de travail des cols blancs. Mais elle est bien loin
d'approcher la classe ouvrière manuelle traditionnelle en
taille ou en importance.45
A la lumière
des plus récentes
statistiques, britanniques et américaines, cette évaluation
reste à peu de chose près inchangée.
La flexibilité et la
classe ouvrière
Un thème
central chez ceux qui
considèrent la classe ouvrière comme en voie de
disparition est que les emplois qui restent sont tellement précaires
qu'il subsiste peu des organisations permanentes de la classe
ouvrières et des communautés d'autrefois. Cette
affirmation a constitué un trait récurrent des
arguments « post-marxistes » des 15 dernières
années, aussi bien de la part des sociaux démocrates de
la « troisième voie » que des
théoriciens de la gauche « autonomiste ».
Nous traversons
en ce moment la
quatrième grande crise économique mondiale en moins de
30 ans. Chaque crise a apporté une montée subite du
chômage - permanente dans certains cas - et la disparition de
centres de production immémoriaux (usines, docks, mines,
etc.). Il y a eu aussi une énorme accélération
de la restructuration de l'industrie, sur une base qui n'était
pas seulement nationale, mais régionale et mondiale.46
Le capital et ses valets ont alors essayé de profiter de
l'augmentation du chômage et des sentiments d'insécurité
des salariés pour remodeler l'existence de la main d'œuvre
autour de leurs propres besoin en permanence changeants. Leur slogan
est devenu la « flexibilité » dans le
temps de travail, les méthodes et le marché du travail.
Un de leurs cris de ralliement a été : « l'emploi
à vie appartient au passé ». Une masse de
recherche universitaire a érigé ces affirmations en
vérités incontestables. Comme l'a écrit
Raymond-Pierre Bodin, directeur de la Fondation Européenne
pour l'Amélioration de la Vie et des Conditions de Travail :
C'est devenu une
banalité de
parler aujourd'hui du développement des formes d'emploi
atypiques dans les économies occidentales. (...) On ne compte
plus les travaux qui soulignent l'érosion de la norme d'emploi
fordienne incarnée dans le contrat de travail à durée
indéterminée et à temps plein comme élément
central, voire exclusif, d'organisation des marchés du travail
et d'insertion dans la vie sociale.(...) Il semble donc que le terme
flexibilité corresponde assez bien aux transformations en
cours dans ce domaine.47
Mais cela ne
signifie pas que dans la
réalité le capital a été capable de
briser la résistance des travailleurs à cette
flexibilité, ni même qu'il peut lui-même continuer
à accumuler sans reproduire continuellement une main d'œuvre
relativement permanente au sein de lieux de travail fixes. Une étude
récente relative à la Grande-Bretagne indique :
Un grand nombre
des affirmations les plus
communément acceptées sur le monde du travail
d'aujourd'hui ont besoin d'être sérieusement remises en
question. Il existe un large gouffre entre la rhétorique
familière, et les hyperboles quotidiennes sur notre marché
du travail flexible et dynamique, et les réalités de la
vie sur le lieu de travail. Il n'y a tout simplement aucune preuve à
l'appui de l'opinion selon laquelle nous assistons à
l'émergence d'un mode « nouveau' » de
rapports d'emploi, incarné par la « fin de la
carrière » et la « mort du métier
permanent à vie' ».48
Souvent les
gens ne voient pas les
limites à ce que le capital peut réaliser en termes de
« marché du travail flexible » parce
qu'ils mettent le signe égale entre des formes d'emploi tout à
fait différentes : le temps partiel, l'emploi temporaire,
les contrats à court terme ou le travail indépendant
pour le compte d'une firme. Mais le temps partiel peut être
aussi un emploi permanent - c'est souvent le cas parmi les femmes en
Grande-Bretagne. De même, ceux qui ont des contrats à
durée déterminée peuvent les voir renouvelés
mois après mois ou année après année. Ils
n'ont pas les droits attachés aux CDI et ils sont les premiers
à être licenciés lorsqu'une crise frappe, mais
ils ne sont pas nécessairement sans emploi dans l'intervalle.
Finalement, ceux qui sont employés de façon
véritablement temporaire peuvent être indispensables à
la production et se voir octroyer un emploi à long terme mais
intermittent par des agences qui sont elles-mêmes de grosses
sociétés qui ont besoin de conserver une réserve
permanente de travailleurs pour les fournir à d'autres firmes.
Ces formes
d'emploi se sont développées
à des degrés divers dans les dernières
décennies, au sein d'industries et de pays différents -
et souvent dans des régions particulières de certains
pays. Ainsi en Espagne 35 % des salariés étaient
dans des « emplois précaires » en 1992,
en Grande-Bretagne et en France 16 %, et en Allemagne
seulement
12 %. Dans l'hôtellerie et la restauration, 72 % des
emplois européens étaient précaires, mais
seulement 13 % dans les transports et les communications et
11 %
chez les « intermédiaires financiers ».49
Et il y avait une concentration des emplois précaires chez les
jeunes travailleurs - un tiers de ceux qui ont des emplois
temporaires ou des CDD ont moins de 25 ans et les deux tiers moins de
35 ans.50
Le schéma
général
peut être très différent de ce qu'on prétend
normalement. Ainsi, en Europe dans la deuxième moitié
des années 1990, il n'y a eu d'augmentation ni dans la
proportion des travailleurs indépendants ni dans celle des
« emplois précaires » :
En 2000, la
population européenne
ayant un emploi est de 159 millions de personnes, dont 83 % de
salariés et 17 % d'indépendants. Ce chiffre était
de 147 millions en 1995, le rapport entre indépendants et
salariés étant identique.51
En ce qui
concerne « l'emploi
précaire » :
Alors que cette
forme d'emploi a beaucoup
progressé au cours de la première moitié de la
décennie, la
distribution
entre emplois permanents et non permanents reste quasi-inchangée
entre 1995 et 2000: permanents (82%), non permanents (18%).52
Dans l'ensemble
de l'Europe
occidentale, la précarité « concerne près
d'un emploi sur cinq depuis cinq ans »53
- mais il en reste tout de même quatre qui étaient
« permanents ».
En
Grande-Bretagne, les enquêtes
les plus récentes suggèrent que le rétablissement
économique de la fin des années 1990 s'est accompagné
d'une chute de l'emploi précaire : « En
2000, près de 92 % des salariés avaient des
contrats permanents alors que dix ans plus tôt ils n'étaient
que 88 %. (...) Seuls 5,5 % déclaraient avoir eu un
contrat temporaire de moins de 12 mois en 2000, comparés aux
7,2 % de 1992 ».54
Le temps réel que les salariés passent dans le même
emploi n'a pas beaucoup changé. La proportion des personnes
employées qui avaient été dans des jobs de moins
de 3 mois était de 5 % en 2000, autant en 1986, et la
proportion de jobs de moins d'un an de 20 %, proche des
18 %
de 1986. A l'autre extrémité, la proportion du même
emploi pendant plus de 10 ans était de 31 % contre
29 %.
Le seul changement vraiment important était une chute dans la
proportion des travailleurs ayant eu le même emploi plus de
deux ans mais moins de cinq ans entre 1996 et 2000, qui passait de
21 % à 15 %.55
Ces chiffres ne
prouvent pas, comme le
prétendent parfois les chantres du capitalisme, que les
sentiments d'insécurité qu'ont les gens sont sans
fondement. Les travailleurs changent souvent de travail pour deux
raisons diamétralement opposées - soit parce qu'il y a
une augmentation de la demande de leur force de travail, leur
permettant d'améliorer leur situation en prenant un nouvel
emploi, soit parce qu'ils sont éliminés par des
employeurs qui se débarrassent d'une partie de leur main
d'œuvre. Ainsi, par exemple, peu de gens étaient susceptibles
d'abandonner volontairement leur travail pendant la récession
de 1990-1994 en Grande-Bretagne, précisément parce que
d'une façon générale il y avait moins de
sécurité de l'emploi qu'auparavant. Et pendant l'année
2000, « plus sûre », quelque 27 %
des travailleurs spécialisés ou semi-qualifiés
ont été employés pendant moins d'un an, ce qui
reflétait la récession amorcée dans l'industrie
manufacturière alors que les services continuaient à
prospérer.
Ce que ces
chiffres montrent, par
contre, c'est que « la durée moyenne de l'emploi
est restée relativement stable depuis 1975 ».56
L'idée que la classe ouvrière a été
« flexibilisée » jusqu'à
disparaître est complètement erronée. La plupart
des gens continuent à travailler au même endroit, et à
être soumis à l'exploitation du même employeur
pendant des périodes assez longues. Moyennant quoi, ils ont le
temps et l'occasion de se lier avec les gens qui les entourent pour
résister et lutter contre cette exploitation.
Le mythe de la mobilité
instantanée
L'idée que le
travailleur
« permanent » appartient au passé est
souvent liée à l'idée que les employeurs peuvent
délocaliser la production - et les emplois - d'une minute à
l'autre.
Hardt et Negri
écrivent :
L'informatisation
de la production et
l'importance croissante de la production immatérielle ont
tendu à libérer le capital des contraintes
territoriales, et le capital peut se retirer de la négociation
avec une population locale donnée en déplaçant
son site en un autre point du réseau global. (...) Des
populations laborieuses tout entières, qui avaient joui d'une
certaine stabilité et d'un pouvoir contractuel, se sont ainsi
retrouvées dans des situations d'emploi de plus en plus
précaires.57
Voilà qui
exagère à
l'extrême la mobilité du capital, et l'aisance avec
laquelle des firmes peuvent déplacer leurs opérations
d'un lieu à un autre.
Comme je l'ai
expliqué
ailleurs,58
le capital en tant que monnaie (la finance) peut se déplacer
sous l'action d'une touche d'ordinateur d'un endroit à un
autre (même si certains gouvernements peuvent encore l'empêcher
de prendre complètement ses aises). Mais pour le capital en
tant que moyen de production la chose est infiniment plus difficile.
Les équipements physiques doivent être démontés
et réinstallés, le transport des biens produits doit
être réorganisé, une main d'œuvre fiable, aux
compétences adéquates, doit être recrutée,
etc. C'est un processus généralement coûteux, et
qui se mesure en années plutôt qu'en secondes. De plus,
la production physique dépend du transport des marchandises
vers les marchés, de sorte que la proximité de ces
derniers constitue un avantage.
Le résultat est
que la plupart
des délocalisations industrielles des trois dernières
décennies se sont d'ordinaire réalisées à
l'intérieur des régions industrielles mondiales
existantes. Comme l'explique Rowthorn :
Le monde développé
est
désormais essentiellement divisé en trois blocs,
comprenant l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et le
Japon. Ces blocs suffisent largement à contenir les produits
manufacturés sophistiqués.59
Ainsi, en 1992,
les importations de
produits manufacturés en provenance du Japon constituaient
seulement 0,74 % du PIB de l'Europe de l'Ouest et
1,5 % du
PIB étatsunien, pendant que les importations de produits
manufacturés d'Europe de l'Ouest se montaient seulement à
1,2 % du PIB américain. Et à cette époque,
le total des importations japonaises depuis l'ensemble de l'Asie, y
compris la Chine et le Moyen-Orient, étaient de moins de 1 %
du PIB du Japon.60
Il y a eu, bien
sûr, un
déplacement de certaines industries manufacturières
vers des Etats qui n'étaient pas industrialisés il y a
quarante ans - sans quoi le phénomène des Pays
Nouvellement Industrialisés (PNI) et de certaines industries
en expansion dans des pays « sous-développés »
serait inexplicable. Mais il y a peu de preuves pour soutenir
l'affirmation que « les pays avancés abandonnent
la production des produits manufacturés. Beaucoup d'activités
manufacturières à travail intensif des économies
avancées, comme le textile ou l'assemblage sommaire, ont été
mises en faillite par la croissance des importations en provenance de
pays en développement », mais ces importations
ont été financées « non pas par
l'exportation de services » mais « par
l'exportation d'autres biens, en particulier les biens d'équipement
et les produits intermédiaires comme la chimie ».61
Les
importations globales vers des pays
de l'OCDE à partir de pays hors de l'OCDE ne se sont accrues
que de environ 1 % à 2 % environ du PIB entre 1982
et 1992.
Rowthorn estime
que les pertes
d'emplois causées aux pays avancés par ce déplacement
n'ont été que de 6 millions, soit 2 % de l'emploi
total (à comparer avec un chômage total de près
de 35 millions dans ces même pays).
Baldoz, Koeber
et Kraft font observer
que la restructuration de l'industrie aux Etats-Unis n'a pas
été accompagnée d'un flux net d'emplois à
l'étranger : « Les Etats-Unis ont
aujourd'hui un pourcentage de main d'œuvre salariée plus
important qu'à n'importe quelle époque depuis les
années 1950 - avec des journées de travail étonnamment
longues ».62
La
restructuration aboutit à ce
qu'une grande partie de cette production n'est pas effectuée
dans les vieux centres industriels, comme Detroit et sa région,
mais dans les Etats de la « sun belt » de
l'Ouest et du Sud. De telle sorte que les ouvriers américains
de l'automobile ne travaillent plus directement pour les « Big
Three », Ford, General Motors et Chrysler, mais pour des
« fabricants trans-usines » comme Honda,
Toyota, Nissan, Mitsubishi et Daimler Benz, ou pour de nouveaux
fabricants de pièces détachées mis en place par
la GM pour affaiblir les syndicats.63
Nous sommes loin, très loin de l'image souvent agitée
d'une disparition des emplois américains de l'automobile
passant la frontière vers le Mexique.64
La
délocalisation est plus
facile pour certaines industries que pour d'autres. Le textile, par
exemple, est une ligne de production particulièrement mobile.
L'équipement de base - des ciseaux pour couper, des machines à
coudre, des presses - est léger, bon marché, et les
produits sont relativement faciles à transporter par avion
d'une partie du monde à une autre.65
Il n'est donc pas surprenant qu'un grand nombre de reportages sur des
fermetures de firmes qui se délocalisent du fait des coûts
croissants, salariaux et autres, auxquelles elles font face
concernent cette industrie. Mais même là, il y a des
limites à la mobilité. La production de biens de haute
qualité peut toujours être basée dans les pays
avancés. Par exemple, il y avait 112 190 salariés
de l'habillement à New York en 1990. Et ils n'étaient
absolument pas tous des travailleurs
« informationnels »
- 64 476 étaient des ouvriers de production (pour la
plupart nés à l'étranger) et seulement 13 522
étaient « indépendants et cadres ».66
A l'époque, le nombre total des travailleurs de l'habillement
aux Etats-Unis était d'environ 300 000.
Une autre
industrie dont la soi-disant
mobilité a été fortement soulignée par
des commentateurs de droite comme de gauche est l'élaboration
de programmes informatiques. Elle a besoin de peu d'investissements
en capital et les coûts de transports ont pratiquement disparu,
les éléments étant envoyés presque
instantanément par des liens de communication au coût de
plus en plus bas à des milliers de kilomètres. Des
programmes peuvent être réalisés à
Bangalore, en Inde, pour des firmes dont le siège central est
à Chicago, et des billets d'avion commandés à
Londres peuvent être imprimés sur des terminaux
d'ordinateur à New Delhi. Et beaucoup de pays du tiers monde
comptent un grand nombre d'individus éduqués capables
de remplir de telles tâches : L'Inde à elle seule
compte 4 millions de personnes dotées des compétences
techniques et forme 55 000 ingénieurs et scientifiques
diplômés par an.67
L'industrie semble correspondre à la description par Hardt et
Negri des « forces productives »
qui
sont « complètement délocalisées »,
et dans lesquelles « les cerveaux et les corps. (...)
produisent de la valeur » mais sans avoir
nécessairement besoin du « capital et de sa
capacité à orchestrer la production ».68
Et il est vrai que la production de programmes s'est développée
en Inde à grande vitesse, passant de 2 500 à 6 800
personnes en 1985 à 140 000 en 1996, parmi lesquelles
27 500 sont actives dans le secteur des exportations.69
Mais si on
regarde de plus près
cette industrie en Inde, on voit qu'elle est toujours dépendante
d'investissements en capital fixe et qu'elle ne peut s'envoler vers
d'autres cieux d'un moment à l'autre. Bangalore est devenu le
centre de production de programmes informatiques le plus important du
pays parce qu'elle possède des équipements, dont
beaucoup sont fournis par le gouvernement local, que d'autres parties
du pays n'ont pas. Comme l'explique une étude de l'industrie :
Du fait de son
environnement exempt de
poussière, entre 1956 et 1960 de grandes entreprises du
secteurs public comme Bharat Electronics Limited (BEL) et Hindustan
Aeronautics Limited (HAL) ont été installées par
le gouvernement indien à Bangalore en même temps que les
laboratoires de recherche de la défense nationale et
l'Institut Indien des Sciences. (...) Dans les années 1970,
l'Indian Space Research Organisation et Bharat Heavy Electronics
Limited (BITEL) se sont aussi installées à Bangalore.
Le résultat de
cette concentration
d'industries électroniques et aéronautiques à
Bangalore a été la création de liens en amont et
en aval. (...) Bangalore était, dès lors, un lieu
d'implantation naturel pour les industries de l'informatique. (...)
De plus, Bangalore est la capitale de l'Etat, ce qui comporte de
nombreux avantages en termes de proximité avec les décideurs
politiques et les bureaux gouvernementaux. (...) et avec un
aéroport.70
Il y a eu un
effort concerté, de
la part des décideurs politiques, en vue de créer à
Bangalore un environnement dans lequel les industries de haute
technologie pourraient prospérer. (...) Le but était de
fournir les équipements et les infrastructures nécessaires
pour promouvoir l'investissement dans l'industrie électronique,
notamment une fourniture garantie d'électricité, des
équipements de télécommunications et un centre
de formation technique.71
Sans
l'assurance d'une fourniture
fiable d'électricité et d'eau potable - dont aucune
n'est garantie dans la plupart des métropoles du tiers monde -
l'industrie n'aurait pas pu décoller. En fait, avec
l'expansion de l'industrie, les firmes ne peuvent souvent plus
obtenir ces choses sans entreprendre elles-mêmes de coûteux
investissements.72
Ainsi, la société Infosys « dépense
plus de 201 000 $ par nouvel embauché en capital et
en formation. (...) Les employés ont accès au dernier
cri de la technologie - une politique qui est censée apporter
une plus grande productivité. »73
Les firmes qui
ont trouvé une
implantation convenant à la production de logiciels et qui ont
ensuite investi dans la formation d'une main d'œuvre ne vont pas
déménager ailleurs du jour au lendemain. Pour la même
raison, les firmes implantées dans des équipements
existants en Europe, au Japon ou en Amérique du Nord n'ont pas
fermé leurs portes pour s'installer à Bangalore.
Bangalore a été la réponse aux difficultés
qu'elles rencontraient dans le recrutement de la main d'œuvre dont
elles ont besoin dans leurs lieux d'origine. Ceci est démontré
par la taille relativement réduite de la force de travail
occupée à la conception logicielle à Bangalore.
« Ce n'est pas un gros employeur, en particulier selon les
normes indiennes. Les approximations suggèrent qu'il emploie
en ce moment [en 1996] entre 7 000 et 15 000
personnes à
Bangalore ».74
Ces chiffres sont minuscules comparés à la main d'œuvre
globale de l'industrie. Parallèlement, les pénuries de
main d'œuvre provoquent aujourd'hui en Inde des hausses de salaires
de l'ordre de 30 % par an, et des spécialistes de la
prévision envisagent « une période où
(...) l'Inde ne sera plus considérée comme une
implantation à bas salaires »75
dans la mesure où l'industrie commence à souffrir des
problèmes écologiques créés par sa propre
expansion (pollution, pénuries d'électricité et
d'eau, congestion routière).
L'Inde en
général et
Bangalore en particulier ont trouvé une niche sur le marché
mondial de la production de programmes informatiques. Mais cette
niche n'est pas indéfiniment extensible, et ne constitue
certainement pas une preuve que le logiciel en tant qu'industrie peut
se déplacer en bloc d'une partie du monde à une autre.
Les choses sont
légèrement
différentes en ce qui concerne les activités moins
qualifiées de saisie de données dans des terminaux
d'ordinateurs. Elles requièrent un équipement moins
sophistiqué et moins coûteux, ainsi qu'un niveau de
formation de la main d'œuvre moins élevé. C'est la
raison pour laquelle elles sont plus dispersées sur le
territoire indien que la production de software. Comme dans
l'industrie textile, les opérations les moins complexes sont
plus mobiles que les autres. Mais même dans ces industries il y
a des contraintes. La main d'œuvre doit avoir les bonnes compétences
linguistiques (parler couramment urdu ne vaut rien pour saisir des
données pour une compagnie aérienne américaine)
et doit être formée et motivée à
l'exactitude (des erreurs dans la saisie de données peuvent
entraîner des dépenses considérables), en même
temps que le système de communications (et donc la fourniture
d'électricité) doit être fiable. Lorsqu'une
société possède toutes ces choses, elle ne va
pas y renoncer sans un motif puissant.
La production
de programmes
informatiques, comme la production capitaliste en général,
est sujette à des rationalisations et à des
restructurations répétées à l'occasion
des crises. Cela aboutit à ce que des industries basées
dans certaines localités se contractent ou disparaissent,
alors que d'autres se développent ou naissent. Mais elle n'est
pas « fluide » au point de pouvoir se
transporter sans effort d'une localisation à une autre. La
tendance générale du capitalisme d'aujourd'hui est
toujours la concentration de la production dans les pays avancés.
Certains types de production se sont déplacés dans une
poignée de régions favorables du tiers monde - les PNI
d'Asie du Sud-Est, et la Chine orientale. Mais le capital continue a
trouver plus profitable, en général, d'être
implanté dans les régions qui étaient déjà
industrialisées au milieu du 20ème siècle.
Les travailleurs y sont habituellement mieux rémunérés,
mais la combinaison des niveaux de compétences établis
et des investissements existants en locaux et infrastructures font
qu'ils sont aussi plus productifs, apportant plus de plus-value au
système, que la plupart de leurs frères et sœurs plus
pauvres du tiers monde. Cela explique pourquoi la situation de la
plus grande partie de l'Amérique latine a été
une croissance moyenne très lente ou une stagnation, et celle
de l'Afrique un déclin absolu.
Structures de
l'emploi : la classe ouvrière
mondiale et le « tiers monde »
Le capitalisme
a créé une
classe ouvrière mondiale au cours du siècle et demi
écoulé. L'industrie et le travail salarié
existent aujourd'hui pratiquement dans toutes les régions du
globe. La classe ouvrière industrielle a une présence
internationale. Mais le développement inégal et combiné
du système a abouti à ce que, grosso modo, 40 %
des 270 millions d'ouvriers de l'industrie sont dans les pays de
l'OCDE, la Chine, l'Amérique latine et l'ex-URSS en possédant
près de 15 % chacune, 10 % dans le reste de l'Asie,
et 5 % en Afrique.76
L'inégalité du
développement n'existe pas seulement entre les vieux pays
industrialisés et le reste du monde. Elle est présente
également dans le « tiers monde ».
L'urbanisation
et l'extension des
rapports de marché ne sont pas nécessairement la même
chose que la croissance du travail salarié. C'est
particulièrement vrai dans les pays où la crise
signifie que la croissance économique est lente ou négative.
Ainsi, « on signale que l'emploi salarié a chuté
en valeur absolue dans plusieurs pays africains » -
de
33 % en République Centrafricaine, de 27 % en
Gambie, de 13,4 % au Niger, de 8,5 % au Zaïre77
- et les taux de chômage urbains varient entre 15 et 25 %
(alors qu'ils étaient d'environ 10 % au milieu des années
1970).78
En ce qui concerne l'Afrique sub-saharienne dans son ensemble,
« l'emploi principal dans les zones rurales est celui de
travailleur indépendant ».79
Même si l'activité manufacturière peut atteindre
20 % des emplois dans les zones rurales, il est habituellement
de nature très rudimentaire - forges, brasseries, ateliers de
confection ou moulins, occupant le plus souvent une seule personne.
L'Afrique
sub-saharienne est
l'exception plutôt que la norme du système mondial dans
son ensemble, y compris pour ses vastes régions pauvres. En
Asie et en Amérique latine, il y a eu une croissance du
salariat. Mais elle s'est souvent produite en dehors de ce qu'on
appelle le secteur « moderne », et elle a
souvent été accompagnée par une augmentation
rapide de l'emploi indépendant.
En Amérique
latine, le nombre
des personnes employées dans la main d'œuvre active
non-agricole est passé de 68 millions en 1980 à 103
millions en 1992 (dans le cadre de ce qu'on appelle souvent
« la
décennie perdue » de crise économique et de
stagnation). Mais celles employées dans de « grandes
unités » sont passées de 30 millions à
seulement 32 millions. A l'inverse, les effectifs des petites
entreprises sont passés de 10 à 24 millions, ceux du
secteur public de 11 à 16 millions, ceux des services
domestiques de 4 à 7 millions, alors que le secteur dit
« informel » doublait, passant de 13 à
26 millions.80
La part commune des activités des petites entreprises et du
secteur informel dans l'emploi non-agricole est passée de 40 %
en 1980 à 53 % en 1990.81
« Les
emplois informels
au sens strict sont sur le point de représenter un tiers des
travailleurs non agricoles de la région. (...) La plus grande
part de l'augmentation du secteur informel est concentrée sur
les travailleurs à leur compte ».82
Au Brésil, en 1980 près de la moitié de la
population active urbaine était constituée « d'employés
non formels »,83
même si plus de la moitié d'entre eux étaient des
salariés sans protection sociale, et 18,4 millions de
travailleurs souhaitaient en 1990 avoir un emploi déclaré.84
On ne peut dès lors guère parler de
« désindustrialisation », et
certainement pas de disparition de la classe ouvrière en
Amérique latine.
L'économie
indienne a connu au
cours des vingt dernières années une croissance moyenne
plus rapide que la plupart des pays latino-américains, même
si elle est partie de bien plus bas que la plupart de ceux-ci. Le
produit par tête s'est élevé, alors qu'il a chuté
presque partout en Amérique latine, et la part de l'industrie
dans le produit total se situe à l'heure actuelle aux
alentours de 19 %. Mais la croissance des emplois, comme en
Amérique latine, a concerné de façon majoritaire
les secteurs informels.
Dans les années
1980, « malgré
une accélération significative du taux de croissance
industrielle. (...) la part de l'industrie manufacturière dans
l'emploi total. (...) a décliné », avec
une croissance « négative » de
l'emploi dans « l'industrie manufacturière
organisée privée [c'est-à-dire le secteur
formel] ».85
Entre 1977-78 et 1993-94 la proportion de la main d'œuvre masculine
urbaine « employée légalement »
est passée de 46,4 % à 42,1 % (même si
le nombre total a augmenté, la population s'étant
accrue massivement au cours de ces années), alors que la
proportion des « indépendants » s'est
élevée légèrement, passant de 40,4 %
à 41,7 %, et que le nombre des travailleurs occasionnels
« au noir » est passé de 13,2 % à
16,2 %.86
La plus grande
partie des travailleurs
à leur compte n'est d'aucune manière privilégiée.
Une enquête portant sur Ahmedabad montre que seulement un
dixième des travailleurs indépendants masculins possède
« un lieu professionnel distinct ».
Un
tiers d'entre eux travaille dans les rues, comme vendeurs,
conducteurs de rickshaw, tireurs de charrette et autres. Il y a
200 000 conducteurs de rickshaw à Mumbai, 80 000 à
Ahmedabad et 30 000 à Bangalore, alors que Calcutta
compte environ 250 000 vendeurs de rue et Mumbai plus de
100 000.87
Le schéma
applicable à
l'Inde s'applique aussi, à des degrés divers, au
Pakistan et au Bangladesh.88
On peut aussi le trouver dans d'autres pays en développement
plus « avancés ». En Turquie, l'emploi
dans des établissements dits « grandes
manufactures » était de 979 839 en 1987,
contre 550 670 dans les « petites
manufactures ».
Et 44,2 % des ouvriers de l'industrie travaillent dans des
firmes de plus de 100 salariés, contre seulement 24,2 %
dans des établissements de moins de 10 travailleurs.89
De façon peu surprenante, étant donné ce niveau
de concentration de l'industrie, 50 à 55 % des ouvriers
étaient syndiqués.90
Mais le nombre de personnes employées dans le secteur
« informel » urbain était de
1 854 000
en 1988 - et avait grimpé à 2 152 000 en
1992.91
S'ajoutant - et
souvent se mêlant
- au secteur informel, il y a partout la masse de ceux qui se voient
refuser toute opportunité d'emploi par le capitalisme
moderne : les chômeurs. Leur nombre varie considérablement
d'une région à une autre et d'un pays à l'autre
- dépendant, en partie, de la facilité avec laquelle il
est possible de retirer une subsistance du secteur informel. Ainsi,
dans tout le Moyen Orient le taux de chômage est officiellement
de 15 %.92
Mais il atteint entre 25 et 30 % en Libye, en Algérie, en
Iran et au Yémen.93
Dans l'agglomération de São Paulo, en octobre 1995, il
était estimé à 1 102 000 personnes,
pour une population active de 8 221 000.94
En Chine, le
gouvernement poursuit une
politique consciente de restructuration du secteur étatique de
l'économie. Le nombre des personnes employées dans des
entreprises sélectionnées est tombé de 45
millions en 1993 à 27 millions en 1998.95
Certains de ces travailleurs auront trouvé un autre emploi,
mais certainement pas tous - une source nous indique qu'il y avait
seulement 1,54 million d'emplois disponibles pour les 2,2 millions de
travailleurs enregistrés dans les agences d'emploi officielles
de 82 villes.96
Il y avait certainement bien trop peu d'emplois pour satisfaire les
aspirations des millions de gens de la campagne affluant vers les
villes à la recherche d'un emploi. Il y a « 150
millions d'errants ruraux qui vont de ville en ville en quête
de travail manuel ».97
L'accumulation
capitaliste cause une
croissance rapide des métropoles dans de vastes parties du
globe, et des occupations impliquant une production pour le marché.
Dans la plupart des régions (mais très peu en Afrique)
il y a une augmentation du nombre de ceux engagés dans un
travail salarié d'une espèce relativement productive
dans des lieux de travail moyens à importants. Mais encore
plus rapide est l'expansion de la large masse des gens essayant de
façon précaire de tirer leurs moyens d'existence d'un
travail occasionnel, vendant des choses dans les rues, essayant de
survivre en travaillant à leur compte. A un extrême,
cette masse se mélange avec la petite bourgeoisie des petits
patrons, à l'autre avec la pauvreté désespérée
de ceux qui arrivent à peine à survivre - 48 % de
la population du Brésil vit au dessous du niveau de pauvreté,
et deux cinquièmes de ceux-ci en dessous du revenu
« d'indigence » nécessaire pour
satisfaire les besoins alimentaires à l'exclusion de tout le
reste.98
L'économie et la politique
dans le secteur
informel
Quel type de
relation a cette masse de
travailleurs du secteur informel et à leur compte avec les
salariés ayant un emploi « formel » ?
Il y a une
réponse courante,
très répandue, et complètement fausse. Elle
consiste à voir les travailleurs qui ont des emplois
permanents comme des « privilégiés »,
comme une espèce « d'aristocratie ouvrière ».
C'est très certainement la façon dont ceux qui sont
réduits au secteur informel peuvent voir les choses. Dans le
secteur formel, il y a d'ordinaire des salaires considérablement
plus élevés, et souvent l'assurance maladie, les congés
payés, la retraite, voire une retraite complémentaire.
Dans les grandes villes du nord du Brésil, on prétend
qu'être « employé déclaré
est presque un privilège, dans la mesure où moins de la
moitié de ceux qui désirent une telle situation « en
jouissent » effectivement ».99
En Inde, dans tout un éventail d'activités les
travailleurs du « secteur organisé »
tendent à être payés beaucoup plus (30, 40 ou
même 100 %) de plus que ceux du « secteur
inorganisé ».100
En Chine, les travailleurs de la grande industrie se voyaient
promettre le « bol de riz de fer » d'un revenu
garanti plus certaines allocations de logement, de maladie et de
retraite - et les gens qui quittaient la campagne à la
recherche d'emplois étaient exclus de toutes ces choses par un
système de passeports intérieurs qui leur déniait
le droit de résider dans les villes.
Les employeurs
n'ont jamais, de toutes
façons, accordé de telles choses par bonté
d'âme. Ils ont besoin d'une certaine stabilité dans leur
main d'œuvre, en particulier lorsqu'elle est constituée de
travailleurs qualifiés dont ils craignent qu'ils ne soient
braconnés par des rivaux en période de prospérité.
Les Etats ont souvent besoin de cette stabilité, car ils
considèrent la protection sociale d'une section de la force de
travail urbaine comme une façon de se protéger contre
des explosions soudaines de mécontentement populaire.
Par exemple, au
Mexique, dans les
décennies qui ont suivi la révolution de 1910-1919, une
structure politique a été créée pour
tenter d'intégrer les syndicats au parti au pouvoir en même
temps que les employeurs et les organisations paysannes. Comme
l'explique une description universitaire :
La politique de
protection sociale mise
en place par le régime post-révolutionnaire était
gouvernée par une logique privilégiant les travailleurs
du secteur formel de l'économie. (...) Les mécanismes
de protection sociale comportent l'accès à tout un
ensemble d'allocations, en plus de la sécurité sociale
et des pensions d'invalidité, avec les indemnités de
maladie, les retraites, les indemnités en cas d'accident, les
allocations aux familles en cas de décès, le paiement
d'allocations de maternité. (...) Dans la mesure où la
politique de protection sociale a accordé des allocations
stratifiées, elle a agi de façon discriminatoire. Elle
a exclu, d'une part, tous ceux qui ne travaillaient pas dans
l'économie formelle, et, d'autre part, ceux qui, tout en
travaillant dans l'économie formelle, n'appartenaient pas à
un syndicat. La préférence a été ainsi
donnée aux groupes organisés verticalement dans des
syndicats reconnus par l'Etat.101
Le but n'était
pas, cependant,
de faire une fleur aux travailleurs du secteur formel. C'était
plutôt de mettre en place un mécanisme permettant de les
contrôler, laissant à l'Etat le soin de « refuser
ou d'accepter l'enregistrement des syndicats, d'arbitrer les conflits
sociaux, de légaliser les grèves, de les déclarer
légales ou illégales » et tendant à
transformer les syndicats « en institutions
quasi-gouvernementales ou quasi-corporatistes. (...) où les
représentants syndicaux avaient été élevés
au dessus de ceux qu'ils représentaient ».102
Partout où les travailleurs essayaient d'agir en dehors de ces
structures, l'Etat les réprimait de la manière la plus
violente. Le véritable bénéficiaire de cette
situation était la bourgeoisie mexicaine, qui pouvait émerger
intacte, avec un Etat ultra-stable, d'un des soulèvements
révolutionnaires les plus tumultueux du 20ème
siècle. En 1950, les 10 % les plus riches de la
population étaient 18 fois plus riches que les 10 % les
plus pauvres. En 1970, ils étaient 27 fois plus riches.103
Les riches ont pu bénéficier ainsi parce qu'ils avaient
mis en place un mécanisme leur permettant de contrôler
les gens dont le travail créait leur richesse. Et ceux qu'il
était le plus important de contrôler étaient les
travailleurs des secteurs les plus productifs, les plus avancés,
de l'économie « formelle ».
Le
« bol de riz de fer »
a joué un rôle similaire pour les dirigeants chinois
dans la période allant des années 1950 aux années
90. Il garantissait une main d'œuvre stable d'ouvriers productifs
expérimentés dans les industries de base qui
absorbaient le plus de capital.
Cela semble
souvent contraire au bon
sens de prétendre que des groupes de travailleurs qui ont de
meilleures situations que d'autres n'en bénéficient pas
aux dépens de ces derniers - que l'argument soit utilisé
pour les travailleurs occidentaux et ceux du tiers monde, ou pour les
travailleurs du secteur formel du tiers monde et ceux de son secteur
informel. Mais, dans ce cas, l'argument contraire à
l'intuition est correct. Dans de nombreuses industries, plus la main
d'œuvre est stable et expérimentée, plus elle est
productive. Le capital est disposé à concéder
des salaires plus élevés à certains ouvriers de
ces industries parce que, ce faisant, il en extrait davantage de
profit. D'où l'apparente contradiction : certaines
sections des travailleurs du monde sont à la fois mieux payées
et plus exploitées. C'est cela seulement qui explique pourquoi
les capitalistes, motivés uniquement par la course au profit,
n'investissent généralement pas sur une grande échelle
dans des régions comme l'Afrique, où les salaires sont
les plus bas.
Bien sûr, cela
n'empêche
pas le capital de toujours tenter de tirer vers le bas ce qu'il doit
payer - et de se saisir des nouvelles technologies et de la
restructuration de la production pour réduire massivement ses
coûts salariaux. C'est la raison pour laquelle, dans la plus
grande partie du monde, la force de travail
« formelle »
reste plus ou moins intacte, mais avec du
« dégraissage »
sur les bords, et que de nombreux emplois tombent dans le secteur
« informel ».
La grande masse
de la main d'œuvre
informelle des pays « en développement »
est aujourd'hui constituée par des gens qui ont rejoint
récemment la main d'œuvre urbaine - soit des ruraux (comme
les 100 millions de paysans chinois qui vont chercher du travail dans
les grandes villes), soit des femmes ou des jeunes cherchant du
travail pour la première fois. Mais le schéma de
l'accumulation capitaliste au cours des deux dernières
décennies est tel que la demande de main d'œuvre de
l'industrie productive moderne ne s'est pas accrue, et de loin, à
une échelle permettant d'absorber ceux-ci dans sa force de
travail. La concurrence à l'échelle globale a poussé
les capitalistes à se tourner vers des formes de production à
« intensives en capital » (ce que Marx appelait
l'augmentation de la « composition organique du
capital »)
qui n'exigent pas des quantités massives de nouveaux
travailleurs. Il en résulte que les nouveaux entrants sur le
marché du travail ne peuvent gagner leur vie que dans les
formes les plus chétives d'activité indépendante
ou dans la vente de leur force de travail à un prix si bas, et
dans des conditions si dures, que les petits capitalistes aux marges
du système peuvent retirer un profit de leur exploitation.
Comme
l'indiquait un rapport sur
l'emploi en Amérique latine :
Les emplois
informels en tant que tels
sont sur le point de représenter un tiers de la main d'œuvre
non agricole de la région. (...) La plus grande part de
l'augmentation du secteur informel est concentrée sur les
travailleurs à leur compte. (...) Le résultat de ce
processus est une tendance vers des taux de chômage plus bas,
mais au prix d'une détérioration marquée de la
productivité moyenne du travail.104
En général, les
souffrances d'une très large portion des masses urbaines dans
ces pays ne proviennent pas d'une surexploitation aux mains du grand
capital, mais du fait que ce grand capital ne voit pas comment il
pourrait générer des profits suffisants en daignant les
exploiter. C'est le cas de façon encore plus claire dans la
plus grande partie de l'Afrique sub-saharienne. Après avoir
extrait des richesses de ce continent pendant la période
allant des débuts du commerce des esclaves à la fin des
empires dans les années 1950, ceux qui dirigent le système
mondial (y compris les potentats locaux qui investissent leur propre
argent en Europe et en Amérique du Nord) sont aujourd'hui
disposés à condamner à la misère la masse
de ses peuples comme étant « marginale »
au regard de leurs exigences.
Marx décrivait
très bien
le processus selon lequel se développe le secteur informel en
examinant la société britannique d'il y a 150 ans :
Les capitaux
supplémentaires,
fournis par l'accumulation, se prêtent de préférence
comme véhicules pour les nouvelles inventions, découvertes,
etc., en un mot, les perfectionnements industriels, mais l'ancien
capital, dès qu'il a atteint sa période de
renouvellement intégral, fait peau neuve et se reproduit aussi
dans la forme technique perfectionnée où une moindre
quantité de force de travail suffit pour mettre en œuvre une
masse supérieure d'outillage et de matières. (...) Le
capital additionnel qui se forme dans le cours de l'accumulation.
(...) attire proportionnellement à sa grandeur un nombre de
travailleurs toujours décroissant. (...) l'ancien capital.
(...) repousse un nombre de plus en plus grand de travailleurs jadis
employés par lui.105
En produisant
l'accumulation du capital,
et à mesure qu'elle y réussit, la classe salariée
produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite
ou de sa métamorphose en surpopulation relative.106
Dès que le régime
capitaliste s'est emparé de l'agriculture, la demande de
travail y diminue absolument à mesure que le capital s'y
accumule. (...) Une partie de la population des campagnes se trouve
donc toujours sur le point de se convertir en population urbaine ou
manufacturière. (...)107
Cette dynamique
produit une composante
« stagnante » de « l'armée
active du travail » avec un « chômage
extrêmement irrégulier » :
Accoutumée. (...)
à des
conditions d'existence tout à fait précaires et
honteusement inférieures au niveau normal de la classe
ouvrière, elle devient la large base de branches
d'exploitation spéciales où le temps de travail atteint
son maximum et le taux de salaire son minimum. (...) La réserve
industrielle est d'autant plus nombreuse que la richesse sociale, le
capital en fonction, l'étendue et l'énergie de son
accumulation. (...) sont plus considérables.108
Les mêmes causes
qui développent
la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité
de la force de travail, la réserve industrielle doit augmenter
avec les ressorts de la richesse. Mais plus la réserve
grossit, comparativement à l'armée active du travail,
plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère
est en raison directe du labeur imposé. (...) Voilà la
loi générale, absolue, de l'accumulation capitaliste.109
L'interaction des secteurs
Cela dit, les
choses ne s'arrêtent
pas là. Le capitalisme a un besoin important de ceux auxquels
il refuse des conditions d'existence décentes. Il les utilise
pour accentuer la pression sur ceux qu'il exploite dans les zones les
plus productives de l'économie. Bien loin de bénéficier
à la main d'œuvre du secteur formel, la croissance du secteur
informel a été accompagnée par une augmentation
de l'exploitation des salariés du secteur formel - et dans de
nombreux cas par une détérioration.
Cette
détérioration est
la plus marquée en Afrique, où l'ampleur du déclin
des salaires réels de ceux qui sont employés défie
l'imagination. Un rapport de 1991 faisait état « d'une
chute brusque des salaires réels, un déclin de 30 %
en moyenne entre 1980 et 1986. (...) Dans plusieurs pays le taux
moyen a chuté de 10 % chaque année depuis 1980.
(...) En moyenne, le salaire minimum a chuté de 20 % dans
cette période ».110
Il y a eu
(...)
pratiquement un effondrement des
salaires réels en Somalie, en Sierra Leone et en Tanzanie.
(...) Les déclins salariaux observés étaient
bien plus élevés que la chute des revenus par tête
de la région. (...) Les salariés ont fait les frais du
plus gros de la crise. (...) Les travailleurs, en particulier dans
les grandes villes, ont été paupérisés
par l'inflation et la dévaluation.111
Cet
effondrement des salaires contribue
puissamment à expliquer la férocité de la guerre
civile dans des endroits comme la Sierra Leone, où le salaire
de départ des fonctionnaires du grade le plus bas n'était
plus, en 1989, que le cinquième du chiffre de 1978112 :
la guerre apparaissait comme la seule façon, pour une partie
de la population masculine jeune, d'obtenir le minimum pour survivre.
En Amérique
latine, la
croissance du secteur informel dans les années 1980 a été
accompagnée d'une chute de plus de 10 % des salaires
réels dans l'industrie - même s'il y a eu une espèce
de rétablissement au début des années 1990,
avant que la crise asiatique ne frappe le continent à la fin
de la décennie. En Inde, les salaires réels du secteur
formel ne semblent pas avoir décliné. Mais, en moyenne,
ils n'ont pas non plus augmenté pendant près de vingt
ans de croissance économique.
Quelque chose
d'autre, aussi bien en
Inde qu'en Amérique latine, s'est produit - le déplacement
de certains emplois de la grande industrie du secteur formel vers le
secteur informel. Cela a permis aux dirigeants de réduire une
partie de leurs coûts salariaux - et de faire pression sur le
secteur « formel » restant de la force de
travail pour lui faire accepter une détérioration de sa
condition. Ainsi, dans une des régions les plus importantes de
l'industrie indienne, au Gujarat méridional :
La part accrue du
travail occasionnel
dans la main d'œuvre industrielle locale a constitué un des
changements majeurs des 30 dernières années. J'estime
qu'au moins 50 % des ouvriers industriels sont des
travailleurs
temporaires ou à contrat limité. (...) La distinction
entre ouvriers permanents et temporaires. (...) provient des efforts
permanents des propriétaires pour tourner les lois sociales
afin de maintenir les coûts salariaux au plus bas niveau
possible, ainsi que de la désinvolture des fonctionnaires
chargés de l'application et de la surveillance de la
législation. (...) Les ouvriers temporaires occupent
généralement des emplois non qualifiés et
assument les lourdes tâches comme le chargement et le
déchargement, l'alimentation des machines, l'emballage des
produits finis et le nettoyage. (...) Leur paye maximale ne dépasse
pas le minimum journalier officiel. (...) (Ils) n'ont aucun avantage
accessoire et sont faciles à licencier. (...) Ils sont hors
d'atteinte de la législation, ils ne bénéficient
donc pas de l'attention des (...) dirigeants syndicaux, pour lesquels
le droit du travail est le point de départ de toutes leurs
actions. Les femmes ont contribué de façon
substantielle à la précarisation de la force de travail
locale, ainsi que la main d'œuvre recrutée au loin, que les
directeurs considèrent comme plus « digne de
confiance » et moins portée à l'absentéisme
que les travailleurs locaux.113
En Amérique
latine, il y a eu de
la même manière une tendance à ce que le travail
qui aurait été effectué dans le passé par
la main d'œuvre « formelle » permanente soit
désormais du domaine du secteur informel. L'emploi informel
n'était possible
(que) pour des
petites sociétés
et des firmes qui n'employaient que de la main d'œuvre temporaire,
comme les exploitations agricoles pour la récolte, et les
entreprises du bâtiment. (...) Il semble que ceci ait commencé
à changer au début des années 1990. (...)
C'était une époque de récession et davantage
d'entreprises (supposées petites et moyennes) sont devenues
informelles pour échapper au paiement, non seulement du
salaire différé, mais aussi de tous les impôts.
Parallèlement, une nouvelle tendance apparut, celle de la
'tertiarisation', qui signifie le remplacement des employés
permanents (pour la plupart formels) par des prestataires de services
indépendants. (...) dans les secteurs les plus avancés
de l'économie.114
Ceci, il faut
le souligner, ne signifie
pas la fin du secteur formel, qui comporte toujours des avantages
pour certains employeurs. Au Gujarat, les patrons ne croient pas
possible de satisfaire leurs besoins de main d'œuvre avec du travail
temporaire ou sous contrat limité :
Les travailleurs
permanents bénéficient,
bien sûr, d'avantages sociaux. Leurs employeurs abondent les
fonds de prévoyance, de retraite, de primes, de congés
payés, et ils sont plus difficiles à licencier. Ils
sont généralement plus qualifiés et
expérimentés, et considérés comme
indispensables ou plus loyaux. (...) On les trouve dans des petites
et grandes usines où la division du travail est plus que
rudimentaire et le niveau de technologie comparativement plus
sophistiqué, comme l'industrie mécanique.115
Du point de vue
des employeurs, le
recours au travail occasionnel est une arme à double
tranchant. Cela leur permet de réduire les coûts
salariaux et d'imposer des augmentations de la charge de travail.
Mais cela signifie également qu'ils sont voués à
avoir une main d'œuvre susceptible d'être attirée par
de meilleurs emplois dès qu'ils se présentent. Et cela
les empêche aussi de se donner l'image de « partenaires
sociaux » loyaux de leurs salariés.
Comme l'a
expliqué un employeur
du Gujarat :
Nous n'utilisons
pas l'intérim.
(...) Nous n'employons que des gens que nous connaissons. Nous avons
besoin d'avoir confiance et nous l'avons par la recommandation. Ils
n'osent pas décevoir. Ils ont la peur à l'esprit.116
Et comme le
fait remarquer Heen
Steefkerk, qui a dirigé cette étude, l'utilisation de
travail temporaire et sous contrat rend difficile aux patrons de
prétendre que tout le monde fait partie de la même
famille heureuse :
Le recours à plus
de travailleurs
sous contrat signifie un changement par rapport à la tradition
industrielle locale. Il indique une altération du climat
social et un changement dans les rapports du travail. Cette tendance
implique une aggravation de l'objectification des rapports de travail
ou, en d'autres termes, une plus grande aliénation sociale
entre les travailleurs et les propriétaires ou les
directeurs.117
Dans la ville
industrielle la plus
importante du Brésil, São Paulo, le secteur formel
s'est légèrement effrité lors de la récession
du début des années 1990, pour connaître à
nouveau une expansion au milieu de la décennie jusqu'à
dépasser sa taille précédente, et bien que la
force de travail informelle ait crû de près de 70 %
dans l'intervalle, le nombre de travailleurs
« formels »
employés dans le secteur privé est resté plus de
quatre fois supérieur à celui des travailleurs
« informels ».118
L'emploi informel a grignoté de façon significative
dans les marges de la force de travail formelle. Mais il a laissé
intacte une masse de main d'œuvre que ses employeurs ne peuvent pas
ou ne veulent pas « informaliser ». Il est faux
de parler, comme le fait Paulo Singer, de
« déprolétarisation ».119
Bien au contraire, ce qui se passe est une restructuration de la
force de travail, avec la sous-traitance par de grosses firmes de
certaines tâches (souvent relativement peu qualifiées et
donc facilement accomplies par une main d'œuvre flottante) à
des petites entreprises et aux soi-disant travailleurs indépendants.
Il faut ajouter
que ce phénomène
n'est absolument pas nouveau dans l'histoire du capitalisme. L'emploi
occasionnel a souvent joué un rôle important dans
certaines industries - par exemple sur les docks en Angleterre
jusqu'à la fin des années 1960. Et certaines formes de
travail sous contrat sont très anciennes - il était
commun dans les industries textiles de la révolution
industrielle. Au 19ème siècle, dans les
mines anglaises aussi bien qu'américaines, des surveillants ou
des contremaîtres recrutaient des ouvriers et les payaient sur
un fonds qui leur était alloué par les propriétaires.
Ces groupes de travailleurs occasionnels pouvaient ne pas se sentir
membres de la classe ouvrière. Ils ont été
souvent détachés des luttes d'autres sections de la
classe pendant des années, voire des décennies.
Pourtant la possibilité de lutter avec ces sections était
toujours présente, et lorsqu'elle se transformait en réalité
la lutte pouvait devenir très âpre, avec une note
presque insurrectionnelle.
C'est
précisément ce
développement que Friedrich Engels a observé en 1889
lorsque les dockers de Londres se sont mis en grève pour la
première fois. Il écrit :
Jusque là l'East
End était
dans un état de stagnation et de pauvreté, caractérisé
par l'apathie des hommes dont le courage avait été
brisé par la faim et qui avaient abandonné tout espoir.
Quiconque se trouvait là était perdu physiquement et
moralement. Et là, cette grève gigantesque des éléments
les plus démoralisés, les travailleurs des docks, non
pas les hommes habituels, forts, expérimentés et
relativement bien payés, mais ceux qui avaient échoué
sur les quais, les Jonas qui avaient connu le naufrage dans toutes
les autres sphères, crève-la-faim professionnels, une
mixture de vies brisées allant tout droit à la ruine
finale. (...) Et cette masse humaine abrutie et désespérée
qui, chaque matin, lorsque les grilles des quais sont ouvertes, se
livrent des batailles acharnées pour être les premiers à
atteindre le type qui les embauche, cette masse assemblée par
le hasard et changeant chaque jour, a réussi à
s'organiser pour former une troupe de 40 000 hommes, maintenir
la discipline et inspirer la peur aux puissantes sociétés
maritimes. (...) Quelle que soit l'issue de la grève, cela
signifie que la couche la plus basse des ouvriers de l'East End est
entrée dans le mouvement et que les couches supérieures
sont prêtes à leur emboîter le pas. (...)
Et ce n'est pas
tout. Du fait du manque
d'organisation et de l'existence végétative passive des
vrais travailleurs de l'East End, le lumpen-prolétariat jusque
là était considéré. (...) comme le
prototype et le représentant des millions d'affamés de
l'East End. Cela va maintenant cesser. Le colporteur et ses
semblables seront relégués à l'arrière-plan,
les travailleurs de l'East End seront capables de développer
leur propre prototype et donc de s'organiser.120
Cette question
est très
importante. Sur le plan international, nous émergeons tout
juste de plus de deux décennies de défaite et de
démoralisation pour les travailleurs du monde entier. Cela a
nourri un esprit fataliste en ce qui concerne la possibilité
de lutter, qui a été reflété par une
masse d'études décrivant les souffrances des pauvres et
des opprimés, les montrant toujours comme victimes, rarement
comme combattants. On trouve ainsi des tonnes de travaux, sponsorisés
par l'Organisation Internationale du Travail (OIT), sur
« l'exclusion
sociale » - un terme qui convient aux bureaucrates qui
dirigent ces institutions. Dans ces études, des thèmes
tels que la « précarisation » et la
« féminisation » de la main d'œuvre
sont devenus des lieux communs, des façons académiques
de rejeter toute possibilité de lutte - même si certains
de ceux qui conduisent les études essaient de s'échapper
du paradigme où ils sont enfermés. Ces stéréotypes
fournissent ensuite aux directions syndicales des excuses pour éviter
la lutte au motif qu'elle ne peut pas marcher. Ce qui avait commencé
comme une appréciation erronée des possibilités
de lutte devient un véritable obstacle au déclenchement
de la lutte.
Les maquiladoras
On trouve,
souvent associée au
discours sur le secteur informel censé être
« inorganisable », une énorme quantité
de littérature sur les maquiladoras - les unités
de production installées par des multinationales dans des pays
du tiers monde, et qui accomplissent certaines tâches
subalternes dans une chaîne de production mondiale. Les
exemples typiques sont les unités de l'habillement dirigées
par des firmes comme Gap et Nike dans des « zones
franches » dans des pays du tiers monde comme l'Indonésie,
l'Amérique centrale ou les Philippines. Naomi Klein les décrit
de façon saisissante dans No Logo :
Il y a au moins
850 zones franches dans
le monde. (...) répandues dans 70 pays et employant en gros 27
millions de travailleurs. (...) Quel que soit l'endroit où les
zones franches sont situées, les témoignages des
travailleurs ont une similitude fascinante : la journée
de travail est longue - 14 heures au Sri Lanka, 12 heures en
Indonésie, 16 en Chine méridionale, 12 aux Philippines.
La grande majorité des travailleurs sont des femmes, toujours
jeunes, travaillant toujours pour des agences ou des sous-traitants.
(...) exécutant les commandes de compagnies basées aux
Etats-Unis, en Grande-Bretagne, au Japon, en Allemagne ou au Canada.
La direction est de style militaire, les contremaîtres souvent
brutaux, les salaires au dessous du niveau de subsistance et le
travail non qualifié et monotone.
En marchant dans
les rues désertes
de Cavite [aux
Philippines]
je peux ressentir l'impermanence menaçante, l'instabilité
sous-jacente de la zone. Les usines en forme de hangars sont reliées
de façon si ténue au pays environnant (...) qu'on
ressent que les emplois qui sont arrivés ici du Nord
pourraient repartir tout aussi rapidement. (...) La peur est
omniprésente dans les zones. Les gouvernements ont peur de
perdre leurs usines étrangères ; les usines ont
peur de perdre les acheteurs de leur marque ; et les
travailleurs ont peur de perdre leurs emplois instables. Ce sont des
usines qui ne sont pas construites sur de la terre mais sur de
l'air.121
De tels récits
constituent une
dénonciation brillante de la rapacité et de
l'inhumanité de ceux qui dirigent les multinationales. Mais
comme beaucoup d'études académiques orthodoxes portant
sur la force de travail informelle (en particulier celles
sponsorisées par l'OIT), elles sont trop pessimistes lorsqu'il
s'agit des possibilités de lutte défensive.
D'abord, les
multinationales ne peuvent
tout simplement pas se permettre de maltraiter leurs travailleurs. Il
ne leur est pas aussi facile qu'elles voudraient le faire croire de
fermer leurs installations et de les délocaliser si les
salariés se mettent vraiment en colère. Mettre en place
les chaînons d'une chaîne de production mondiale demande
à une multinationale un effort considérable. Elle doit
installer les mécanismes destinés à assurer sur
place les contrôles de qualité de chaque étape de
la production, disposer de moyens de transports fiables, d'une forte
structure policière pour la protéger des petits
chapardages, d'un accès à l'eau potable122,
et, par-dessus tout, elle a besoin d'une main d'œuvre formée
aux rythmes d'un travail répétitif à des heures
régulières pendant de longues journées. Elle ne
peut obtenir cela en recrutant des gens dans la rue et en les
chassant selon son bon plaisir. Cela signifie que, même s'il
lui arrive de recruter dans la force de travail informelle, une fois
les travailleurs embauchés elle est susceptible de leur
fournir certaines des conditions d'une main d'œuvre formelle - même
si elle le fait dans le cadre d'un régime de travail policier.
Une étude portant sur les maquiladoras du Honduras, par
exemple, montre que les salaires y sont considérablement plus
élevés que dans le secteur informel. Le revenu moyen
des travailleurs y est de 141 dollars américains par mois, à
comparer avec les 91 dollars mensuels que le même travailleur
gagnait dans son emploi précédent, et avec le moins
d'un dollar par jour avec lequel doit vivre 47 % de la
population du pays.123
Les multinationales ont besoin d'une force de travail dont elles
peuvent extraire un maximum de plus-value, c'est-à-dire qui
travaille efficacement et qui supporte les rythmes de production qui
lui sont imposés sans que la qualité du produit fini en
souffre.
Lorsque Henry
Ford s'est fait le
pionnier de la production de masse, des méthodes de chaînes
de montage dans l'industrie automobile, il a vu que la forme
d'exploitation la plus efficace résidait dans la stabilisation
d'une main d'œuvre choisie avec soin sous un étroit contrôle
de la direction. Thomas O'Brien a raconté comment certaines
des premières multinationales américaines, pour pouvoir
opérer en Amérique latine, ont fait des efforts pour
stabiliser leur force de travail en fournissant des installations
minimales de protection sociale - des logements dans des cités
de la compagnie, des cliniques, des écoles, des équipements
sportifs et même des congés payés. Le but était
de combiner le maintien des travailleurs à un niveau minimal
de forme physique et l'élargissement de la discipline de
l'usine au foyer des travailleurs. Même la United Fruit
Company, célèbre pour ses pratiques de surexploitation,
voyait l'intérêt de telles mesures pour sa
profitabilité.124
La même logique
s'applique aux
firmes engagées dans la production de masse au moyen de
chaînes de montage. Les fonctions clé affectant la
qualité de la production (par exemple la coupe des vêtements)
y seront assurées par des employés à long terme,
même si des travailleurs précaires sont utilisés
pour des tâches requérant de la force brute plutôt
qu'une adresse minimale. Cela n'exclut pas, bien sûr, que les
multinationales ne tentent de se soustraire à certains impôts
en faisant croire aux fonctionnaires gouvernementaux censés
superviser la législation du travail que leurs employés
sont temporaires, informels ou « inorganisés ».
Cet élément de
stabilité
de la main d'œuvre est important parce qu'il signifie que ces
travailleurs peuvent lutter et gagner. Les conditions de travail dans
de nombreuses usines textiles ou de chaussure sud-coréennes
des années 1960 étaient exactement celles décrites
par Naomi Klein. George E. Ogle a évoqué « la
sueur, le sang et les larmes des jeunes femmes qui travaillaient dans
les industries d'exportation pendant les années 1960 et 1970 -
le textile, l'habillement, l'électronique, la chimie » :
83 % des
employés de
l'industrie textile sont des femmes. Elles ont de 16 à 25 ans,
et viennent essentiellement de la campagne. (...) Les compétences
utilisées dans l'industrie textile peuvent être acquises
rapidement. Une fois que les machines sont en place, il n'a besoin
que d'une offre stable de main d'œuvre bon marché et
diligente. Les filles de la campagne fournissent cette main d'œuvre.
En 1970, il y avait déjà 600 000 femmes employées
dans l'industrie manufacturière. Cela constituait environ 30 %
de la force de travail totale. La plupart de celles-ci étaient
dans le textile. (...) En 1980 il y avait environ un million et demi
de travailleuses employées dans les mines et dans usines.
(...) Les recruteurs allaient dans les campagnes embaucher les
ouvrières. Le contrat de travail était considéré
comme conclu aussi bien avec la famille qu'avec la personne
réellement employée. La famille, en fait, était
responsable du travail et du comportement de la fille à
l'usine. Une fois engagées, les jeunes femmes étaient
logées dans un dortoir habituellement situé dans les
murs de la société.
Dans l'usine, les
femmes sont
habituellement supervisées par des hommes. Les hommes en
attendent une obéissance de style traditionnel. Ils exercent
une supériorité de style traditionnel. Ils parlent dans
leurs commandements le « bas langage »
traditionnel et lorsqu'ils sont irrités, ils peuvent très
bien réagir par un coup traditionnel sur la tête ou par
une gifle.125
Sous le
gouvernement militaire Chun Doo
Hwan dans les années 1970 et au début des années
80, les tentatives de résistance étaient brutalement
réprimées. Un exemple typique en est l'attaque du
syndicat de la Société Textile de Wonpoong en 1982 :
Le nouveau
président du syndicat.
(...) M. Kim Sung Koo, et un contremaître syndiqué
furent frappés, puis licenciés pour abandon de poste.
Deux semaines plus tard, un groupe d'hommes, dont certains
appartenaient à la direction et d'autres étaient des
bandits enrôlés par elle, prirent d'assaut le local
syndical et enlevèrent la remplaçante nouvellement
élue. (...) Chung Son Soon. Les voyous la gardèrent
pendant 17 heures. Ils la brutalisèrent, la menacèrent,
l'humilièrent et la jetèrent d'une voiture quelque part
dans les faubourgs de la ville. Pieds nus et ensanglantée,
elle marcha jusqu'à l'usine. Dans l'usine, ses amis faisaient
un sit-in. (...) La police, des hommes de la direction et des nervis
s'unirent pour traîner littéralement les travailleurs
hors de l'usine et les jetèrent dans la rue. Des membres du
syndicat furent arrêtés.126
Ces méthodes
ont brisé
toute tentative de la part des travailleurs de s'organiser pendant
deux décennies. Mais en 1987 le régime militaire est
entré dans une crise politique qui a vu le pays balayé
par des manifestations impliquant certains secteurs des classes
moyennes. Dans ce contexte, les travailleurs ont commencé à
se battre pour leurs propres intérêts. La révolte
a commencé dans les grandes firmes, les chaebol.
Plus
des deux tiers des usines de plus d'un millier d'ouvriers ont été
touchées par des grèves. L'exemple n'a pas tardé
à en inspirer d'autres :
Les chaebol ont
été
organisés les premiers, et peu après des sociétés
de toutes tailles ont commencé rapidement à l'être
aussi. L'enthousiasme se répandit au-delà des limites
des travailleurs « cols bleus » de l'industrie
pour gagner les secteurs des services « cols blancs »
de la santé, de la recherche dans des agences
gouvernementales, des institutions d'éducation. (...) et des
compagnies d'assurances. (...)127
Environ
33 % des travailleurs
coréens sont dans des petites entreprises qui emploient entre
5 et 100 personnes. (...) Un schéma clair qui a émergé
très tôt dans les conflits du travail de 1987 était
que les petites et moyennes usines étaient en train de
s'organiser au même rythme accéléré que
les grands chaebol. (...) Les travailleurs de ces entreprises
bandaient leur courage et leur conscience, et prenaient le risque.
Par la suite, un bonne portion d'entre eux s'est maintenue en
organisant des associations régionales de protection
mutuelle.128
Les
maquiladoras ne sont pas
inorganisables, pas plus que les travailleurs de la myriade de petits
établissements qui constituent une grande partie du secteur
« informel » en Amérique latine et en
Asie du Sud-Est. Ce qui s'est passé en Corée peut
arriver ailleurs. Mais pour que cela arrive, il faudra autre chose
que l'approche routinière de l'organisation qui caractérise
les bureaucraties syndicales du monde entier.
Ainsi, par
exemple, un récit de
la grande grève du textile de Bombay en 1982-83 donne une
image différente de celle de la Corée. La grève
a commencé comme un soulèvement par en bas
semi-spontané (les travailleurs ont manifesté devant la
résidence de Datta Samant, qui devait devenir la personnalité
majeure de la grève, exigeant qu'il les « dirige »)
et s'est développée au point de devenir l'une des plus
grandes grèves longues de l'histoire mondiale, se prolongeant
pendant un an, entraînant des centaines de milliers de
travailleurs et dominant la vie politique de la capitale commerciale
et industrielle de l'Inde. Mais elle ne s'est jamais étendue
du secteur « organisé » des plus
importantes unités aux petites entreprises et aux tisserands
pauvres indépendants - en fait, beaucoup de grévistes
se sont mis à travailler dans le secteur informel sans que
personne ne les considère comme des briseurs de grève.
Comme ils ne manquaient jamais d'étoffes finies, les
employeurs ont pu tenir pendant un an et vaincre les travailleurs.
Les conditions
du secteur informel
étaient épouvantables :
Une visite
évoquait des scènes
normalement associées aux débuts de la révolution
industrielle : des milliers de personnes dormant dans des
cabanes sommaires dans le |