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Qu'est-ce que
l'exploitation ?
Amy
Leather
Comment
l'élite
dirigeante peut-elle s'enrichir avec notre travail tout en nous
payant ce qu'elle appelle un « salaire
équitable » ?
Amy Leather nous résume la réponse révolutionnaire
que donnait Marx à cette énigme.
Le
terme « exploitation » évoque des images
de conditions de travail affreuses, des
« sweatshops »
en Inde ou en Chine, ou le travail des enfants employés par
les fabricants de vêtements occidentaux. Nous imaginons des
gens trimant de l'aube au couchant, pour un salaire de misère,
sous la coupe de patrons brutaux et sans scrupules.
Une
telle « exploitation » nous est présentée
comme exceptionnelle - à l'inverse de la
« normalité »
de la vie au travail de la plupart des gens, en particulier dans des
pays comme la Grande Bretagne et la France.
Karl
Marx avait une compréhension différente de
l'exploitation. Loin d'être exceptionnelle, expliquait-il,
l'exploitation constitue un trait fondamental du capitalisme.
Pour
Marx, l'exploitation ne se situait pas seulement au niveau du salaire
ou des conditions de travail, elle constituait le processus même
par lequel le capitalisme retire un profit du travail que nous
effectuons.
Pour
comprendre ce que Marx voulait dire par exploitation il nous faut
commencer par son explication de l'origine du profit : la
théorie de la « valeur-travail ».
Marx
expliquait que le travail humain est la source de toute valeur. A
l'époque, de nombreux économistes partageaient cette
vision. Mais Marx allait plus loin - il proclamait que la quantité
de valeur créée par les gens au travail était
plus grande que celle qu'ils recevaient en échange sous forme
de salaires.
Par
conséquent, le capitaliste vole aux travailleurs une partie de
la valeur que leur travail a créée. Cette
« plus-value » constitue la base du profit.
Cette
façon de voir est un anathème pour tout économiste
ou commentateur officiel. Ils considèrent généralement
que le monde du travail comporte un échange équitable -
« une paye honnête pour une honnête journée
de labeur ».
Les
mêmes nous expliquent que les travailleurs sont
« gourmands »
lorsqu'ils réclament des augmentations de salaire supérieures
à ce qui est considéré comme « équitable ».
De telles revendications « égoïstes »,
se lamentent-ils, mettent en danger « la santé de
l'économie toute entière ».
Vous
avez dit équitable ?
Mais
pour Marx, cette idéologie de « l'échange
librement consenti et équitable » masque
l'exploitation qui structure le système capitaliste. Elle
cache l'exploitation mise en œuvre quotidiennement dans une société
où une infime minorité d'êtres humains réalise
d'énormes profits à partir du travail effectué
par l'immense majorité.
Mais
comment Marx en est-il arrivé à une vision aussi
radicale ? Le capitalisme, à l'époque où il
écrivait, en était juste à ses débuts,
mais déjà il pouvait se rendre compte à quel
point il était différent des sociétés
précédentes.
Pendant
la plus grande partie de l'histoire humaine, les gens avaient
travaillé principalement pour leur consommation personnelle.
Ils produisaient des choses qui satisfaisaient directement leurs
besoins, que ce soient les produits alimentaires qui poussaient sur
leur terre ou les habits qu'ils confectionnaient à la maison.
A
l'inverse, le capitalisme n'est concerné que par la production
de marchandises - les objets ne sont pas produits pour l'usage
immédiat, mais pour être vendus sur le marché.
Les
marchandises doivent au bout du compte avoir une certaine utilité,
mais il faut qu'elles soient échangées contre de
l'argent avant que leur producteur ne puisse bénéficier
de ses efforts. Les marchandises ont donc toutes ce que Marx appelait
une « valeur d'échange ». Leur prix
reflète cette valeur d'échange.
Mais
comment cette valeur d'échange est-elle déterminée ?
Marx répondait que la chose que toutes les diverses
marchandises achetées et vendues sous le capitalisme ont en
commun est d'être des produits du travail humain. C'est cela
qui fournit la base de l'échange.
Dans
les sociétés antérieures, avant que l'argent ne
devienne d'usage universel, les humains procédaient au troc,
échange direct d'un bien contre un autre. La quantité
de ce qui était échangé dépendait
généralement du temps qu'avait pris la fabrication des
objets.
Deux
personnes
ne procédaient à
l'échange de deux produits que s'ils avaient nécessité
à peu près la même quantité de travail -
sinon cela n'aurait pas semblé une transaction équitable.
Ce n'était pas seulement un troc d'objets qui avait eu lieu,
mais l'échange du temps de travail des personnes concernées.
La
méthode du
troc est, à
l'évidence, gaspilleuse de temps et pas très efficace.
En même temps que la production de marchandises s'est mise à
augmenter, l'usage de la monnaie a pris de l'importance comme moyen
d'égaliser des produits différents.
Auparavant,
une table aurait pu être échangée contre deux
chaises sur la base de la quantité de travail utilisée.
Désormais une table pouvait valoir 50 euros, et donc le prix
de chaque chaise était de 25 euros.
Le
prix demandé reflète toujours la quantité de
travail consacrée à la fabrication du produit, mais
l'utilisation de l'argent - dans la mesure où il peut être
échangé contre n'importe quelle marchandise - a
supprimé la nécessité de l'échange direct
entre producteurs.
La
monnaie nous permet d'égaliser des choses qui semblent ne rien
avoir en commun, que ce soit en termes de matériaux, de mode
de fabrication ou d'usage concret.
C'est
pour cela que sous le capitalisme l'argent nous semble être le
but de la production. S'en procurer est souvent ressenti comme notre
but personnel essentiel, puisqu'il nous permettra d'acquérir
des choses susceptibles d'améliorer notre vie. L'argent paraît
ainsi être la source même de la valeur.
Mais
l'argent n'a de valeur que dans la mesure où il vous permet
d'acquérir le travail des autres. Si vous aviez des tonnes de
billets, mais que rien ne soit produit, ils ne vous serviraient à
rien.
C'est
l'élément commun constitué par le travail humain
qui permet de mesurer pour quel prix une marchandise particulière
doit être vendue sur le marché.
Et
c'est cela, disait Marx, qui détermine leur valeur. Le prix
d'une marchandise reflète le temps de travail nécessaire
à sa production.
Jusque
là, il semble encore que tout le monde est traité sur
un pied d'égalité. Mais si toutes les marchandises sont
échangées en fonction du travail nécessaire pour
qu'elles soient produites, d'où vient alors le profit ?
La
réponse se trouve dans la relation entre le capitaliste et le
travail salarié. Sous le capitalisme, notre capacité à
travailler - ce que Marx appelait notre « force de
travail » - est elle aussi une marchandise, qui peut être
vendue et achetée comme les autres.
Un secret ?
Ce
n'est pas un secret. Nous parlons de notre « entrée
sur le marché du travail » lorsque nos études
sont terminées. Nous essayons de nous conformer au marché
pour être acceptés par nos employeurs.
Les
travailleurs vendent leur capacité à travailler (leur
force de travail) à un employeur ou à un capitaliste
particulier pour un prix convenu (leur salaire).
Notre
force de travail est extrêmement utile au capitaliste
puisqu'elle est capable de créer différentes sortes de
produits. Mais comment, en fin de compte, cette valeur d'échange
est-elle déterminée ?
Le
prix de la force de travail est déterminé comme celui
de toute autre marchandise. Il dépend du temps de travail
nécessaire à sa production.
Derrière
le terme « force de travail », il y a un être
humain, même si les capitalistes ont souvent tendance à
l'oublier. Donc les travailleurs sont payés de sorte qu'ils
puissent s'entretenir.
Vous
obtenez assez d'argent pour payer la nourriture, votre loyer ou votre
hypothèque, et suffisamment de temps de repos pour arriver au
travail le matin capable de mettre en œuvre l'effort et l'attention
qui vous sont demandés.
Ainsi,
ce qui détermine le salaire, c'est le coût de la vie
dans la société. Vous allez au travail, où vous
créez des produits pour les capitalistes. En retour, vous
recevez de la monnaie - votre salaire - avec laquelle vous achetez
les différents produits dont vous avez besoin pour vivre,
produits qui ont eux-mêmes été créés
par le travail d'autres personnes.
Cela
paraît assez équitable, puisque vous êtes payés
suffisamment pour couvrir le coût de votre vie.
Mais
il y a une différence entre ce qui vous est payé pour
votre force de travail et la valeur que crée votre labeur
quand vous travaillez.
Par
exemple, il se peut que cela ne prenne que quatre heures du travail
total de la société pour produire ce dont vous et votre
famille avez besoin. Et donc normalement, à la pause de midi,
vous avez couvert votre salaire et vous devriez pouvoir rentrer à
la maison.
Mais
vous ne vous arrêtez pas là. Vous retournez au travail
l'après-midi pour finir une journée de travail de huit
heures (par exemple). Si quatre heures de votre travail ont créé
suffisamment de valeur pour payer votre salaire, alors le capitaliste
vous prend les quatre heures suivantes gratuitement.
Ils empochent les profits
Dans
cet
exemple, le capitaliste est capable d'empocher un
« surplus »
de quatre heures de travail par jour de chaque travailleur. C'est
cela que Marx a appelé « la plus-value »,
qui est la source du profit.
Votre
travail crée davantage de valeur que la valeur de votre force
de travail. L'exploitation ne constitue donc pas, sous le
capitalisme, une anomalie - elle fait partie du mode de
fonctionnement normal du système.
Mais
l'exploitation comporte un autre aspect. Le problème des
capitalistes, c'est que lorsqu'ils achètent de la force de
travail, ils obtiennent aussi des gens capables de penser et d'agir
par eux-mêmes.
La
plupart des gens ne vont pas au boulot en se disant que leur salaire
devrait seulement couvrir le minimum requis pour leur permettre de
travailler un jour de plus. Ils voient bien les immenses richesses
dont regorge la société, et ils se disent - à
bon droit - qu'ils méritent de meilleures conditions
d'existence.
De
telle sorte qu'il y a une lutte continuelle sur le coût de la
force de travail. Des batailles sur les salaires éclatent
régulièrement, en particulier dans les périodes
où le coût de la vie augmente.
Si
l'exploitation est cruciale pour le capitalisme, la conclusion
logique est que pour en finir avec l'exploitation il faut en finir
avec le capitalisme.
Mais
les conflits de tous les jours sur les salaires et les conditions de
travail représentent des batailles plus limitées contre
l'exploitation.
Si
nous gagnons certaines de ces batailles, cela donne aux travailleurs
la confiance en eux et la force d'en gagner d'autres. Cela nous aide
aussi à remporter la bataille des idées pour convaincre
les gens que c'est de tout le système qu'il faut se
débarrasser.
La
théorie marxiste de la valeur-travail identifie le travail
comme la source de la valeur. Elle montre comment les capitalistes
volent une partie de la valeur que notre travail produit.
Mais
cette théorie n'est pas simplement un commentaire du système.
C'est une arme pour les travailleurs qui veulent lutter pour se
débarrasser du système capitaliste - et en finir pour
toujours avec l'exploitation.
Suggestions de
lecture :
Salaire,
prix et profit
(Editions sociales ou Editions de Pékin) : une conférence
sur ses théories faite par Marx devant un public de
travailleurs.
Les
idées révolutionnaires de Marx
(Paris, Syllepse, 2008), par Alex Callinicos, membre dirigeant du SWP
britannique: un résumé accessible des idées
marxistes.
Texte
original
Socialist
Worker
2110, 19 juillet 2008
©
Socialist Worker
(traduit
de l'anglais par JM Guerlin)
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