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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
1936 : Tout est
possible
Quand ceux d’en bas
prennent confiance dans
leur propres forces
Sarah
Bénichou
Les
grèves de Juin 36 et la
victoire de l’alliance électorale nommée Front
populaire (regroupant le Parti radical, la SFIO et le PCF) sont
spontanément associées et même, parfois,
historiquement confondues. Dans les faits, le nom de Front Populaire
sert souvent à qualifier le formidable mouvement de grève
qui marque, en France, la naissance du syndicalisme de masse, qui
continue aujourd’hui, d’inspirer le mouvement ouvrier
international, et qui a fait écrire à Trotsky, le 9
juin 1936, que « La Révolution française
a[vait] commencé… »1.
Cet amalgame révèle, naïvement, le lien politique
dynamique existant entre le spectaculaire développement des
grèves à partir de mi-mai 1936, et les résultats
électoraux du 3 mai 1936.
Les
organisations politiques qui ont
construit le Front populaire ont cristallisé, à travers
cette démarche d’union, la volonté populaire d’unité
face au développement du fascisme et de la misère.
Ainsi, sa victoire est devenue celle d’un camp social ayant
démontré sa capacité à se construire
comme force politique.
Cette
victoire, tous les travailleurs
l’ont donc faite leur.
Portés
par la confiance d’avoir
remporté les élections, comprenant leur nombre et leur
force, ils n’ont pas attendu la passation de pouvoir, le 4 juin, à
Léon Blum, pour exiger leur dû et « pour que
cela change »2.
« Toute
la classe est entrée
en mouvement »3
Le droit de grève, la
dignité et le
respect.
« La
Grève »4
commence le 11 mai, au Havre, contre le licenciement de deux ouvriers
grévistes le 1er mai, non férié. Les quinze
jours suivants, des grèves se développent aussi dans
quelques grosses usines de la région parisienne comme Renault
ou Citroën (plus de 30 000 salariés chacune) pour
des augmentations de salaires et une amélioration des
conditions de travail.
Les
municipalités « Front
populaire » (communistes, socialistes ou radicales)
soutiennent ces grévistes dans leurs négociations
auprès des patrons locaux et les ravitaillent, en soirée,
à l’usine.
Fin
mai, ce sont alors plusieurs
dizaines de milliers d’ouvriers de la métallurgie qui
occupent leurs usines dans toute la France. Les revendications sont
presque toujours celles-ci : augmentation des salaires, mise
en
place de contrats collectifs et reconnaissance du droit syndical et
de grève.
Une dynamique spontanée.
Si
elles les soutiennent, les
organisations politiques et syndicales du Front populaire ne sont pas
à l’origine des grèves. Ce n’est d’ailleurs que
le 24 mai que l’Humanité (organe de presse du PCF) les
mentionne pour la première fois, notamment parce que certaines
sont déjà victorieuses…
Le
24 mai, c’est aussi le jour où,
traditionnellement, la gauche rend hommage aux fusillés de la
Commune. Ce jour de 1936, 600 000 personnes défilent à
Paris, vers le Mur des Fédérés, à l’appel
de la SFIO, du PCF et de la CGT. Cette manifestation est un succès
inattendu : « Jamais pareille affluence n’a été
dénombrée […] Blum et Thorez, entourés des
leaders SFIO et communistes, se tiennent côte à
côte. »5.
En
fait, les Parisiens n’ont pas
attendu la manifestation du 14 juin, prévue pour fêter
la victoire du Front populaire et, ce jour-là, « la
foule ouvrière prend […] conscience de son nombre et de sa
force »6…
La grève s’étend.
Le
26 mai, la grève gagne
d’autres secteurs en région parisienne. Inspirés par
les usines métallurgiques, certains cafés, magasins ou
chantiers cessent le travail, notamment dans Paris où de
nombreux travailleurs ont été ponctuellement embauchés
pour préparer l’Exposition universelle…
Le
3 juin au soir, 200 usines
métallurgiques sont occupées. Parmi elles, on compte
aussi des entreprises de moins de 10 salariés.
Le
4 juin, Léon Blum prend ses
fonctions de Premier ministre. Ce jour-là, on recense un
million de grévistes à Lille, Paris, Brive, Marseille,
Toulouse, Vierzon, Rouen, Le Havre, Lyon, Metz, Valenciennes, etc.
Les camionneurs, le livre, la serrurerie, l’orfèvrerie, les
laboratoires pharmaceutiques, l’habillement, le gaz, l’agriculture
et la distribution de journaux sont entrés en mouvement. A
partir de maintenant, seuls trois journaux seront normalement
distribués et massivement lus : L’Humanité, Le
Peuple (journal socialiste) et L’Œuvre
(journal radical).
La grève c’est la vie.
Blum
demande alors aux travailleurs de
reprendre le travail mais des bals populaires et des pièces de
théâtre s’organisent devant un nombre croissant
d’usines occupées. Celles-ci sont devenues les lieux de vie
des ouvriers qui sont maintenant ravitaillés par les
commerçants du quartier. Ces derniers font aussi crédit
aux femmes des grévistes lorsqu’elles viennent acheter du
sucre, du pain ou du café. Les employés, les
quincailliers ou les serruriers font, eux aussi, un détour
pour passer devant l’usine et laisser de l’argent dans le
« tronc » de solidarité avant de
rejoindre leur domicile
L’état
de grève devient
le décor, en mouvement permanent, dans lequel évolue la
population…
La peur a changé de camp.
Le
7 juin, à Matignon,
l’organisation patronale (CGPF) signe un accord avec la CGT
impliquant la reprise du travail. Lors de cette rencontre, les
patrons « ont cédé sur tout »7
paniqués par la dynamique déferlante de la grève
et des occupations d’entreprises qui, de fait, remettent en cause
la propriété privée des moyens de production.
Ces accords comprennent l’établissement immédiat des
contrats collectifs de travail, la liberté de se syndiquer,
l’augmentation des salaires de 12 % en moyenne, l’institution
de deux délégués du personnel pour toutes les
entreprises de plus de 10 salariés et le droit de grève…
La
CGT assure alors au patronat que les
conditions sont remplies pour la reprise du travail. Léon Blum
accompagne cet accord par l’annonce de l’imminence du vote des
lois sur les congés payés et les 40 heures…
« La
contagion s’étend
d’usine en usine, de corporation en corporation, de quartier en
quartier »8.
Pourtant,
les jours qui suivent les
accords de Matignon ne ressemblent absolument pas à une fin de
conflit : au contraire, ils sont le théâtre d’une
véritable explosion gréviste.
Le
8, les métallurgistes
franciliens applaudissent les accords de Matignon et les futures lois
sociales mais, méfiants et prenant conscience du potentiel de
leur mouvement, ils exigent des garanties : le réajustement
préalable des salaires et l’obligation de signer le contrat
collectif avant l’application des accords de Matignon. Une note
accompagne ces exigences : s’ils n’obtiennent pas
satisfaction, ils proposeront la nationalisation des entreprises avec
contrôle des ouvriers.
Les
patrons cèdent
immédiatement. Les ouvriers demandent alors encore plus :
inscription des congés payés dans la convention de la
corporation et paiement des jours de grève. Ils affirment
aussi une continuation de la grève totale tant que l’ensemble
des revendications des techniciens et des employés ne seront
pas, elles aussi, acceptées et inscrites dans la convention
collective… Un patron métallurgiste tente alors de
« discuter » avec « ses »
ouvriers « en évitant les meneurs »9
(comités de grève) : il se fait chasser par toute
l’usine sur l’air de l’Internationale…10
Le
8 juin les employés parisiens
du bâtiment concrétisent leur annonce, faite quelques
jours plus tôt, de grève générale. Ils
exigent la fin du travail aux pièces, l’augmentation des
salaires, la suppression du tâcheronnat et du marchandage. Tous
les chantiers sont occupés. Ceux des voies publiques sont
ornés de banderoles et de drapeaux. Les travailleurs français
et les travailleurs maghrébins, encore colonisés par la
France et ayant le statut d’« indigènes »,
sont solidaires et actifs à égalité dans la
grève, « dans la rue, les conducteurs de bus, de
taxis et de camions saluent du poing les paveurs en grève »11…
Les
grands magasins parisiens entrent,
également, dans la grève ce jour-là. Occupant
les luxueux locaux, les vendeuses affichent leurs salaires dans les
vitrines provoquant l’indignation des bourgeois et la sympathie des
travailleurs et des petits commerçants du quartier.
Simultanément,
des bureaux
d’assurances cessent le travail et organisent des piquets de grève.
Le 9 juin, plus de cinquante compagnies des « beaux
quartiers » sont occupées par leurs employés.
La
grève se généralise
aussi dans les restaurants et cafés. Des accords sont signés
le 9 au soir par la CGT mais la grève générale
dans la corporation est appelée pour le 10 car les employés
estiment les accords insuffisants. Le 11 juin en fin d’après-midi,
8 000 employés des cafés, de l’hôtellerie
et des restaurants se rendent en meeting en multiples
cortèges :
les grévistes débauchent le personnel encore au travail
dans les bistrots et restaurants, se heurtant parfois violemment aux
gérants et aux patrons des lieux.
C’est
à ce moment-là
aussi que la grève est évitée de peu dans les
banques où les employés obtiennent, par anticipation
des directeurs et du patronat (qui craignent la paralysie de la
Bourse), la titularisation des employés de plus de 22 ans,
l’augmentation significative des salaires et la signature immédiate
de conventions collectives. Le 13 juin, 8 000 employés de
banque assistent à un meeting de la CGT qu’ils acclament !
Le
10 juin, en région
parisienne, la grève est générale chez les
pâtissiers, les confiseurs, l’industrie du bois et
ameublement, la confection administrative et des uniformes, la
chemiserie, les vêtements de cuir et imperméables, les
casquettiers, les commis chapeliers, l’industrie de la chaussure,
la maroquinerie, les laveurs de voiture, la régie des eaux, le
cinéma (production, distribution et salles de spectacles)
l’industrie du livre et la métallurgie.
La
province n’est pas en reste :
le 9 juin, Le Peuple écrit « La Gironde ouvrière
s’éveille à la lutte et le dernier îlot de
calme disparaît »12…
Dans
le Nord et le Pas de Calais, neuf
dixièmes des entreprises sont en grève. Le textile et
les mines sont totalement bloqués. Le mouvement avait démarré
mi-mai dans quelques entreprises métallurgiques et chez les
cheminots. Il a gagné peu à peu l’ensemble de la
production industrielle et minière et les services de la
région.
A
Lyon la dynamique est de même
nature : les effectifs des grévistes passent de 7 000
à 20 000 après le 7 juin. Comme en Gironde et dans
le Centre, à Marseille le nombre de grévistes va
croissant…
A
cette période, il arrive que,
localement, des accords soient signés dans la journée à
propos des salaires ou des conventions collectives. Il est alors
fréquent que le lendemain, les ateliers, les cafés ou
les magasins concernés soient malgré tout fermés
et occupés, les travailleurs estimant qu’ils pouvaient
obtenir plus… Par ailleurs, lorsque ces accords sont suivis d’une
reprise (ce qui arrive tout de même), la conséquence
n’est pas l’affaiblissement du mouvement. En effet, L’Humanité,
L’Œuvre et Le
Peuple
(quotidiens exprimant l’orientation des organisations du Front
populaire clairement pour la reprise du travail) s’empressent de
mettre ces accords en avant, mais… enthousiasmés par ces
victoires, d’autres secteurs rejoignent la grève, reprenant
des revendications dont ils n’auraient même pas oser rêver
quelques semaines auparavant…
La tension politique
nourrit la détermination
des travailleurs, et inversement...
Le
11 juin, la France compte 2 millions
de grévistes alors qu’aucun appel à la grève
générale n’a été lancé par la
CGT… Le syndicat des concierges dépose ce jour-là un
cahier de revendications ! Les chômeurs entrent dans la
bataille politique et manifestent un peu partout en France.
Le
12, la grève s’élargit
aux ouvrières de la haute-couture, aux employés des
pharmacies, aux écuries de course, aux bouchers, à la
Compagnie des wagons-lits, aux employés de la chaîne
d’épicerie Félix Pottin, aux ouvriers-coiffeurs, à
la Compagnie du nettoyage, aux bateaux parisiens et aux mariniers…
Ceux-là organisent un barrage de péniche sur l’Oise
qui bloque toute la circulation fluviale.
Des
manifestations sauvages ont lieu
dans tout Paris les 11 et 12 juin alors que certains groupes
fascistes tentent l’organisation de milices pour « assurer
la liberté du travail ».
Les
grévistes sont de plus en
plus nombreux et leur mouvement rythme la société. Si
la CGT, les dirigeants du PC ou le gouvernement s’expriment pour la
reprise du travail, les travailleurs ont pourtant choisi d’autres
adversaires. Ils affrontent les fascistes s’il le faut et, presque
« tout simplement », leur patron, celui qui les
embauche, les vire et qui les regardait encore de haut il n’y a pas
si longtemps... Chantant l’Internationale et ornant leurs lieux de
travail de banderoles et de drapeaux rouges, ils construisent
concrètement l’affrontement de classe avec la bourgeoisie,
celle qu’ils connaissent et qu’ils voient tous les jours…
« Tout est
possible »13.
La
majorité des grévistes
ne percevait pas les lois et les accords signés par la CGT
avec le patronat comme des entraves au développement du
mouvement.
Loin
de s’opposer par leurs luttes au
gouvernement ou de critiquer fondamentalement les syndicats (la CGT a
quintuplé entre 36 et 37, gagnant 4 millions de membres dans
et après les grèves), ils comprenaient toutes les
nouvelles lois et accords signés comme des encouragements au
développement de la grève. Pour les travailleurs, si la
tâche du gouvernement de Front populaire était de faire
voter des lois améliorant leurs conditions de vie, la leur
était de formuler leurs exigences et de les imposer à
leur patron dans chaque magasin, dans chaque usine et dans chaque
atelier. De fait, chaque nouvelle promesse de loi ou d’augmentation
de salaire était saluée comme une nouvelle avancée
et développait la grève : les grévistes
exigeant plus ou, de nouveaux travailleurs (voire des corporations
entières) rejoignant le mouvement, inspirés par le
climat de grève et les victoires…
La
dynamique était telle que
tous comprenaient, instinctivement, que leur mouvement était
un potentiel énorme de transformation. C’est cela qui
explique notamment que, loin de résorber les grèves
déjà massives, les accords de Matignon ne font que les
renforcer et les développer.
« Le rassemblement
au grand jour des
opprimés contre les oppresseurs, c’est le début
classique d’une révolution »14.
La
grève de 36 a été
basée sur cet affrontement presque basique entre les
travailleurs et leurs patrons. De fait, le mouvement a été
constitué de milliers de grèves spécifiques
simultanées. Chaque mobilisation plaçait le terrain de
la lutte à un niveau très local, au sein de
l’entreprise ou, tout au plus, avec les entreprises similaires de
la région.
Cette
réalité a fait dire
aux dirigeants syndicaux de 1936 qu’il s’agissait de « grèves
corporatives ou économiques » et que la crise était
« sociale et non politique ». Pourtant, leur
dynamique spontanée au lendemain des élections, leur
simultanéité, leur offensivité (occupations
d’usine, revendications exigeant une modification profonde de la
répartition des richesses, exigence de reconnaissance du droit
syndical), leur ampleur et la conscience que chaque travailleur avait
de faire partie d’un mouvement bien plus large que celui de son
atelier, font que ces grèves ont fondamentalement été
les éléments centraux d’un mouvement révolutionnaire…
Le rôle politique central
de la victoire
électorale - Un mouvement « par en bas ».
La
spontanéité et la
détermination sont les caractères politiques
fondamentaux du mouvement de juin 36. Contrairement aux expériences
antérieures de grèves de masse, le mouvement de juin 36
se développe totalement indépendamment de la volonté
des directions syndicales ou politiques. Nombre de secteurs en grève
(comme les grands magasins ou la restauration) n’ont aucune
tradition syndicale voire aucun lien direct avec les syndicats. Début
juin, Marcel Cachin (dirigeant du Parti communiste) exprime cela très
clairement en déclarant, comme pour s’excuser du
dérangement : « Nous sommes, les uns et les
autres, devant le fait de la grève ».
Cet
aspect du mouvement démontre
que la victoire électorale, expérience politique qui
s’est réalisée de fait à une échelle de
masse, a été un facteur politique déterminant
dans le développement de cette grève de masse.
La victoire électorale.
Le
soir du 3 mai 1936, des
manifestations spontanées s’étaient organisées
dans les quartiers ouvriers de Paris et de la banlieue, les places
des mairies Front populaire avaient été envahies par la
population dansant et chantant que « tout [allait]
changer »15…
« Boutiquiers et prolétaires, employés et
ménagères fraternisent ; des groupes de jeunes
lancent Au devant de la vie et tous reprennent en cœur le refrain de
l’Internationale que l’on entend tard dans
la nuit. A Paris les fascistes se terrent »16.
Si
l’enthousiasme s’empare alors de
l’ensemble des travailleurs, certains dirigeants du Front populaire
comprennent que, derrière l’unité et la gouvernance,
la crise politique guette. Il n’y a pas eu de véritable
« raz-de-marée électoral » :
les radicaux ont perdu 400 000 voix et les socialistes se sont
juste maintenus. Le véritable événement a eu
lieu dans le camp communiste : jusqu’alors très
marginal, le PCF double son score de 1932 et obtient
1 400 000
voix. Ce résultat traduit une radicalité certaine parmi
les opprimés.
Pourtant,
de la même manière
que le Parti radical a tout juste réussi à « sauver
les meubles » grâce à son investissement dans
le Front populaire, le PCF cristallise une dynamique, sous forme de
voix, grâce à son profil de « constructeur
âpre et volontariste de l’unité ».
Les
élections ont, en fait, été
la première étape d’une confrontation unitaire et
massive des opprimés contre leurs oppresseurs. Ce premier
round a été fondamental, déclenchant la prise de
confiance nécessaire au développement de cette
combativité dans les luttes. Portés par la confiance
des vainqueurs et le sentiment du « tout est
possible »,
des millions de travailleurs ont construit leur propre mouvement
ouvrant, à l’inverse de la volonté des organisations
leur en ayant donné la force, une situation révolutionnaire.
Le Front populaire, déjà un
produit
de la volonté de confrontation.
Dans
les années 30, les
travailleurs et leurs organisations se trouvaient, dans le même
temps, confrontés au développement la pauvreté
et à la constitution d’un mouvement fasciste organisé,
vendant sa propre presse et organisant des manifestations
anti-ouvrières. En France, ce mouvement avait réussi à
faire tomber le gouvernement en manifestant, le 6 février
1934, place de la Concorde à Paris.
L’unité
des travailleurs et de
leurs organisations était alors devenue une nécessité
objective, presque instinctivement comprise par la classe ouvrière.
Le 12 février 1934, 4 millions et demi de travailleurs suivent
le mot d’ordre de grève générale, lancé
par la CGT et 1 million de personnes manifestent dans toute la France
à l’appel des socialistes… Le Parti communiste ainsi que
son organe syndical d’alors (la CGTU) rallient la manifestation…
Pour la première fois depuis des années, travailleurs
socialistes et communistes défilent ensemble, la foule scande
« Unité, Unité ! »…
Cinq
jours après une
démonstration de force fasciste, la nécessité et
la possibilité d’une lutte anti-fasciste conséquente
et offensive était posée à une échelle de
masse. Le signal de départ du Front populaire est alors lancé
le 14 Juillet 35 : plus de 500 000 ouvriers,
employés,
intellectuels et commerçants défilent à Paris à
l’appel du PCF, de la SFIO, du Parti radical et de la CGT. A la
suite de cette déferlante enthousiaste et déterminée,
l’objectif d’aboutir à un programme commun, qui fut
finalement prêt en janvier 1936, est fixé par ce qui
s’est alors appelé le « Comité national de
rassemblement populaire » composé du Parti radical
(centre), de la SFIO (réformistes socialiste) et du Parti
communiste (staliniens).
En
mars 1936, au congrès de
Toulouse, la CGT et la CGTU embrassent cette dynamique unitaire en se
solidarisant politiquement du Front populaire et en fusionnant. Cette
décision a impulsé une vague d’adhésions de
250 000 travailleurs entre mars et mai 1936. Ce phénomène
montre à quel point la démarche unitaire permet, alors,
de renforcer la conscience, la confiance et la détermination
des travailleurs.
La confiance : un
facteur déterminant
dans la construction du rapport de force.
Juin
36 nous montre le rôle de
canalisateur et de détonateur politique que peuvent avoir des
élections dans une situation de crise économique et
politique… Cette expérience nous enseigne très
subtilement que les illusions d’un compromis possible entre les
classes n’apparaissent ou ne disparaissent pas par des mots mais
bien par la pratique politique, à tous les niveaux, de la
classe elle-même.
La
victoire du Front populaire a fait
passer la légitimité dans le camp des exploités.
Incarnant la puissance politique de la classe ouvrière dans
l’unité, elle a donné le signal de départ à
une explosion gréviste qui a révélé les
contradictions et les logiques fondamentales du système à
une échelle de masse. Deux anecdotes sont, à cet égard,
exemplaires. L’élu Front populaire de Bar le Duc, a été
contraint de fermer son entreprise pour éviter une humiliante
grève avec occupation et les exploitants agricoles de la Somme
ont manifesté à la préfecture d’Amiens pour
protester contre l’occupation des fermes…
Mi-mai,
alors que le mouvement n’en
est qu’à ses discrets frémissement, la Bourse est
déjà le reflet de la nervosité de la
bourgeoisie : un discours de Jouhaux (secrétaire de la
CGT) provoque un effondrement des cours qui remontent, le lendemain
suite à un discours très général et donc,
rassurant, de Blum17…
La victoire du Front populaire, la bourgeoisie l’a senti
instinctivement, n’a pas seulement été celle d’une
alliance électorale mais bien celle de tous ceux qui veulent
changer la vie...
Elle
a vu juste : le 3 mai 1936 a
acté, malgré les limites politiques du Front populaire
et l’opposition des directions ouvrières au développement
du mouvement, le commencement d’un mois et demi de grèves où
ceux d’en bas ne voulaient plus être dirigés comme
avant, ceux d’en haut ne pouvaient plus diriger comme avant et ceux
du milieu vacillaient dans le camp de ceux d’en bas…
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