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Que
Faire – Numéro 3 – avril/juin 2006
CPE et matraques, les deux faces
de la médaille
libérale
Dominique
Angelini
Pour
comprendre la politique de
répression, il est nécessaire de la considérer
comme une composante de la politique économique. Comme l’a
montré Michel Foucault dans son livre Surveiller et punir,
le traitement de la délinquance est intimement lié au
régime politique et économique en vigueur. De son côté,
Loïc Wacquant, en s’appuyant sur l’exemple des Etats-Unis,
analyse dans Les prisons de la misère et Punir les pauvres,
comment la casse des acquis sociaux et la mise en place d’une
précarité et d’une flexibilité généralisées,
s’accompagnent nécessairement d’une répression
accrue de tous ceux qui résistent à rentrer dans ce
moule. Cet article expose la théorie de Foucault. Une seconde
partie qui sera publiée dans le prochain numéro de la
revue, s’appuiera sur les livres de Wacquant pour éclairer
la situation actuelle en France.
Des
dizaines de
comparutions
immédiates, des condamnations à de la prison ferme pour
des jeunes qui manifestent contre le CPE, un syndicaliste dans le
coma et des dizaines d’autres tabassés. La matraque, la
justice et pour finir la prison sont les auxiliaires de l’Etat pour
faire passer la pilule du CPE.
Et
il ne s’agit pas
d’un phénomène
isolé. La répression qui sévit actuellement
n’est que la continuation d’une politique qui date déjà.
Lorsque la puissance et l’autorité de l’Etat sont
contestées, le recours à la répression est
systématique. On l’a vu en 1986 lorsque les étudiants
manifestaient contre la loi Devaquet qui projetait d’instituer une
sélection pour l’entrée en fac. Malik Oussekine, fut
la victime des brigades de voltigeurs à moto. Depuis, la
criminalisation du mouvement social s’est poursuivi et s’est
développée. Que ce soit à à Prague et à
Nice en 2000 ou à Göteborg et à Gênes en
2001, la violence policière s’est déchaînée
contre les manifestations altermondialistes. En France, les
syndicalistes sont arrêtés comme pendant les
manifestations contre les retraites en 2003 ou en réaction aux
fauchages d’OGM. Avec Sarkozy à l’Intérieur, la
répression est systématisée et les provocations
omniprésentes, en particulier dans les banlieues. Les
évènements de cet automne en sont une illustration et
on oublie parfois que les révoltes ont démarré
après la mort de deux jeunes, qui étaient poursuivis
par la police. Enfin, les manifestations contre le CPE donnent lieux
à des centaines d’arrestations (près de 500, le 28
mars pour la seule ville de Paris).
Pourtant,
depuis une
dizaine d’années,
la politique de répression et la politique pénale ont
subi certains changements.
Sous
prétexte
d’insécurité
croissante, le discours opposant prévention et répression
n’a cessé d’emporter de nouvelles adhésions. A
droite, bien sûr, l’insécurité étant un
des fonds de commerce de la droite la plus dure, mais à gauche
également. Depuis le colloque de Villepinte en 1997, dont le
titre était « Des villes sûres pour des
citoyens libres », le Parti socialiste a fait de la
sécurité un cheval de bataille.
Ainsi,
quelques temps
plus tard, E.
Guigou déclarait « Notre tournant à tous
doit être un tournant vers le principe de réalité.
Qui ne voit que certaines méthodes de prévention
entretiennent, parfois par inadvertance, une certaine culture de
l’indulgence qui déresponsabilise les individus ?
Peut-on construire l’autonomie d’un jeune en lui concédant
sans arrêt que ses infractions ont des causes sociologiques,
voire politiques – auxquelles bien souvent il n’aurait pas pensé
tout seul -, et alors qu’une masse de ses semblables, placés
exactement dans les mêmes conditions sociales ne commettent
aucun délit ? »1
Il ne s’agit pas là d’une exception dans le PS, mais bien
d’une nouvelle orientation confirmé à plusieurs
reprise et notamment en 2002 par Julien Dray à l’Assemblée
nationale « A l’instar de notre Premier ministre,
Jean-Pierre Raffarin […], pour nous un délinquant est un
délinquant. […]. Oui, il existe un terreau propice à
la délinquance. Le reconnaître ne l’excuse ni ne la
justifie pour autant. Si on ne choisit pas où l’on naît,
on choisit sa vie et à un moment donné, on choisit de
devenir délinquant. Dès lors, la société
ne peut trouver d’autres solution que la répression de tels
actes. »2
A
tel point que
Sarkozy a pu trouver
l’intervention de Dray « courageuse » :
« Monsieur Dray, j’ai eu tant de plaisir à vous
entendre vanter le modèle américain, et avec quel
talent, quelle honnêteté et quelle précision !
Jamais je n’aurais osé aller aussi loin. Merci de m’avoir
rendu ce service ! »
Ce
n’est pas un
hasard si cette
nouvelle idéologie de l’impunité zéro a saisi
le PS à cette époque. En effet, cela correspond au
moment où ce parti achevait son tournant vers le social
libéralisme, commencé en 1983.
En
1997, après une
campagne où
Jospin avait promis l’abrogation des lois Pasqua Debré
contre les immigrés, la non-fermeture de l’usine Renault de
Vilvoorde, la non signature du pacte de stabilité de l’Union
européenne, il mena une politique exactement inverse.
Lorsque
la société
Michelin, bénéficiaire, décida de licencier des
milliers de salariés, Jospin déclara que l’Etat ne
pouvait pas tout… Pour finir, il admit comme ligne politique que si
une société de marché n’était pas
souhaitable, l’économie de marché était
indispensable.
Par
la suite, il
démontra que
les deux allaient de pair et peu avant l’élection
présidentielle, en avril 2002, il signa à Barcelone,
d’une seule main avec Chirac, un accord qui permettait de repousser
de 5 ans l’âge de la retraite et de privatiser EDF.
Tolérance zéro
Ce
parallèle entre la
politique
libérale et la politique répressive n’est pas une
exception ou une particularité hexagonale. On peut voir des
similitudes aux Etats-Unis.
Le
libéralisme, en
tant que
casse des acquis sociaux, augmentation de l’exploitation des
salariés et en même temps l’explosion des profits pour
les actionnaires y a été développé plus
tôt. Le départ étant donné par les années
Reagan.
Si
le chômage est peu
élevé
aux Etats-Unis, la raison principale en est que la comptabilisation
des chômeurs répond à des règles très
restrictives. Ainsi, toute personne ayant travaillé au moins
une heure au cours du mois précédent est sortie des
statistiques des chômeurs.
Contrairement
à ce
que veulent
faire croire les laudateurs du modèle américain, la
situation des salariés est loin d’être enviable. Près
d’un Américain sur sept, soit 41 millions, ne dispose
d’aucune assurance maladie. Les écarts entre les plus riches
et les plus pauvres, n’ont jamais été aussi élevés.
Les travailleurs sont souvent contraints de cumuler plusieurs ‘jobs’
pour boucler les fins de mois.
Cette
situation s’est
installée
progressivement, ponctuée par les défaites du mouvement
ouvrier aux Etats-Unis. La grève des aiguilleurs du ciel en
1980, sous Reagan qui fut une défaite, en fut un des points
marquants. Elle se traduisit par le licenciement de 11 000 salariés
et porta un coup terrible contre le mouvement ouvrier américain.
Dans
le même temps,
la politique
de tolérance zéro fut développée,
notamment à New York.
Dans
plusieurs
livres, Les prisons de
la misère et Punir les pauvres, Loïc Waquant, explique le
lien entre politique libérale et politique répressive.
Pour
comprendre ces
liens, il est
important de comprendre que de tout temps la politique pénale
d’un Etat ne s’est pas développée de manière
autonome. Elle correspond au stade de développement de la
société et surtout aux besoins de répression de
son organisation.
C’est
ce qu’explique
Michel
Foucault dans son livre Surveiller et punir, dont
le
sous-titre est Naissance de la prison.
Le temps de la barbarie
C’est
au tournant du
XIXe
siècle que dans les différentes sociétés
occidentales, la politique de la pénalité change.
L’Ancien
régime est
féodal.
Le roi tient sa position du droit divin. Nul si ce n’est Dieu, ne
peut le remettre en cause. Et inversement, tout attaque contre le roi
est une attaque contre Dieu.
La
société est
divisée
en ordres et la noblesse bénéficie de nombreux
privilèges, du pouvoir politique, alors que le Tiers état
n’a aucun droit. Pourtant la bourgeoisie, petit à petit
prend le pouvoir économique.
En
termes de
pénalité,
cette époque est marquée par des pratiques que l’on
peut caractériser de barbares. Les crimes et certains délits
sont punis de manière particulièrement atroce. La
torture et le supplice font partie intégrante de la punition.
Ainsi, le fouet, la roue, l’écartèlement sont monnaie
courante pour les criminels.
Foucault
donne de
nombreux exemples de
procès-verbaux de châtiments infligés aux
prétendus coupables : « tenaillé aux
mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en
icelle le couteau dont il a commis le parricide, brûlée
de feu de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé,
jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix
résine brûlante, de la cire et soufre fondus et ensuite
son corps tiré et démembré à quatre
chevaux et ses membres consumés au feu, réduits en
cendres et ses cendres jetées au vent. »3
Il
explique ensuite que les quatre chevaux n’ont pas suffi, qu’il
fallut en ajouter deux et que pour finir, le bourreau déboîta
les membres du coupable.
Les
mains coupées,
les yeux
crevés, ne sont que le paroxysme d’un système de
punition qui atteint en premier lieu le corps : mise au
piloris,
exposition des coupables à la réprobation générale…
Ceux qui aujourd’hui s’indignent, à juste titre, des
châtiments qui sévissent dans certaines sociétés
comme l’Arabie saoudite, doivent savoir que ces mêmes
atrocités étaient commises en France, il y a seulement
deux siècles.
Comment
expliquer ce
changement ?
Faut-il y voir un passage de la barbarie à la civilisation ?
Et si c’est le cas, comment cela est-il arrivé ?
Naissance du capitalisme
Si
le marxisme est un
outil d’analyse
de la société, il nous apprend que les idées
n’ont pas une vie autonome dans la société et
qu’elles sont liées au développement des moyens de
production.
Ainsi,
l’Ancien
Régime est
marqué par un mode production où l’agriculture et
l’artisanat sont quasiment exclusifs. La main d’ouvre est
largement excédentaire par rapport aux besoins. Les seigneurs
possèdent des fermiers qui cultivent leurs terres et leur
versent l’énorme majorité des récoltes pendant
qu’ils vivent avec ce que leur procure un lopin de terre.
Dans
les villes se
développent
des corporations d’artisans qui réglementent l’exercice de
certaines professions. Dans ce système politique, la liberté
n’est pas un concept pertinent. Les serfs appartiennent aux
seigneurs qui sont eux-mêmes les vassaux du souverain.
Celui-ci
a droit de
vie et de mort sur
tous ses sujets : « L’infraction au-delà de
la loi qu’elle enfreint porte tort au droit de celui qui fait
valoir la loi. Le crime attaque le souverain »4
C’est
en ce sens que
le châtiment
doit être exemplaire.
La
fin du XVIIIe
siècle
correspond à l’avènement de la bourgeoisie comme
classe dominante. La production se développe, et les besoins
en main d'œuvre également.
Les
idées des
philosophes des
Lumières parlent de liberté et cela coïncide aux
besoins de l’industrie naissante. Pour travailler dans une
fabrique, les hommes doivent être libres. Tout assujettissement
à un quelconque seigneur est une entrave pour les bourgeois.
Mais en même temps, il faut convaincre les anciens paysans de
quitter les campagnes pour travailler dans les fabriques. En
Angleterre, Engels et Marx expliquent parfaitement le système
des enclosures qui a exproprié les paysans de leurs
terres. En leur interdisant de cultiver un lopin de terre, on les
prive de leur seul moyen de subsistance, et ils sont alors contraints
d’aller vendre leur force de travail dans les ateliers.
Malgré
cela, les
conditions de
travail sont tellement rudes, que certaines préfèrent
le vagabondage et ses incertitudes à un travail salarié
dans une fabrique. C’est ainsi que se mettent en place au début
du XVIIIe siècle, les Work Houses. On en compte
700
en 1732 et près de 2 000 en 1777. Le vagabondage est
interdit et toute personne qui ne peut justifier d’un travail peut
y être enfermée et contrainte de travailler.
En
France la
Révolution est
totalement ancrée dans cette évolution. La Déclaration
des droits de l’Homme consacre la liberté, mais surtout le
droit à la propriété privée. La liberté
car nul ne doit empêcher le travailleur de vendre sa force de
travail. La propriété privée, car le capitalisme
naissant a besoin de garanties contre l’Etat.
Pour
Foucault on
assiste à un
changement dans la criminalité : alors que l’Ancien
Régime avait principalement des crimes de sang à punir,
les attaques contre la propriété et notamment le vol se
développent. C’est dans ce contexte qu’il faut étudier
l’évolution de la politique pénale.
« La
transformation ne peut
pas être séparée de plusieurs processus qui la
sous-tendent. Et d’abord d’une modification dans le jeu des
pressions économiques, d’une élévation
générale du niveau de vie, d’une forte croissance
démographique, d’une multiplication des richesses et des
propriétés et du besoin de sécurité qui
en est une des conséquences. On constate un alourdissement de
la justice. En France, la législation sur le vagabondage avait
été renouvelée et aggravée à
plusieurs reprises depuis le XVIIe
siècle. »5
Le
mode de répression
change
également. Si les châtiments corporels et la peine de
mort demeurent, la torture est de plus en plus contestée.
En
1760, en
Angleterre est inventée
la potence qui comporte une trappe par laquelle le pendu tombe. Le
but est d’écourter l’agonie de supprimer toutes
souffrances inutiles et empoignade avec le bourreau.
En
France, la
guillotine poursuit le
même objectif : une mort rapide et égale pour tous.
Tout condamné à mort aura la tête tranchée.
Faut-il
voir dans ce
changement une
évolution de la société vers la civilisation ?
« Les
supplices sont l’effet
d’un régime de production où la force de travail, et
donc le corps humain n’ont pas l’utilité ni la valeur
marchande qui leur seront conférées dans une économie
de type industriel »6
explique Foucault.
De la barbarie à la
‘civilisation’
Ce
changement ne se
fait pas du jour au
lendemain. Et il faut attendre le milieu de XIXe siècle pour
que la torture disparaisse (au moins officiellement) de l’appareil
répressif. Cela va de pair avec une systématisation de
la peine. En effet, un des défauts principaux de l’ancien
système réside dans son côté aléatoire.
Sous le capitalisme, tout crime ou délit doit être puni.
« Si
on
laisse voir aux
hommes que le crime peut se pardonner et que le châtiment n’en
est pas la suite nécessaire, on nourrit en eux l’espérance
de l’immunité…que les lois soient inexorables, les
exécuteurs inflexibles. »7
Cette phrase n’a pas été prononcée (du moins
pas en premier) par Sarkozy pour faire l’éloge de l’impunité
zéro, mais par Beccaria. Cet intellectuel milanais, ami de
Voltaire et de Diderot, publia en 1764 Le traité des délits
et des peines. Il défend l’abandon des supplices pour des
peines sures et douces. Ses idées influencent largement les
rédacteurs de la déclaration des droits de l’homme.
Ce
qui nous paraît
aujourd’hui
comme la base de toute politique pénale, la prison, était
quasiment inexistante sous l’Ancien Régime.
« Avec
les
nouvelles formes
d’accumulation du capital, des rapports de production et de statut
juridique de la propriété, toutes les pratiques
populaires qui relevaient soit sous une forme silencieuse
quotidienne, tolérée, soit sous une forme violente, de
l’illégalisme des droits sont rabattues de force sur
l’illégalisme des biens. (…) l’économie des
illégalismes s’est restructurée avec le développement
de la société capitaliste. »8
Puisqu’une
des bases
du capitalisme
est la liberté des travailleurs, son système punitif se
tourne vers la privation de cette liberté.
Quel
en est le
but ? Les
châtiments corporels représentaient une vengeance du
souverain contre une attaque qui était considérée
comme personnelle. Le système pénal punissait donc le
corps.
Le
système pénal
capitaliste désindividualise le pouvoir et par conséquent
les peines. Il n’est plus question de vengeance mais bien plus de
redressement.
Cela
va de pair avec
l’instauration
de la discipline dans l’ensemble de la société.
Naissance de la prison et de la
discipline
Une
des différences
entre le
travail dans une fabrique et les travaux dans les champs est la perte
d’autonomie que représente le premier par rapport au second.
Les
travailleurs qui
arrivent dans les
ateliers ont l’habitude de tâches physiquement dures, mais
dont ils maîtrisent les rythmes. La productivité n’est
pas une question qui se pose dans les campagnes. S’il existe une
hiérarchie dans une famille, une maison, un village autour
desquels s’organise la production, les membres sont relativement
libres à l’intérieur de la sphère qui leur est
attribuée.
Le
travail dans les
premières
usines demande une discipline à laquelle la plupart des
membres du salariat naissant ne sont pas accoutumés.
Cette
discipline qui
fait que de nos
jours, tous les travailleurs savent que la démocratie s’arrête
à la porte de leur entreprise, doit être imposée
à cette époque. Ce nouveau système de production
signifie en outre une collaboration des travailleurs. Il n’est plus
question de travailler chacun à sa tâche, mais de
travailler ensemble à des stades différents de la
production.
« L’ordre
n’a pas à
être expliqué, ni même formulé ; il faut et
il suffit qu’il déclenche le comportement voulu. Du maître
de discipline à celui qui lui est soumis, le rapport est de
signalisation : il s’agit non de comprendre l’injonction,
mais de percevoir le signal et d’y réagir aussitôt,
selon un code plus ou moins artificiel établi à
l’avance. »9
Cela
s’accompagne
d’un système
de surveillance perpétuelle :
« Dans
les
grands ateliers
et les usines s’organise un nouveau type de surveillance. Contrôle
intense et continu. Les patrons y reconnaissent un élément
indissociable du système de production industrielle, de la
propriété privée et du profit. La surveillance
devient un opérateur économique décisif, dans la
mesure où elle est à la fois une pièce interne
dans l’appareil de production et un rouage spécifié
dans le pouvoir disciplinaire. »10
On
assiste alors à la
mise en
place d’une organisation rigoureuse de la société et
d’un apprentissage de la discipline dès le plus jeune âge.
Pour Foucault, la soumission du corps devient alors un enjeu :
« A l’atelier, à l’école, à
l’armée sévit toute une micropénalité
du temps (retards, absences, interruptions des tâches), de
l’activité (inattention, négligence, manque de zèle),
de la manière d’être (impolitesse, désobéissance),
des discours (bavardage, insolence), du corps (attitudes incorrectes,
gestes non conformes, malpropreté), de la sexualité
(immodestie, indécence). En même temps est utilisée,
à titre de punitions, toute une série de procédés
subtils, allant du châtiment physique léger, à
des privations mineures et à de petites humiliations. »11
On
voit en germe,
tout ce qui existe
encore aujourd’hui dans les différentes sphères
éducatives, professionnelles ou pénitentiaires. Ce qui
est stigmatisé depuis quelques années comme des
‘incivilités’ est exactement défini par cette
micropénalité.
Cette
discipline a
également
comme fonction de tracer les frontières d’une normalité :
« La
pénalité
perpétuelle qui traverse tous les points et contrôle
tous les instants des institutions disciplinaires compare,
différencie, hiérarchise, homogénéise,
exclut. En un mot, elle normalise. »12
A
la fin du XVIIIe
siècle cette
idéologie naissante de la société disciplinaire
trouve sa traduction architecturale dans le Panopticon dessiné
par Bentham. Il s’agit d’un bâtiment circulaire, dans
lequel le surveillant, placé au centre, a la possibilité
de voir chaque pièce sans être vu. Le concept est
utilisé aussi bien pour des écoles, des asiles, des
hôpitaux, des prisons que pour des usines.
Il
permet de
systématiser le
pouvoir : à tout moment, la surveillance s’exerce, tout
en le désindividualisant : le surveillant est invisible.
La
prise du pouvoir
par la bourgeoisie
s’est accompagnée d’une systématisation des règles.
Tout le travail de codification effectué au début du
XVIIIe siècle est une nécessité pour
s’affranchir de l’arbitraire d’un monarque. Le capitalisme dès
sa naissance ne peut se passer de sécurité juridique.
C’est bien dans ce sens que la propriété privée
est très vite consacrée par les révolutionnaires.
En contrepartie de cette codification de la société, se
développe un système de coercition qui atteint tous les
contrevenants. Or si le système officiel est égalitaire
– la loi s’applique à tous – le système
disciplinaire est d’ores et déjà un système de
classe.
L’échec apparent de la politique
carcérale
C’est
dans ce
contexte que ce
développe la prison. Alors qu’elle était quasiment
inexistante sous l’Ancien Régime, elle devient sous le
capitalisme, omniprésente. La privation de liberté a
pour but, non seulement d’être exemplaire, mais de permettre
aux délinquants de payer leur dette à la société.
Pourtant très vite, on se rend compte que les prisons ne
désemplissent pas, au contraire.
Dès
la mise en place
d’un
système carcéral, la question de son utilité
sociale s’est posée. Si cette société
disciplinaire était efficace, les prisons devraient peu à
peu se vider.
A
ce stade, Foucault
pose l’hypothèse
que la contradiction n’est qu’apparente :
« Ne
peut-on
pas voir là,
plutôt qu’une contradiction, une conséquence ? Il
faudrait alors supposer que la prison et d’une façon
générale, sans doute, les châtiments ne sont pas
destinés à supprimer les infractions ; mais plutôt
à les distinguer, à les distribuer, à les
utiliser ; qu’ils visent non pas tellement à rendre dociles
ceux qui sont prêts à transgresser les lois, mais qu’ils
tendent à aménager la transgression des lois dans une
tactique générale des assujettissements. La pénalité
serait alors une manière de gérer les illégalismes,
de dessiner des limites de tolérances, de donner du champ à
certains, de faire pression sur d’autres, d’en exclure une
partie, d’en rendre utile une autre, de neutraliser ceux-ci, de
tirer profits de ceux-là. Bref, la pénalité ne
réprimerait pas purement et simplement les illégalismes
; elle les ‘différencieraient’, elle en assurerait
l’économie générale. Et si on peut parler
d’une justice de classe ce n’est pas seulement parce que la loi
elle-même ou la manière de l’appliquer servent les
intérêts d’une classe, c’est que toute la gestion
différentielle des illégalismes par l’intermédiaire
de la pénalité fait partie de ces mécanismes de
domination. »13
Jusqu’en
1848, la
mise en place de la
société capitaliste se traduit par différentes
formes de contestations : politique, sociale. La bourgeoisie
doit lutter sur différents plans. Elle affronte aussi bien
ceux qui contestent son pouvoir politique contre l’Ancien Régime,
que ceux qui résistent de manière consciente et
organisée au travail salarié et les petits délinquants.
Elle s’appuie sur la pénalisation des derniers pour lutter
contre les deux autres catégories.
« L’utilisation
politique
des délinquants – sous forme de mouchards, d’indicateurs,
de provocateurs – était un acquis bien avant le XIXe
siècle. Mais après la révolution, cette pratique
a acquis de toutes autres dimensions : le noyautage des partis
politiques et des associations ouvrières, le recrutement
d’hommes de main contre les grévistes et les émeutiers,
l’organisation d’une sous-police – travaillant en relation
directe avec la police légale et susceptible à la
limite de devenir une sorte d’armée parallèle -, tout
un fonctionnement extra-légal du pouvoir a été
pour une part assurée par la masse de manœuvre constituée
par les délinquants. »14
Le
livre de Foucault
présente
une analyse matérialiste de la politique pénale. Il est
particulièrement intéressant à lire aujourd’hui.
A un moment où le capitalisme est en crise et où les
confrontations avec la classe ouvrière sont inévitables
que ce soit par les reculs sociaux ou la répression, il permet
de comprendre que l’Etat, n’a pour seul but la perpétuation
du système capitaliste. Par tous les moyens nécessaires.
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