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Que
Faire – Numéro 3 – avril/juin 2006
La gauche et la question
post-coloniale
Vincent
Touchaleaume
Il
y a un peu plus de
deux ans
(re)commençait ‘l'affaire des foulards’, qui a donné
lieu à la loi « sur les signes ostensibles à
l'école ». Dans la foulée, le ministère
de l'Intérieur supervisait la création du Conseil
français du culte musulman, pour "adapter l'islam aux
valeurs républicaines". Et comme pour donner raison à
ceux et celles qui faisaient le parallèle entre
l'instrumentalisation de la laïcité et le passé
colonial, le Parlement votait le 15 février 2005 une autre
loi, imposant notamment d'enseigner « le rôle
positif de la France outre-mer, notamment en Afrique du
Nord ».
Cette
opération de
diabolisation
de l'islam et de réhabilitation de la mission civilisatrice de
la République n'est d'ailleurs pas étrangère à
la manière dont a été réprimée la
révolte des cités six mois plus tard. L'état
d'urgence et le couvre-feu de la fin 2005 avaient été
institués pendant la guerre d'Algérie, pour tenter de
dissuader les travailleurs algériens de soutenir le FLN ;
et Alain Finkielkraut n'a pas hésité à invoquer
la culture musulmane supposée des émeutiers, noirs et
arabes comme il se doit, pour « expliquer » les
voitures brûlées. C'est d'ailleurs par ce prisme du
"danger communautariste" qu'est maintenant abordée
toute réflexion sur la situation des populations issues de
l'immigration.
Mais
c’est bien sûr
le
Mouvement des Indigènes de la République qui a focalisé
les discussions, aussi bien dans les médias qu’au sein des
milieux militants. En revendiquant un anticolonialisme post-colonial,
en se fixant pour objectif de décoloniser la République,
en dénonçant la persistance des schémas hérités
de la colonisation au sein de la gauche française, en
revendiquant l’identité indigène selon le mécanisme
bien connu du retournement du stigmate1,
en usant de la provocation enfin, l’Appel lancé en janvier
2005 a jeté un pavé dans la mare dans les rangs de la
gauche et de l’extrême gauche.
On
sent bien que
quelque chose
d'important se joue autour de ces questions, et de fait les divisions
qui ont profondément divisé la gauche radicale en 2004
sont pas refermées avec l'exclusion des jeunes filles portant
le voile de l'école publique. De nombreuses discussions,
parfois très animées, ont eu lieu dans les milieux
militants. Combien de déclarations, de tribunes dans la
presse, de polémiques à chaque manifestation
antiraciste, féministe, voire à chaque fait divers
monté en épingle par les médias ? En
revanche, force est de constater la faiblesse de la gauche radicale à
répondre à ce consensus national et républicain.
Certains ont tenté d’éviter le problème en
déclarant que le gouvernement voulait faire diversion par
rapport à la question sociale, et qu’il ne fallait pas
diviser sur ces questions un mouvement ouvrier déjà
affaibli. D’autres se sont ouvertement ralliés à
l'offensive islamophobe, le cas du journal Charlie Hebdo, devenu l'un
des principaux propagandistes du choc des civilisations à
gauche, étant le plus emblèmatique2.
C’est
sous le feu de
l’actualité
que la question post-coloniale fait son entrée dans le débat
public français. Cette situation est très différente
de la manière dont ce débat est apparu dans le monde
anglo-saxon, où les Post-Colonial Studies ont commencé
à se développer à partir des années 1970
sous l’influence d’intellectuels originaires du sous-continent
indien venus étudier dans les universités britanniques
dans les années 1960-70. Il faut également citer
l’intellectuel palestinien Edward Saïd, qui a montré
dans son livre L’orientalisme : l’Orient créé
par l’Occident3
comment la culture européenne s’était construite
sur la base d’une opposition avec le monde colonial rebaptisé
‘Orient’, et comment ce rapport continuait à informer la
vision du monde et de soi des ‘Occidentaux’, ouvrant un large
champ de recherche sur la base de son travail.
De
nombreuses
résistances ont
empêché en France de mener une réflexion
systématique sur la période coloniale et ses
conséquences.4
Certes, après des décennies de censure, le débat
a resurgi depuis quelques années autour de la guerre d’Algérie
et de l’utilisation de la torture, notamment grâce à
l’engagement contre ‘l’amnésie’ d’historiens comme
Mohamed Harbi Benjamin Stora, certes Chirac a dû retirer
l’article 4 – le plus emblématique, mais le reste va dans
le même sens – de la loi du 15 février 2005 devant le
tollé qu’il a fini par susciter. Cependant, le déni
d’un passé colonial qui ne passe visiblement pas continue de
hanter les (mauvaises) consciences, même si certains commencent
à se décomplexer
Il
semble que la
principale difficulté
à analyser les conséquences des mécanismes
coloniaux sur la société actuelle vienne de la manière
dont s’est construit le consensus républicain en France. La
force de l’idéologie républicaine réside dans
l’ambivalence de son contenu permettant de rallier le mouvement
ouvrier à la cause nationale au nom de valeurs abstraites, tel
le triptyque Liberté, Egalité, Fraternité. La
contradiction est antérieure à la Révolution
française, si on se souvient que Voltaire, un de ses
principaux inspirateurs, était aussi actionnaire d’une
compagnie organisant la traite des esclaves. La Révolution
elle-même se montre incapable de réaliser dans les
colonies ce qu’elle proclame en métropole. Certes,
l’esclavage est aboli en 1794 – et encore pas partout – sous la
pression de la révolte des esclaves Saint-Domingue, mais le
droit à la souveraineté reste réservé aux
seuls Blancs.5
L'invocation
de la
République
pour établir un consensus hostile aux dominés a par la
suite un avenir tout tracé. D’ailleurs, la guerre aux
colonisés s’est souvent menée sous le même
drapeau que la guerre aux pauvres, la Révolution de 1848
illustre comment l'une a pu faciliter l'autre. La Révolution
de février voit le camp républicain hérité
de la Révolution française se diviser de manière
nette. Pour la première fois apparaît au grand jour
l’antagonisme de classe entre prolétariat et bourgeoisie qui
structurera la pensée révolutionnaire par la suite. En
février 1848 une insurrection populaire éclate contre
la monarchie de Juillet, puis se radicalise progressivement en
critique radicale de l’ordre établi. Sentant ses intérêts
menacés par la révolte, la bourgeoisie républicaine
s’en désolidarise et s’apprête à mener la
guerre civile. Au mois de juin, l’affrontement est à son
comble entre l’armée et les insurgés parisiens.
C’est
alors que,
l'armée
d'Afrique est appelée à la rescousse pour mettre son
expérience fraîchement acquise en Algérie au
service de la répression. Les techniques ‘d’enfumades’
expérimentées de l’autre côté de la
Méditerranée sont appliquées avec succès
pour venir à bout des barricades défendant les
quartiers populaires. Bensaïd évoque la figure du
maréchal de Saint-Arnaud, « héros d'une
époque où conquête coloniale et coup d'Etat sont
l'envers et l'endroit d'une même médaille, où les
villageois de l'Arsenis et le peuple du Faubourg Saint-Antoine sont
indistinctement désignés comme des ‘Bédouins’
bon pour la mitraille. » Le même processus de
déshumanisation des colonisés, contre lesquels les
méthodes de guerre les plus atroces sont permises en raison de
leur non-appartenance à la civilisation, est à l’ouvre
vis-à-vis des insoumis français. Etant rejetés
en dehors de la civilisation, les valeurs humanistes ne peuvent leur
être appliquées. Pour le général Bugeaud,
« de l’intérieur ou de l’extérieur,
l’ennemi était toujours le même. Et le combattre,
toujours une affaire de pacification et de nettoyage (à
l’enfumade à défaut de Karcher) »6
La
discussion se
poursuit jusqu’à
aujourd’hui sur l’opportunité pour le mouvement ouvrier de
défendre la portée subversive que continuerait de
porter la République. Au sein de la LCR, Christian Piquet
défend cette position7.
Bensaïd règle la question à sa manière :
« Cette
République
cynique et sénile n'a pourtant pas réussi à
faire disparaître son double, sa part maudite, la générosité
juvénile de ses débuts, lorsque avec la révolution,
elles faisaient la paire, rêvant de liberté, d'égalité,
de solidarité. Ce rêve s'est bien vite brisé :
ave l'exclusion des pauvres du suffrage et la répression du
mouvement populaire, avec l'exclusion des femmes de l'espace public
et de la citoyenneté, avec les tergiversations à abolir
l'esclavage et l'empressement à le rétablir, avec la
guillotine de thermidor. Depuis, il y a leur République,
thermidorienne et chauvine, et la nôtre, sociale et
universelle. C'est une affaire sur laquelle, à moins de n'y
plus rien comprendre, on ne se réconciliera plus. »8
On
pourrait
polémiquer sur
l’opportunité de maintenir cette référence à
la République sociale, mais à la différence de
Piquet, Bensaïd l’évoque plutôt comme fidélité
aux révolutionnaires de 1848 que comme revendication concrète
pour aujourd’hui. Le plus important est sa démonstration du
caractère incompatible entre les aspirations des dominés
et l’ordre républicain, et ce malgré sa prétention
à l’universel.
La
critique du
chauvinisme de
l’universel, comme dit Bourdieu, est effectivement déterminante
pour comprendre la nature du rapport de domination. C’est le
parallèle entre les mécanismes de l’assimilation
coloniale et ceux de l’intégration républicaine9
qui semblent les plus convaincants pour justifier la démarche
des Indigènes de la République. L’indigène qui
se montrait prêt à sortir de son arriération au
contact des missionnaires et des fonctionnaires coloniaux se voyait
proposer l’assimilation à la France, accédant du même
coup à l’universel. L’immigré est aujourd’hui
sommé de s’intégrer à la République,
quitter son ‘particularisme communautaire’ pour être
reconnu comme un citoyen à part entière. Abdellali
Hajjat parle ainsi d’analogie (post)coloniale10.
Son idée centrale est que l’intégration, comme
l’assimilation, est un concept qui crée « des
effets de théorie, c'est-à-dire qu’à force
d’être prononcé, il agit sur la réalité
sociale. Les individus qui reçoivent ce discours peuvent
montrer leur irritabilité face à l’éternelle
suspicion que porte l’injonction à l’intégration :
peu importe les nombreux ‘efforts d’intégration’, on
est toujours suspecté de ne pas l’être totalement. »
Il
semble que le
concept de
post-colonialisme peut être utile pour comprendre un certain
nombre d’aspects de la situation que vivent ceux qu’on appelle
toujours les ‘immigrés’. On oublie souvent que la jeunesse
vivant en France qui est montrée du doigt comme non
respectueuse des ‘valeurs républicaines’ est en fait pour
partie héritière de l’immigration post-coloniale.
Dans sa grande majorité, la gauche radicale s’est jusque là
montrée incapable de rompre avec les schémas issus de
cette tradition républicaine travaillée par le
colonialisme. A l’heure où la classe dirigeante déclare
une guerre sans merci aux nouveaux Bédouins de la métropole,
il est grand temps de reconstruire un universalisme réel
permettant d’unir les dominés.
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