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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
Interview de Loïc wacquant
Par
Dominique Angelini
Pourquoi
avoir écrit un
livre, Parias urbains, sur la différence entre les ghettos et
les banlieues ?
« J’y
ai été
forcé par le débat qui a éclaté dans les
années 1990 avec les premières explosions dans les
banlieues populaires. Dès que ces émeutes ont commencé
à se normaliser, à se répéter, est apparu
un discours sur la ghettoïsation, un discours importé
d’Amérique. On s’est mis à parler de ces banlieues
populaires, de la ceinture rouge, non pas comme d’endroits
souffrant du chômage, de pauvreté, mais de l’émergence
d’un syndrome américain selon un discours sur le ghetto
plutôt basé sur des images de romans, de la télé,
de films d’actualité. On nous a présenté ce
qui se passe en France comme un processus de ghettoïsation, une
dérive vers l’Amérique. Il y avait une série
d’articles, notamment de Touraine, expliquant que nous allions vers
le ghetto.
A
l’époque je menais une
enquête dans le ghetto noir américain sur sa
transformation et j’ai été interpellé par le
discours français qui dénotait une méconnaissance
du ghetto américain et me paraissait amorcer une dérive
vers un discours du territoire, du quartier, de l’ethnicité
des populations, qui avait trait à la délinquance, à
la violence. Il m’a semblé qu’il fallait vérifier
s’il était vrai. Devoir scientifique et civique, il me
fallait apporter des éléments de connaissances de
raisonnement pour avoir un débat rationnel et pas un amalgame
émotionnel basé sur des images non contrôlées.
C’est pourquoi la première partie du livre est consacrée
à exposer ce qu’est le ghetto noir américain.
En
général en France,
quand on parle du ghetto noir américain, on imagine des
quartiers de misère très violents. Des lieux de
perdition urbaine, de ségrégation, de pauvreté,
de violence, de dégradation du bâti, de taudification.
Or la ghettoïsation recoupe en partie la ségrégation
et la pauvreté… mais n’est aucune de ces dynamiques.
Historiquement les ghettos sont toujours des endroits ségrégués
mais tous les endroits ségrégués ne sont pas des
ghettos. Il se trouve que de nombreux ghettos sont des endroits de
grande pauvreté mais cette pauvreté peut être
passagère, contingente… Après l’effondrement du
ghetto américain dans les années 1960, il devient un
lieu de grande pauvreté, avec l’écroulement de
l’économie légale et donc l’émergence de
l’économie informelle et de la violence criminelle.
Donc
mon premier travail a été
de décrire le ghetto noir américain et surtout de
l’historiciser contre l’idée que le ghetto est toujours
pareil, éternel. Le ghetto juif, par exemple émerge
pendant la Renaissance, dans l’Europe du XVe
siècle
et se diffuse en Europe, et le ghetto noir américain en 1919,
1920 aux Etats-Unis.
Avant les Noirs étaient
ségrégués mais pas ghettoïsés,
c’est-à-dire qu’ils étaient contraints de vivre
dans une zone séparée mais n’avaient pas développé
un poids démographique suffisant et des institutions qui leur
étaient propres. Le ghetto, sur la base d’une population
obligée de vivre dans un territoire séparé est
contraint de développer ses propres institutions. Par les
Juifs et pour les Juifs dans l’Europe de la Renaissance et par les
Noirs pour les Noirs dans la ville industrielle des Etats-Unis en
1920 et 1960. On avait besoin de ces populations : les Juifs
apportaient l’accès au circuit bancaire puisqu’à
l’époque les catholiques ne pouvaient pas se lancer dans les
métiers de la finance. Ils étaient bien placés
pour apporter au prince l’accès aux biens de luxe et aux
biens militaires. On acceptait les Juifs dans la ville, mais il ne
fallait pas se mélanger à eux, puisqu’ils étaient
susceptibles d’apporter des maladies… on voit alors émerger
le ghetto, on les contraint à résider dans des
quartiers qui leur sont propres et où ils vont développer
des institutions, cultuelles, culturelles, économiques,
politiques, d’entraide… et créer un ville parallèle
au sein de la ville.
Le
ghetto émerge aux Etats-Unis
pendant la Première Guerre mondiale qui met fin à
l’émigration européenne et n’amène plus de
force de travail dans la ville industrielle en croissance forte. On
va chercher des bras dans les villes du sud et c’est le début
de la grande migration vers les villes industrielles du nord. Mais si
on veut des bras, il n’est pas question de mélange dans la
ville, dans la sphère intime puisque les Noirs sont considérés
comme vils et avilissant. Stigmate lié à l’esclavage.
Il se développe alors un mécanisme qui permet
d’exploiter cette population stigmatisée en la maintenant à
l’écart et les Noirs développent cette ville dans la
ville blanche avec ses propres commerces, ses propres loges
maçonniques, ses propres réseaux d’entraide…
Le
ghetto est un rapport de force entre
deux groupes qui amène le groupe dominant à exclure le
groupe subordonné, mais il devient l’incubateur d’une
identité commune, alors que le groupe a des différences
d’origine, de provenance. Il existe également une communauté
métisse qui est contrainte de vivre avec ses frères de
couleurs dont elle devient l’élite. Ce n’est pas par
hasard que dans les années 1920 apparaît la première
efflorescence de la culture noire aux Etats-Unis. Le ghetto est un
vecteur de force pour le groupe subordonné. Cela se traduit
par un peuplement homogène, l’émergence d’une
organisation identitaire. C’est l’apogée du ghetto dans
les années 1940-1960.
A
partir des années 1960 le
ghetto se mobilise, c’est le mouvement des droits civiques qui
demande d’avoir les droits politiques mais aussi de ne plus être
parqués. Les transformations économiques font que le
ghetto cesse d’être un réservoir de main d'œuvre et
perdant cette fonction économique, il perd cette possibilité
d’avoir son réseau d’institutions parallèles car il
ne dispose plus de pouvoir d’achat. L’accès aux droits
civiques pour les Noirs qui ont une position stable, permet
l’émergence d’une petite bourgeoisie noire qui s’échappe
du ghetto pour créer des quartiers séparés,
toujours ségrégués mais à la périphérie
du ghetto historique.
Le
canevas d’institutions qui servait
de bouclier au ghetto disparaît et donne naissance à
l’hyperghetto, dans lequel la fonction d’exclusion du ghetto
devient non seulement prédominante mais aussi exclusive. Il
n’a plus la fonction de protection et il est doublement ségrégué
en termes de « races » et de classes. Les
institutions du groupe sont graduellement remplacées par les
institutions de contrôle de l’Etat, et ce n’est pas un
hasard si la petite-bourgeoisie noire grandit pour 80 % dans
le
secteur public. Les Noirs sont enseignants, policiers, gardiens de
prison et juges et deviennent ainsi la main d’œuvre de l’appareil
d’Etat qui se sert de l’hyperghetto comme d’instrument de
relégation triplement dévalorisé, car sans
valeur économique. On n’a plus besoin de tant de main
d’œuvre non qualifiée et il y a un renouvellement de
l’immigration mexicaine et asiatique plus corvéable et plus
docile que les Noirs américains qui revendiquent leur statut
de citoyens. Cela se traduit par la grande migration des blancs de la
ville vers les banlieues, les quartiers périphériques
où ils reproduisent un espace protégé en
abandonnant la ville aux Noirs et en déplaçant le point
de gravité politique du pays. 1968 est la dernière
élection ou le Parti démocrate a besoin de gagner les
villes. Depuis, il peut gagner la présidence avec les seules
banlieues et peut abandonner l’électorat noir.
En
France on confond le ghetto
classique et l’hyperghetto. On dit telle banlieue est un ghetto car
il y a de la criminalité. Mais dans l’hyperghetto la
criminalité se développe pour des raisons qui n’ont
rien à voir avec la ghettoïsation en elle-même. La
misère écrasante, la précarisation, le retrait
de l’économie formelle font que pour vivre il faut avoir
recours à l’économie de rapine, de la rue.
L’hyperghetto n’est pas le résultat d’un mouvement
inéluctable. On parle aux Etats-Unis du « special
mismatch », le décalage entre l’endroit où
sont les Noirs et celui où sont les emplois, mais on oublie de
dire que les Noirs sont toujours allés où il y avait
du travail. Si les Noirs ne vont pas dans les banlieues c’est qu’on
ne les y embauche pas, le système de transport public ne leur
permet pas de se déplacer et c’est une population
marginalisée par les politiques publiques. Loin des théories
naturalisantes ou des théories du décalage de
qualification « skill mismatch », c’est
l’Etat américain qui par ses politiques urbaine, économique,
de dérégulation du marché du travail sans
compensation, de la désindustrialisation et sa politique de
retrait du social, a créé ce désastre historique
qu’est l’hyperghetto.
L’infrastructure
qui s’effondre est
le résultat d’une politique délibérée
consistant à concentrer ces populations dans les quartiers
pour redonner de la valeur économique aux autres quartiers.
Ce
qu’on voit souvent comme des
problèmes de quartier est une traduction des politiques
publiques. On croit qu’aux Etats-Unis, l’Etat est faible, mais on
voit que ce ghetto est le produit des politiques publiques de l’Etat
américain.
Si
on compare avec la France, il faut
passer en revue les parallèles et les différences. En
France, les territoires populaires ont toujours reçu une
population immigrée forte, mais ces quartiers étaient
marqués par une très forte pénétration du
milieu du travail, le salariat fordiste stable, les institutions
municipales de quartier. En enlevant le salariat stable,
c’est-à-dire, non seulement avec le chômage mais aussi
la précarité, qui sont deux dynamiques connexes mais
qui ont leurs caractéristiques propres, dans ces quartiers se
sont concentrées la déprolétarisation et la
précarisation de la classe ouvrière.
Ces
quartiers avaient été
construits dans la années 1960 selon la politique de l’Etat,
par les grandes concentration d’HLM qui devaient durer 30 ans. Les
années 1990, sont le moment où cet habitat arrivait à
la fin de sa vie planifiée. Mais entre temps, l’Etat ne
s’est pas occupé de savoir que faire de la vague ouvrière
suivante. Au contraire dans les années 1970, il a réorienté
sa politique du logement, de l’aide à la pierre vers l’aide
à la personne. Or l’aide à la personne a aidé
les famille en mobilité sociale et spatiale à quitter
l’habitat HLM pour aller dans un habitat pavillonnaire et il y a eu
une sorte d’écrémage qui a vidé l’habitat
social des familles des classes moyennes et même de
l’aristocratie ouvrière qui est allée vivre dans les
pavillons juste à côté, recréant
l’opposition pavillon contre HLM. C’est donc les politiques
étatiques qui en accompagnant sans la compenser la
désindustrialisation et en organisant la dérégulation
du travail ont assis le chômage de masse dans ces quartiers-là
et la précarité du travail comme horizon pour les
jeunes des classes populaires qui n’ont pas de qualification. Dans
les années 1970, les travailleurs immigrés étaient
beaucoup plus ségrégués qu’aujourd’hui. Ils
vivaient dans des cités de transit, dans des bidonvilles et
des foyers Sonacotra. Il n’y avait pas de mélange ni social
ni ethnique et il y avait création d’un réseau
parallèle pour ce groupe enfermé sauf pour le travail à
l’extérieur. Ils étaient invisibles, sur leurs
chantiers dans la journée, et le soir ils devaient disparaître
dans les foyers Sonacotra. Un peu comme les Juifs de la Renaissance
européenne qui avaient le droit de sortir du ghetto dans la
journée et devaient retourner à la nuit tombée
dans le ghetto dont on fermait les portes. S’ils étaient
pris à l’extérieur, ils étaient soumis à
des châtiments corporels très violents.
Cette
population est rentrée
dans l’habitat populaire au moment où il se dégradait
et au moment où il concentrait la population ouvrière
en déclin, soumise au chômage de masse et à la
précarité, et donc dans un contexte où les
ressources collectives allaient s’amenuisant. Il est donc normal
que les tensions xénophobes apparaissent dans ces années-là,
puisque l’intégration à la classe ouvrière ne
pouvait plus se faire. Le sas pour entrer dans la francité ne
marchait pas.
Dans
les années 1980 et 1990, on
entre dans une phase où les étrangers deviennent
français par l’accès à l’école aux
services sociaux, à l’hôpital aux quartiers, par le
mélange dans l’espace… paradoxalement, au moment où
l’intégration des étrangers d’origine
post-coloniale, commence à se faire par les institutions de la
vie quotidienne, par le fameux modèle d’intégration à
la française, où la sociologie de l’intégration
s’aligne sur l’idéologie de l’intégration, on
nous parle de panne de l’intégration, parce que ce discours
sert à masquer le chômage de masse, la précarité
salariale et, en fait, la décomposition de la classe ouvrière.
Les
hommes politiques avaient intérêt
à développer les thèmes urbains, de la ville…
etc. qui permettent de ne pas parler du chômage de masse.
Aujourd’hui,
on parle de deuxième
génération d’étrangers ce qui est une
aberration puisque à la deuxième génération,
on est français. Mais on est toujours traité comme un
étranger. Cela permet de ne pas parler de la troisième
génération du chômage de masse.
En
France, les quartiers populaires son
caractérisés par une grande hétérogénéité
de classes, car il y vit aussi une partie de l’aristocratie
ouvrière et même des classes moyennes ou des famille
bourgeoises. A Ivry, par exemple, il y a 70 % d’habitat social
mais aussi des classes moyennes et même une bourgeoisie.
Les
banlieues sont diverses également
dans leur composition ethnique, ce qui les sépare du ghetto
noir américain qui est 100 % noir et qui a vocation à
enfermer la totalité du groupe. Or en France en 1970, pour
prendre l’exemple de la Courneuve, il y avait 25 nationalités,
dans les années 1990, 30 à 40, et aujourd’hui les
gens disent qu’il y en a 87. Les origines sont de plus en plus
diverses, sans aucun groupe qui domine, ce qui ne crée pas
d’identité culturelle commune.
Il
y a des concentrations de ces
familles mais cela ne représente pas l’ensemble de ces
populations. Elles deviennent de plus en plus hétérogènes
et n’enferment pas les gens de façon permanente, et dès
que les gens réussissent et acquièrent le capital
économique ou culturel pour quitter ce quartier, ils partent
dans une zone pavillonnaire, sur Paris ou dans une cité moins
dégradée. Ces populations ont une mobilité
géographique qui accompagne leur mobilité dans
l’échelle des classes. La bourgeoisie noire ne peut
s’échapper du ghetto et elle se développe pour servir
la population ouvrière du ghetto.
Il
n’y a pas de phénomène
de ghettoïsation en France. Par exemple, il n’y a pas
d’identité culturelle commune. Le cas de la Courneuve le
montre : depuis 20 ans la ville a donné un terrain pour
construire une mosquée mais les différentes populations
n’arrivent pas à s’entendre sur qui la contrôlera.
Les Turcs, les Tamouls, les Algériens, chacun veut sa mosquée.
Par rapport à ceux qui demandent si l’islam pourrait devenir
cette identité commune, on voit bien que ce n’est pas le
cas. Ce n’est pas l’équivalent de l’identité
noire aux Etats-Unis. Il n’y a pas, en France, de quartiers
bourgeois ou petit-bourgeois à tonalité maghrébine
ou noire qui marqueraient un ghetto. On ne peut que dire que les
banlieues ouvrières en déclin sont un anti-ghetto car
elles n’ont pas d’institutions par le groupe ou pour le groupe.
Ces populations avaient leur organisations propres marquées
par la triade travail salarié stable, syndicat, organisations
du PC qui offraient une pléthores d’organisations pour les
femmes, les enfants, les vacances. Ces institutions de classe, par la
classe et pour la classe ont été décimées
et n’ont pas été remplacées par d’autres
institutions par le groupe et pour le groupe, car le groupe n’existe
pas. Mais il existe des trajectoires différentes, incapables
de générer des institutions propres protégeant
ces populations, servant de bouclier protecteur.
Quand
on dit que la France va vers la
ghettoïsation c’est un cri d’alerte, alors que le ghetto
noir était mieux dans sa forme classique. On confond avec
l’hyperghetto. Pendant les phases de prospérité
industrielle américaine, le ghetto de Chicago contenait la
plus grande bourgeoisie noire de l’époque, le ghetto de
Harlem a été le berceau des grandes productions
culturelles, politiques économiques noires, de l’époque.
Les
choses vont mal, il y a une
dynamique de relégation de marginalisation, de dégradation
du bâti, l’apparition de l’économie illégale
mais pas une ghettoïsation. Pour avoir des politiques justes et
efficaces, il faut avoir un diagnostic juste et efficace. Le discours
sur la ghettoïsation a servi à empêcher les
politiques justes, c’est un paravent. Dans les années 1980,
la gauche était au pouvoir et menait une politique économique
qui accélérait cette dynamique de décomposition
de ce territoire ouvrier, leur base électorale. En 1988, on a
créé le ministère de la Ville, en disant qu’il
s’agissait d’un problème de ville, d’immigration,
d’intégration plutôt que d’un problème
social, de chômage de masse, de déstructuration du
salariat…
On
raisonne toujours en moyenne
nationale et on parle de 10 % de chômage. Mais pour ces
quartiers c’est 40 % et pour les jeunes de 18 à 35 ans,
on est passé de 40 % dans les années 1990 à
65 % aujourd’hui. Pour les deux tiers la norme est d’être
sans emploi ou avec des contrats précaires. Comme ça ne
frappe que ces populations là, on parle de solutions
« urbaines ».
Vous
opposez dans le livre salariat
et précariat et écrivez qu’il faut relativiser la
notion de classe. Quand vous parlez de marginalité avancée,
vous expliquez qu’il s’agit d’une marginalité
structurelle, engendrée par le nouveau stade du capitalisme.
Cette
marginalité n’est pas un
reliquat, n’est pas transitoire, c’est un phénomène
structurel qui va aller croissant et quand on parle d’émeutes
de banlieues, on n’a encore rien vu ! Ça va continuer,
s’amplifier, se durcir et on va aussi durcir les réponses
pénales. On va enclencher une dynamique de conflits urbains
très durs, entre la jeunesse, la police, les représentants
de l’Etat…
C’est
une nouvelle forme du
capitalisme, marquée par la fragmentation du salariat. On est
dans un phase où la classe ouvrière de l’ère
fordiste industrielle, de 1880 à 1980, est en décomposition.
Les couches les plus basses sont cassées en morceaux,
atomisées et on assiste à l’émergence d’un
nouveau prolétariat urbain, lié aux nouvelles
conditions salariales. Ce qu’on appelle le salariat désocialisé,
le salariat à configuration variable, flexible, à temps
partiel avec toute sorte d’horaires, avec des contrats courts. Le
salariat n’est plus un facteur de cohésion sociale, qui crée
une communauté de destin pour ceux qui y entrent. C’était
une protection contre la pauvreté qui reconduisait la famille
patriarcale nucléaire.
Aujourd’hui cette famille
patriarcale nucléaire se défait, les rapports entre les
âges ont changé, se sont restructurés et cela
aggrave le désarroi. L’organisation du salariat dans les
sociétés avancées se caractérisait par
une très forte division du travail entre les sexes et une
forte rigidité des rapports entre les sexes et les catégories
d’âges. Ces familles-là ont été secouées
par la transformation des rapports de genres et entre les âges,
qui a été accélérée par le passage
de tous par l’école.
Les
trois choses se sont défaites
en même temps. Le salariat précaire génère
un prolétariat structurellement instable qui est difficile à
mobiliser, à agréger parce que les trajectoires, les
statuts, les avenirs des uns et des autres sont divers. Dans une même
entreprise les gens ont des contrats différents. Ils ont les
mêmes patrons, les mêmes horaires les mêmes
activités mais l’un est en CDI, l’autre en CDD, ou en
contrat aidé et le 4e en stage non payé… ils n’ont
plus de communauté de destin. L’analyse de classe n’est
pas caduque, au contraire, mais il faut la renouveler pour comprendre
tout le mouvement de décomposition de la classe ouvrière
fordiste, compacte, qu’on a connu pendant un siècle et
l’émergence de ce nouveau prolétariat, plus éduqué.
La fragmentation des conditions et des statuts, fait qu’il n’existe
pas de force objective qui les unifie. Il faut d’autant plus faire
un travail politique, culturel pour que les gens voient qu’ils ont
quelque chose en commun. En étant plus éduquée
la classe ouvrière n’a plus le même rapport avec le
parti ou le syndicat « instituteur », mais elle
développe ses propres représentations. Il y a aussi une
très forte présence des jeunes issus de l’immigration
qui sont très actifs, très revendicatifs et une
nouvelle classe émerge. Elle n’est plus dans le même
mode de reproduction où le père amenait son fils et la
mère sa fille, à l’usine. Maintenant tout le monde
passe par l’école. C’est un mode de reproduction dans le
cadre scolaire, comme l’a analysé Bourdieu pour les classes
supérieures.
Les
outils politiques et syndicaux dont
on a hérité pour faire comprendre à la classe
ouvrière sa situation commune sont issus du salariat fordiste.
J’emploie le terme précariat avec précaution, je le
compare au prolétariat plus qu’au salariat. Pour le
mobiliser il y a une difficulté particulière, puisqu’il
s’agit d’un groupe dont chacun veut sortir. Il faut arriver à
faire le groupe pour le défaire. C’est aussi la fin de la
dignité du travail manuel, du fait de la reproduction scolaire
valorisant la culture de l’écrit.
La
génération actuelle a
vu ses parents mis au rebut par la politique de désindustrialisation
et le chômage de masse. Les enfants issus de l’immigration et
notamment de l’immigration maghrébine, ont vu leurs parents
exploités dans des conditions atroces que n’aurait pas
acceptées la classe ouvrière autochtone, et ils ont été
les premiers touchés par le chômage, jetés quand
il n’y a plus eu besoin de leur force de travail. Le rejet est
encore plus fort. Il n’y a pas de pôle symbolique qui serait
la fierté commune.
Quand
dans les années 1980, les
jeunes issus de l’immigration ont renversé le stigmate
colonial, pour revendiquer leur pleine place dans la République
avec la Marche pour l’égalité, on aurait pu commencer
à construire les institutions politiques, les médiations
pour arriver à reconnecter ces populations reléguées
dans les quartiers périphériques et créer
l’appareillage symbolique qui leur donnerait une représentation
politique dans l’espace public. Or maintenant, il reste des
associations qui sont limitées à la luttes contre les
discriminations dans les quartiers et les partis de la gauche non
gouvernementale, qui pour cette raison, sont poussés en dehors
du débat officiel qui vise à empêcher que ces
questions soient posées. Tous les discours sur la
ghettoïsation, l’ethnicité, la diversité, la
délinquance participent de la même nébuleuse dont
l’objet est de bloquer à tout prix la nouvelle question
sociale du XXIe siècle qui est la fragmentation du salariat et
ses effets ramificateurs sur la vie familiale et personnelle. On nous
dit « on comprend que le chômage est un problème,
mais on va d’abord s’occuper de la délinquance ».
Vous
parlez de responsabilité
de l’Etat dans cette dégradation mais en même temps,
vous dites que l’Etat est la solution. Ne pensez-vous pas que c’est
une contradiction ? Que l’Etat ne peut qu’aggraver cette
précarisation ?
C’est
l’Etat qui produit les
inégalités, c’est à lui de les réduire
pour créer des nouveaux droits. Pour moi en déconnectant
la subsistance des revenus du travail et en donnant un revenu
universel cela ferait de l’Etat un vecteur de resolidarisation. Il
faut donner l’accès aux biens de bases : santé,
éducation formation tout au long de la vie comme le demandent
certains syndicats.. qui peut l’organiser en dehors de
l’Etat ?
L’Etat est l’émanation de la collectivité quand il
se donne les moyens d’aider tout le monde. C’est aussi, bien sûr
un vecteur de domination, mais c’est une entité ambiguë.
Il faut arriver à s’en servir contre l’Etat lui-même,
le marché, les lois du marché par la régulation
sociale et les lois. Sinon on en est réduit à faire des
petits correctifs.
Malgré
tout, il existe
aujourd’hui une prise en compte des différences dans le
salariat et les syndicats montrent parfois une volonté d’agir
pour les précaires, comme dans les chantiers navals avec les
sous-traitants.
Il
faut aider à générer
toute organisation qui peuvent fédérer au niveau
national et international. Il faut générer une
coopération à l’échelle européenne.
Mais le levier principal est l’Etat national qui reste très
fort malgré ce que l’on dit. Les élites se servent du
discours sur l’intégration européenne pour ne pas se
servir des espaces de liberté dont les Etats nationaux
disposent pour aider à réduire les inégalités
et la précarité.
Dans
Les prisons de la misère
vous faisiez la démonstration que la pénalisation avait
pour but d’obliger la classe ouvrière à accepter la
précarité. Vous parliez à l’époque
d’une différence entre les Etats-Unis et la France.
Aujourd’hui avec des gens comme Sarkozy, n’avez-vous pas le
sentiment que cette différence se réduit ?
La
dérive vers le sécuritaire
est évidente. Cela consiste à généraliser
la réponse pénale, à tricoter des collaborations
entre les services sociaux et la police, entre l’école et la
police et l’hôpital et la police. Cela ne se fait pas à
partir de la demande sociale mais sur des critères policiers.
En
même temps, on reste dans un
schéma européen. L’Etat social est beaucoup plus fort
en France, il y a des résistances et même du point de
vue de l’appareil policier, il n’accepterait pas certaines
missions. De plus, il n’y a pas une population cible qui puisse
être le terrain pour l’expérimentation. Le ghetto noir
a subi une répression qui s’est traduite pas un enfermement
de masse qui a mis fin aux émeutes des années 1960. La
bonne nouvelle de novembre est que la jeunesse en France n’est pas
prête à accepter son statut de citoyen de seconde classe
et préfère aller à l’affrontement. Il y a
aussi que la régulation du marché de travail est restée
plus forte, le processus de précarisation est moins avancé
et les capacités de résistance sont encore fortes. Aux
Etats-Unis, il était difficile d’expliquer le mouvement
autour du CPE car là-bas, les employés non qualifiés
sont licenciables en une minute, donc les gens ont moins de capacité
de résistance.
Depuis
2002, il y a à la fois
une aggravation du discours sécuritaire mais aussi du
mouvement de résistance et je pense que les gens vont
comprendre le discours sécuritaire comme un écran pour
ne pas traiter les problèmes de fond.
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