Que
Faire – Numéro 3 – avril/juin 2006
L’Afrique du sud :
pointe avancée
du néolibéralisme en Afrique
Danièle
Obono
Depuis
la
fin de l’apartheid,
l’Afrique du sud est régulièrement présentée
comme un ‘modèle’ pour le reste du continent africain. En
plus de son poids politique, économique et stratégique
réel, l’apport historique de ce pays en terme de luttes de
masse des opprimés et des exploités, et donc
d’expériences et de leçons pour l’ensemble du
mouvement ouvrier en Afrique et ailleurs, appelle une attention
particulière à la trajectoire et aux dynamiques qui s’y
développent actuellement.
Politique hégémonique sur le
continent
Expansionnisme économique
Une
des premières
données
générales importantes à analyser sur l’Afrique
du sud est sa place dans les rapports de forces économiques
mondiaux. Par exemple, c’est ainsi que le magazine attitré
de l’establishment africain décrit le positionnement du
pays : « Après tant d’années
d’autarcie l’Afrique du sud a fait le pari de la mondialisation.
La reconversion de l’appareil productif – au prix de centaines
de milliers de licenciements visant à le rendre plus
compétitif – et la libéralisation des échanges
ont favorisé son intégration dans l’économie
mondiale »1.
L’Afrique du sud a ainsi réussi son intégration dans
l’économie capitaliste mondiale, et se positionne largement
comme un des premières puissances économiques sur le
continent africain, avec par exemple le PIB le plus élevé
du continent (130 milliards de dollars en 2003 contre 60 pour
l’Algérie et 40 pour le Nigeria). Depuis plusieurs années
le pays fait même preuve d’un expansionnisme économique
continental qui frôle la tentative d’hégémonisme
(sous)impérialiste.
Les
investissements
sud-africains ont
en effet su profiter de la vague de libéralisation imposée
en Afrique par les programmes de réajustements structurels et
l’ouverture de nouveaux marchés, rendue possible par la fin
des conflits touchant la région (RDC, Angola) . Ils sont
passés de 1 milliards de dollars en 1991 à 9 milliards
en 2002. Les exportations de capitaux ont quant à elles
augmenté à 10 milliards de dollars de 1995 à
2003, soit 60 % du total des investissements étrangers
directs sur le continent. Les entreprises sud africaines sont ainsi
en première ligne sur le continent. Les sept seules compagnies
africaines parmi les cinquante plus importantes multinationales
basées dans les pays ‘en voie de développement’
sont sud africaines, parmi lesquelles : la compagnie papetière
Sappi, la compagnie pétrochimique Sasol, la compagnie de
télécommunication MTN, les brasseries SAB Mille (2ème
mondiale) et le géant minier Anglogold (1er producteur
mondial). Cet expansionnisme économique se développe
principalement autour des secteurs minier et aurifère, ainsi
que du contrôle des sources énergétiques et
hydrauliques.
Cette
dynamique
économique n’est
pas sans créer certaines tensions et inquiétudes parmi
ses ‘compétiteurs’ africains, tellement la politique
d’exportation sud-africaine est jugée parfois trop
‘agressive’. Ainsi en Afrique australe où l’Afrique du
sud représente 80 % de l’économie des pays de la
SADC (acronyme anglais de la communauté pour le développement
de l’Afrique australe qui regroupe …..) et où l’héritage
des années d’apartheid pendant lesquels le pouvoir blanc
imposait des accords économiques totalement déséquilibrés
aux pays de la région, sans compter les nombreuses
interventions militaires meurtrières, le nouvel ‘impérialisme’
économique sud-africain est très mal perçue.
Mais c’est de manière plus générale que les
velléités sud-africaines de se poser en puissance
continentale ont suscité la méfiance d’une partie des
classes dirigeantes africaines. Il a alors fallu une sensible
réorientation de la politique étrangère du
régime post-apartheid, amorcée véritablement
avec l’accession de Thabo Mbeki à la présidence en
1999, pour que la stratégie hégémonique sud
africaine puisse finalement s’imposer, même si elle repose
sur des bases encore fragiles. Pour mieux faire passer la rapacité
économique de son capital l’Etat sud africain s’est ainsi
doté d’une nouvelle rhétorique et de tout un
programme politique ‘panafricaniste’ afin de rallier les
sceptiques et les hésitants.
‘Renaissance africaine’ et Nepad
On
observe en effet
deux phases
distinctes dans la politique sud-africaine face au reste du
continent. De 1994 à 1998 en gros, la ‘croisade’ droit de
l’hommiste portée par le charisme d’un Nelson Mandela a
malgré tout très vite montré les limites d’un
unilatéralisme ‘donneur de leçons’ à la
manière des puissances occidentales, et qui cachait mal la
pénétration agressive et croissante des capitaux
sud-africains un peu partout sur le continent. En 1999, elle a fait
place une stratégie plus ‘pragmatique’ et multilatérale
de Thabo Mbeki qui s’est beaucoup plus appuyé sur les outils
institutionnels tels que la SADC et l’OUA pour dégager un
consensus continental sur les grandes lignes de sa nouvelle vision
pour une ‘renaissance africaine’. Ce thème n’était
certes pas absent de l’offensive diplomatique sud-africaine au
temps de Mandela et il y a une vraie continuité idéologique
entre les deux présidences. La différence est plutôt
dans la démarche générale, beaucoup plus
inclusive à partir de l’arrivée au pouvoir de Thabo
Mbeki. Ce nouveau projet politique qui a remplacé le
nationalisme panafricain des années 1960-70 et
l’afro-pessimisme des années 1980 est censé redonner
des perspectives politiques et idéologiques aux élites
africaines.
« La
Renaissance africaine
suggère un effort continental conduit par l’Afrique du Sud
afin de promouvoir une thèse familière du type “fin
de l’histoire”… La Renaissance africaine telle qu’elle est
perçue par l’Afrique du Sud (le choix des mots est ici
important) serait incarnée par une chaîne d’économies
qui, avec le temps, pourraient devenir l’équivalent africain
des Tigres asiatiques… Dans cette interprétation, la
Renaissance africaine définit l’Afrique comme un marché
prospère en pleine expansion, à côté de
l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique du Nord, un marché
dans lequel le capital sud-africain est appelé à jouer
un rôle particulier à travers le développement du
commerce, de partenariats stratégiques, etc. Pour son action
en faveur de la globalisation, le continent offrira à
l’Afrique du Sud une option préférentielle sur ce que
sont ses largesses traditionnelles : le pétrole, les
minéraux et les mines. »2.
Le président sud-africain s’est fait le héraut de
cette politique, tout d’abord auprès des grandes puissances
occidentales auprès desquelles il est allé chercher
l’approbation primordiale, puis auprès de ses collègues
dirigeants africains. A force de négociations et de compromis
il a ainsi réussi à faire accepter comme nouvelle
stratégie de développement pour le continent son Nepad
(acronyme anglais pour le Nouveau partenariat pour le développement
de l’Afrique) en concertation notamment avec ses confrères
sénégalais, algérien et nigérian (A.
Wade, A. Bouteflika et O. Obasanjo).
L’objectif
de ce
projet est de
combler le fossé entre l’Afrique et les pays développés
et d’intégrer le continent au sein de l’économie
mondiale avec une double stratégie : la mise en avant de
la région comme espace central de développement et
l’appel au secteur privé comme acteur clé de la
croissance et de l’investissement. « C’est Mbeki (…)
qui a tout fait pour tisser des liens étroits avec les grandes
puissances, avant même le lancement du Nepad. Pour l’essentiel,
le Nepad sert les intérêts des fractions du capital
orientées vers l’extérieur, et c’est sur cette base
que se sont regroupées les élites africaines qui voient
leur pays en butte aux mêmes politiques commerciales
protectionnistes du Nord. Plutôt que de repenser l’architecture
du commerce mondial, le Nepad et l’Afrique du Sud essaient
d’acclimater le néolibéralisme à tous les pays
africains. Le Nepad peut donc être décrit comme une
tentative d’insertion plus profonde de l’Afrique dans l’ordre
capitaliste mondial, mais selon des termes renégociés
octroyant quelques faveurs aux élites africaines les plus
extraverties »3.
Le nouveau gendarme du continent
Un
des facteurs
majeurs qui a permis à
Thabo Mbeki de surmonter les réticences de ses pairs4
a été son alliance avec un certain nombre d’autres
dirigeants africains, notamment avec le Nigérian O. Obasanjo.
Etant donné en effet la taille et l’importance de ce pays
sur le continent, qui fait figure de seconde puissance continentale
après l’Afrique du sud justement, ce partenariat stratégique
entre les deux ‘grands’ de l’Afrique, bien qu’encore assez
fragile car il repose essentiellement sur les relations entre les
deux dirigeants, a été fructueux à plusieurs
niveaux. Outre une augmentation générale des échanges
commerciaux entre les deux pays (de 100 millions de dollars en 1999 à
500 millions en 2002, le Nigeria étant devenu le 5ème
partenaire africain de l’Afrique du sud), la collaboration
diplomatique nigériano-sud-africaine a gagné la remise
en cause commune du principe d’inviolabilité des Etats de
l’OUA (Organisation de l’unité africaine), ce qui permet
désormais à la nouvelle Union africaine (UA) qui a
remplacé l’OUA en 2002, de décider des interventions
dans les affaires intérieures d’un Etat membre.
Cette
‘victoire’,
saluée
comme telle par de nombreux commentateurs étrangers qui se
félicitent ainsi en gros du fait que les Africains eux-mêmes
feront le ménage chez eux entre eux, correspond à la
volonté politique des puissances internationales de ‘déléguer’
aux dirigeants locaux la gestion des crises internes, afin d’être
le moins possible taxées d’interventionnisme abusif. Elle
rejoint les ambitions du ‘sous-impérialisme’ sud-africain,
et dans une moindre mesure de l’hégémonisme régional
nigérian, et s’est traduit par l’implication de plus en
plus grande des armées de ces deux pays dans les conflits
africains. Ainsi, après avoir ‘restructuré’ l’armée
de l’apartheid désormais commandée par des officiers
noirs, dont la plupart sont les anciens militants de la branche armée
du mouvement de libération nationale qui organisaient la
guérilla contre le régime Blancs et son armée
(sic), l’Afrique du sud s’est impliquée dans des
opérations de « maintien de la paix, gouvernance et
reconstruction post-conflit » d’un certain nombre de
pays dont le Rwanda, le Burundi, la République démocratique
du Congo, la Guinée Bissau, la Côte d’ivoire, le
Liberia, le Mali Sao Tom é Principé, la Somalie et le
Soudan. Ce sont, même si ils n’en ont pas encore les forces
suffisantes, les nouveaux ‘gendarmes’ du continent, qui comme
tout bon gendarme, ne répugnent pourtant pas à armer ou
soutenir logistiquement des belligérants, à travers les
ventes d’armes et entreprises de mercenariat plus ou moins
officielles5.
Allié
à une
diplomatie
qui a enregistré quelques succès notamment avec la
médiations et les accords de paix en RDC en 2002, et malgré
des débuts difficiles, l’interventionnisme militaire,
aujourd’hui sous couvert ‘humanitaire’ ou de médiation,
participe amplement au renforcement des intérêts
politiques, économiques et stratégiques de l’Afrique
du sud en tant que puissance moyenne émergente. Mais cette
politique hégémonique n’est pas sans contradictions,
dont la plus forte n’est rien moins que sa propre situation et
politique intérieure, qui influe à la fois sur sa
crédibilité continentale et sa capacité à
mettre en ouvre son orientation néolibérale.
La ‘nouvelle’ Afrique du
sud :
postapartheid et néolibéralisme
Dix
ans après la fin
de
l’apartheid, le formidable espoir de libération et
d’émancipation des millions de sud africains, pour la grande
majorité noirs et pauvres, qui avaient porté au pouvoir
l’ANC sont loin d’avoir été réalisé,
et de plus en plus loin de l’être. Selon l’indicateur du
développement humain (IDH) du Programme des nations unies pour
le développement (PNUD), l’Afrique du Sud a reculé de
35 places dans leur classement entre 1990 et 2005, constatant
l’appauvrissement général de la population. Le pays
est toujours miné par des inégalités sociales
extrêmes : 51 % du revenu national annuel est détenu
par 10 % des foyers les plus riches contre moins de
4 % de
ce revenu pour les 40 % des foyers les plus pauvres.
50 %
de la population vit sous le seuil de pauvreté avec 25 %
de chômage selon les chiffres officiels. Cette situation
socio-économique particulièrement grave a conduit à
un niveau de criminalité et de violence parmi les plus forts
du monde.
Pour
certains ce
constat justifie
l’affirmation que les espoirs suscités par la fin de
l’apartheid étaient irréalistes et devaient
immanquablement faire face à la réalité de
l’exercice du pouvoir et de la gestion des affaires par les
vainqueurs de la lutte de libération. Ce sont donc les masses
qui ont eu tort de croire trop fort à une rapide
transformation sociale et économique de leur vie et de leur
société, en même temps que la victoire politique.
La vérité, comme toujours, est ailleurs. Si l’espoir
d’une grande majorité de sud africain d’un changement
profond de société ne s’est pas réalisé
ce n’est pas parce qu’il était mal fondé, mais
surtout parce qu'il était mal placé et mal dirigé.
C’est dans l’acceptation du système capitaliste et la
conversion au néolibéralisme de la direction du
mouvement qu’il faut chercher les raisons du ‘gâchis’ sud
africain.
L’ANC à l’épreuve du pouvoir
En
avril 1994 c’est
le parti de
Nelson Mandela l’African National Congress (ANC) qui
remporte à une écrasante majorité les premières
élections libres d’Afrique du sud. Sur la base d’un
compromis négocié pendant la transition (1990-1994)
entre l’ANC et le Parti national (NP), le parti Afrikaner au
pouvoir depuis 1948 et artisan du système de l’apartheid, un
gouvernement d’union national est formé. Les termes du
compromis sont globalement les suivants : la transformation de
l’Afrique du sud en une démocratie libérale
bourgeoise non raciale gouvernée pendant la période de
transition par une coalition gouvernementale formée de l’ANC,
le NP et l’Inkhata Freedom Party (IFP), parti
tribaliste
zoulou. C’est le résultat d’un équilibre des forces
depuis le milieu des années 1980 qui a contraint le NP à
accepter de négocier la fin de l’apartheid face à la
persistance d’un puissant mouvement de masse anti apartheid, mais
aussi les dirigeants de l’ANC à renoncer à la lutte
armée comme moyen de la libération nationale. Malgré
tout ce ne furent pas simplement les talents de négociateur
des dirigeants de l’ANC mais bien grâce les mobilisations
des masses, tout au long du processus de transition, qui permirent
d’arracher l’essentiel des concessions aux politiciens de
l’apartheid. Le rapport de force est ainsi largement en faveur de
l’ANC, qui est la première formation politique du pays et va
d’ailleurs accroître sa domination aux élections de
1999.
Le
parti, qui
représente plus
que tout autre la longue lutte et la victoire contre l’apartheid,
est soutenu au sein d’une Alliance tripartite par le Parti
communiste d’Afrique du sud (SACP) et la Cosatu, la puissante
confédération syndicale. L’ANC est depuis son origine
en 1912 un parti nationaliste typique, de centre gauche, globalement
d’idéologie social-démocrate. Les particularités
du mouvement de libération national sud africain lui ont donné
un caractère très ouvert de manière générale
(parti nationaliste multiracial par principe) et sensibles notamment
à de nombreuses influences sur sa gauche6.
Ainsi les intellectuels et activistes du SACP, vont largement
influencer le programme politique et l’orientation stratégique
du mouvement dans son ensemble. Pendant longtemps ces derniers ont
défendu la stratégie ‘étapiste’ dérivée
de l’orthodoxie staliniste qui préconisait de gagner d’abord
la libération nationale au moyen d’alliances démocratiques larges
comprenant toutes les classes des populations opprimées
ainsi que des Blancs anti-apartheid ; et seulement après se
poserait la question du socialisme. Selon les périodes du
mouvement et son radicalisme, les ‘deux étapes’ ont pu
plus ou moins coïncider en pratique, mais la stratégie
d’ensemble est restée celle là. Cependant, à
l’approche de la transition au début des années 1990
et surtout avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc
soviétique, les penseurs et théoriciens du SACP et de
l’alliance se sont retrouvés sans plus de perspectives
‘socialistes’ crédibles à défendre et ont
progressivement abandonné la stratégie révolutionnaire
pour une vision réformiste plus ou moins explicite mais
globalement celle de la social démocratie.
Le
changement de
perspectives dans la
gauche et les syndicats se traduit très vite par un soutien de
plus en plus marqué à une stratégie de
construction nationale post-apartheid basée sur l’idée
d’un contrat social unissant l’Etat, le mouvement ouvrier et les
capitalistes autour d’un programme où les syndicats
accepteraient des contrainte salariales en échange d’une
politique économique de réduction du chômage et
de la pauvreté. La Cosatu accepta ainsi par exemple de prendre
part aux structures de consultation et de négociations du
gouvernement NP de F. de Klerk. Pour les conseillers économiques
de la centrale syndicale cette décision s’inscrivait dans la
nouvelle perspective d’un changement économique et social
sur la base d’une stratégie de ‘Croissance par la
redistribution’. Il s’agit de développer à la fois
la création d’emplois et la production de biens de
consommation de base, favorisant la croissance par une redistribution
rapide et extensive de la richesse. Ainsi par exemple, le capital
pourrait être transféré de la spéculation
boursière vers des industries légères produisant des biens de
consommation bon marché ou l’expansion
d’infrastructures comme l’électricité ou le
téléphone, pour les townships noirs en particulier.
Chez
ses plus
sincères
défenseurs cette nouvelle orientation réformiste
répondait néanmoins à un réel souci
d’améliorer les conditions matérielles de la majorité
des Noirs opprimés sous l’Apartheid. Mais les nouveaux
sociaux démocrates sud africains ne prirent nullement en
compte les problèmes et contraintes structurelles d’un
capitalisme mondial incapable désormais d’accorder les mêmes
marges de manœuvres et concessions socio-économiques que dans
les périodes d’après guerre et du boom des années
1960. Le programme électoral, le Reconstruction and
Development Programme (RDP), sur lequel l’ANC fit sa campagne
de 1994 soutenue par l’Alliance tripartite, prévoyait ainsi
bien un volet social très ambitieux et a eu un certain nombre
d’effets positifs non négligeables, même si c’était
encore loin du compte. Mais la ‘réalités’ des
rapports de forces économiques et les contraintes de
développement du capitalisme sud africain ont très vite
mis au rencard ce programme ‘réformiste minimal’ pour une
orientation économique plus franchement néolibérale.
De la social démocratie au
social-libéralisme
Une
nouvelle
politique macro-économique
est ainsi dévoilée en 1996: le Growth Employment and
Redistribution (GEAR) qui se fixe comme objectifs une
croissance
annuelle de 10% des exportations de produits manufacturés et
une augmentation de 36% des échanges commerciaux avec
l’Afrique. Ce sera également la pierre angulaire de la
politique extérieure, à travers l’élaboration
du Nepad. Le GEAR, lancé par Thabo Mbeki lui-même, alors
vice-président, résultait d’une convergence
d’intérêts :
« L’ANC,
mise sous
pression par des conseillers de l’ancien régime, par des
économistes de la Banque mondiale et du FMI et des experts
issus du monde des affaires, […] remit en cause la priorité
accordée aux dépenses sociales et, à la place,
adopta une stratégie économique néolibérale
d’exportation qui mettait l’accent sur l’économie de
marché, la discipline fiscale et la consolidation de la
confiance des milieux d’affaires, même si cela impliquait de
faire des coupes afin d’être compétitifs dans
l’économie globale. »7.
Pour F. Barchiesi ce changement de politique fut même moins
dépendant de la crise économique et des contraintes
extérieures que des débats stratégiques internes
entre l’Etat et le capital.8
Quoiqu’il
en soit le
gouvernement et
son parti du passer en force pour faire accepter ce changement de
cap. Comme le rapporte Ian Taylor, programme du GEAR « fut
rendu public sans aucune réserve ni consultation avec les
partenaires de l’ANC au gouvernement – Cosatu et SAPC. Même
des dirigeants importants de l’ANC ne furent pas informés de
son contenu. Rédigé par une petite équipe
d’experts et de techniciens, le GEAR fut élaboré à
partir d’un modèle de la Banque centrale sud-africaine déjà
utilisé dans les années de l’apartheid et décrit
comme ‘l’un des plus conservateurs que l’on puisse choisir
aujourd’hui’. (…) L’idéologie du GEAR était en
parfaite cohérence avec le très fort consensus sur
l’efficacité du système de marché (…). Alors
que ce nouveau plan stupéfiait de nombreux éléments
de gauche à l’intérieur de l’ANC et de ses alliés,
il attestait très clairement la prééminence, au
sein du gouvernement, de l’orthodoxie néolibérale et
faisait de la croissance, plus que de la redistribution, une exigence
du développement. »9
Mais il put s’appuyer sur un certain nombre d’alliés que
sa politique avait justement permis de faire émerger et de
consolider, au sein du pouvoir et de la société.
La nouvelle bourgeoisie noire
L’accession
au
pouvoir de l’ANC fut
en effet accompagnée par l’arrivée d’un grand
nombre de militants et cadres du mouvement de libération à
de nombreux postes souvent très bien payés de
l’appareil d’Etat (ministères, consultants, haut
fonctionnariat, députés, etc.). Selon un processus
assez semblable finalement à celui observé dans les
anciennes colonies du continent au moment des indépendances
des années soixante, une élite dirigeante
majoritairement blanche et raciste a cédé la place à
une élite un peu plus multiraciale avec la formation d’une
couche de nouveaux bourgeois noirs. Si il n’y a pas eu de
redistribution de la richesse qui est restée entre les mains
d’une minorité, une partie de la petite bourgeoisie noire a
réussi à s’élever socialement grâce aux
politiques gouvernementales d’ ‘affirmative action’
et
de ‘black economic empowerment’. La politique
d’affirmative action vise officiellement à promouvoir une
meilleure représentation de la majorité noire dans les
différents secteurs du pays (administration, services publics
et parapublics, sociétés nationalisées et
privées). Ainsi, dans de nombreux secteurs, des Blancs ont été
invités à faire valoir leurs droits à la
retraite ou à accepter des licenciements, moyennant une forte
indemnité de départ. Mais il apparaît de plus en
plus clairement qu’elle n’a substantiellement vraiment profité
qu’aux proches de l’ANC et favorisé la constitution d’une
classe moyenne noire qui s’est empressée d’investir
certains quartiers chics réservés autrefois aux seuls
Blancs au lieu d’aider au développement des anciens
townships.
Dans
le même temps,
de nombreuses
entreprises sud-africaines embauchaient des Noirs souvent pour de la
figuration afin de se conformer aux exigences du gouvernement dans le
cadre de ‘Black empowerment’. C’est ainsi que par
exemple, sur la base du volontariat, pratiquement tous les grands
groupes miniers et les banques ont cédé entre10
et 26 % de leur capital à des Noirs, Indiens et Métis.
Cette politique là encore n’a vraiment permis qu’à
une petite élite noire, issue des leaders de l’ANC, de se
reconvertir avec succès dans les affaires en bénéficiant
de grosses cessions de capital d’entreprises. Le plus riche d’entre
eux est Patrice Motsepe qui a accumulé une fortune de plus de
500 millions de dollars en à peine dix ans. Depuis 2000, des
objectifs précis ont été négociés
dans certains secteurs (mines, banques, distribution du pétrole,
etc.). Ainsi, selon la charte minière de 2002 toutes les
compagnies doivent céder 26 % de leur capital d’ici à
2014. Les Noirs devront représenter 40 % des cadres en 2009.
Mais les entreprises et capitalistes sud africains ont un intérêt
certain à participer à cette politique : cela leur
donne ainsi des ‘passes’ d’entrée dans les plus aux
hauts ministères, grâce aux liens et connaissances de
nombre de ces anciens ‘camarades’ devenus millionnaires.
Si
l’ANC bénéficie
encore d’un large soutien populaire c’est bien cette étroite
couche de la bourgeoisie noire qui constitue sa base sociale
dominante. Sa politique est directement définie pour défendre
ses intérêts, qui sont intimement liés au capital
monopolistique sud africain. Ainsi s'est effectuée la
conversion des élites dirigeantes noires au néolibéralisme.
Résistances et mouvements
sociaux
L’échec
patent de
l’ANC à
transformer la société sud africaine et sa conversion
au néolibéralisme a créé malaise,
tensions et finalement résistances au sein du mouvement de
masse qui l’avait porté au pouvoir, à commencé
au sein de ses alliés historiques de la Cosatu et de Sacp.
Mais ces derniers portent également une responsabilité
certaine dans les nouvelles orientations prises par l’Anc au sein
de l’Alliance tripartite.
Le malaise des alliés
historiques (Sacp et
Cosatu)
En
effet, que ce soit
pendant les
élections de 1994 ou de 1999, plusieurs membres dirigeants de
la Cosatu sont devenus députés, parlementaires ou élus
locaux et provinciaux. Ces membres ont souvent été mis
en avant au sein du gouvernement par exemple, pour soi disant
‘représenter’ les intérêts du mouvement
ouvrier. Mais aucun n’a fait preuve au cours de ces années
de la moindre volonté de se battre pour les intérêts
de la majorité, bien au contraire. Certains ont même été
parmi les plus fervents défenseurs des politiques les plus
antisociales mises en place par les gouvernements successifs. Ces
évolutions sont loin d’être des caractéristiques
personnelles ou des trajectoires purement individuelles. Au-delà
des scandales financiers et des affaires de corruption dans
lesquelles se retrouvent trop souvent quelques uns de ces anciens
leaders du mouvement, leurs actions sont à mettre en lien avec
l’orientation idéologique et ses conséquences
pratiques qui ont émergé au cours des années
1990 au sein de ces organisations. La direction de la Cosatu a ainsi
effectué un net tournant à droite en abandonnant ce qui
avait fait précisément sa force pendant la lutte
anti-apartheid, c’est-à-dire un syndicalisme radical et
militant, pour une politique plus corporatiste et co-gestionnaire.10
Comme l’explique F. Barchiesi, « La radicalisme de la
Cosatu était efficace quand l’Etat de l’apartheid était
affaibli par l’isolement international mais subit de nouvelles
contraintes de la part des nouvelle institutions démocratiques
dans un contexte de libéralisation économique et de
soutien du capital transnational au gouvernement de l’ANC »11.
Ainsi
comme le montre
le chercheur,
l’hégémonie du mouvement ouvrier en termes de
mobilisation de masses a été remplacée par
l’hégémonie de l’ANC en tant que principale force
de transformation sociale. Comme dans un système de vase
communicant, l’Alliance tripartite a fonctionné dans le sens
d’une ‘aspiration’ du pouvoir de la Cosatu en tant que force
indépendante au profit d’une certaine influence au sein du
gouvernement. Influence qui s’est vite révélée
toute relative, au vue du peu de cas dont continue à faire
preuve le gouvernement à l’égard des forces du
mouvement ouvrier par rapport aux capitalistes. Ainsi « tandis
que l’Etat reconnaît le rôle du capital en tant que
partenaire faisant face à des dynamiques ‘internationales’,
le rôle de monde ouvrier est de mobiliser sa base au sein d’un
projet de développement défini et dirigé par
l’Etat pour servir les ‘vrais’ intérêts (…) de
la classe ouvrière. (…) L’institutionnalisation du
mouvement ouvrier dans un contexte d’hégémonie
néolibérale a permis d’appeler à sa
démobilisation »12.
L’Etat sud-africain a ainsi mis en place un ensemble législatif
et procédurier pour mieux institutionnaliser et contrôler
le mouvement ouvrier, comme le Labour Relations Act de 1995, dont
l’objectif affiché est de « de promouvoir la paix
sociale comme moyen d’attirer la confiance du monde des affaires au
niveau intérieur et international ». De même
des structures comme le NEDLAC, institution corporatiste constituée
de quatre chambres avec des représentants du gouvernement, du
monde des affaires, du monde du travail et un ‘forum’ des
organisations de la société civile, participent de
cette stratégie.
La
situation est
devenue suffisamment
problématique aux yeux de tous que même la direction de
la Cosatu a été obligée de reconnaître,
dans un document interne13,
la nature antiouvrière et antisociale de la politique de
l’ANC. Malgré cela elle maintient toujours son soutien à
l’Alliance et à l’ANC. Les solutions proposées pour
inverser la tendance consistent à (re)construire l’ANC par
en bas afin d’influencer sa direction et de la pousser à
mener des politiques plus sociales. Cette stratégie fait
totalement l’impasse sur les raisons objectives et idéologiques
qui ont conduit l’ANC a embrasser le crédo libérale,
tout comme les profondes transformations qu’a subi ce parti au
cours des dernières années, notamment en terme de
bureaucratisation et de perte d’adhérents, qui en font un
véritable instrument de la classe dominante aujourd’hui.
Ceci ne signifie pas sous estimer l’influence réformiste
majoritaire que garde ce parti dans les masses, mais comprendre qu’il
faudra plus qu’un toilettage institutionnel pour changer
fondamentalement les données de la politique actuelle de
l’ANC. Ainsi le soutien apporté par une bonne partie du
mouvement syndical à Jacob Zuma, ancien vice président
et hier encore grand favori à la succession de Thabo Mbeki
avant d’être rattrapé par des accusations de
corruption qui ont signé sa ‘chute’ politique. Derrière
la défense de cette figure qui est très loin d’être
celle d’un réel ‘réformateur’, il y a bien la
volonté des dirigeants syndicaux de signifier à l’ANC
un certain désaveu de sa politique, personnifié par le
président Mbeki. Mais J. Zuma est loin d’être une
véritable alternative. Il est plutôt l’arbre qui cache
la forêt de la dégénérescence de l’ANC
en un parti de la classe dirigeante.
Gauche(s) radicale(s)
Mais
il est vrai
néanmoins que
le mouvement de soutien réel qui s’est développé
derrière Zuma correspond à une colère plus
grande que les illusions des directions syndicales. C’est celle de
millions de travailleurs et d’opprimés qui se sentent
aujourd’hui trahis par l’ANC et consorts. Si Zuma a pu apparaître
comme une opposition au sein du gouvernement, c’est qu’aucune
autre force n’est parvenue à émerger comme une
véritable alternative à l’ANC. Le SACP n’est plus
que l’ombre de ce qu’il était, et de ce qu’il avait de
meilleur. Comme l’explique A. Callinicos, « (…) bien
que fortement soutenue par les meilleurs des ouvriers organisés
et l’intelligentsia de gauche, le SACP était devenu une
organisation social-démocrate aux liens distendus »14.
En fait le SACP a été victime de la Chute du mur et de
la fin des illusions portées en l’URSS comme la patrie du
« socialisme réel ». En pleine confusion
idéologique ses dirigeants ont finalement embrassé la
social-démocratie. Aujourd’hui, malgré une certaine
influence dans de nombreux milieux, et loin de l’image que certains
commentateurs ultra-libéraux développent parfois de
cette organisation comme l’éminence grise ultra-radicale de
l’ANC, le SACP n’est en fait plus qu’un appendice de cette
dernière dont elle soutient mordicus la politique. A sa gauche
aucune organisation significative n’émerge comme point focal
de la colère et des résistances qui ont vu le jour au
cours des dernières années. Les différentes
‘sectes’ d’extrêmes gauches ont maintenu longtemps une
attitude extrêmement sectaire par rapport à l’ANC et
le SACP, notamment pendant la période cruciale du début
des années 1990 quand ces organisations représentaient
véritablement l’espoir de millions de sud-africains pour
leur libération et leur émancipation, et que la
principale démarcation était alors entre ces derniers,
notamment l’ANC, et les représentants de l’ordre ancien et
défenseurs de l’apartheid comme le NP. Cette attitude les a
coupé de milliers de travailleurs qui soutenaient les partis
de l’Alliance et ont voté massivement pour eux. Mais elle a
eu également pour conséquence de les rendre incapables
de répondre aux aspirations de ceux qui ont commencé,
très vite, à perdre leurs illusions vis-à-vis du
gouvernement d’union nationale et de l’ANC. C’est donc
majoritairement vers des courants ‘populistes’, comme celui
dirigé par Winnie Mandela, que se sont tournés dans un
premier temps une majorité des déçus, de plus en
plus nombreux, de l’ANC.
Les nouveaux mouvements sociaux
Mais
il serait faux
de croire par là
même que le mouvement est pour autant totalement paralysé
et les résistances inexistantes. Malgré la trahison de
leurs dirigeants historiques les travailleurs sud-africains ont gardé
réactivité et combativité. Si les chiffres des
grèves et des mouvements sociaux sont certainement loin des
niveaux de mobilisation qui ont pu être ceux des années
de luttes anti apartheid, depuis 1994 la classe ouvrière sud
africaine n’est pas restée inactive face au attaques
libérales de ‘son’ gouvernement. Les syndicats ont été
souvent obligés de suivre ou de soutenir ici et là les
nombreux mouvements de grève qui se développent. Ainsi
en juin dernier, alors que la veille, l’ANC commémorait à
Kliptown sur la place Walter Sisulu, l’adoption de la Charte de la
Liberté, des milliers de Sud-africains manifestaient, dans le
cadre d’une campagne pour l’emploi et contre la pauvreté
menée par la Cosatu, pour dénoncer une politique qui ne
leur a toujours pas apporté « à tous emploi
et sécurité » comme le dit la Charte de la
Liberté. De 1995 à 2002, près de cinq millions
de personnes sont entrées sur le marché du travail mais
seulement un million d’emplois ont été crées.
Les salaires restent très bas, maintenant ainsi la tradition
du régime d’apartheid qui reposait sur une main d’ouvre à
bon marché. Les salaires à moins de 1000 rands par mois
(environ 120 euros) sont courants dans de nombreux secteurs
d’activité. La grève organisée à cette
occasion était suivie dans tous le pays dans les secteurs de
la métallurgie, des mines, du textile qui ont vu des milliers
de postes de travail supprimés ces dernières années.
Cet
été également
a eu lieu la plus grande grève dans les mines d’or du pays
depuis 18 ans. Les 10 000 mineurs blancs affiliés au syndicat
Solidarity se sont joints aux 100 0000 mineurs noirs du NUM qui
avaient commencé la grève. Les mineurs demandaient
notamment une augmentation de salaires qu’ils ont réussi à
gagner. C’est que la grève paralyse les mines des
principales compagnies sud-africaines, soit près de 90% de la
production d’or du pays. En septembre 2004 ce sont également
des milliers de travailleurs de la fonction publique qui ont montré
leur mécontentement envers leur employeur en descendant dans
la rue lors d’une autre grève ‘historique’ revendiquant
des augmentations de salaires et une amélioration des
conditions de travail, et largement soutenus dans la population. Ces
exemples sont loin d’être anecdotiques. Ils traduisent la
permanence d’une combativité au sein du mouvement ouvrier
parmi le plus radical au monde il y a encore quelques années.
A ces mobilisations des travailleurs s’ajoutent en outre celle de
‘nouveaux’ mouvements sociaux, à savoir celui des
nombreuses coalitions et autres mouvements locaux en lutte contre les
politiques néolibérales de l’ANC et leur conséquences
désastreuses. Comme par exemple le Treatment Action Campaign
qui a gagné devant les tribunaux son action contre le
gouvernement sud-africain pour le forcer à procurer des
médicaments contre le sida aux populations infectées.
Ou la révolte des habitants des townships contre les
expulsions et destructions de leurs habitations par les autorités
locales qui s’organisent au sein de comités à la base
à travers tout le pays et s’opposent régulièrement
à la police et aux élus ANC. Ou encore les commandos
des comités locaux anti privatisations qui reconnectent l’eau
et l’électricité des familles, reprenant ainsi les
traditions de la lutte anti-apartheid. Ces luttes locales ne sont pas
déconnectées des luttes des travailleurs au sein de
leurs entreprises et de leurs usines. En effet, la majorité
des travailleurs vivent au sein des townships et des communautés
qui s’organisent contre les politiques de l’ANC.
C’est
dans la
construction et
l’articulation concertée et organisée de ces
résistances qui voient le jour à tous les niveaux de la
population sud-africaine, que se trouvent les clés pour
l’émergence d’une direction alternative en Afrique du sud.
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