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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
Le drapeau roulé dans le grenier
A quoi sert le programme de
transition ?
Antoine Brand
La gauche
radicale était
naguère repliée dans ses dernières niches
écologiques et/ou dans un propagandisme abstrait combiné
au mieux au soutien à de petites luttes. Le retour de la
résistance de masse pose à une échelle nouvelle
la question de ses objectifs globaux.
Le retour de la
résistance de
masse a redonné à la gauche radicale un rôle et
des responsabilités de quelque importance. Cette remontée
en puissance a souvent pris et prend la forme de regroupements
« à
la gauche de la gauche » entre des courants d’ascendances
variées (trotskystes, ex-maoïstes ou staliniens,
socio-démocrates de gauche, syndicalistes lutte de classe,
etc.). Leur délimitation stratégique n’est pas
établie, mais cela ne signifie pas que le débat
stratégique y ait été dépassé par
la dynamique unitaire. Bien au contraire : ils sont à la
fois le lieu et le fruit des différenciations actuelles et à
venir. Les moindres de ces débats ne sont pas ceux concernant
la participation du PRC en Italie et du courant Democracia Socialista
au Brésil à des gouvernements de centre-gauche.
Le retour du débat
stratégique
implique à terme un retour au débat programmatique. A
la lutte entre plusieurs directions correspond la compétition
entre différents programmes.
Les différents
courants se
réclamant de la Quatrième Internationale ont gardé
dans leur bagage théorique la référence à
un fameux et mythique Programme
de transition. Rédigé en 1938, ce programme est une
tentative de rendre systématique la pratique politique
révolutionnaire, en traçant le chemin pour partir de
revendications immédiates pour aboutir à la
transformation socialiste de la société. La référence
récurrente à la « démarche
transitoire » peut sembler déroutante pour des
camarades d’adhésion récente, et a parfois été
fétichisée par certains courants. Les courants
trotskystes ont généralement eu tendance a considérer
l’élaboration et surtout la défense d’un programme
de transition comme une tâche permanente des révolutionnaires,
indépendamment des flux et reflux de l’Histoire. Cette
référence part cependant d’une préoccupation
juste, celle de lutter pour défendre lorsque nécessaire
un programme clair et précis bien distinct des illusions
réformistes et du flou centriste pouvant s’avérer
incapacitants, et, dans certaines circonstances, mortels.
Le contexte
Dès la lecture de ses
premières
lignes, le Programme de transition apparaît daté. Ce
n’est pas là le moindre de ses mérites. Dans
l'Internationale
communiste après Lénine, Trotsky écrivait
déjà : « Un programme d’action
révolutionnaire ne peut être regardé comme un
recueil de thèses abstraites, indépendantes de tout ce
qui s’est passé durant des années historiques.
Certes, un programme ne peut décrire ce qui s’est produit,
mais il doit en faire son point de départ et d’appui, il
doit embrasser tous ces événements et s’y référer.
Il faut qu’à travers toutes ses thèses, le programme
permette de comprendre les grands événements de la
lutte du prolétariat et les épisodes de la bataille
idéologique au sein de l’Internationale communiste. Si cela
est vrai pour l’ensemble du programme, cela l’est plus encore
pour la partie particulièrement consacrée aux questions
de stratégie et de tactique. Il faut ici, selon l’expression
de Lénine, enregistrer ce qui est conquis tout comme ce qu’on
a laissé échapper, et qui pourra se transformer en
‘conquête’, si l’on comprend la leçon et si on
l’assimile bien. L’avant-garde du prolétariat a besoin
d’un manuel d’action, et non d’un catalogue de lieux
communs »1.
Chacun de ses points s’inscrit en effet avec la précision la
plus implacable dans le contexte tragique de la fin des années
30. Le mouvement ouvrier est alors nombreux et très organisé
dans les pays capitalistes avancés, mais ses différentes
directions font faillite les une après les autres. Elles
capitulent devant l’offensive de la bourgeoisie, la montée
du fascisme et la marche vers la guerre. Dans un tel contexte,
Trotsky est autorisé à affirmer que « la
crise de l’humanité se résume à la crise de sa
direction révolutionnaire »2.
Ses partisans ne sont alors qu’une poignée : au plus
fort de la révolution espagnole, le nombre de trotskystes en
Espagne oscille entre 10 et 30 ! La tâche de l’heure est
de former une direction alternative pour les temps futurs, d’où
la formation, dans un contexte très défavorable, non
d’une Quatrième Internationale de masse, mais d’une
« Internationale de cadres ». Cette décision
n’est pas prise alors à la hâte, mais réfléchie
depuis cinq années au cours desquelles de rudes polémiques
opposent les trotskystes aux courants et partis centristes3.
Ces derniers en rupture avec le stalinisme et avec la
social-démocratie mais leur programme est trop confus, leur
ligne trop indécise, leurs positions trop floues pour répondre
correctement aux enjeux de la situation.
Le constat n’est
plus le même
à l’heure actuelle. D’une part le mouvement ouvrier des
pays impérialistes est moins bien organisé que dans les
années 30. Le stalinisme n’a plus l’influence écrasante
que lui donnait l’auréole de la révolution russe
parmi les secteurs les plus combatifs, et la social-démocratie
n’a pas de programme vraiment réformiste à avancer
pour obtenir l’adhésion positive (et pas par défaut)
de millions de salariés. L’organisation générale
est donc plus difficile à construire tandis que la direction
est un peu plus facile à prendre. D’autre part, le niveau de
crise sociale et politique atteint est, bien que préoccupant,
moins avancé qu’en 1938, lorsque le fascisme asservissait
des nations entières, que la défaite du prolétariat
catalan signait la perte de la révolution espagnole et
qu’échouait la dernière grève de masse du
prolétariat français face au gouvernement Daladier.
Si la contradiction
soulevée
par Trotsky est alors celle « entre la maturité des
conditions objectives de la révolution et la non-maturité
du prolétariat et de son avant-garde », c’est
aujourd’hui celle entre l’ampleur de l’offensive néolibérale
et impérialiste d’une part, et le caractère
sporadique (mais pas inexistant) des ripostes ouvrières qui
est en cause. Trotsky peut donc affirmer en son temps que « la
crise de l‘humanité se résume à la crise de sa
direction révolutionnaire »4.
Dans le contexte actuel, la « crise » concerne
plus le degré d’organisation.
Le fait que le
contexte ait changé
ne remet pas en cause la nécessité pour les
révolutionnaires de se doter d’un programme. Elle modifie
cependant la priorité de ce programme dans leur agenda.
La méthode
Trotsky part du
fossé, dénoncé
dès le début du siècle, notamment par Rosa
Luxemburg, entre le programme minimum de revendications démocratiques
et sociales défendues au jour le jour par les partis de la IIe
Internationale, et le programme maximum de transformation socialiste
de la société, cantonné aux meetings des jours
de fête. Ce fossé apparaît d’autant plus béant
qu’à leur tour les directions staliniennes, centristes et
anarcho-syndicalistes se sont avérées incapables de le
franchir. Le but d’un programme révolutionnaire est donc de
jeter des ponts partant de revendications immédiates et menant
au programme de la révolution socialiste. En cela le programme
de transition n’est pas le programme complet de cette révolution,
pas plus qu’il n’est un simple plan d’urgence électoral.
Mais il part de la diversité des conditions actuelles et de la
conscience actuelle des larges couches du prolétariat pour
arriver à une seule conclusion : la conquête du
pouvoir politique.
Le programme
révolutionnaire se
nourrit des éléments (revendications, méthodes
d’organisation) les plus avancés de chaque grève (du
particulier au général). Il peut alimenter en retour
les grèves suivantes en en capitalisant l’expérience
(du général au particulier). Mais ce processus
dialectique d’élaboration ne doit pas masquer la différence
entre une grève, même dure, prise isolément, et
un processus révolutionnaire global. Par exemple, le programme
de transition réclame l’ouverture des livres de comptes des
entreprises. Si cette revendication peut être opératoire
dans une entreprise dont les affaires marchent bien, la présentation
d’une comptabilité authentiquement catastrophique peut être
l’outil du patron pour freiner l’ardeur des syndicalistes. Mettre
systématiquement en avant l’ouverture des livres de comptes
de chaque entreprise en lutte n’est donc pas l’objet du programme
de transition, qui réclame au contraire l’ouverture globale
des comptes de tous les exploiteurs.
Mots d’ordre et revendications
transitoires
Trostky mena des
polémiques
assez dures avec les dirigeants des partis centristes, dont la
politique oscillait entre réforme et révolution et qui
s’organisaient au sein du « Bureau de Londres ». Si
ces discussions n’ont pas abouti à un regroupement
organisationnel et à des convergences durables, elles ont
néanmoins permis d’enrichir le bagage théorique et
programmatique des trotskystes hors d’URSS. Trotsky insistait sur
le fait que le flou programmatique dans lequel baignaient les
organisations centristes servait en derniers recours les desseins des
partis réformistes. A l’opposé, Trotsky et ses
partisans prirent soin d’élaborer leurs mots d’ordre et
leurs revendications avec la plus grande précision, sans hélas
pouvoir les tester concrètement. L’énoncé des
mots d’ordre transitoires s’inscrit dans la lignée de ce
souci.
Les revendications
transitoires
s’adressent à toute la classe. Pour autant, elles ne sont ni
des ruses destinées à faire passer la révolution
sans la nommer par une porte dérobée dans l’esprit
des masses, ni des propositions de réformes de structures
acceptables y compris par les classes moyennes et les franges
conservatrices de la classe ouvrière.
Dans Où
va la France, Trotsky décrit la politique révolutionnaire
en ces termes :
« En
expliquant chaque jour
aux masses que le capitalisme bourgeois pourrissant ne laisse pas de
place non seulement pour l'amélioration de leur situation,
mais même pour le maintien du niveau de misère habituel,
en posant ouvertement devant les masses la tâche de la
révolution socialiste comme la tâche immédiate de
nos jours, en mobilisant les ouvriers pour la prise du pouvoir, en
défendant les organisations ouvrières au moyen de la
milice - les communistes (ou les socialistes) ne perdent pas, en même
temps, une seule occasion pour arracher, chemin faisant, à
l'ennemi telle ou telle concession partielle, ou, au moins, pour
l'empêcher d'abaisser encore plus le niveau de vie des
ouvriers. »
Mesures d’urgence
Partant de la
dégradation des
conditions de vie et des droits démocratiques dans un contexte
de crise et de marche à la guerre, le programme de transition
édicte un certain nombre de mesures d’urgence. Il ne s’agit
pas d’un programme syndical revendicatif, car dans la période
concernée, les luttes partielles pour des revendications
immédiates n’ont que des chances très limitées
de victoire et d’extension. Toute amélioration du niveau de
vie des masses ne peut être envisagée, selon les mots de
Trotsky que comme « un sous-produit de la lutte
révolutionnaire ». Un programme politique plus
global et plus ambitieux s’avère nécessaire pour
mobiliser les masses sur un plan non seulement social et économique,
mais politique. Pour remédier au désordre économique
induit par la crise, le programme comprend notamment des mesures
telles que l’échelle mobile des salaires et des heures de
travail, l’abolition du secret bancaire et commercial et le
contrôle ouvrier sur la production.
L’échelle mobile des
salaires
et celle du temps de travail ont pour but de contrecarrer l’inflation
et l’augmentation des profits pour la première (les salaires
étant indexés sur l’inflation), les fluctuations des
besoins de main-d’œuvre pour la seconde (les heures de travail
étant indexées sur les besoins de production, pour un
salaire fixe et sans compression de personnel). Est également
exigée, pour mettre fin à la spéculation et à
la domination financière, l’étatisation des banques
et leur fusion en une banque d’état unique. Cette dernière
revendication revêt un aspect tactique important : il
s’agit de la pierre angulaire de l’alliance avec les couches
subalternes de la petite-bourgeoisie et de la paysannerie, qui,
déçues du régime bourgeois, risquent sans cela
de basculer dans le camp du fascisme.
De telles mesures
seraient appliquées
au détriment évident de la classe capitaliste dans son
ensemble, et ne peuvent a priori être confondues avec des
réformes de structures.
Le programme ne
s’arrête pas
aux mesures économiques, mais présente aussi des mots
d’ordre anti-impérialistes et antifascistes. Cependant, il
ne s’agit pas d’un « simple » plan
d’urgence, en ce qu’il met aussi en avant, d’une part, les
moyens concret pour le prolétariat d’appliquer de telles
mesures et, d’autre part, l’aboutissement d’un tel train de
mesures, à savoir l’expropriation à terme de la
classe capitaliste.
Les modes d’action et
d’organisation.
Nous avons l’habitude
d’entendre le
mot « programme » lorsqu’il s’agit de
programmes de gouvernement. Ce terme ne doit pas nous induire en
erreur : c’est d’un programme d’action pour le prolétariat
qu’il s’agit ici. Ce programme d’action correspond à un
type de période donné, celui où le degré
de confrontation de classe et les formes que celle-ci prend
permettent d’envisager la prise du pouvoir dans une perspective de
transformation économique et sociale radicale. Pour ce faire,
le prolétariat ne peut utiliser les moyens institutionnels
bourgeois mais ses propres outils de luttes, ses propres
« institutions », lorsque leur degré de
développement le permet. Il va donc sans dire que le
développement adéquat de ces moyens de luttes est
partie intégrante du programme des révolutionnaires.
Dans le contexte de
crise et
d’offensive patronale de la fin des années 30,
l’auto-organisation et l’armement du prolétariat sont
présentés par Trotsky comme les seules garanties
tangibles ne fut-ce que pour gagner des réformes partielles
durables. L’armement étant, comme chacun sait, une affaire
sérieuse, des discussions avaient déjà eu lieu
dans les années 30 sur les manières d’adapter ce mot
d’ordre aux différents contextes nationaux.
Dans Où
va la France, Trotsky écrit : « Déjà
une simple grève économique exige d'ordinaire une
organisation de combat, en particulier des piquets. Dans les
conditions de l'exacerbation actuelle de la lutte des classes, de
provocation et de terreur fascistes, une sérieuse organisation
de piquets est la condition vitale de tout conflit économique
important. […] Etendons ce raisonnement à la grève
générale. Nous avons en vue non pas une simple
manifestation, ni une grève symbolique d'une heure ou même
de 24 heures, mais une opération de combat, avec le but de
contraindre l'adversaire à céder. Il n'est pas
difficile de comprendre quelle exacerbation terrible de la lutte des
classes signifierait la grève générale dans les
conditions actuelles ! Les bandes fascistes surgiraient de toutes
parts comme des champignons après la pluie et tenteraient de
toutes leurs forces d'apporter le trouble, la provocation et la
désagrégation dans les rangs grévistes. Comment
pourrait-on préserver la grève générale
de victimes superflues et même d'un complet écrasement
sinon à l'aide de détachements de combat ouvriers
sévèrement disciplinés ? La grève
générale est une grève partielle généralisée.
La milice ouvrière est le piquet de grève généralisé.
Seuls des bavards et des fanfarons misérables peuvent dans les
conditions actuelles jouer avec l'idée de la grève
générale, en se refusant en même temps à
un travail opiniâtre pour la création de la milice
ouvrière ! »
La question de
l’armement du
prolétariat et de la milice ouvrière se pose dans un
contexte donné : il ne s’agit pas d’en faire un
fétiche. Lors des manifestations lycéennes de mars 2005
contre la réforme Fillon et de l’ensemble de la jeunesse en
avril 2006 contre le CPE-CNE, les incidents qui avaient émaillé
les cortèges parisiens ont exigé des organisateurs un
effort pour protéger les manifestants. Un renforcement des
services d’ordre, une plus large implication des jeunes avait
permis de mettre un frein aux agressions de manifestants. Les
services d’ordre étudiants et lycéens n’ont pas
tendu pour autant à devenir des milices, gardant un caractère
politique et organisationnel. Mais il s’est trouvé des
courants révolutionnaires pour prôner une évolution
plus militaire5.
Cela aurait contribué à approfondir davantage les
divisions au sein de la jeunesse sans pour autant améliorer le
rapport de force face à la police.
Le contrôle ouvrier
Le contrôle ouvrier
sur la
production compte parmi les références les plus
fréquemment citées du programme de transition. Il
convient cependant de le définir précisément et
de le distinguer de la cogestion d’une part, de l’administration
ouvrière de l’autre, pour comprendre ce que cette
revendication a de transitoire.
Le contrôle ouvrier
se distingue
évidemment de la cogestion, laquelle est un moyen d’intégrer
les syndicats à l’appareil d’Etat et aux structures
d’encadrement dans les entreprises pour leur faire abdiquer toute
indépendance de classe. Alors que la cogestion est un outil de
conciliation, le contrôle ouvrier est une conquête de la
lutte de classe et l’outil d’un conflit permanent avec les
capitalistes. Le contrôle ouvrier ne saurait ainsi être
effectif sans ouverture des livres de comptes.
« Les
premières
tâches du contrôle ouvrier consistent à éclairer
quels sont les revenus et les dépenses de la société,
à commencer par l'entreprise isolée ; à
déterminer la véritable part du capitaliste individuel
et de l'ensemble des exploiteurs dans le revenu national ; à
dévoiler les combinaisons de coulisses et les escroqueries des
banques et des trusts ; à révéler enfin, devant
toute la société, le gaspillage effroyable de travail
humain qui est le résultat de l'anarchie capitaliste et de la
pure chasse au profit. » (Léon Trotsky, Programme
de transition)6
Limites du contrôle ouvrier
Historiquement, le
contrôle
ouvrier a été mis en avant pour la première fois
par le parti bolchevik à la veille de la révolution
d’octobre. Le contenu en est exposé dans la brochure de
Lénine intitulée La
catastrophe imminente et les moyens de la conjurer :
l’économie est désorganisée, la famine est
proche et ni le gouvernement ni les institutions n’osent y remédier
de peur de porter atteinte à la propriété
privée.
« …la
mesure de lutte
fondamentale, essentielle, propre à conjurer la catastrophe et
la famine […], c'est le contrôle, la surveillance, le
recensement, la réglementation par l'État ; la
répartition rationnelle de la main d’œuvre dans la
production et la distribution des produits, l'économie des
forces populaires, la suppression de tout gaspillage de ces forces,
qu'il faut ménager. Le contrôle, la surveillance, le
recensement, voilà le premier mot de la lutte contre la
catastrophe et la famine. Personne ne le conteste, tout le monde en
convient. Mais c'est justement ce qu'on ne fait pas, de crainte
d'attenter à la toute-puissance des grands propriétaires
fonciers et des capitalistes, aux profits démesurés,
inouïs, scandaleux qu'ils réalisent sur la vie chère
et les fournitures de guerre (et presque tous
« travaillent »
aujourd'hui, directement ou indirectement, pour la guerre) profits
que tout le monde connaît, que tout le monde peut constater et
au sujet desquels tout le monde pousse des « oh ! »
et des « ah ! ». Et l'État ne fait
absolument rien pour établir un contrôle, une
surveillance et un recensement tant soit peu sérieux. »7
Le contrôle ouvrier
généralisé
est envisagé comme une mesure consécutive à la
prise du pouvoir politique. Il est alors urgent de faire tourner des
entreprises qui pourtant restent sous la direction des capitalistes.
Le contrôle ouvrier est alors nécessaire pour combattre
le sabotage.
Avant la prise du
pouvoir politique, le
contrôle ouvrier, voire l’administration ouvrière,
étaient déjà effectifs dans certaines
entreprises. Mais leur généralisation ne pouvait être
opérée par aucun gouvernement bourgeois, fut-ce sous la
pression. Au mieux, cela aurait signifié un contrôle
bureaucratique du gouvernement sur les masses.
La revendication du
contrôle
ouvrier, telle qu’elle est mise en avant dans le Programme de
transition trouve son origine dans la politique mise en œuvre
par l’Internationale communiste à ses débuts. Le
contenu en est différent : le contrôle ouvrier est
envisagé comme pouvant s’appliquer sur des branches entières
avant la prise du pouvoir. Une fois cette étape franchie, le
contrôle ouvrier deviendrait contrôle de l’Etat
(ouvrier) sur la production.
« Quel est
le régime
social correspondant au contrôle ouvrier sur la production ?
Il est clair que le pouvoir n’est pas aux mains du
prolétariat :
car dans ce cas nous n’aurions pas le contrôle ouvrier sur la
production mais le contrôle de l’Etat ouvrier sur la
production comme introduction au régime de la production
étatique sur la base de la nationalisation. »8
Cette formulation
pose le problème
suivant : revendiquer le contrôle ouvrier avant la prise
du pouvoir politique risque de détourner les masses de la
lutte pour celui-ci au profit de tâches gestionnaires dans le
cadre d’un capitalisme étatisé. Les tentatives de
réorganisation générale de l’économie
risquent alors d’être réduites à quelques
mesures d’urgence, tandis que l’Etat et les fractions les plus
collectives du capitalisme peuvent s’accommoder un temps de la
dualité de pouvoir dans les entreprises.
Cette impasse est
encore plus évidente
lorsque le contrôle ouvrier est mis en avant en période
de relative paix sociale. Ainsi le mot d’ordre de nationalisation
de l’usine Lip sous contrôle ouvrier n’avait elle plus
grand chose de transitoire.
Les révolutionnaires
ont porté
la plus grande attention sur les expériences de contrôle
ouvrier qui ont été faites au fil de la lutte dans
différents pays. Ces exemples sont autant de mises en garde
contre la croyance dans le caractère transitoire « en
soi » du contrôle ouvrier.
Ainsi en 1974, lors
de la Révolution
des œillets
au Portugal, une partie des usines avaient été
nationalisées, de nombreux patrons en fuite ou
fonctionnarisés. Les travailleurs avaient alors imposé
un contrôle ouvrier sur les entreprises et remis en marche
nombre d’entre elles.
Si cela a pu porter
un coup à la
propriété privée individuelle de certains
capitalistes, une fraction de la bourgeoisie portugaise, dont les
intérêts n’étaient pas directement liée
à cette propriété, a pu s’accommoder de cet
état de fait.
Tel est le cas de ce
directeur d’usine
décrit dans L’Expansion :
« Antonio
Celeste, militant
socialiste, était le patron d’une filiale de la CUF, la
Cellulos du Guadiarna, nationalisée en avril. Démissionnaire,
il a été rétabli dans ses fonctions par
plébiscite. Il affirme, non sans fierté, n’avoir
aucun problème avec ses travailleurs, auxquels il a même
refusé une augmentation de salaires pourtant promise par
l’administration précédente. « J’ai
essayé de les responsabiliser ». Ils sont capables,
affirme-t-il, d’apprécier nos comptes d’exploitation
mensuels et ont même participé de manière
efficace à l’élaboration du plan de restructuration
de l’industrie papetière. »9
De même, en Pologne,
alors que
lors des révoltes de 1956 et 1970 l’apparition de conseils
d’usines menace le régime, la classe dominante a rétabli
l’ordre en remaniant le personnel dirigeant d’une part, et en
légalisant les organes de contrôle ouvrier et en leur
attribuant des tâches de contrôle de gestion d’autre
part. Les illusions sur le caractère « socialiste »
de l’Etat polonais ont facilité cette manipulation.
La discussion sur les
limites du
contrôle ouvrier est remise au goût du jour par la
politique de Chávez au Venezuela. En juillet 2005, celui-ci
annonçait l’examen de plus d’un millier d’entreprises en
vue de leur expropriation. Il ajoutait que, pour les employeurs qui
acceptaient de garder leurs entreprises ouvertes, l’Etat serait
prêt à les aider en leur octroyant des prêts à
bas taux d’intérêt, mais à la condition que
« les employeurs accordent aux ouvriers une participation
au management, à la direction et aux profits de la
compagnie10 ».
Dans plusieurs entreprises telles que Inveval (fabrication de
soupapes) ou Cadafe (production et distribution d’électricité),
des tensions se sont fait jour et les travailleurs ont dû
lutter pour leur part de contrôle contre la bureaucratie d’Etat
et/ou la direction de l’usine. Cependant, et malgré
l’enthousiasme que de telles mesures peuvent susciter parmi les
masses, cette forme de contrôle ouvrier s’apparente fortement
à une forme de cogestion dont une partie de la classe
dominante peut tout à fait s’accommoder grâce au
confort que lui procure la rente pétrolière.
Les critiques du programme de
transition
Trois catégories
principales
d’accusation ont pu être formulées à l’encontre
du programme de transition au cours des discussions sur
celui-ci :
-
il risquerait
d’enfermer de manière bureaucratique la spontanéité et l’inventivité
des masses
-
il s’agirait d’un
programme minimum camouflé : il n’évoque en effet ni la
dictature du prolétariat ni l’insurrection bien qu’il en pose les
prémisses
-
le Programme de
transition aurait été dépassé par l’évolution de la société depuis 1938.
La première catégorie
de
critiques repose sur des présupposés anarchisants ou
suivistes qui nient la nécessité d’une organisation
et d’une direction politiques. Ne pas prévoir de mots
d’ordre transitoire correspondant à une situation donnée
revient d’une part à ne pas tester la théorie
révolutionnaire que l’on développe, d’autre part à
n’agir que dans l’improvisation, ce qui ne peut que nourrir un
opportunisme brouillon. Mais elle constitue également un appel
à la vigilance pour les courants trotskystes : le
programme doit être le fruit d’un dialogue permanent avec la
classe ouvrière pour tirer le meilleur de ses initiatives et
rester connecté aux problèmes de l’heure. Certes un
tel dialogue, pour être optimal, nécessiterait une
organisation implantée densément, et à l’échelle
nationale, et aucune organisation trotskyste n’a pu prétendre
à une telle situation jusqu’alors. Mais à défaut,
mieux vaut opérer des mises à jour par approximation
que défendre mordicus un programme une fois pour toute gravé
dans le marbre et systématiquement démenti par toute
situation nouvelle un tant soit peu originale.
Pour répondre à la
deuxième catégorie de critiques, le programme de
transition n’est effectivement pas le programme intégral de
la révolution socialiste. Mais ce qui le différencie du
programme minimum des réformistes, c’est qu’il s’agit
d’un programme de lutte correspondant à une période
particulière, d’où son caractère partiel.
Sans exiger d’un
programme politique
qu’il décrive en détail les leviers de pouvoir et
l’organisation sociale de la société future, il
serait erroné de considérer chacun des points du
Programme de transition, pris isolément, comme révolutionnaire
en soi. Les mots d’ordre révolutionnaires de 1938 ont pu
devenir les mots d’ordre du réformisme en période de
stabilité et de paix sociale. C’est le cas celui de contrôle
sur les investissements par les syndicats, version déformée
du contrôle ouvrier avancée par la IVe
Internationale en Belgique. Quant à l’échelle mobile
des salaires, elle a été appliquée en Italie de
l’après-guerre à la fin des années 1970 et
elle est encore en vigueur au Luxembourg !
Cela nous amène à la
troisième catégorie de critiques. Au cours des années
qui précédèrent sa mort, Trotsky avait fait un
certain nombre de pronostics sur la situation qui déboucherait
de la Seconde Guerre mondiale, notamment ceux-ci :
-
Le régime
stalinien serait ébranlé par la guerre à un point tel qu’il
s’effondrerait inéluctablement à l’issue de celle-ci.
-
Le capitalisme
était en crise terminale et les forces productives avaient cessé de
croître : « alors qu'il ne peut plus être question de
réformes sociales systématiques ni de l'élévation du niveau de vie des
masses... alors que chaque revendication sérieuse du prolétariat et
même chaque revendication progressive de la petite bourgeoisie
conduisent inévitablement au-delà des limites de la propriété
capitaliste et de l'État bourgeois. »11.
Ces deux pronostics
furent, comme on le
sait, réfutés par les faits. L'URSS renforça
considérablement sa sphère d'influence, tandis que le
capitalisme occidental, loin de s'enfoncer dans la stagnation, connut
une exceptionnelle période d'extension. « Le
système dans son ensemble n'a jamais connu d'expansion aussi
rapide et aussi longue que depuis la guerre - deux fois plus vite
entre 1950 et 1964 qu'entre 1913 et 1950, et moitié autant que
dans la génération précédente »12.
L'amélioration
sensible des
conditions de vie et les concessions que permettait l'expansion
économique furent la base d'une large progression de
l'audience des partis réformistes (socialistes et
communistes).
Le fait que Trotsky
se soit trompé
dans ses pronostics n'invalide évidemment pas l'analyse qu'il
fait de la situation de 1938 et les conclusions qu'il en tire quant
au programme de la IVe Internationale13.
Une démarche transitoire
aujourd’hui ?
Les revendications
des
révolutionnaires ne doivent pas être un ensemble
statique déconnecté des changements rapides qui
interviennent dans les consciences au cours d’un processus
révolutionnaire. Nous avons vu que l’élaboration d’un
nouveau programme de transition est indissociable d’une nouvelle
période de la lutte des classes et qu’à chaque étape
d’organisation et de conscience correspondaient des mots d’ordre
distincts. Les expériences effectués par exemple en
Amérique latine, pointe la plus avancée de la lutte de
classe actuellement, rendent possible un test et une actualisation
des mots d’ordre transitoires, mais cela ne les met pas pour autant
à l’ordre du jour sur l’ensemble de la planète.
Il apparaît que ni le
nouveau
Manifeste de la LCR, ni son plan de mesures d'urgences ne peuvent
être considérés comme les équivalents d'un
nouveau programme de transition. Ce n'est pas une faute dans la
mesure où, comme on l'a vu plus haut, l'élaboration et
la mise en avant d'un programme ne sauraient être considérées
comme une tâche permanente pour les révolutionnaires.
Cela ne signifie pas qu’il faille s’en remettre, dans les
périodes de stabilité relatives, à
l’improvisation. D’autres outils doivent être utilisés
pour l’agitation et la propagande en période de stabilité
relative (c’est d’ailleurs l’utilité respective du plan
de mesures d’urgence et du Manifeste de la LCR). A l’inverse,
mettre en avant un ensemble de mots d’ordre de transition dans de
telles périodes risque de semer la confusion quant à
l’appréciation de la situation : si les mots d’ordre
transitoires sont à l’ordre du jour, c’est que la prise du
pouvoir l’est également à plus ou moins court terme.
Au sein du
Secrétariat unifié
de la IVe Internationale, auquel appartient la
LCR,
subsistent des réticences parfois importantes à
l’encontre du processus de regroupement de la gauche
radicale :
ne risquons-nous pas de nous dissoudre, ou de passer sous les
fourches caudines des réformistes radicaux ? Ce souci est
juste en ce qu’il pose la nécessité pour les
révolutionnaires de se munir d’une base programmatique pour
s’orienter, délimiter leurs rangs et poursuivre leur combat
politique de manière autonome. Mais il s’agit pour l’heure
de réorganiser un mouvement ouvrier désemparé
par le bouleversement des données historiques intervenu à
la fin du XXe siècle. Ce souci devient alors un
frein lorsqu’il est posé comme un préalable aux
recompositions à venir.
Cet article
est largement inspiré
de la brochure Critique du Programme de Transition, éditée
au tout début des années 80 par le groupe Combat
Communiste. Issu de Lutte ouvrière, ce groupe analysait l’URSS
comme un pays capitaliste d’Etat. Considérant l’évolution
vers le capitalisme d’Etat comme inexorable dans tous les pays, ce
groupe a vu ses analyses battues en brèche par la
contre-réforme néolibérale et ses vagues de
privatisations. L’écrivain Gérard Delteil en a été
l’un des dirigeants.
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