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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
60 ans de conflit
israélo-arabe -
témoignage pour l’histoire
Manue
Mallet
A
l’heure où la communauté
internationale frappe les Palestiniens en supprimant les aides au
parti issu d’un scrutin démocratique, où Israël
ne cesse de piétiner les résolutions de l’ONU et
continue la politique de colonisation en Cisjordanie et dans le
Golan, paraît 60 ans de conflit israélo-arabe , des
entretiens croisés entre deux figures institutionnelles :
Shimon Peres, ministre travailliste, prix Nobel de la paix, et
Boutros Boutros-Gali, ancien Secrétaire Général
des Nations Unies.
Ces
entretiens basés sur leurs
souvenirs, sont aussi, à l’aide des questions du rédacteur,
André Versaille, un débat sur l’origine de la
colonisation, le rôle des impérialismes successifs, les
différents traités et leurs limites, la question du
peuple palestiniens, les causes et les conséquences des
attentats…
Malgré
l’importance donnée
à l’histoire de la diplomatie, le livre est d’un grand
intérêt par son fond très politique. Les deux
protagonistes, l’un sioniste de la première heure (Perez a
adhéré au sionisme en Pologne et part comme pionnier en
Palestine en 1934), l’autre, tiers-mondiste convaincu (B.Gali fut
favorable à Nasser et ministre de Sadate) sont, en toute
courtoisie, opposés, parfois de façon militante. Le
travail de l’auteur est une analyse sans concessions, un retour sur
les grandes dates et le contexte des rapports entre le monde arabe et
Israël, et soulève des questions polémiques. Perez
se pose comme homme de dialogue (il ose même parler d’un
« colonialisme à visage humain » à
propos des camps de Gaza et de Cisjordanie !), mais s’appuie sur
une rhétorique semblable à celle des colons français
en Algérie. Tous les arguments « classiques »
sont développés : la supériorité
civilisatrice des Israëliens sur les Palestiniens qui préfèrent
toucher les allocations que travailler (p.113), la gauche radicale
qui remplace une icône anti-impérialiste par une autre
dans les années 70 (les Fedayin après les Viet-min), le
manque de maturité politique des Arabes, leur galvanisation
aisée et leur antisémitisme séculaire… ainsi
que le glissement automatique de l’anti-sionisme à
l’antisémitisme. Ce travailliste n’est ni gêné
par des rapports privilégiés qu’un gouvernement « de
gauche » a pu avoir avec un pays ségrégationniste
comme l’Afrique du Sud (p.66), ni par le racisme ouvert de la
« socialiste » Golda Meir (« le
peuple palestinien ? Ça n’existe pas ! Moi je suis une
Palestinienne ! »), pas plus que par l’exécution
systématique des chefs du FPLP, du FDLP ou de Septembre Noir
après les attentats de Munich en 1972 (p.128). On voit le rôle
de la guerre des six jours en 67 : les Israëliens,
vainqueurs d’une guerre facile, soutenus par la technologie des
impérialismes capitalistes (p.101), triple son territoire et
se retrouve à « gérer » les
Palestiniens occupés. Dès lors, le mythe du « grand
Israël », de la « revanche du petit
pays », se met en place, et avec lui, celui d’une
légitimité… De plus, la menace que représente
Nasser fait pencher définitivement Washington du coté
d’Israël. Le livre rappelle le rôle des puissances
européennes et américaines, la propagande de l’époque,
(les reportages occidentaux montraient le beau soldat de Tsahal
blond, devant un paysage paradisiaque, Nasser était baptisé
« le nouvel Hitler » et Gainsbourg chantait
« je donnerais mon sang pour toi, Israël »).
L’impuissance de l’ONU est aussi confirmée : la voix
de cet organisme ne se fait pas plus entendre avec la résolution
181 (celle reconnaissant la nécessité d’un Etat
palestinien) que trente-cinq ans plus tard lorsqu’elle s’oppose à
la guerre en Irak.
Ceci
est d’autant plus intéressant
que Boutros-Gali fut en fut le secrétaire sénéral
pendant les accord d’Oslo. Ce livre révèle un
discours contradictitoire chez Boutros-Gali : concernant la
question palestinienne, il est très proche d’un militant
anti-sioniste de gauche : il définit le sionisme comme
une idéologie raciste, colonisatrice, il évite tout
jugement « moral » des actes dits terroristes
(« le terrorisme c’est l’arme des pauvres »
p.126), que ce soit dans les conflits passés (Algérie,
Irlande) ou présents (Palestine, Tchétchénie).
Il aborde aussi la question du « choc des
civilisations »
d’un point de vue anthropologique, en critiquant
l’européano-centrisme, mais reste malgré son approche
tiers-mondiste dans le camp des bourgeoisies dites éclairées.
Boutros-Gali
fut ministre des Affaires
étrangères de Sadate, qui, tout en maintenant le régime
autoritaire et anti-communiste de Nasser fit alliance avec l’occident
capitaliste. Certes, Boutros-Gali critique l’erreur stratégique
de Sadate qui considérait la gauche comme une menace plus
importante pour l’Egypte que l’islamisme radical mais il se
félicite du rapprochement entre Le Caire et Washington et ne
dit pas un mot du régime antidémocratique de Moubarak.
Il avoue l’échec du traité de Camp David, dont il fut
un des artisans, dénonce la construction du mur, l’annexion
de la Cisjordanie et la tactique du désengagement de Gaza
(p.307), mais considère que ce traité, ainsi que celui
d’Oslo, auraient pu être une brèche dans le conflit.
Sa thèse est celle très politiquement correcte (et très
sociale-libérale) du rapprochement nécessaire entre
les nations, aidé par le marché et un développement
économique de la région . Cette utopie séduisante
nie évidemment tout rapport de classe, et rend impossible le
combat contre l’impérialisme. Un livre très
instructif, qui même s’il n’apporte pas de solutions,
montre les limites de la démocratie capitaliste et de ses
institutions concernant la justice et la liberté.
60
ans de conflits israélo-arabe,
Témoignage pour l’histoire édition Complexe, 2006
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