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Que
Faire – Numéro 3 – avril/juin 2006
Editorial
Par Denis Godard
Le mouvement contre
le CPE a déjà
créé un record : la plus grosse journée de
manifestations de notre histoire. Cela aura des conséquences
sur tous les terrains, sociaux et politiques. Les mêmes
ressorts jouent dans ce mouvement que dans le combat qui a mené
à la victoire du 29 mai dernier contre la Constitution
européenne : l’idée qu’on peut gagner et
l’unité de la gauche.
Mais ce mouvement a
deux différences
majeures avec la campagne du 29 mai.
Tout d’abord c’est
sur le terrain
de la lutte sociale que se mène le combat, rendant la
confrontation de classe plus directe et la nécessité de
l’organisation pour combattre plus claire.
Et, cette fois
l’initiative ne vient
pas d’une couche d’intellectuels et de militants mais de la
jeunesse. Cette irruption de la jeunesse scolarisée, après
le soulèvement des banlieues, est crucial parce qu’elle
redonne espoir à tous les travailleurs non seulement pour
cette lutte spécifique mais aussi pour l’avenir (et l’espoir
est quand même le moteur indispensable aux luttes).
C’est sans doute
cette irruption de
la jeunesse qui favorise toutes les analogies avec Mai 68. Tout
retour sur des périodes de l’histoire, surtout quand il
s’agit de luttes est utile. De nombreuses leçons peuvent en
être tirées. Si chaque génération
repartait de zéro, il y aurait peu de raison de réussir
un jour ce qui a échoué par le passé.
Mais si l’étude de
Mai 68 est
utile et que des enseignements peuvent et doivent en être tirés
pour aujourd’hui, la comparaison est par contre limitée par
la nature très différente de la période.
En 1968, ce n’est pas
la polarisation
sociale induite par des années de crise économique et
les attaques du patronat qui a conduit à une crise politique.
Les changements dans la société produits par la plus
longue période d’expansion de l’histoire du capitalisme
ont été à l’origine de l’instabilité
politique d’un système qui n’était plus adapté.
Cela doit certes être une leçon contre toutes les
analyses mécaniques qui ne font reposer les potentialités
révolutionnaires que sur le terrain de la crise économique
‘terminale’ du capitalisme.
Mais la nature de la
crise avait un
effet sur la nature des luttes, les possibilités de les
canaliser sur un terrain largement moral, sur les capacités
d’acheter la paix sociale. Il ne faut pas oublier qu’en
définitive, même s’il n’y avait pas de fatalité
à cela, c’est un parti socialiste à bout de souffle
qui a pu réémerger comme un sphinx de ses cendres.
Le rappel de 1936
n’est pas
simplement de circonstance avec le soixante-dixième
anniversaire du Front populaire.
Les années 1930 ont
été
des années de polarisation extrême dans les pays
développés, aussi bien sociale (avec le développement
d’un chômage de masse) que politique (avec l’arrivée
au pouvoir des fascistes en Italie et en Allemagne, les grèves
de 1936 en France, la révolution en Espagne).
En France c’est la
réaction
populaire au danger fasciste en 1934 qui est à l’origine
d’une pression vers l’unité qui mènera à la
réunification syndicale en mars 1936 (il faut noter que ce
processus de réunification entraîne une remontée
spectaculaire des effectifs syndicaux) et à la victoire
électorale du Front populaire en mai de la même année.
Cette période, et
surtout les
mois de mai-juin 1936, est une illustration de la manière dont
se nourrissent les luttes sociales et politiques. C’est la victoire
électorale de mai 1936 qui provoque des luttes qui font boule
de neige et conduisent aux occupations d’usine. Ce sont ces luttes
qui conduisent le patronat à capituler rapidement (les accords
de Matignon) pour accepter tous les acquis présentés
par la mythologie de gauche comme les acquis du Front populaire…
alors qu’ils n’étaient pas dans le programme électoral
du Front populaire. Et, là encore contredisant le mythe, c’est
au lendemain des accords de Matignon, que la grève se
généralise soulevant inévitablement la question
la plus politique qui soit, celle du pouvoir.
C’est parce que ces
dynamiques nous
intéressent au premier chef (polarisation, poussée vers
l’unité, relations entre luttes politiques et luttes
sociales) que nous devons utiliser les commémorations de juin
1936 pour en populariser les leçons.
Il nous faut
comprendre que la pression
vers l’unité ne vient pas des appareils politiques. Elle
vient des jeunes et des travailleurs qui comprennent que, sans unité,
il n’est pas possible de résister aux assauts de la classe
dirigeante, encore moins de développer une perspective de
transformation de la société. Mais, en juin 1936, cette
unité a été dominée et dirigée par
des forces qu’effrayaient la pression des masses et qui a canalisé
les luttes vers le soutien au gouvernement, le respect des
institutions. Le pouvoir a été laissé aux mains
de la classe dirigeante avec le résultat qu’on connaît.
Il y a une grande
différence
entre aujourd’hui et 1936. En 1936 le mouvement ouvrier était
sous l’hégémonie quasi-absolue du parti communiste et
du parti socialiste (SFIO), qui étaient les deux piliers
principaux de la coalition du Front populaire. On comprend aisément
à quel point il était difficile, pour les
révolutionnaires de réussir à convaincre de
l’impasse vers laquelle conduisait la stratégie du Front
populaire.
Il n’y a plus cette
hégémonie
aujourd’hui. Mais il n’existe pas non plus d’alternative à
une échelle un tant soit peu conséquente. Pour éviter
de retomber dans les mêmes impasses les révolutionnaires
doivent être déterminés à construire cette
alternative qui permette de regrouper les jeunes et les travailleurs
qui se radicalisent et entraîner des courants de la gauche, du
PCF à la gauche du PS, dans ce type de dynamique. Si nous ne
nous jetons pas dans cette bataille, ces courants, et avec eux de
nombreux travailleurs et jeunes seront à nouveau entraînés,
au nom de l’unité nécessaire, vers des formes d’unité
politique dominées par le PS.
Au moment où nous
produisons la
revue, nous ne savons pas quelle sera l’issue du combat contre le
CPE. En fonction du résultat la situation qui s’ouvrira sera
sensiblement différente.
Deux choses doivent
être
cependant prises en compte.
Le mouvement contre
le CPE a révélé
et accentué la crise au sein de la classe dirigeante qui,
derrière la rivalité des ambitions de Villepin et
Sarkozy, est surtout l’expression de divergences sur les stratégies
à mettre en ouvre. Par ailleurs la classe dirigeante n’a pas
aujourd’hui de parti qui pourrait donner à la réaction
un relai de masse dans la population. C’est d’ailleurs ce qui
explique qu’elle hésite à mener une bataille décisive
contre les jeunes et les travailleurs. Elle reculera donc, d’une
manière ou d’une autre sur le CPE.
Il est évident que ce
recul sera
d’autant plus clair que le mouvement sera fort. Une victoire sur le
CPE donnera une impulsion puissante pour développer toutes les
structures qui permettent de lutter, des syndicats jusqu’aux
organisations politiques.
Pour éviter que ce
mouvement ne
puisse être canalisé vers des dynamiques de type Front
populaire, il est indispensable que les révolutionnaires, et
en premier lieu la LCR, engagent toutes leurs forces vers le
regroupement de la gauche antilibérale et la construction
d’une alternative aux sociaux-libéraux, qu’ils soient à
la tête du PS ou à celle de nos syndicats.
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