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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
Editorial
Denis
Godard
Dans
son article, Stathis Kouvélakis
tire un premier bilan de la situation ouverte par la victoire du
mouvement contre le CPE. Il y voit la confirmation de
« l’entrée
dans un cycle ascendant et soutenu de mobilisation ».
Dans
un registre un peu différent,
Loïc Wacquant prévoit, après l’explosion de la
révolte des banlieues de novembre dernier, des « conflits
plus durs et plus violents ».
Outre
l’effet que ces deux mouvements
ont eu sur le développement général de la crise
politique, ils ont en commun le fait qu’une nouvelle génération
a signé, de manière spectaculaire, son entrée
dans le bras de fer entre ceux et celles qui s’opposent au
libéralisme et la classe dirigeante.
Dans
son article sur juin 1936, Sarah
Bénichou explique comment dans le contexte d’une
polarisation générale de la société, la
réaction populaire contre une offensive fasciste en février
1934 a créé une poussée vers l’unité de
la gauche, au niveau syndical et politique. En retour la construction
de l’unité (qui progresse plus vite à la base)
développe la confiance qui s’exprime dans les luttes. Elle
insiste dans ces conditions sur le rôle qu’a pu jouer la
victoire électorale dans le développement d’une
mouvement massif de grèves et d’occupations. Il y a beaucoup
de leçons à en tirer sur la combinaison des luttes
politiques et des luttes sociales dans la montée du rapport
forces dans la lutte des classes.
Ce
qu’elle décrit, c’est le
défilement du film de la montée de ce mouvement de
radicalisation et de luttes, cette combinaison entre luttes, unité
politique et syndicale et élections. Elle ne décrit pas
la suite du film. Or l’arrêt de la dynamique du mouvement a
commencé à faire tourner le film à l’envers.
Et l’arrêt de ce mouvement n’a été possible
que parce que dans sa première phase ne s’était pas
développé une direction politique alternative aux
directions dominantes du PCF et de la SFIO.
Dans
des conditions encore plus
extrêmes de la polarisation, celles de la révolution
espagnole, c’est encore une fois l’incapacité des
révolutionnaires à prendre des initiatives, et non le
potentiel objectif de la situation qui explique, pour Antonin
Béranger, l’échec de la révolution.
Malgré
l’accélération
de la crise politique nous ne sommes pas dans de telles conditions.
Néanmoins cela doit nous amener à réfléchir
sur le rôle que nous devons jouer dans la situation actuelle et
sur la stratégie qui doit nous guider.
Depuis
un an, la victoire du
référendum, l’éruption des banlieues et la
victoire contre le CPE ont commencé à changer la donne.
Des embryons de regroupement politique sont nés et se sont
maintenus malgré le peu de soutien actif des principales
organisations impliquées dans la campagne du « Non ».
Les jeunes des banlieues sont entrés, de fait, dans l’arène
de la confrontation politique. Et la jeunesse scolarisée a
fait l’expérience de la lutte et de l’organisation. Un des
aspects les plus importants de tout cela pour l’avenir est la
jonction qu’ils ont commencé à établir avec
les travailleurs.
Ces
différents aspects et le
fait que cette dynamique s’ancre dans un processus de retour des
résistances entamé depuis une dizaine d’années
confirme qu’il ne s’agit pas d’un feu de paille. Ce processus
va continuer. Mais cela ne signifie pas qu’il peut se développer
indéfiniment. Stathis explique, repris, dans leur article par
François Calaret, Marc Dormoy et Birgit Hilpert, comment,
derrière l’affrontement Ségolène Royal-Nicolas
Sarkozy, se joue en fait un glissement à droite de toute la
société et une recomposition beaucoup plus profonde.
Un
saut qualitatif, qui ne peut se
faire qu’en termes d’alternative politique, est nécessaire
de la part du mouvement pour pouvoir répondre à cette
offensive. Il
est difficile de prévoir les
conséquences qu’aura sur la poussée vers l’unité
et le regroupement, la proclamation de la candidature d’Olivier
Besancenot pour les élections présidentielles.
Ce
à quoi nous invite notamment
les réflexions sur juin 36 et la révolution espagnole
est l’analyse du rôle que doivent jouer des initiatives
politiques pour permettre au mouvement de franchir des étapes
nécessaires. La lutte de classes ne peut se réduire à
une accumulation mécanique d’expériences. Une des
lois de la dialectique enseigne qu’à une certain point
l’accumulation quantitative se traduit par un changement
qualitatif. Le mouvement est en train de créer des
opportunités pour franchir des étapes vers la
construction d’une alternative. Il y a un moment où le refus
par la LCR notamment, de saisir ces opportunités pourrait se
traduire par une démoralisation et l’abandon même de
l’idée qu’une l’alternative est possible.
Ce
qui semble au fond justifier le
conservatisme majoritaire de la LCR c’est son refus de poser la
question du regroupement dans le cadre d’une stratégie
révolutionnaire. D’où la polarisation largement
artificielle des débats entre ceux qui voudraient défendre
l’identité révolutionnaire et ceux qui voudraient la
dissoudre dans une alliance avec des réformistes.
Une
des différences essentielles
entre les années 30 et aujourd’hui est la structuration du
mouvement ouvrier. Dans son article sur le programme de transition
Antoine Brand explique que dans les années 30 la question
essentielle, au sein d’un mouvement ouvrier largement dominé
par les idées de lutte de classe, avec une tradition
d’organisation était la question de la direction. D’où
par ailleurs l’insistance mise sur le programme. Aujourd’hui il
s’agit, dans des conditions nouvelles de combiner la reconstruction
de ce mouvement, de ses traditions avec le développement d’une
direction révolutionnaire. Le constat que fait Loïc
Wacquant sur les banlieues devrait être compris comme
l’expression la plus extrême d’un phénomène
général : « les institutions de classe, par
la classe et pour la classe ont été décimées
et n’ont pas été remplacées par d’autres
institutions par le groupe et pour le groupe ».
Ce
qui nous différencie sans
doute de Wacquant et est sans doute partagé par tous les
camarades de la LCR, c’est que ces institutions doivent être
reconstruites par la classe, la nouvelle classe ouvrière et
pour la classe dans le sens le plus large du terme, syndicats, fronts
de lutte, comités de lutte contre la répression
policière dans les quartiers, associations, structures
politiques. C’est dans ce sens que la LCR devrait s’engager
résolument pour y développer ses analyses, tester sa
politique plutôt que de penser qu’elle pourra un jour devenir
une alternative parce qu’elle ne s’est pas mouillée dans
tout ce qui a échoué. L’histoire nous enseigne qu’il
sera alors trop tard.
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