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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
Fractures et résistances au
Moyen-orient
arabe
Nicolas
Qualander
« Au
lieu d’asservir le
présent au passé, n’y aurait-il pas lieu, sans renier
ce dernier, de l’amener à partager avec le présent le
coefficient de réalité qu’il ne cesse de lui ravir ?
La mort saisit le vif, aimait à répéter Karl
Marx. L’idée de mettre les morts au service des vivants est
– je ne le sais que trop – la plus utopique des utopies. Elle est
aussi la plus légitime.1 »
Ahmad
Beydoun
La nouvelle conjoncture
régionale
Le
Moyen-Orient arabe est devenu le
point central du redéploiement impérial, qui se traduit
tant par un soutien affirmé des Etats-unis à la
politique israélienne, que par une présence militaire
directe en Irak occupée. Les aspects économiques,
géo-politiques et idéologiques se croisent et se
nourrissent les uns les autres : s’il s’agit effectivement
de contrôler les ressources pétrolifères de la
région, le dessein n’en est pas moins plus vaste,
l’offensive impériale ayant également comme double
fonction, d’une part d’assurer aux Etats-unis le rôle de
première puissance géo-politique mondiale, et de
contester à la Chine, à la Russie et à l’Union
européenne toute velléité d’hégémonie
politique, et d’autre part de réinventer un messianisme
impérial américain de l’après guerre froide.
Le projet de Grand Moyen-Orient, visant à
« démocratiser »
les régimes arabes en place, voudrait en réalité
légitimer la soumission et la subalternisation des pays arabes
par les Etats-unis par des oripeaux de réforme et de
démocratie parlementaire. Le soutien inconditionnel à
la politique coloniale israélienne, et l’intervention
militaire en Irak de 2003, permettent en parallèle de donner
corps à une réactualisation des mythes fondateurs de la
nation américaine, qui entrent en corrélation avec ceux
du sionisme originel : Israël et les Etats-Unis ont sans
doute ceci en commun qu’ils se conçoivent tous deux comme
des nations jeunes, dont l’essence fondamentale serait d’avoir
une mission historique et quasi-religieuse. En ce sens, les
politiques coloniales et impériales consistent toutes deux
dans une perpétuelle réinvention de la nation.
Mais
cette même offensive
impériale et coloniale fait face à un réel qui
lui résiste. Depuis un an, un renversement de cycle politique
s’est ouvert : les processus électoraux, en Egypte
comme en Palestine, ont vu une montée spectaculaire de
courants politiques islamistes, qui réinscrivent leur
idéologie pan-islamique dans un discours nationaliste et
anti-impérialiste, renouant en partie, ironie de l’histoire,
avec certains pans du nassérisme ou du nationalisme arabe, ou,
pour la Palestine, avec le programme originel de l’OLP. Comme
l’écrit le chercheur Olivier Roy, « l’anti-impérialisme
est aujourd’hui au Moyen-Orient la chose la mieux partagée.
Mais loin d’être l’expression de l’hégémonie
islamiste, c’est le signe d’un véritable phénomène
politique : la renaissance du nationalisme arabe ou plutôt
des nationalismes arabes. Partout, le ressentiment à l’égard
des Etats-Unis, l’hostilité à Israël, le désir
de contrôler la richesse pétrolière et la quête
d’authenticité culturelle font vibrer la population et les
intellectuels arabes. Une situation qui rappelle le climat
post-colonial des années 50 et 60. Comme si l’après
11 septembre et l’intervention américaine en Irak avaient
ravivé ces vieilles blessures, l’anti-impérialisme
est de retour au coeur des mobilisations politiques de la région.
Et il estompe les frontières entre les laïcs et les
religieux.2 ».
Au
Liban, la résolution 1559,
conjointement rédigée par la France et les Etats-Unis,
appelant au retrait total des troupes syriennes et au désarmement
de toutes les milices libanaises, se trouve mise à mal par le
nouveau renversement d’alliance opéré par le
Hezbollah, qui, s’il reste toujours allié à la Syrie,
n’en a pas moins conclu un accord politique avec le courant chrétien du
général Michel Aoun, anti-syrien
notoire, mais opposé à toute ingérence étrangère
qu’elle quelle soit, affaiblissant ainsi l’unité apparente
qui avait soudain vu s’allier les partis politiques druzes,
chrétiens et sunnites autour de la résolution
onusienne. En Iran, l’élection de Ahmadinejad, et la double
éviction des réformateurs et des conservateurs proches
de Rafsandjani, prêts à collaborer avec l’occident,
ont réactivé en partie le discours originel de la
révolution iranienne, mélange hétéroclite
de tiers-mondisme, de conservatisme religieux et de nationalisme
iranien. Enfin, la situation en Irak a en partie échappé
à ceux là-même qui l’avait conçue :
premièrement, une résistance populaire s’est faite
jour autour du mouvement de Muqtada as-Sadr, même si sa
structuration interne reste pour le moment purement chiite. Il existe
également des poches de résistance sunnites, même
si elles restent très éclatées, politiquement et
idéologiquement. A l’inverse, et au nombre des points
négatifs, si les Etats-Unis plaidaient effectivement pour une
partition fédérale entre kurdes, sunnites et chiites,
l’opération semble avoir tellement réussi qu’elle a
créé une situation de guerre civile larvée entre
des communautés : première en Irak, qui, au temps
de l’occupation britannique dans les années 1930, avait su
échapper à la division ethnico-religieuse.
La
conjoncture politique actuelle est
donc profondément contradictoire et mouvante, car elle associe
plusieurs dynamiques. Les occupations et les ingérences
étrangères, soutenues localement par des régimes
corrompus et autoritaires, ne produisent pas que de la
résistance :
elles détruisent des sociétés entières,
assassinent l’espace quotidien, modifient des paysages sociaux et
politiques, provoquant déplacements de population, pauvreté
endémique, encourageant ainsi les phénomènes de
corruption et de violences internes au sein de sociétés
brisées. Cette déstructuration sociale et humaine,
caractéristique du phénomène colonial, participe
de la difficulté à construire de la résistance
et à développer une stratégie politique de
libération sur le long terme : en Palestine, le
morcellement du territoire et les bouclages systématiques
limitent la capacité des Palestiniens à construire un
programme national de résistance, et encouragent le
renfermement sur le local – le quartier, le village, le camps.
C’est dans cette conjoncture qu’il faut penser la résistance
à l’offensive impériale dans la région :
les rythmes de recompositions politiques sont ralentis, en un sens,
par la nature même d’un colonialisme destructeur, et, en même
temps, on assiste à une série d’essais de résistance
politique et de « sabotage » de l’impérialisme,
plus ou moins efficaces, dans des conditions particulièrement
difficiles.
La
vision politique du monde arabe en
occident reste ainsi décalée, et abstraite :
certains s’affolent de la montée des courants islamistes,
nonobstant les déchirures et les fractures idéologiques,
politiques, stratégiques, à ce camp. Les mêmes
s’attristent de ne plus voir en Palestine ou au Liban l’image
rassurante du passé, où il existait bel et bien une
gauche séculière dans laquelle ils pouvaient se
retrouver et se reconnaître. C’est là un débat
et des considérations qui n’ont strictement aucun sens,
politiquement parlant, à moins de vouloir penser le politique
au Moyen-Orient sur le mode d’une nostalgie mélancolique et
romantique. Ce qu’il s’agit de penser, c’est justement cette
conjoncture politique complexe : une conjoncture où le
monde arabe est soumis à une offensive impériale telle
que c’est parfois la capacité même de faire de la
politique dans un espace donné qui est remise en cause. Une
conjoncture où le politique se trouve à un tournant,
car maintenant se ressentent avec d’autant plus de violence et
d’acuité les échecs répétés de
la gauche, du nationalisme arabe, mais aussi de l’islamisme
politique. Chacun de ces courants, constitutifs de l’histoire
politique du vingtième siècle, se trouvent aujourd’hui
aux carrefours de changements majeurs : car le sentiment
d’échec
est patent. Le nationalisme arabe est mort plusieurs fois, en 1967
comme en 1973, avec Sadate et la fin du rêve nassérien,
avec la « privatisation » du nationalisme arabe
par des groupes sociaux, familiaux et claniques – les alaouites en
Syrie, les sunnites tikritis en Irak. La gauche arabe a vécu,
elle aussi, ses morts multiples, avec l’effondrement des partis
communistes accéléré par la chute de l’URSS,
l’alignement de certains sur les positions américaines,
comme en Irak avec le PCI, et enfin avec la disparition des
principaux mouvements de guérillas en Arabie du sud. Quand à
l’islamisme, l’essoufflement de la révolution iranienne au
cours des années 1980 et 1990, et, là aussi, sa
privatisation au profit d’un nationalisme iranien dans le cadre de
la guerre Iran-Irak, ont provoqué des changements d’ampleur,
l’islamisme se divisant et se fragmentant aujourd’hui entre des
groupes transnationaux et déterritorialisés de type
al-Qaeda d’une part, et des partis islamo-nationalistes d’autre
part, sur le modèle du Hezbollah libanais.
Trois
éléments sont alors
indissociables, pour qui veut comprendre cette politique de la
résistance au Moyen-Orient, encore incertaine : un espace
politique et social destructuré, une volonté de
résistance à l’impérialisme néanmoins
persistante, qui se manifeste chaque jour au sein de la rue arabe,
même de manière informelle, et enfin une recomposition
politique longue et complexe, qui cherche encore sa stratégie,
ses mots pour la dire, ses gestes pour la faire. La compréhension
de ces résistances exige malgré tout de saisir les
rythmes particuliers du politique au Moyen-Orient, qui ne peuvent
être calqués sur ceux qui constituent notre paysage
quotidien, ceux de la France ou de l’Europe.
Contre la lecture
européo-centrée
du politique
La
persistance d’un orientalisme
réducteur se manifeste aujourd’hui en France d’une manière
caricaturale. Le problème étant qu’elle ne se
contente pas de toucher quelques officines médiatiques ou
politiques conservatrices, mais bien qu’elle fait florès
dans les rangs même de la gauche radicale, et ce en-dehors de
toute préoccupation scientifique ou empirique la plus
élémentaire. Sous les couverts de la lutte contre la
religion, les phénomènes politiques au Moyen-Orient
arabe sont lus avec les seuls yeux d’une histoire politique
particulière, plutôt de type hexagonal, dans laquelle,
invariablement, il y aurait une gauche laïque à la
française, des nationalistes bourgeois, et des islamistes
forcément à droite. Mais la question religieuse et
islamique n’est nouvelle et déroutante que pour l’apprenti :
elle s’est toujours posée dans le monde arabe, et ce dès
les années 1920, avec la fondation des Frères musulmans
égyptiens, qui restera pour près d’un quart de siècle
la matrice politique des mouvements nationalistes, et les années
1930, avec la lutte anti-britannique en Irak initiée par les
oulémas chiites irakiens. Les fondateurs du Fatah, tout comme
les jeunes cadres nassériens qui prirent le pouvoir en 1952,
furent pour la plupart issus des rangs des Frères. C’est
dire combien il y eut historiquement une intrication et des passages
systématiques entre l’islamisme, le nationalisme et la
gauche. Une gauche issue elle-même, pour une bonne part, du
mouvement nationaliste nassérien, ou de radicalisations du
mouvement baathiste. Car la gauche arabe, contrairement à une
idée bien répandue en occident, ne s’est pas réclamée
d’un athéisme idéologique : elle a gardé
avec la question religieuse un rapport ambigu, la mobilisant à
certains moment stratégique, l’ignorant à d’autres.
Parlant des mouvements de guérilla marxistes au sud de la
péninsule arabique lors des années 60 et 70, ainsi que
de la toute jeune République populaire du Yémen du sud,
le sociologue Olivier Carré note que « le travail
féminin est honoré, principalement dans les rangs de la
guérilla. (…). Ici, il s’agit d’une guerre
révolutionnaire, non pas anti-islamique certes, mais avec la
caution d’un islam revendiqué comme un principe de
révolution sociale permanente : la guerre révolutionnaire
du peuple est vue comme un message et une mission islamique pourvu
que le Coran soit lu par les classes laborieuses et par les femmes en
lutte pour leurs droits.3 ».
Les modes de recompositions politiques ont ainsi suivi des rythmes
difficilement compréhensibles pour l’observateur occidental,
tant les questions religieuses, nationales, pan-arabistes et sociales
se sont peu à peu entremêlées.
Ce
croisement entre question nationale,
question sociale et question religieuse persiste aujourd’hui, et
c’est le mouvement islamiste, majoritaire, qui en subit les effets
directs. Cela a d’ailleurs pris une acuité toute
particulière avec l’élection de Hamas, qui se
retrouve à endosser paradoxalement les revendications
historiques du mouvement nationaliste palestinien, tout comme le
Hezbollah a été propulsé en mouvement de
libération nationale, au cours des années 1990,
l’obligeant à reconnaître publiquement l’impossibilité
d’édifier un Etat islamique au Liban. Depuis janvier 2006,
Hamas ne s’est pas distingué par une implantation de la
Charia, comme le prédisait avec une certaine négligence
empirique les plus savants commentateurs : sa première
mesure politique d’ampleur a été de tenter de
remettre entre les mains du gouvernement et du ministère de
l’Intérieur la direction des Services de sécurité,
normalement dans les mains de la présidence et du Fatah. Le
dirigeant de ces nouveaux Services de sécurité n’était
d’ailleurs même pas un membre du Hamas, mais bien un ancien
membre du Fatah, leader des Comités de résistance
populaire, Jamal Samhadana. La discussion interne en Palestine est
d’essence politique, et non religieuse, et le Hamas s’est plié,
de fait, à cette règle. La nationalisation progressive
du mouvement islamique a également produit un renversement des
coordonnées politiques : alors que ce courant s’opposait
fermement à la gauche et au mouvement nationaliste au cours
des années 1980, dynamisé alors par la Révolution
iranienne, les années 1990 et 2000 ont au contraire vu ces
trois courants collaborer dans nombre de cadres d’actions. Au
Liban, le Hezbollah s’attira peu à peu le soutien du Parti
communiste libanais et des forces de gauche palestinienne, notamment
en faisant libérer nombres de leur militants et dirigeants ;
en Palestine, une coordination politique et militaire s’établit
d’emblée entre la gauche, le Fatah et les forces islamiques,
et ce dès le début de la Seconde Intifada. Elle se
concrétisa par exemple par l’alliance entre le FPLP et le
Hamas aux élections municipales de 2005. Au Yémen
réunifié, le Parti socialiste yéménite,
le mouvement islamique Islah et l’Union nassérienne
s’allièrent politiquement au sein du Joint Meeting Parties,
dans le cadre de l’opposition démocratique au régime
du président Salah. Enfin, à une échelle
pan-arabe, la constitution de la Conférence nationaliste et
islamique (CNI), dont la première session s’est tenue à
Beyrouth en octobre 1994, a ouvert une dynamique de rencontres et de
tentative de théorisation politique entre des courants aux
histoires différenciées mais aux intérêts
convergents, notamment sur les questions pan-arabes, démocratiques
et anti-colonialistes. Cela ne signifie pas que le mouvement
islamique soit « progressiste », il est très
loin de l’être. Simplement, il est devenu, ou redevenu, si
l’on inscrit la réflexion dans une histoire longue ouverte
par les années 1920, la matrice du mouvement nationaliste.
Cela signifie également que l’interaction politique et les
passages idéologiques et pratiques, entre le mouvement
nationaliste, la gauche et l’islamisme modifient quelque peu la
donne moyen-orientale. Ce sont ces faits qu’il s’agit de penser,
à moins de vouloir recréer a posteriori l’histoire
politique du Moyen-Orient arabe. Les dynamiques politiques sont ainsi
infiniment complexes : il y eut des radicalisations à
l’extrême-gauche du mouvement nationaliste, à l’instar
de la Katiba at-tullabiya, la brigade étudiante du Fatah dans
les années 1970, ou du Mouvement nationaliste arabe,
d’obédience nassérienne, qui donna naissance à
la majorité des organisations d’extrême-gauche (FPLP).
Il y eut des passages de la gauche nassérienne vers l’islam,
comme le Parti du travail en Egypte. Il y eut des gauches islamiques,
sur le modèle de l’Ayatollah iranien Taleghani, en 1979, et
il y eut, enfin, une reprise des thématiques religieuses au
sein d’organisations communistes, au Soudan et en Irak. Le champ
politique arabe est extrêmement mouvant, et la mobilisation des
ressources nationales et culturelles est souvent la règle.
Faut-il le répéter : il y eut historiquement des
voies de circulations dynamiques entre le nationalisme, l’islam, et
la gauche, car dans le contexte colonial et impérial du monde
arabe, les problématiques nationales, culturelles et sociales
ont toujours été étroitement imbriquées.
Les points centraux de la
lutte
En
mars 2006 s’est tenue à
Beyrouth la quatrième Conférence générale
arabe de soutien à la Résistance, tandis que la
dix-septième session de la Conférence nationaliste
arabe s’est déroulée au Maroc, deux mois plus tard.
Ces deux événements, initiés par le Centre
d’études pour l’unité arabe (CEUA) de Khaireddine
Hassib4,
ont ceci d’intéressant qu’ils ont réuni un ensemble
très vaste de participants et d’organisations politiques,
qu’elles soient de gauche, nationalistes arabes ou islamiques –
étaient indistinctement présents le Comité des
ulémas musulmans d’Irak, ainsi que le courant Muqtada as
Sadr, des intellectuels communistes et nationalistes arabes
indépendants, les nassériens radicaux égyptiens
de al-Karamah, le Hezbollah libanais, le Fatah, le Hamas et le FPLP
palestiniens, le Parti socialiste yéménite et le
mouvement islamique Islah, la gauche de Bahrein, les associations
d’artistes arabes et les mouvements des droits de l’homme…
Encore une fois, le clivage laïcs/religieux n’est pas opérant
pour comprendre les dynamiques politiques en cours, car il n’est
pas structurel, au sens où ce n’est pas lui qui détermine
les rapports de force et d’opposition au sein du champ politique
arabe. Deuxièmement, l’ensemble des documents finaux des
conférences mentionnées reflètent bien les
grands axes du politique dans le monde arabe : l’accent est
mis sur l’intervention structurelle et impériale de
l’occident au Moyen-Orient, et sur la corrélation entre
l’occupation des territoires palestiniens et l’intervention
américaine en Irak. Cette intervention impériale se
déploie maintenant sur d’autres espaces, mais cette fois
dans le cadre d’une guerre de basse intensité : au
Liban, au-travers de la résolution onusienne 1559, qui vise
indirectement à affaiblir la Syrie, et en Iran. Il y a donc un
double consensus, qui structure aujourd’hui le champ politique
arabe : un consensus autour de la question des ingérences
étrangères, et un consensus autour de la question
démocratique. Le premier se traduit par un soutien affirmé
aux résistances, y compris armées, et plus
particulièrement à celle qui a lieu au Liban, autour du
Hezbollah, et en Palestine, autour de l’ensemble des organisations
palestiniennes, quelles que soient leurs couleurs politiques. Dans le
cas de l’Irak, le spectre de la division confessionnelle et
politique est reconnu, et les conférenciers n’ont cessé
de souligné l’importance de « l’unification des
forces nationales et islamiques », et de « la
construction d’organisations démocratiques ». Le
second consensus est plus complexe : les conférenciers se
sont mis d’accord sur l’objectif de la réforme
démocratique, mais cette dernière ne saurait être
soumise au diktat américain, et à sa traduction sous la
forme du projet de Grand Moyen-Orient. La réforme démocratique
a comme base première, dans cette perspective, « la
fin de l’hégémonie étrangère »,
et, si elle vise effectivement la constitution d’un Etat fondé
sur la démocratie, les droits de l’homme et la justice
sociale, elle ne peut que se réaliser en puisant ses forces en
interne, c’est-à-dire en se fondant sur un « héritage
culturel », et sur un « projet de renaissance
civilisationelle arabe ».
Recompositions politiques
Il
y a donc une articulation centrale
entre question coloniale, question démocratique et question
culturelle. La question coloniale et la question démocratique
ont un lien évident : les régimes arabes
pro-américains, que cela soit en Jordanie ou en Egypte, sont
également des régimes autoritaires. La loi d’urgence
de 1982, en Egypte, est toujours d’actualité. Il faut donc
comprendre que derrière la contestation des structures
institutionnelles du régime, c’est toute une critique qui se
met peu à peu en place : critique du régime,
considéré comme répressif, et, par-delà,
critique de sa politique externe, soumise à des intérêts
étrangers. En Egypte, un certain nombre de mouvements se sont
mis en place : la Lagna, comité populaire de soutien à
l’Intifada, ainsi que le mouvement Kifaya, regroupent là
aussi indistinctement islamistes, marxistes, et nassériens. Si
leur implantation populaire reste encore faible, notamment en ce qui
concerne Kifaya, et si les Frères musulmans ont récupéré
les dividendes de la contestation lors des élections
législatives de 2005, il n’en reste pas moins qu’il s’agit
d’une sorte de révolution interne au champ politique. A la
conférence anti-guerre et anti-globalisation du Caire, en
décembre 2003, c’est le guide des Frères musulmans,
Ma’amoun al-Hodeibi, qui prononce l’allocation d’ouverture,
alors que sont présents l’ancien fondateur du FLN algérien,
Ahmed ben Bella, l’écrivain de gauche Sonallah Ibrahim, le
militant nassérien Amir al-Iskandar : « l’alchimie
entre le courant de gauche de la conférence et l’aile
islamiste a été une révélation pour
beaucoup. Faisant une apparition fort remarquée parmi cette
assemblée très orientée à gauche, Ma’moun
al-Hodeibi, le guide suprême des Frères musulmans,
interdits, est intervenu à la session d’ouverture. Dénonçant
l’impérialisme autoritaire et le système capitaliste
agressif, Hodeibi a célébré les vertus du
nouveau mouvement anti-globalisation5 ».
Il
faut également souligner le
changement notable de paradigme politique dans la région pour
les courants nationalistes arabes et islamistes : désormais,
l’acceptation de la démocratie fait force de loi, et cela ne
souffre plus d’ambiguïté. Le cas typique est celui du
Hezbollah libanais, qui a renoncé de facto à la
perspective d’un Etat islamique, et dont le discours s’articule
autour de deux concepts clés : ceux de résistance
et ceux de protection. Ali Rahnema, professeur de sciences
économiques à l’Université américaine
de Paris, note ainsi qu’avec « l’ascension du Sheikh
Hassan Nasrallah, l’un des cinq membres cléricaux fondateurs
du Hezbollah, successeur de Musawi, le Hezbollah a pris un voie
différente. En parallèle à l’orientation
sociale du Hezbollah, traduite par une large gamme de services
sociaux dans la région, le nouveau leadership du Hezbollah a
choisi de participer activement au processus politique libanais.(…).
En réponse à une question d’un journaliste sur sa
vision d’un Etat islamique, Nasrallah a répondu :
« nous pensons que la condition pour la création
d’un Etat islamique requiert un large désir populaire, et
nous ne parlons pas de cinquante et un pour cent, mais bien d’une
large majorité. Et cela n’est pas possible au Liban, et ne
le sera probablement jamais.6 »
Le parti est ainsi conçu comme un outil de résistance à
l’hégémonie étrangère, et c’est sur
cela qu’il bâtit le consensus national autour de lui.
Deuxièmement, il se conçoit lui-même comme un
instrument voué à la protection : protection des
frontières du sud, protection des réfugiés
palestiniens, protection de la dimension arabe du Liban, et
enfin :
appel à la protection sociale des citoyens, autour de la
thématique des réformes social. Il n’est pas
étonnant, dans ce contexte, que la manifestation autour de la
protection des services publics, le 10 mai 2006, au Liban, ait été
soutenue conjointement par le Hezbollah, le Parti communiste
libanais, et le courant chrétien du général
Michel Aoun, et ce contre l’ensemble du panel politique libanais,
d’orientation ultra-libérale.
L’articulation
entre question
nationale et question démocratique, aux yeux de la gauche
radicale occidentale, reste ainsi, somme toute, logique. Mais le
succès rencontré par le courant religieux, et la
dimension récurrente des problématiques culturelles au
sein des espaces colonisés, reste, elle difficilement
problématique. Hors, cette dimension religieuse/culturelle
caractérise historiquement les espaces colonisés, et
les traverse de part en part. La religion n’agit ni comme opium du
peuple, ni comme panacée de libération universelle,
mais bien comme une ressource culturelle, qui s’intègre
naturellement à la problématique coloniale. C’est un
répertoire d’action, au sens où les acteurs et
actrices politiques, quels qu’ils soient, puisent dans un héritage
culturel et historique des éléments propres à se
redonner une conscience politique pour le présent. La
conscience de culture est typique des espaces subalternes,
c'est-à-dire des espaces où l’oppression n’est pas
seulement de nature sociale, mais aussi de nature nationale et
civilisationelle. L’interprétation de la religion est un
autre problème, mais on ne peut ignorer que l’ensemble des
courants politiques ont été traversés par cette
problématique douloureuse de la question religieuse. Car le
colonialisme est compris lui-même comme une offensive à
la fois économique, militaire et culturelle, et
l’occidentalisation des moeurs et des élites locales liées
au pays colon accentuent cette césure entre culture du
colon/culture du colonisé.
Il
n’est donc pas surprenant que dans
le cadre de déstructuration sociale et politique que
représente l’offensive impériale contemporaine, soit
reposé avec d’autant plus de force le problème de
l’articulation des discours et des stratégies nationales,
culturelles et sociales.
Impasses et blocages
conjoncturels
Il
ne saurait cependant y avoir de
développement harmonieux d’une résistance, qui plus
est à une échelle régionale, comme le connaît
le monde arabe. Si le concept de « développement
inégal et combiné » sied bien à cette
situation, c’est qu’il existe un hiatus certain entre une culture
de résistance spontanée de la rue arabe,
fondamentalement anti-impérialiste et tiers-mondiste, soutenue
par des résistances structurées réelles, et,
d’autre part, des séries de blocages politiques qui freinent
temporairement les processus de constitution de cette résistance,
comme en Palestine et en Irak. Si le spectre politique palestinien se
divise aujourd’hui, ce n’est pas, encore une fois, sur une
opposition entre les laïcs et les religieux : c’est sur
la nature de la stratégie de libération nationale.
L’élection de Hamas voit ainsi se constituer une stratégie
de coup d’état rampant à trois niveaux : celui
de la communauté internationale, qui bloque les fonds
financiers et assiège économiquement la Palestine ;
celui d’Israël, qui continue patiemment son travail de
destruction de la continuité territoriale palestinienne, le
tout alimenté par des bombardements récurrents dans la
bande de Gaza ; et enfin celui d’une partie du Fatah,
notamment autour de Mohammad Dahlan, qui tente de renverser par une
série de coups de force militaro-politique un gouvernement
élu. Ce premier blocage, et ses conséquences sur le
long terme, à savoir le risque d’éclatement général
du tissu politique et social palestinien, représente
actuellement le plus grand danger pour la conscience politique du
monde arabe, eu égard à la centralité de la
question palestinienne.
La
seconde impasse conjoncturelle
réside en Irak : si des formes de résistance se
sont effectivement développées, notamment autour du
mouvement islamo-nationaliste du jeune clerc chiite Muqtada as-Sadr,
si nombre de jeunes sunnites se sont engagés, dans des groupes
plus ou moins informels de résistance, force est de
reconnaître l’extrême division des forces de
résistance, qui peinent à se constituer en mouvement de
libération nationale unifié, et surtout la réelle
polarisation confessionnelle irakienne. L’Irak voit se développer
un scénario à l’algérienne ou à la
libanaise : la dynamique de guerre inter-communautaire prend
un
visage autonome, et des massacres en séries se développent,
sans que personne ne sache vraiment qui en est responsable, et
pourquoi. Et, là aussi, le scénario laïcs contre
religieux ne fonctionne pas : on trouve dans le camps de la
résistance et de l’unité nationale irakienne des
courants religieux sunnites (comité des ulémas
musulmans), chiites (as-Sadr), nassériens, communistes,
nationalistes. Et on trouve dans les forces pro-gouvernementales des
forces religieuses (SCIRI), séculières (Le courant
Allawi), communistes (le PCI), ex-baathistes. Le développement
des deaths squads du ministère de l’intérieur,
à majorité chiite, et responsable de nombre de
massacres, tout comme le développement de groupes djihadistes
sunnites anti-chiites, viennent ajouter à l’extrême
confusion de la situation politique. Maintenir l’horizon d’une
résistance nationale unifiée tient, dans ses
conditions, du coup de force politique, comme a tenté de le
faire par le passé As-Sadr, mais rien ne dit que l’équilibre
unitaire fragile qu’il a tenté de constituer avec le Comité
des Ulémas musulmans ne tienne le choc en cas de guerre
civile. Le propre de la guerre civile, c’est justement sa dynamique
autonome, et l’effacement des repères politiques et sociaux
nécessaires à une lutte contre l’occupation. La
constitution d’une résistance nationale unifiée n’est
pas effacée en Irak, mais elle est, en l’occurrence,
considérablement retardée, alors qu’existe une
profondeur stratégique pour une lutte de libération
nationale.
Une libération sociale,
culturelle,
nationale ?
La
libération ne se pense pas
sous le coup de l’analogie historique, mais de la conjoncture. La
conjoncture actuelle associe une série d’éléments
en interaction : une offensive impériale, militaire,
économique, culturelle et idéologique ; des
résistances populaires spontanées, fortement attachées
à un anti-impérialisme ancré dans l’histoire
du siècle dernier ; des tentatives de coordination et de
recompositions politiques, associant nationalistes arabes, islamistes
et mouvements de gauche ; des références
constantes à la question démocratique, mais aussi à
un héritage et à un répertoire culturel arabe ou
islamique, qui servent de références et de ressources
politiques dans un cadre de déstructuration coloniale des
sociétés ; des situations temporaires d’éclatement
des espaces occupés, comme en Irak.
C’est
cela qu’il s’agit
d’interroger aujourd’hui. La nationalisation du mouvement
islamique aboutira probablement à d’importantes ruptures en
son sein, comme ce fut le cas historiquement, au cours des années
1920 et 1950, en Egypte notamment. La gauche et les nationalistes
arabes se posent aujourd’hui un certain nombre de questions
relatives à leurs échecs répétés.
Le monde arabe, après la guerre du Liban, les deux guerres du
Golfe, l’occupation continue de la Palestine et l’invasion de
l’Irak, est un champ de bataille absolument dévasté.
Il est ouvert sur de multiples possibles : le politique et la
gauche sont appelés à s’y redéfinir peu à
peu, à des rythmes différents et selon des modalités
qui ne sont pas, et ne seront pas, identiques à celles que
nous connaissons ici, en Europe. Dire tout cela n’est pas faire
preuve de complaisance envers qui que ce soit : la solidarité
critique exige parfois de quelque peu convertir le regard, et
d’apprendre la complexité d’espaces qui nous restent
encore irréductibles.
Si
la question culturelle/religieuse,
aujourd’hui incarnée en apparence par le mouvement
islamique, ressurgit sans cesse depuis un siècle, c’est
qu’elle est liée de manière organique à la
question nationale et à la question sociale : être
colonisé, c’est être emprisonné dans le présent
des autres. C’est l’un des défis d’une gauche arabe :
pour être de gauche, il ne suffira pas de tenir un discours sur
le social, mais bien sur la nation, sur la culture, sur qu’est-ce
qu’être arabe : question lancinante depuis un siècle,
et qui est éminemment stratégique. Tenir dans un saint
mépris ces problématiques, en Europe et en France,
feindre de les ignorer, ne peut que contribuer à isoler, un
peu plus, un monde arabe en proie à une solitude politique
tragique, et à délaisser les acteurs et actrices de la
résistance, enferrés dans le présent impérial.
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