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Pas seulement un
opium : marxisme et
religion
John
Molyneux
Il y a une vingtaine
d'années,
j'intervenais dans un meeting du Socialist Workers' Party sur le
thème « marxisme et religion ». Je
commençai, en gros, par les mots : « Aujourd'hui,
en Grande Bretagne, la religion n'est - heureusement - pas une
question politique importante ». Ce n'est désormais
- malheureusement - plus le cas. La religion, ou plutôt une
religion particulière, l'Islam, se trouve au centre du débat
politique.
Il ne se passe pas un jour
sans que paraisse un
article sonnant l'alarme à propos des imams
qui « prêchent
la haine » ou d'une mosquée tombée aux mains des
« intégristes », une enquête
d'opinion sur la nature profondément viciée de l'Islam
ou une discussion radiophonique sur la question de savoir si les
musulmans « modérés » en font
assez pour combattre « les extrémistes »
et empêcher les jeunes musulmans d'être
« radicalisés »,
ou un programme de TV consacré au sort peu enviable des femmes
musulmanes, ou encore une histoire à faire dresser les cheveux
sur la tête sur une stupidité commise au nom de l'Islam
quelque part dans le monde. En me préparant à écrire
cet article, je suis tombé sur cette nouvelle dans
l'Independent on Sunday :
L'extrémisme
islamique crée
en Grande Bretagne des communautés qui sont des 'zones
interdites' ('no-go areas') pour les non-musulmans, avertissait hier
l'évêque de Rochester (...) (qui) dit que les
non-musulmans sont reçus avec hostilité dans les
endroits où règne en maîtresse l'idéologie
des islamistes radicaux.
Sans s'attarder sur
l'exactitude des faits
exposés, et celui-ci est à l'évidence
parfaitement absurde, le flot ininterrompu de ce type de commentaires
a fait de l'Islam une religion en état de siège. La
présentation constante de l'Islam comme un problème et
la diabolisation des musulmans ont créé un phénomène
qui a acquis droit de cité sous le nom d'islamophobie.
Pour les lecteurs de cette
revue, la raison de
tout cela n'est pas mystérieuse. Ce n'est pas l'expression
d'une quelconque hostilité viscérale des chrétiens
envers l'Islam, qui remonterait aux Croisades ou au conflit avec
l'Empire ottoman (même si ces atavismes sont parfois mobilisés
sur le plan idéologique). C'est plutôt parce que la
majorité des peuples vivant au dessus des plus importantes
réserves mondiales de pétrole et de gaz naturel se
trouvent être musulmans, et, à titre secondaire, parce
que depuis la Révolution iranienne de 1979, une grande partie
de la résistance de ces peuples à l'impérialisme
s'est exprimée sous la forme de l'Islam. Si les gens qui
peuplent le Moyen Orient ou l'Asie centrale avaient été
bouddhistes, ou si le Tibet contenait des champs pétrolifères
comparables à ceux de l'Arabie saoudite ou de l'Irak, nous
serions aujourd'hui confrontés à une floraison de
« bouddhophobie ». En provenance de la Maison
Blanche, du Pentagone, de la CIA, de Downing Street, et en passant
par les égouts de Fox News, de CNN, du Sun, du Daily Mail, se
développerait la notion que le bouddhisme, même s'il est
incontestablement une grande religion, est porteur d'une tare
irrémédiable.
Des
« intellectuels » tels
que Samuel Huntington, Christopher Hitchens et Martin Amis seraient
mobilisés pour expliquer que, malgré l'attrait qu'il
exerçait sur les hippies naïfs des années 1960, le
bouddhisme est une foi essentiellement réactionnaire,
caractérisée par son rejet enraciné de la
modernité et des valeurs démocratiques occidentales,
ainsi que par son féodalisme fanatique, sa théocratie,
sa misogynie et son homophobie.
Cela dit, le fait que cela
soit arrivé - le
fait que l'islamophobie ait été développée,
aux plans national et international, comme principale couverture
idéologique et justification de l'impérialisme et de la
guerre (comme le racisme sans détour l'était aux 18ème
et 19ème siècles) a
énormément
accru l'importance d'une compréhension théorique
correcte, nourrissant une bonne orientation politique, de la religion
sous ses formes très diverses. En fait, on peut même
dire qu'une compréhension déficiente, mécaniste
et unilatérale, de l'analyse marxiste de la religion a été
un facteur substantiel, pour un certain nombre d'individus et de
groupes de gauche, de la perte de leurs anciens repères
politiques et de leur transformation en apologistes de gauche de
l'impérialisme.
L'exemple le plus notoire
en est, bien sûr,
celui de Christopher Hitchens, qui a écrit un livre sur la
religion, God is Not Great (dont il sera question
plus loin),
et dont la trajectoire, de la position d'intellectuel de gauche et de
critique radical du système, à celle de partisan
« critique » de George Bush a été
précipitée et extrême (même si dans le cas
de Hitchens on ne peut s'empêcher de soupçonner que des
incitations matérielles ont joué un rôle plus
important dans sa ruée vers la droite qu'une simple erreur
théorique). On trouve comme autres exemples des membres de
l'Euston Group, comme Norman Geras, ou, parmi les groupes de gauche,
l'organisation française Lutte Ouvrière, que son
hostilité au hidjab a transformée en alliée
temporaire de l'Etat impérialiste français contre ses
citoyennes les plus opprimées1,
et le cas lamentable de l'Alliance for Workers' Liberty,
semi-sioniste et islamophobe.
En même temps, et ce n'est
pas une
coïncidence, une campagne athée et antireligieuse
tonitruante a été orchestrée aux USA et en
Angleterre, avec pour chef de file le biologiste Richard Dawkins et
comme comparses, outre Hitchens, le philosophe Daniel Dennett et
d'autres. Un examen critique de la façon dont ces gens
présentent leurs arguments envers la religion met en évidence
des éléments importants de la position marxiste
classique. Mais d'abord, il me paraît important d'énoncer
les principes fondamentaux qui sous-tendent l'analyse marxiste de la
religion, en commençant, non pas par les commentaires directs
de Marx sur la religion, mais par les propositions de base de la
philosophie marxiste.
Matérialisme et religion
La philosophie marxiste est
matérialiste.
Selon Friedrich Engels, dans Ludwig
Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande :
La grande question
fondamentale de toute
philosophie, et spécialement de la philosophie moderne, est
celle du rapport de la pensée et de l'être. (...) La
question de la position de la pensée par rapport à
l'être (...) atteignait vis-à-vis de l'Eglise son point
critique sous la forme : le monde a-t-il été créé
par Dieu ou existe-t-il de toute éternité ?
Selon qu'ils
répondaient de telle
ou telle façon, les philosophes se divisaient en deux grands
camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de
l'esprit vis-à-vis de la nature, et qui admettaient par
conséquent, en dernière instance, une quelconque
création du monde… ceux-là formaient le camp de
l'idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature
comme l'élément primordial, appartiennent aux
différentes écoles du matérialisme.2
Le marxisme, disait
Engels, ne se contente pas de
se tenir fermement dans le camp matérialiste, mais « c'était
la première fois qu'on prenait vraiment au sérieux la
conception matérialiste du monde, qu'on l'appliquait d'une
façon conséquente à tous les domaines considérés
du savoir ».3
Le matérialisme marxiste,
réduit à
ses éléments essentiels, implique que soient acceptées
les propositions suivantes :
-
Le monde matériel
existe indépendamment de la conscience (humaine ou autre).
-
Une connaissance du
monde réelle, même si elle n'est pas totale ou absolue, est possible et
a, en fait, été
atteinte.
-
Les humains font partie
de la nature, mais en constituent une partie distincte.
-
Le monde matériel ne
dérive pas, en première instance, de la pensée humaine; c'est la pensée
humaine qui dérive du monde matériel.
Les propositions (1) et
(2) correspondent aux
présomptions et aux découvertes de la science moderne,
et sont désormais du domaine du sens commun. La raison en est
qu'elles sont confirmées dans la pratique, des millions ou des
milliards de fois par jour, comme la plupart des découvertes
de la science. La proposition (3) correspond, elle aussi, aux
découvertes de la science moderne, en particulier celles de
Charles Darwin, de la paléontologie et de l'anthropologie
modernes, mais elle a été articulée, en fait,
par Marx avant Darwin :
La condition
première de toute
histoire humaine est naturellement l'existence d'êtres humains
vivants. Le premier état de fait à constater est donc
la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu'elle
leur crée avec le reste de la nature. (...) Toute histoire
doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par
l'action des hommes au cours de l'histoire. On peut distinguer les
hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce
que l'on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer
des animaux dès qu'ils commencent à produire leurs
moyens d'existence, pas en avant qui est la conséquence même
de leur organisation corporelle.4
La proposition (4) est à
la fois la plus
distinctement marxiste et la moins partagée. Beaucoup de gens
qui ont une vision matérialiste de la relation entre les
humains et la nature prennent une position idéaliste dès
qu'il s'agit de la relation entre les idées et les conditions
matérielles, et du rôle des idées dans la
société, l'histoire et la politique. Presque sans
réfléchir, ils peuvent accepter que « la
Guerre froide était fondamentalement un affrontement de deux
idéologies » ou que « le capitalisme est
basé sur l'idée de croissance économique ».
C'est pour cela que la proposition (4) est celle sur laquelle Marx et
Engels ont insisté le plus fortement et le plus fréquemment :
Ce sont les hommes
qui sont les
producteurs de leurs représentations, de leurs idées,
etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu'ils sont
conditionnés par un développement déterminé
de leurs forces productives… La conscience ne peut jamais être
autre chose que l'être conscient. (...) A l'encontre de la
philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la
terre au ciel que l'on monte ici. (...) on part des hommes dans leur
activité réelle, c'est à partir de leur
processus de vie réel que l'on représente aussi le
développement des reflets et des échos idéologiques
de ce processus vital.5
Est-il besoin
d'une grande perspicacité
pour comprendre que les idées, les conceptions et les notions
des hommes, en un mot leur conscience, changent avec tout changement
survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations sociales leur
existence sociale ?6
dans la production
sociale de leur
existence, les hommes entrent en des rapports déterminés,
nécessaires, indépendants de leur volonté,
rapports de production qui correspondent à un degré
de développement déterminé de leurs forces
productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de
production constitue la structure économique de la société,
la base concrète sur laquelle s'élève une
superstructure juridique et politique et à laquelle
correspondent des formes de conscience sociales déterminées.
Le mode de production de la vie matérielle conditionne le
processus de vie social, politique et intellectuel en général.
Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur
être ; c'est inversement leur être social qui
détermine leur conscience.7
De même que Darwin
a découvert
la loi du développement de la nature organique, de même
Marx a découvert la loi du développement de l'histoire
humaine, c'est-à-dire ce fait élémentaire, voilé
auparavant sous un fatras idéologique, que les hommes, avant
de pouvoir s'occuper de politique, de science, d'art, de religion,
etc., doivent tout d'abord manger, boire, se loger et se
vêtir ;
que, par suite, la production des moyens matériels
élémentaires d'existence et, partant, chaque degré
de développement économique d'un peuple ou d'une époque
forment la base d'où se sont développés les
institutions d'Etat, les conceptions juridiques, l'art, et même
les idées religieuses des hommes en question et que, par
conséquent, c'est en partant de cette base qu'il faut les
expliquer et non inversement comme on le faisait jusqu'à
présent.8
Ainsi, il est clair qu'une
attitude définie
à l'égard de la religion est présente, aussi
bien implicitement qu'explicitement, dans les idées les plus
fondamentales du marxisme. De plus, il devrait être clair que
cette attitude a un caractère double. D'une part, pour le
marxiste comme pour le matérialiste, la foi religieuse, quelle
que soit sa forme, est inconcevable. Les idées religieuses,
comme toutes les idées, sont des produits sociaux et
historiques. Elles sont créées par des êtres
humains, et cela exclut nécessairement la foi religieuse, dans
la mesure où les idées religieuses se veulent
transcendantes et prioritaires sur la nature, les êtres humains
et l'histoire. De la même manière, l'idéalisme
philosophique et la religion sont intimement liés. Si l'esprit
a la priorité sur la matière, quel esprit cela peut-il
être sinon celui de Dieu ? Et Dieu n'est-il pas, selon la
terminologie de Hegel, « l'idée absolue » ?
Comme le dit la Bible, « Au commencement était le
Verbe, et le Verbe était Dieu ». C'est la raison
pour laquelle Léon Trotsky, à la fin de sa vie,
écrivait : « Je mourrai révolutionnaire
prolétarien, marxiste, matérialiste dialectique, et par
conséquent intraitable athéiste ».9
D'autre part, le même
marxisme exige
clairement une explication matérialiste de la religion. Il
n'est pas suffisant de considérer la religion dans son
ensemble, ou toute religion, comme une simple illusion ou une
absurdité qui s'est logée dans la conscience de
millions d'êtres pendant des siècles. Une habitude
répandue chez certains croyants (en particulier dans les pays
impérialistes) consiste à ridiculiser ou à
rejeter comme des superstitions les croyances des autres (surtout
celles des prétendus « indigènes »),
les considérant comme irrationnelles et contraires aux lois
bien connues de la nature, sans se rendre compte que cela s'applique
aussi à leur propre foi - l'immaculée conception, la
résurrection, la multiplication des pains et autres âneries.
Mais le marxisme ne
généralise pas
cette erreur en stigmatisant l'égale stupidité des
cultes animiste et catholique, rastafarien et anglican. Il requiert
une analyse des racines sociales de la religion en général
et des croyances religieuses spécifiques ; une
compréhension des besoins humains réels, sociaux et
psychologiques, et des conditions historiques réelles auxquels
correspondent ces croyances et ces doctrines. Un marxiste doit être
capable de comprendre pourquoi la croyance dans la sainteté et
l'immortalité de Haïlé Sélassié a pu
inspirer un musicien du calibre de Bob Marley à Trenchtown,
Jamaïque, dans les années 1960, ou pourquoi la croyance
dans la divinité et l'immortalité de Jésus a
inspiré un artiste (doublé d'un mathématicien)
comme Piero della Francesca dans la Florence du 15ème
siècle.
Si nous nous tournons
maintenant vers la plus
importante déclaration directe de Marx sur la religion, dans
les premières pages de l'Introduction
à la contribution à la critique de la philosophie du
droit de Hegel,10
nous voyons que c'est une formulation condensée de tous ces
éléments. Elle commence par l'assertion suivante :
« En ce qui concerne l'Allemagne, la critique de la
religion est pour l'essentiel terminée, et la critique de la
religion est la condition préliminaire de toute critique ».
Marx voulait dire par là
que l'œuvre
combinée de la révolution scientifique, des Lumières
(en particulier des encyclopédistes français) et de la
critique de la Bible par la gauche hégélienne en
Allemagne avait démoli les prétentions du christianisme
et de la Bible à fournir une version factuellement exacte de
la nature ou de l'histoire, ou même une théologie dotée
d'une cohérence interne. De plus, ce travail était
nécessaire et progressiste dans la mesure où une
analyse véritablement critique du monde n'était pas
possible tant que l'esprit humain était embrumé par les
dogmes religieux. Mais cette simple phrase constitue tout ce que Marx
a à dire sur cet aspect de la question. Considérant la
réfutation de la religion comme accomplie, il poursuit
rapidement vers son but principal, l'analyse des bases sociales de la
religion : « Le fondement de la critique irréligieuse
est : c'est l'homme qui fait la religion, ce n'est pas la
religion qui fait l'homme. » C'est là le point de
départ. Ce qui suit est un paragraphe d'une exceptionnelle
densité, typique de Marx, dans lequel ce qui pourrait
constituer une thèse de doctorat est comprimé en
quelques phrases :
Le fondement de la
critique irréligieuse
est celui-ci : L'homme fait la religion, ce
n'est pas la
religion qui fait l'homme. La religion est en réalité
la conscience et le sentiment propre de l'homme qui, ou bien ne s'est
pas encore trouvé, ou bien s'est déjà reperdu.
mais l'homme n'est pas un être abstrait, extérieur
au monde réel. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'Etat,
la société. Cet Etat, cette société
produisent la religion, une conscience erronée du monde,
parce qu'ils constituent eux-mêmes un monde
faux. La
religion est la théorie générale de ce monde,
son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme
populaire, son point d'honneur spiritualiste, son
enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa
raison générale de consolation et de justification.
C'est la réalisation fantastique de l'essence
humaine, parce que l'essence humaine n'a pas de réalité
véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet
la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme
spirituel.
Ainsi, la religion est une
réponse à
l'aliénation humaine - l'homme « s'est perdu ».
Mais ce n'est pas une condition abstraite ou hors de
l'histoire ;
bien au contraire, elle est le produit de certaines conditions
sociales spécifiques. Cette société produit la
religion, une vision inversée du monde dans laquelle les
humains se soumettent à un dieu imaginaire de leur propre
fabrication, parce que c'est un monde à l'envers dans lequel
les humains sont dominés par les produits de leur propre
travail. Mais la religion n'est pas seulement un ensemble de
superstitions ou de fausses croyances dues au hasard ; c'est
la
« théorie universelle » de ce monde
aliéné, de la façon dont des êtres aliénés
essaient de donner un sens à leurs existences aliénées
dans une société aliénée. Par conséquent
elle comporte la riche diversité des fonctions énumérées
par Marx : « somme encyclopédique »,
« logique sous forme populaire », etc. Et par
conséquent la lutte contre la religion est une lutte contre ce
monde « dont la religion est l'arôme spirituel »
- ce monde d'aliénation dans lequel les gens ont besoin de la
religion.
Deux mises au points sont
nécessaires en
ce qui concerne ce passage. La première est qu'il est presque
universellement ignoré par les commentateurs proposant des
résumés ou des explications de la pensée de Marx
sur la religion. C'est peut-être parce qu'ils ne l'ont pas lu
(c'est improbable), ou (plus probablement) parce qu'ils ne l'ont pas
compris, ou (très probablement) parce qu'il est radicalement
incompatible avec la tentative de réduire la théorie
marxiste de la religion à une simple analyse unidimensionnelle
du genre : « Marx expliquait que la religion était
l'outil de la classe dirigeante » ou bien :
« selon
Marx la religion a pour fonction de pacifier les masses
laborieuses ». Bien sûr, Marx dit ce genre de choses
sur la religion, mais il en dit aussi beaucoup d'autres. Réduire
la totalité complexe de cette théorie à un seul
de ses éléments aboutit en fait à la falsifier.
Le deuxième point est que Marx est si intensément
attaché à sa conclusion qu'il la ressasse, encore et
encore, dans une véritable tempête de métaphores
et d'aphorismes.11
Cela dit, avant de
conclure son argumentation sur
la religion, Marx insère un paragraphe extrêmement
significatif :
La détresse
religieuse est, pour
une part, l'expression de la détresse réelle et, pour
une autre, la protestation contre la détresse réelle.
La religion est le soupir de la créature opprimée, la
chaleur d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions
sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple.12
Si ce passage est beaucoup
plus connu que le
précédent, c'est surtout à cause de sa phrase
finale, abondamment citée (et souvent présentée
comme l'essence ou la totalité de l'analyse de Marx). En fait,
c'est la première phrase qui est sans doute la plus
intéressante et la plus importante pour comprendre le rôle
politique de la religion. L'insistance de Marx sur le fait que la
religion est à la fois une expression de la détresse et
une protestation contre elle est le point clé, qui dénonce
comme un mensonge toute analyse se limitant aux effets narcotiques et
soporifiques de la religion. Elle pointe aussi dans la direction de
l'important fait historique (sur lequel je reviendrai) que de
nombreux mouvements progressistes, radicaux ou même
révolutionnaires ont, soit pris une forme religieuse, soit
comporté une teinte religieuse, soit ont été
dirigés par des gens porteurs d'une foi religieuse.
Au cours de leur travail,
Marx et Engels ont fait
de nombreuses références à la religion et l'ont
souvent analysée. En particulier, le jeune Marx a écrit
La
question juive, un ouvrage polémique en faveur de
l'émancipation des Juifs13 ;
Engels a apporté sa contribution par toute une série
d'études intéressantes du développement et du
rôle du christianisme, en particulier dans La
guerre des paysans en Allemagne, l'Anti-Dühring,
l'introduction
à l'édition anglaise de Socialisme utopique et
socialisme scientifique, Bruno Bauer et le christianisme
primitif, et Contribution à l'histoire du christianisme
primitif 14.
En fait, tous ces commentaires ont une chose en commun: ils ne
prennent pas pour argent comptant les doctrines religieuses, les
sectes, les églises, le mouvements et les conflits, pas plus
qu'ils ne les traitent comme de simples absurdités ou des
tromperies orchestrées par les prêtres, mais ils les
considèrent toujours comme des reflets déformés
et des expressions de besoins et d'intérêts sociaux
réels. Quelques extraits peuvent illustrer ce point.
De La guerre des paysans
en Allemagne:
Même dans ce que
l'on appelle les
guerres de religion du XVIe siècle, il
s'agissait
avant tout de très positifs intérêts matériels
de classes, et ces guerres étaient des luttes de classes, tout
autant que les collisions intérieures qui se produisirent plus
tard en Angleterre et en France. Si ces luttes de classes portaient,
à cette époque, un signe de reconnaissance religieux,
si les intérêts, les besoins, les revendications des
différentes classes se dissimulaient sous le masque de la
religion, cela ne change rien à l'affaire et s'explique
facilement par les conditions de l'époque. (…) L'opposition
révolutionnaire contre la féodalité se poursuit
pendant tout le moyen âge. Elle apparaît, selon les
circonstances, tantôt sous forme de mystique, tantôt sous
forme d'hérésie ouverte, tantôt sous forme
d'insurrection armée.
De l'introduction à
Socialisme utopique et
socialisme scientifique:
Le dogme
calviniste convenait
particulièrement bien aux éléments les plus
hardis de la bourgeoisie de l'époque. Sa doctrine de la
prédestination était l'expression religieuse du fait
que, dans le monde commercial de la concurrence, le succès et
l'insuccès ne dépendent ni de l'activité, ni de
l'habileté de l'homme, mais de circonstances échappant
à son contrôle.
De l'Histoire du
christianisme primitif :
le christianisme
était à
l’origine le mouvement des opprimés ; il apparut tout
d’abord comme la religion des esclaves et des affranchis, des
pauvres et des hommes privés de droits, des peuples subjugués
ou dispersés par Rome. (…)
[Les soulèvements
de paysans et de
plébéiens au Moyen-âge], ainsi que tous les
mouvements des masses au moyen âge, portèrent
nécessairement un masque religieux ; ils apparaissent
comme des restaurations du christianisme primitif à la suite
d’une dégénérescence grandissante, mais
derrière l’exaltation religieuse se cachaient régulièrement
de très positifs intérêts de ce monde-ci.
Et incidemment, dans cette
même œuvre, une
note sur l'Islam:
l’Islam est une
religion faite à
la mesure des Orientaux plus précisément des Arabes,
c’est-à-dire, d’une part, de citadins pratiquant le
commerce et l’industrie ; d’autre part, des Bédouins
nomades. Mais il y a là le germe d’une collision périodique.
Les citadins, devenus opulents et fastueux, se relâchent dans
l’observance de la « Loi ». Les Bédouins
pauvres et, à cause de leur pauvreté, de mœurs
sévères, regardent avec envie et convoitise ces
richesses et ces jouissances. Ils s’unissent sous la direction d’un
prophète, un Madhi, pour châtier les infidèles,
pour rétablir la loi cérémoniale et la vraie
croyance, et pour s’approprier comme récompense les trésors
des infidèles. Au bout de cent ans, naturellement, ils se
trouvent exactement au même point que ceux-ci ; une
nouvelle purification est nécessaire ; un nouveau Madhi
surgit ; le jeu recommence. Cela s’est passé de la
sorte depuis les guerres de conquête des Almoravides et des
Almohades africains en Espagne jusqu’au dernier Madhi de Khartoum
qui a bravé si victorieusement les Anglais. (…) Ce sont des
mouvements nés de causes économiques, bien que portant
un déguisement religieux.
La question n'est pas ici
de savoir si ces
observations spécifiques sont historiquement vraies ou
fausses, mais de mettre en évidence la méthodologie
consistante qui les sous-tend.
Dawkins, Hitchens et
Eagleton
Richard Dawkins est un
biologiste évolutionniste
rendu célèbre par son livre Le gène égoïste,
et qui s'est par la suite construit une réputation et une
carrière comme vulgarisateur scientifique. Il a publié
en 2006 The God Delusion (Pour en finir
avec Dieu,
Paris, Robert Lafont, 2008), assaut frontal contre la religion et
défense de l'athéisme, qui est devenu un best-seller
mondial, a provoqué une énorme controverse, en
particulier aux Etats-Unis, et a reçu des applaudissements de
la part de sources aussi diverses que Ian McEwan, Michael Frayn, le
Spectator, le Daily Mail et Stephen Pinker.
Je dois dire d'emblée que
je ne partage
absolument pas l'admiration générale du style et de
l'intellect de Dawkins. Le lire après Marx est comme passer de
Tolstoï ou de James Joyce à Kingsley Amis ou Agatha
Christie. Là où Marx met un livre dans un paragraphe,
Dawkins donne à un court essai la dimension d'un gros livre.
En fait, la totalité des 460 et quelques pages de Pour en
finir avec Dieu ne nous amènent pas intellectuellement
au-delà de ce que Marx a résumé dans la première
phrase de son analyse de 1843, à savoir que la critique de la
religion est essentiellement terminée. Ce que propose Dawkins
est une réfutation empirique, rationaliste, digne des Lumières
- une démonstration « scientifique »,
c'est-à-dire positiviste, qu'il y a une absence totale de
preuves factuelles à l'appui de ce qu'il appelle « l'hypothèse
de Dieu », et qu'au contraire, il est quasiment (sinon
absolument) prouvé que Dieu n'existe pas. Il nous livre, en
supplément, des réfutations logiques de différents
arguments avancés en faveur de l'existence de Dieu, allant des
vénérables « preuves » de Saint
Thomas d'Aquin et du « pari » de Pascal aux
récentes élucubrations d'un certain Stephen Unwin, avec
de nombreux exemples des folies et des crimes perpétrés
au nom de la religion. Je suppose qu'il y a des gens pour lesquels
cela constituera une révélation, et d'autres qui
l'apprécieront parce que cela les fera se sentir supérieurs
aux masses ignorantes qui gobent ces superstitions, mais sur le plan
théorique il n'y a là rien de nouveau, en fait très
peu qui ne soit pas millésimé d'au moins deux siècles.
La seule exception serait
à la rigueur la
tentative de Dawkins d'expliquer pourquoi la religion est si répandue
dans la société humaine, mais cette tentative échoue
de façon assez lamentable. Comme il est un évolutionniste
proclamé, il se sent tenu de cadrer son explication en termes
d'avantages génétiques dans le processus de sélection
naturelle, mais son hostilité de façade à la
religion l'oblige aussi à nier que la religion puisse
comporter des avantages pour la survie d'un individu ou d'une
société. Il essaie de s'extirper de cette contradiction
en suggérant que la religion est l'effet collatéral
d'une caractéristique qu'il proclame avantageuse dans la lutte
pour la survie, à savoir la propension des enfants à
croire ce que leur racontent leurs aînés. A l'évidence,
cela ne résiste pas à la critique. D'abord, la question
de savoir à quel point la suggestibilité des jeunes
dépasse leur scepticisme, en particulier à l'approche
de l'adolescence, est sujette à débat. Deuxièmement,
il n'est pas certain que cette suggestibilité soit, dans
l'ensemble, un avantage. Troisièmement, il semble très
probable qu'à la fois l'importance et le caractère
avantageux de la suggestibilité soient puissamment
conditionnés socialement, et très différents
selon les sociétés. Finalement, comme toute théorie
qui explique le comportement et les croyances des enfants par les
croyances et le comportement de leurs parents, elle est confrontée,
si elle veut éviter de devoir remonter en arrière à
l'infini, au problème de l'explication de la disposition
initiale des parents.
Comme Marx le faisait
remarquer : « Les
éducateurs eux-mêmes doivent être éduqués ».15
En d'autres termes, l'explication de Dawkins n'explique rien du tout.
De plus, il est symptomatique de toute cette approche que, pas plus
dans cette section qu'ailleurs dans Pour en finir avec Dieu,
l'auteur ne se donne la peine d'aborder sérieusement la
théorie marxiste de la religion.
Quoi qu'il en soit, le
fait qu'il soit médiocre
et sans originalité intellectuelle n'est aucunement la
principale critique que j'adresse à ce livre. Mon objection
centrale concerne les conclusions politiques réactionnaires
qui découlent de sa faiblesse méthodologique. Comme
disait Marx dans sa réfutation du philosophe allemand
Feuerbach, le matérialisme mécaniste laisse
invariablement la porte ouverte à l'idéalisme, et
Dawkins en est un cas d'espèce particulièrement
frappant. Sans s'en rendre compte, il zigzague d'un déterminisme
génétique matérialiste vulgaire, dans sa vision
de la nature et du comportement humains dans l'abstrait, à un
idéalisme extravagant dans sa vision du rôle de la
religion dans des circonstances historiques concrètes. A tout
bout de champ, il commet l'erreur de supposer que lorsque les gens
font quelque chose au nom de la religion c'est vraiment la religion
qui motive leur comportement. Le passage suivant de son essai
« The
Improbability of God » résume cette approche:
La plupart des
choses que font les gens
sont faites au nom de Dieu. Les Irlandais se font exploser les uns
les autres en son nom. Les Arabes se font sauter en son nom. Les
imams et les ayatollahs oppriment les femmes en son nom. Les popes et
les prêtres célibataires s'immiscent dans la vie
sexuelle de leurs fidèles en son nom. Les sacrificateurs juifs
coupent la gorge d'animaux vivants en son nom. Le dossier de la
religion dans l'histoire - des croisades sanglantes, des tortures de
l'inquisition, du meurtre de masse commis par les conquistadors, de
la destruction des cultures par les missionnaires à la
résistance légale à toute nouvelle avancée
de la vérité scientifique jusqu'au dernier moment
possible - est encore plus impressionnant. Et à quoi tout cela
a-t-il servi ? Je pense qu'il devient de plus en plus clair
que
la réponse est : à rien. Il n'y a aucune raison de
croire qu'une forme quelconque de dieux existe, et il y a de bonnes
raisons pour croire qu'ils n'existent pas et n'ont jamais existé.
Ce n'était pas autre chose qu'une gigantesque perte de temps
et de vies. Ce serait une plaisanterie aux proportions cosmiques si
ce n'était aussi tragique.16
En fait, ce n'est là pas
autre chose qu'une
version remise au goût du jour du refrain familier selon lequel
trop de guerres sont causées par la religion. Elle ne supporte
pas une seconde d'examen critique. Prenons l'exemple de l'Irlande.
L'idée que le conflit irlandais était essentiellement
religieux est à la fois manifestement fausse et tout
simplement réactionnaire. Elle est fausse y compris en ce qui
concerne les déclarations officielles et la conscience de ses
principaux protagonistes. Si beaucoup, mais en aucune manière
la totalité des républicains étaient
catholiques, aucun républicain n'aurait dit (ou même
pensé) qu'il se battait pour le catholicisme ; il luttait
pour une Irlande indépendante et unifiée. Les choses
étaient moins claires dans le camp unioniste, où la
bigoterie jouait un rôle bien plus important ; malgré
tout leur but explicite essentiel était de nature
« nationale », à savoir rester
« britanniques ». A titre surabondant, il est
clair que derrière ces conflits œuvraient des aspirations
nationales, et non des désaccords sur la doctrine de la
transsubstantiation ou de l'infaillibilité papale, mais de
vraies questions économiques, sociales et politiques,
relatives à l'exploitation, la pauvreté, la
discrimination et l'oppression. Voir le conflit comme
fondamentalement religieux était réactionnaire en ce
que cela confirmait le stéréotype raciste selon lequel
les Irlandais sont primitifs et stupides, et parce que cela
contribuait à légitimer le pouvoir britannique comme
arbitre neutre entre des factions religieuses en guerre.
Il faut mettre au crédit
de Dawkins qu'il
s'est opposé à la guerre en Irak, et qu'il ne fait pas
partie des amis politiques de George Bush. Cependant, dans le
contexte de la « guerre contre le terrorisme »,
son approche de la religion, même si ce n'est pas intentionnel,
est encore plus réactionnaire. Parce que c'est un élément
central de l'idéologie des néocons, Bush, Cheney, Blair
et Brown, que l'hostilité des Musulmans envers l'Occident
n'est ni provoquée ni justifiée, elle n'est pas vue
comme une réaction ou une réponse à
l'impérialisme occidental, à l'exploitation et à
la domination, mais au contraire comme une offensive basée sur
la religion, tendant à détruire, conquérir et
peut-être même convertir le monde non-musulman.
Certains considèrent ces
buts comme
inhérents à l'Islam en général17,
alors que pour Bush, Blair et compagnie, ils sont le produit d'une
interprétation « mauvaise »
(« evil »)
ou d'une perversion de l'Islam, mais dans les deux cas la motivation
est de nature religieuse. C'est une interprétation en
contradiction flagrante avec les déclarations aussi bien d'Al
Qaida, qui a émis des revendications politiques explicites
telles que le retrait des troupes américaines d'Arabie
saoudite, que des poseurs de bombes du 7 juillet à Londres,
qui ont dit qu'ils étaient motivés par ce qui se
passait en Irak, et un défi à la raison. La notion
selon laquelle l'Amérique, l'Angleterre ou une autre grande
nation occidentale pourrait être détruite, conquise, ou
convertie en posant des bombes dans le métro ou en précipitant
des avions dans des gratte-ciel est tellement absurde qu'elle ne peut
être le véritable motif d'une campagne soutenue. L'idée
que les Etats-Unis pourraient être incités par une
offensive terroriste à cesser de soutenir Israël ou à
évacuer l'Afghanistan est également erronée,
mais elle n'est pas complètement invraisemblable. Pour Bush,
Blair et consorts, l'interprétation « religieuse »
est obligatoire, car sans elle ils seraient contraints d'admettre la
culpabilité de l'impérialisme et de leur propre
politique - approche que Dawkins rejoint et renforce :
« Inconscience »
peut être le mot adapté à la vandalisation d'une
cabine téléphonique. Il n'aide pas à comprendre
ce qui a frappé New York le 11 septembre. (…) Cela venait de
la religion. La religion est aussi, bien sûr, la source
sous-jacente des désaccords qui, au Moyen Orient, ont motivé
au départ l'utilisation de cette arme mortelle. Mais c'est une
autre histoire et ce n'est pas ce qui me préoccupe ici. Ce qui
m'intéresse c'est l'arme elle-même. Remplir le monde de
religions, ou de religions du type abrahamique, équivaut à
joncher les rues de pistolets chargés.18
Christopher Hitchens est
semblable à
Dawkins, en pire. Son livre, God is Not Great, se
situe à
un niveau intellectuel encore plus bas que Pour en finir avec
Dieu, avec une combinaison plus arbitraire d'anecdotes à
usage de promotion personnelle et de polémique journalistique
incohérente. Son adaptation de la cause athéiste à
l'islamophobie est incorporée dans le titre (une référence
moqueuse à l'exclamation des Musulmans : « Dieu
est grand ! ») et étalée sans vergogne
tout au long de son œuvre. Il cite, sans doute pour saluer son passé
radical, en les approuvant, deux paragraphes de Marx sur la religion.
Puis il continue en ignorant complètement leur signification.
Dans la section principale, « La religion tue »,
il nous emmène en tournée, au pas de charge, dans six
villes déchirées par des conflits - Belfast, Beyrouth,
Bombay, Belgrade, Bethlehem et Bagdad - en nous offrant à
chaque fois un résumé sommaire du conflit sous l'angle
exclusif des haines religieuses, sans aucune référence
à l'histoire, à l'impérialisme, à
l'oppression ou à la lutte des classes. C'est une parodie
d'analyse socio-politique. L' « analyse »
de la Palestine est particulièrement consternante :
J'ai entendu une
fois le regretté
Abba Eban, un des diplomates et hommes d'Etats les plus raffinés
et consciencieux d'Israël, faire un discours à New York.
La première chose qui saute aux yeux en ce qui concerne le
conflit israélo-palestinien, disait-il, c'est la facilité
avec laquelle il pourrait être résolu. (…) Deux
peuples de tailles à peu près équivalentes
revendiquent la même terre. La solution, à l'évidence,
est de créer deux Etats côte à côte. Une
chose aussi évidente était sans doute accessible à
l'intelligence humaine ? Et c'est ce qui aurait été
réalisé, il y a des décennies, si les rabbins
messianiques, les mollahs et les prêtres avaient pu être
tenus à l'écart. Mais les revendications exclusives
d'autorité divine, proclamées des deux côtés
par des religieux hystériques et relayées par des
chrétiens fanatiques qui espèrent déclencher
l'Apocalypse (précédée par la mort ou la
conversion de tous les Juifs) ont rendu la situation intolérable,
et mis l'ensemble de l'humanité dans une situation d'otage
d'une querelle qui porte en elle la menace nucléaire. La
religion empoisonne tout.
Tout ceci prête à rire,
mais lorsque
Hitchens dit, et je cite verbatim de YouTube, « Je suis
absolument convaincu que la principale source de haine dans le monde
est la religion »19,
il dit aussi que la cause n'est pas dans les faits matériels
du capitalisme, de l'impérialisme, de l'inégalité,
de l'exploitation ou de la lutte des classes, mais que c'est juste
une erreur qui s'est installée dans l'esprit des gens.
S'opposer vigoureusement
aux arguments de Dawkins
et de Hitchens ne saurait, en tout état de cause, amener à
diluer la critique marxiste classique de la religion ou à
ouvrir la porte à un quelconque compromis théorique
avec les idées religieuses. Quittons maintenant le répugnant
Hitchens pour rejoindre le gentil Terry Eagleton, qui fournit un
exemple de ce qui devrait être évité. Eagleton
est un éminent théoricien littéraire et
culturel, proche du marxisme, qui a, dans le passé, attaqué
le racisme et l'intolérance de Philip Larkin. Il s'est
distingué récemment en dénonçant
l'islamophobie de son collègue universitaire Martin Amis. Il a
écrit en 2006 une critique sévère de The God
Delusion dans la London Review of Books. Mais même si
l'article d'Eagleton avance certains arguments semblables à
ceux présentés ici, par exemple en ce qui concerne
l'Irlande, les termes généraux de sa critique ne sont
pas marxistes. Son argument principal est que Dawkins a attaqué
les intégristes, chrétiens et musulmans, comme s'ils
représentaient toute la religion, en ignorant une théologie
« libérale » plus sophistiquée
dont il ne soupçonne pas l'existence :
Quelles sont, se
demande-t-on, les vues
de Dawkins sur les différences épistémologiques
entre Saint Thomas d'Aquin et Duns Scot ? A-t-il lu ce
qu'Erigène a écrit sur la subjectivité, Rahner
sur la grâce et Moltman sur l'espérance ? A-t-il
seulement entendu parler d'eux ? Ou imagine-t-il, comme un
jeune
avocat plein de morgue, que l'on peut abattre l'opposition en
ignorant ses arguments les plus forts ?20
En tant que critique du
livre de Dawkins, tout
cela n'est pas dépourvu de validité, mais il y a aussi
de sérieux problèmes. D'abord, il n'est pas raisonnable
de proclamer qu'il est nécessaire de maîtriser toutes
les arcanes de la théologie chrétienne (ou bouddhiste,
ou zoroastrienne) pour pouvoir défendre convenablement
l'athéisme et pour rejeter la théologie en tant que
telle. Ensuite, en démontrant sa compréhension du
concept des théologies libérales d'un dieu immatériel,
impersonnel, d'amour et de tolérance, par contraste au dieu
biblique vengeur, Eagleton laisse décidément ouverte la
possibilité que ce dieu libéral puisse réellement
exister, ou être digne d'un culte. Il fait la même chose
lorsqu'il propose son image de Jésus comme prototype du
révolutionnaire anti-impérialiste :
Jésus n'est pas
mort parce qu'il
était fou ou masochiste, mais parce que l'Etat romain, ses
fantoches locaux et ses chiens de garde ont pris peur devant son
message d'amour, de pitié et de justice, aussi bien que de son
immense popularité parmi les pauvres, et se sont débarrassés
de lui pour éviter un soulèvement de masse dans une
situation politique extrêmement volatile.21
Pour un marxiste, le dieu
d'amour impersonnel de
Dietrich Bonhoeffer aussi bien que le Jésus radical de Terry
Eagleton sont des créations humaines, des projections
illusoires, au même titre que les dieux intolérants de
Ian Paisley ou d'Ossama Ben Laden.
Religion et politique
socialiste
Pour finir cet article, je
soulignerai dans un
résumé schématique les conclusions politiques
principales qui découlent, et ont découlé
historiquement, de l'analyse ci-dessus.
D'abord, et contrairement
à une opinion
répandue (alimentée par une fausse représentation
généralisée), les socialistes marxistes sont
absolument opposés à toute idée d'interdiction
de la religion. Ce n'est pas une position nouvelle, mais celle qui a
été affirmée de façon explicite par
Engels dès 1874 en réponse à une proposition des
partisans du socialiste français Louis-Auguste Blanqui. Les
raisons données alors par Engels demeurent valides à ce
jour :
Pour prouver
qu'ils sont les plus
radicaux de tous, ils abolissent Dieu par décret, comme en
1793 :
Que la
Commune débarrasse à jamais l'humanité de ce
spectre de ses misères passées(Dieu), « de
cette cause » (le dieu inexistant serait une
cause !),
de ses misères présentes. Dans la Commune il n'y a pas
de place pour le prêtre ; toute manifestation, toute
organisation religieuse doit être proscrite.
Et cette exigence
de transformer les gens
en athées par ordre du mufti est signée par
deux membres de la Commune qui ont certainement eu l'occasion de
constater que, premièrement, on peut écrire autant
d'ordres que l'on voudra sur le papier sans rien faire pour en
assurer l'exécution et que, deuxièmement, les
persécutions sont le meilleur moyen d'affermir des convictions
indésirables !22
Loin de vouloir interdire
la religion, les
marxistes expliquent que celle-ci devrait être une affaire
privée indépendante de l'Etat, et que la liberté
religieuse la plus complète devrait être la règle
aussi bien sous le capitalisme que sous le socialisme. Lénine
a exprimé cela sans ambiguïté dans un article de
1905 :
L'État ne doit pas
se mêler
de religion, les sociétés religieuses ne doivent pas
être liées au pouvoir d'État. Chacun doit être
parfaitement libre de professer n'importe quelle religion ou de n'en
reconnaître aucune, c'est-à-dire d'être athée,
comme le sont généralement les socialistes. Aucune
différence de droits civiques motivée par des croyances
religieuses ne doit être tolérée. Toute mention
de la confession des citoyens dans les papiers officiels doit être
incontestablement supprimée.23
Le seul sens dans lequel
les marxistes
envisagent l'élimination de la religion est par son
dépérissement progressif du fait de la disparition de
ses causes sociales sous-jacentes - l'aliénation,
l'exploitation, l'oppression, etc. Les socialistes marxistes sont, en
tout état de cause, opposés à tout privilège
d'Etat pour la religion et appellent à la dissolution de toute
église d'Etat officielle (comme l'Eglise d'Angleterre).
Il était inévitable que la
perception générale de l'attitude des marxistes envers
la religion soit considérablement influencée par
l'exemple des régimes staliniens en Russie, en Europe de
l'Est, en Chine, à Cuba, en Corée du Nord, etc. Une
investigation systématique de ces exemples est impossible dans
le cadre de ce bref article, et nous l'espérons, les lecteurs
de cette revue sont convaincus que ces régimes n'étaient
en aucune manière représentatifs du véritable
socialisme ou du marxisme. Cela dit, il est utile de faire quelques
observations. La répression stalinienne de la religion est
souvent à la fois exagérée et mal comprise. Elle
est exagérée en ce sens que d'une manière
générale, les régimes staliniens n'ont pas
réprimé les religions ou les églises
principales, mais les ont tolérées et ont même
conclu des alliances avec elles, à la condition qu'elles
fussent politiquement dociles (ce qu'elles ont été dans
l'ensemble). Elle est mal comprise parce que dans les cas ou des
individus ou des groupes religieux ont été persécutés,
c'était d'abord parce qu'ils posaient des problèmes
d'ordre politique, et non pas essentiellement du fait de leur foi en
tant que telle. Mais c'étaient là des sociétés
dans lesquelles toute opposition politique était réprimée.
Une vision d'ensemble du traitement de la religion par les Etats
« communistes » peut être trouvée
dans le dernier chapitre du livre de Paul Siegel The Meek and
the
Militant24,
et une étude de cas particulièrement utile des rapports
de la Révolution russe avec sa minorité musulmane est
fournie par Dave Crouch dans son article The bolsheviks and
Islam25.
Crouch montre comment, dans les premières années de la
révolution, les bolcheviks adhéraient strictement aux
principes léninistes soulignés plus haut, et donc
réussissaient à gagner les Musulmans, alors que la
montée du stalinisme a généralisé des
politiques autoritaires par en haut, y compris une répression
du voile, qui se sont avérées désastreuses.
Pour déterminer leur
attitude envers des
mouvements populaires porteurs d'une coloration confessionnelle, les
marxistes prennent comme point de départ, non pas les
croyances religieuses des dirigeants du mouvement ou de sa base, ou
bien les doctrines et la théologie de la religion concernée,
mais le rôle politique du mouvement, basé sur les forces
sociales et les intérêts qu'il représente.
Pour mettre tout cela en
perspective, considérons
les rôles historiques respectifs du catholicisme et du
protestantisme. Au moyen âge et au début de la période
moderne, le catholicisme était essentiellement la religion de
l'aristocratie féodale et par conséquent presque
universellement réactionnaire. A l'inverse, le protestantisme
radical tendait à représenter, soit la bourgeoisie
montante, soit les éléments plébéiens
inférieurs qui étaient sur sa gauche. Les grands
rebelles et révolutionnaires de ce temps, les Thomas Munzer,
John Lilburne et Gerald Winstanley, étaient des protestants
passionnés - extrémistes et intégristes dans le
langage d'aujourd'hui. Mais à partir du moment où ces
rebelles bourgeois ont pris le pouvoir, aux Pays-Bas et en
Angleterre, ils ont participé à ce que Marx a appelé
« l'accumulation primitive du capital » et se
sont transformés en colonialistes et esclavagistes de l'espèce
la plus brutale. Oliver Cromwell, révolutionnaire et régicide
en Angleterre, se fit oppresseur en Irlande (où son nom est
toujours honni), en particulier de la paysannerie catholique. Des
bourgeois protestants néerlandais pouvaient être les
héros, en Europe, de la Révolte Hollandaise, et les
ignobles créateurs de l'apartheid en Afrique. Le rôle
profondément réactionnaire de l'église
catholique s'est perpétué en Europe, en particulier en
Europe du Sud, où elle a soutenu activement Franco en Espagne
et passé des accords avec Mussolini et Hitler. Il persiste
aujourd'hui, sous une forme atténuée, dans les
principaux partis conservateurs d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne
méridionale. Mais les pays d'Europe où le catholicisme
et la religion en général sont restés les plus
forts sont l'Irlande et la Pologne, où l'église a été
capable, de façon très modérée mais
puissante, de s'identifier avec l'opposition à l'oppression
nationale.
Tout socialiste portant
son regard sur le 17ème
siècle s'identifiera immédiatement aux rebelles
protestants contre les rois et les empereurs catholiques. En
considérant l'Irlande en 1916 ou Belfast dans les années
1970, il se sentira du côté des Nationalistes
« catholiques » et non de celui des Unionistes
« protestants ». Tous ceux qui, à
gauche, ont considéré la montée de Solidarność
en Pologne comme un conflit entre les catholiques
« arriérés »
de Gdansk et les communistes athées « progressistes »
de l'Etat soviétique ont fini du côté de
l'oppresseur impérialiste. Il en va de même aujourd'hui
pour le conflit qui oppose le Tibet à la Chine, et, par-dessus
tout, pour la 'guerre contre le terrorisme' et les luttes au Moyen
Orient.
Bien d'autres exemples
peuvent être
apportés à l'appui de notre argumentation. Quel genre
de socialiste déciderait de son attitude envers Malcolm X sur
la base de ses croyances religieuses réactionnaires comme
membre de la Nation de l'Islam, ou envers Bob Marley en ne
considérant que sa foi dans la sainteté du vieux tyran
Haïlé Sélassié, ou même envers Hugo
Chávez en ne voyant que son catholicisme hautement proclamé
et son admiration pour le pape ? Malheureusement, certains
prétendus socialistes qui n'ont aucun mal à comprendre
cela en ce qui concerne Chávez ou Marley, sont incapables,
sous la pression d'une propagande bourgeoise intense, d'appliquer la
même approche lorsque la religion en cause est l'Islam. Pour
présenter les choses de façon simpliste, du point de
vue du marxisme et du socialisme international, un paysan palestinien
musulman, illettré, conservateur et superstitieux, qui
soutient le Hamas, est plus progressiste qu'un Israélien
éduqué, libéral et athée, qui soutient le
sionisme (même de façon critique).
Il s'ensuit également que
les socialistes
marxistes n'acceptent pas l'idée qu'une quelconque des
religions majoritaires serait par nature, du fait de ses doctrines,
plus ou moins progressiste qu'une autre. Pour qu'une religion
devienne « majoritaire », c'est-à-dire
pour qu'elle survive pendant des siècles dans des lieux et des
ordres sociaux différents, il est nécessaire que ses
doctrines soient capables d'une sélection, d'une
interprétation et d'une adaptation presque infinies. Ainsi
trouve-t-on aux Etats-Unis un christianisme d'extrême droite,
raciste et impérialiste, chez la Majorité Morale ou les
Mormons, et une tradition chrétienne de gauche, antiraciste et
pacifiste, chez Martin Luther King. En Afrique du Sud il y avait des
chrétiens pro et anti-apartheid ; en Amérique
latine, il y avait un catholicisme de droite, partisan de
l'oligarchie, soutenant les dictateurs, et une « théologie
de la libération » chez des catholiques de gauche ;
et, bien sûr, il y a une multitude de versions différentes,
souvent en conflit aigu entre elles, de l'Islam.
L'argument principal
utilisé pour
justifier la notion que l'Islam est une religion particulièrement
arriérée se fixe, bien évidemment, sur les
attitudes envers les femmes et les homosexuels qui sont dominantes
dans les pays musulmans. Il faut rappeler à ceux qui utilisent
ces arguments que les mêmes attitudes étaient courantes
dans les sociétés occidentales jusqu'à une
période relativement récente, et qu'elles sont toujours
présentes dans l'enseignement de nombreuses églises
chrétiennes. Mais le vice de base de cet argument nous ramène
aux fondamentaux du matérialisme marxiste - le secret de la
sainte famille musulmane réside dans la famille musulmane
terrestre. Ce n'est pas la conscience religieuse musulmane qui
détermine la position des femmes dans la société
musulmane, mais la situation réelle des femmes qui modèle
les croyances religieuses musulmanes. L'Islam est né dans la
péninsule arabique, se propageant à l'Ouest à
travers l'Afrique du Nord et à l'Est par l'Asie centrale.
Pendant des siècles, cette grande ceinture a été
essentiellement pauvre, sous-développée et rurale, et
le demeure aujourd'hui à un degré très
important. D'autres sociétés, de l'Irlande à la
Chine, porteuses de niveaux de développement et de structures
sociales similaires, exercent une oppression semblable sur les femmes
et sur les gays.
Enfin, il y a la question
de la relation entre le
parti révolutionnaire et les travailleurs religieux. Tout
parti de ce genre, opérant dans un pays où la religion
reste forte dans la masse de la population, c'est-à-dire la
plus grande partie du monde, doit accepter, et même s'appuyer
sur le fait que la révolution sera faite par des travailleurs
dont beaucoup seront encore religieux. La grande masse des
travailleurs sera libérée de ses illusions religieuses
non pas par des arguments, des livres ou des brochures, mais par la
participation à la lutte révolutionnaire, et, au-delà,
par la construction du socialisme. Dans une telle situation, le parti
doit s'assurer que les différences religieuses, ou les
divergences entre les religieux et les non religieux, ne font pas
obstacle à l'unité dans la lutte de la classe ouvrière.
De plus, dans la mesure où le parti devient réellement
un parti de masse, dirigeant la classe dans ses lieux de travail et
dans ses communautés, il trouvera inévitablement dans
ses rangs une couche de travailleurs qui seront restés
religieux ou semi-religieux. Rejeter ces travailleurs à cause
de leurs illusions religieuses serait sectaire et anti-matérialiste.
Cela équivaudrait à partager l'erreur
religieuse/idéaliste qui considère la religion comme
l'élément le plus important de la conscience, et la
conscience comme plus importante que la pratique. En même
temps, le parti ne doit pas devenir un parti religieux, un parti dont
la ligne politique, la stratégie et les tactiques sont
modelées par des considérations religieuses. La
victoire révolutionnaire implique que le parti soit guidé
par la théorie qui exprime les intérêts
collectifs et la lutte de la classe ouvrière, à savoir
le marxisme. Par conséquent le parti doit s'assurer que dans
ce domaine c'est lui qui éduque et influence ses membres
religieux et non l'inverse.
Il y avait un parti
révolutionnaire qui
opérait dans une telle situation, c'était le parti
bolchevik, et son principal théoricien, Lénine, se
pencha sur ces questions avec sagesse et clarté dans un
article de 1909 intitulé De
l'attitude du parti ouvrier envers la religion. En voici
quelques
extraits :
Le marxisme est un
matérialisme. A
ce titre il est aussi implacablement hostile à la religion que
le matérialisme des encyclopédistes du XVIII°
siècle ou le matérialisme de Feuerbach. (…) Mais le
matérialisme dialectique de Marx et d'Engels va plus loin (…)
en ce qu'il applique la philosophie matérialiste au domaine de
l'histoire. (...) Il dit : il faut savoir lutter contre la
religion ; or, pour cela, il faut expliquer d'une façon
matérialiste la source de la foi et de la religion des masses.
On ne doit pas confiner la lutte contre la religion dans une
prédication idéologique abstraite; on ne doit pas l'y
réduire ; il faut lier cette lutte à la pratique
concrète du mouvement de classe visant à faire
disparaître les racines sociales de la religion.
Pourquoi la
religion se maintient elle
…? Par suite de l'ignorance du peuple, répond le
progressiste bourgeois, le radical ou le matérialiste
bourgeois. Et donc, à bas la religion, vive l'athéisme,
la diffusion des idées athées est notre tâche
principale. Les marxistes disent : c'est faux. Ce point de vue
traduit l'idée superficielle, (…) Un tel point de vue
n'explique pas assez complètement, n'explique pas dans un sens
matérialiste, mais dans un sens idéaliste, les racines
de la religion. (…) La situation sociale défavorisée
des masses travailleuses, leur apparente impuissance totale devant
les forces aveugles du capitalisme, (…) c'est là qu'il faut
rechercher aujourd'hui les racines les plus profondes de la religion.
Est ce à
dire que le livre de
vulgarisation contre la religion soit nuisible ou inutile ?
Non.
La conclusion qui s'impose est tout autre. C'est que la propagande
athée de la social-démocratie doit être
subordonnée à sa tâche fondamentale, à
savoir : au développement de la lutte de classe des
masses exploitées contre les exploiteurs.
Le prolétariat
d'une région
(…) est formé, disons, d'une couche de social démocrates
[le nom que portaient alors les groupes révolutionnaires
socialistes en Russie] assez conscients qui sont, bien entendu,
athées, et d'ouvriers assez arriérés (…)
croyant en Dieu, fréquentant l'église ou même
soumis à l'influence directe du prêtre de l'endroit. (…)
Supposons encore que la lutte économique dans cette localité
ait abouti à la grève. Un marxiste est forcément
tenu de placer le succès du mouvement de grève au
premier plan, de réagir résolument contre la division
des ouvriers, dans cette lutte, entre athées et chrétiens,
de combattre résolument cette division. Dans ces
circonstances, la propagande athée peut s'avérer
superflue et nuisible, non pas du point de vue banal de la crainte
d'effaroucher les couches retardataires, de perdre un mandat aux
élections, etc., mais du point de vue du progrès réel
de la lutte de classe qui, dans les conditions de la société
capitaliste moderne, amènera les ouvriers chrétiens à
la social démocratie et à l'athéisme cent
fois mieux qu'un sermon athée pur et simple.
Nous devons non
seulement admettre, mais
travailler à attirer au parti social-démocrate tous les
ouvriers qui conservent encore la foi en Dieu ; nous sommes
absolument contre la moindre injure à leurs convictions
religieuses, mais nous les attirons pour les éduquer dans
l'esprit de notre programme, et non pour qu'ils combattent activement
ce dernier.26
Ces extraits confirment ce
qui a été
dit tout au long de cet article, à savoir que la maîtrise
de la question religieuse, si vitale dans la situation politique
actuelle, n'est pas seulement une affaire de jugement ou de tactique,
encore moins d'opportunisme électoraliste, mais de
compréhension des idées les plus fondamentales du
matérialisme dialectique marxiste.
Texte
original publié in International Socialism, N°119, été
2008
(traduit
de l'anglais par
JM Guerlin)
©
International
Socialism
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