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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
Palestine : face aux
manœuvres de
l’impérialisme, du sionisme et des collaborateurs, pas de
tergiversation
Julien
Salingue
« Depuis
le début,
on peut identifier deux conceptions sous-jacentes au processus
d’Oslo. La première est que ce processus peut réduire
le coût de l’occupation grâce à un régime
palestinien fantoche, avec Arafat dans le rôle du policier en
chef responsable de la sécurité d’Israël.
L’autre est que le processus doit déboucher sur
l’écroulement d’Arafat et de l’OLP. L’humiliation
d’Arafat, sa capitulation de plus en plus flagrante conduiront
progressivement à la perte de son soutien populaire. L’OLP
va s’effondrer ou succomber à des luttes internes. La
société palestinienne va ainsi perdre sa direction
politique et ses institutions, ce qui constituera un succès
car il faudra du temps aux Palestiniens pour se réorganiser.
Et il sera plus facile de justifier la pire oppression quand l’ennemi
sera une organisation islamiste fanatique ».
« La pire
oppression »
Ces
lignes ont été
écrites il y a plus de 12 ans. Ce qu’elles prédisaient
a fini par arriver. A l’heure où nous écrivons, la
situation à laquelle doit faire face la population
palestinienne est des plus dramatiques et tout laisse à penser
qu’elle va aller en s’aggravant. Mais elle ne semble pas émouvoir
grand monde, dans la mesure où elle n’est que la conséquence
de l’arrivée au pouvoir d’une « organisation
islamiste fanatique ». Les aides internationales ont été
coupées, Israël vole les taxes à l’importation
qui devraient revenir aux Palestiniens, l’organisme de l’ONU
chargé du sort des réfugiés (UNRWA) fait de
l’assistance humanitaire dans les camps de Gaza et de Cisjordanie
où il est encore présent… La proposition qu’avait
faite Dov Weisglass, conseiller du Premier ministre israélien,
au lendemain de la victoire du Hamas, a donc fait son chemin. Il
avait alors déclaré « [que] l’idée
est de mettre les Palestiniens à la diète, mais de ne
pas les faire mourir de faim »2,
déclenchant à l’époque, d’après des
témoins, un fou rire du cabinet israélien. Mais pas de
condamnation de la « communauté internationale »,
plus prompte à demander des comptes au Hamas.
Nous
y sommes. Les
Palestiniens sont
« à la diète ». Evidemment avant
les « sanctions économiques », on ne
faisait pas 3 repas complets et équilibrés par jour en
Palestine. Six ans de bouclage quasi-permanent des territoires
palestiniens ont généré une paralysie et une
asphyxie économiques, entraînant toute la population
dans une longue descente aux enfers vers l’extrême pauvreté.
Mais depuis les élections un pas a été franchi.
Aujourd’hui on mange du pain, de l’huile, quelques fruits et
légumes. On circule à pied car l’essence (quand il y
en a) et les taxis sont trop chers. On ne peut plus financer sa
scolarité. On ne peut plus se soigner. On ne peut plus payer
l’eau et l’électricité. Les commerçants ne
vendent plus rien. Les banques refusent les retraits. Et lorsque le
29 mai dernier, les coiffeurs d’Hébron organisent une
journée « coupe gratuite », les gens se
pressent et on peut entendre des fonctionnaires déclarer :
« Je suis heureux qu’on me coupe les cheveux
gratuitement, mais ça me gêne de ne pas pouvoir payer.
Je n'avais jamais été auparavant dans cette situation,
d’avoir à demander de l’aide »3.
Et
pendant ce temps,
la colonisation et
la répression continuent. De nouvelles parties du Mur sont
construites, parachevant l’encerclement des zones palestiniennes,
les expropriations se poursuivent, la Bande de Gaza est bombardée
en permanence (350 obus par jour en moyenne pour le mois d’avril),
les « incursions » se poursuivent (bilan des
439 agressions israéliennes du mois de mai :
44
morts – dont 15
lors d’assassinats
« ciblés » –, 183 blessés et
481 interpellations4),
en Cisjordanie nombre de villes, villages et camps sont régulièrement
sous couvre-feu… « La pire oppression »,
disait T. Reinhart. Pas sûr qu’elle s’imaginait, à
l’époque, et ce même si elle était une des
rares à ne pas se faire la moindre illusion sur les Accords
d’Oslo, jusqu’où les autorités israéliennes
seraient prêtes à aller, avec le soutien unanime des
puissances impérialistes.
Intifada électorale
On
a pu lire ces
dernières
semaines de nombreuses condamnations des sanctions prises contre les
Palestiniens, au motif qu’elles seraient injustes et révoltantes
car prises dans le but de « punir les Palestiniens d’avoir
mal voté »5.
La formule est commode mais elle ne doit pas devenir une grille
d’analyse car elle contourne l’essentiel : l’objectif de
ces sanctions. Il ne s’agit en effet pas seulement d’une petite
tape sur les doigts des Palestiniens pour les rappeler à
l’ordre.
La
brutalité des
sanctions est à
la hauteur de la force du message qui s’est exprimé lors des
élections palestiniennes de janvier dernier. La population
palestinienne a en effet lancé un véritable défi
au sionisme et à l’impérialisme et elle l’a fait en
connaissance de cause. Comme le rappelle Khaled Meshal, responsable
du Bureau politique du Hamas, « il y avait des voix
avertissant [les Palestiniens], localement et internationalement, de
ne pas voter pour une organisation étiquetée par les
Etats-Unis et l’Union européenne comme terroriste parce que
ce droit démocratique leur coûterait l’aide financière
fournie par les donateurs étrangers »6.
En
donnant une
majorité au
Hamas, les Palestiniens ont voté contre l’occupation
israélienne, mais aussi et surtout contre la soumission de la
direction de l’Autorité palestinienne aux exigences
israéliennes et occidentales, contre les privilèges et
la corruption, contre la fiction des « négociations »
et d’un « processus de paix » qui n’existe
que dans la tête des médias et des politiques
occidentaux. Ils ont voté pour affirmer qu’ils ne sont pas
prêts à capituler, pour exprimer leur volonté de
continuer à lutter pour leurs droits légitimes tout en
exigeant une amélioration de leurs conditions de vie
quotidiennes. Et c’est le Hamas, qui a su allier un profil sans
compromis vis-à-vis d’Israël et une assistance réelle
à la population, qui incarnait le mieux, même si on peut
le regretter, cette aspiration.
Lorsque
l’on examine
dans le détail
les résultats des élections, cette tendance générale
est largement confirmée. La moitié des députés
palestiniens sont élus dans des circonscriptions, l’autre
moitié par un vote à la proportionnelle sur des listes
nationales. Le scrutin de liste est très serré :
43 % pour le Hamas, 40 % pour le Fatah. Mais au
niveau des
circonscriptions, la victoire du Hamas est écrasante : 46
sièges pour le Hamas, 17 pour le Fatah. Les électeurs
palestiniens n’ont donc pas rejeté en bloc le Fatah, parti
historique de la résistance, dont certains courants
participent à la lutte contre l’occupation. Ils ont rejeté
la caste « Autorité palestinienne »,
c’est-à-dire toutes les personnalités, issues du
Fatah, qui depuis des années sont intégrées à
l’Autorité et assimilées, à juste titre, aux
compromissions, à la corruption, à la collaboration et
à la déroute des années Oslo.
Les
sanctions
économiques sont
la réaction violente à ce défi lancé par
les Palestiniens. « L’objectif n’est autre que celui
de leur imposer une capitulation sans conditions. Le chantage à
l’argent et à la faim n’a d’autre but que celui d’une
humiliation totale, pour contraindre enfin ce peuple - qui refuse de
se soumettre - à accepter de ne plus être qu’un peuple
de mendiants et à renoncer à ses droits. L’objectif
n’est donc pas de défaire le Hamas mais de liquider tout
esprit de résistance »7.
Loin d’être une simple punition, les sanctions sont une
nouvelle étape dans la destruction du mouvement de libération
palestinien, une réponse à l’Intifada électorale
de janvier dernier, comme la brutale répression qui a suivi la
seconde Intifada en septembre 2000.
Derrière Abu Mazen, Oslo…
La
défaite de la
direction Abu
Mazen est donc la défaite d’individus corrompus, détestés
et considérés comme des collaborateurs par la grande
majorité de la population8,
mais elle sonne aussi le glas du projet politique qui leur était
intimement lié : les négociations en vue de la
création d’un « Etat palestinien indépendant »
dans le cadre du processus dit d’Oslo9,
et l’abandon de toute stratégie de lutte réelle
contre l’occupant, quitte à être en conflit avec la
base du Fatah.
Même
si nous ne
pourrons pas ici
développer une analyse exhaustive de ce qu’ont été
les Accords d’Oslo, il convient cependant de rappeler quelques
éléments essentiels. On a tendance à considérer
les Accords d’Oslo, qui ont mis un terme à la première
Intifada, comme des accords conquis de haute lutte par les
Palestiniens, répondant en partie aux aspirations qui
s’étaient exprimées lors du soulèvement. C’est
cela qui aurait expliqué leur caractère certes
insuffisant mais néanmoins positif. Mais à y regarder
de plus prêt, la réalité est tout autre et
nettement moins reluisante.
Loin
d’être une
« concession »
faite par les Israéliens et leurs alliés aux
Palestiniens, il s’agit avant tout d’une adaptation de la
stratégie d’Israël dans son entreprise de colonisation
de la Palestine. L’Intifada a démontré aux dirigeants
sionistes qu’il leur était impossible de contrôler
l’ensemble de la population palestinienne et d’empêcher
toute insurrection. Oslo avait pour principal objectif de poursuivre
la colonisation en confiant le maintien de l’ordre dans les zones
palestiniennes les plus densément peuplées (villes,
villages et camps de réfugiés) à des forces de
sécurité palestiniennes, dirigées par un
appareil d’Etat sans Etat, « en échange d’une
promesse d’autonomie dans quelques territoires restant à
définir ultérieurement par des négociations qui
n’ont, en fait, jamais débouché »10
et de quelques accords commerciaux favorisant les entreprises des
« négociateurs » et de leurs amis.
Ahmed
Saadat,
secrétaire général
du FPLP, portait en septembre 2002 le jugement suivant :
« Oslo
n’est pas un accord politique qui aurait pu permettre d’amener
une solution pour le peuple palestinien, mais bel et bien un projet
qui ne concernait que les questions sécuritaires et
commerciales, dont l’une des principales finalités était
la sécurité israélienne. Il y a eu avec Oslo un
passage de témoin entre les Israéliens et l’Autorité
dans un certain nombre de régions, y compris dans des zones
que l’Autorité ne contrôlait absolument pas »11.
Collaboration et colonisation
institutionnelles
Pour
les sceptiques,
citons quelques
extraits significatifs des documents paraphés à
l’époque par Arafat et Abu Mazen : « La
partie palestinienne prendra toutes les mesures pour empêcher
tout acte d’hostilité à l’encontre des
implantations [= colonies], des infrastructures les desservant [=
routes de contournement et checkpoints] et des zones d’installation
militaire »12.
Concernant l’autonomie palestinienne, « les moindres
détails concernant l’Autorité palestinienne sont, en
outre, soumis à l’accord du gouvernement israélien :
« la structure du Conseil, le nombre de ses
membres »,
ses pouvoirs exécutifs et législatifs (article VII),
ainsi que « le système électoral »
et même « les règles et règlements
applicables à la campagne électorale »
(Annexe I) »13.
Quant
aux questions
territoriales,
aucun engagement ferme n’est pris par Israël. Comme pour la
question des réfugiés ou de Jérusalem, tout est
repoussé à des négociations ultérieures.
Ce qui fera dire en 1994 à Meron Benvenisti, maire-adjoint de
Jérusalem, « [que] les négociateurs de l'OLP
ont déjà admis deux principes : aucune
implantation israélienne ne sera évacuée et les
blocs d'implantations, constituant une continuité
géographique, seront sous autorité israélienne »14.
Dans un autre article au titre évocateur (« Un
accord de reddition »), son appréciation globale
des accords est la suivante : « On peut clairement
reconnaître que la victoire israélienne fut absolue et
la défaite palestinienne abjecte »15.
On
est bien loin du
« pas en
avant » (même « petit ») ou de
la « paix des braves » qui ont été
salués à l’époque. Si les Accords d’Oslo
sont bel et bien le produit de la première Intifada, il est
erroné de les considérer comme un compromis
israélo-palestinien. Il ne s’agit que d’une version
réactualisée d’un vieux plan de colonisation établi
quelques décennies plus tôt par un général
travailliste, Ygal Allon16,
plus préoccupé par la gestion des « zones
arabes » densément peuplées que par le
bien-être de la population palestinienne. « Loin
d’être le résultat d’un moment donné de la
lutte de libération, avec de possibles compromis provisoires,
la mise en place de l’Autorité palestinienne était
entièrement tournée vers la défense des
positions de l’occupant israélien, et conférait à
la colonisation un statut légal en institutionnalisant une
forme d’autonomie très partielle et sous contrôle »17.
La fin d’une fiction politique18
On
pourra objecter
que les électeurs
palestiniens n’ont pas été amenés à se
prononcer uniquement sur les Accords d’Oslo et que pour nombre
d’entre eux voter contre Abu Mazen ne signifiait pas nécessairement
voter contre Oslo. Mais les choses sont pourtant bien imbriquées.
Rappelons
que
l’Autorité
palestinienne n’est rien d’autre que l’appareil d’Etat sans
Etat mis en place par les Accords d’Oslo, chargé, lorsque
les « négociations » arriveraient à
leur terme, de diriger l’Etat palestinien. Cette création
diplomatique s’est progressivement substituée à
l’organisation historique du mouvement national de libération,
l’OLP, avec l’intégration de la plupart des cadres de
l’OLP à l’appareil de l’Autorité. D’un
mouvement de libération nationale, certes nationaliste
petit-bourgeois, corrompu et bureaucratisé, l’OLP, on est
donc passé à un proto-appareil d’Etat, dont la tâche,
comme on l’a vu plus haut, était de détruire les
aspirations nationales du peuple palestinien en échange de
quelques faveurs économiques et de micro-territoires à
administrer.
En
2002, A. Saadat
résumait la
situation de la manière suivante : « Il est
clair que l’Autorité est un obstacle pour la résistance,
dans la mesure où ils représentent exclusivement les
intérêts de la bourgeoisie palestinienne, intérêts
qui sont ceux des Israéliens, pas ceux de la population
palestinienne. Ils n’ont aucun intérêt à ce que
l’Intifada se poursuive, au contraire ce qu’ils veulent c’est
arrêter la résistance, en d’autres termes on peut dire
que leurs intérêts vont contre ceux de la population.
Vous voyez, même si nous parvenons à faire l’unité
entre les partis politiques palestiniens, il restera un obstacle qui
a pour nom l’Autorité palestinienne »19.
C’est
donc aussi une
institution et
sa tâche historique qui ont été rejetées
par les Palestiniens en janvier dernier. En remplaçant les
« négociateurs historiques » par une
nouvelle direction qui affirme ne pas reconnaître les accords
antérieurs, qui refuse de négocier avec Israël
sans un minimum de préalables et qui appelle à la
poursuite de la résistance, les électeurs palestiniens
ont fait un choix clair : dire stop aux illusions d’Oslo, à
la comédie qui se joue depuis 15 ans, celle de la fiction des
« négociateurs israéliens » et
des « négociateurs palestiniens »
s’asseyant à la « table des négociations »
pour discuter de la « prochaine étape »
du « processus de paix » (souvent
« malmené »
par les « extrémistes de tous bords »),
processus qui doit aboutir « à moyen terme »
à la création d’un « Etat palestinien
souverain aux côtés d’Israël ».
Car
derrière ce
rideau de fumée,
ce qu’a pu voir la population palestinienne, c’est l’extension
des colonies, la multiplication des checkpoints, les expropriations
et les destructions de maison, la construction du Mur, les
assassinats, les arrestations, et l’enrichissement d’une minorité
composée des « négociateurs » et
de leurs amis entrepreneurs, les seuls bénéficiaires
palestiniens des Accords d’Oslo.
Contradictions
inter-palestiniennes
C’est
à la lumière de
ces éléments qu’il faut appréhender ce qui se
passe en Palestine depuis plusieurs mois, notamment les tensions
inter-palestiniennes, que certains qualifient de « guerre
civile larvée ». La situation issue des élections
est éminemment contradictoire : le Hamas a été
mis à la tête d’une institution avec comme mandat de
jouer un rôle incompatible avec ce pour quoi elle a été
créée. Cohabitent dans l’Autorité
palestinienne non des courants politiques qui ont des stratégies
divergentes quant à la lutte du peuple palestinien, mais un
camp qui veut utiliser (avec toutes les contradictions que cela
implique) l’Autorité comme un outil de la lutte de
libération et un camp qui veut la préserver comme outil
de protection de leurs avantages et privilèges.
Au
sein de cette
institution, le
président jouit de pouvoirs considérables, pouvoirs qui
se sont accrus juste avant le changement de majorité, avec de
nouveaux textes votés par la majorité qui venait d’être
défaite aux élections (renforcement du contrôle
d’Abu Mazen sur les forces armées, sur la télévision,
la radio…)20.
Il contrôle notamment les (nombreuses) forces de sécurité,
la police, et au sein de l’administration la plupart des hauts
fonctionnaires sont ses hommes. On mesure les tensions qui peuvent
régner à tous les niveaux : un ministre Hamas est
confronté en permanence, au sein de son ministère, aux
hommes du président, et à l’autre bout de la chaîne
les groupes armés du Hamas sont confrontés en
permanence à la police.
L’affrontement
qui se
joue en
Palestine n’est pas, contrairement à ce que certains
laissent entendre, une banale lutte pour le pouvoir. C’est la
survie d’Abu Mazen et de ses hommes qui est en jeu. Politiciens,
hommes d’affaire et entrepreneurs sans base sociale, ils sont prêts
à tout pour garder leur place dans l’appareil d’état
et pour s’assurer que l’Autorité ne va pas devenir autre
chose que ce pour quoi elle a été créée :
canaliser la colère populaire, être l’interlocuteur
officiel des pays impérialistes et assurer une place au chaud
à ceux qui la dirigent une fois que la question nationale
palestinienne sera liquidée. Prêts à tout, y
compris au coup d’Etat.
L’hypothèse du coup d’Etat
« L’administration
Bush va
certainement prendre en considération trois possibilités.
-
[L’une d’entre
elles]
consisterait à stimuler des tensions et des oppositions au
Hamas afin de provoquer des nouvelles élections dans un futur
pas trop lointain ; cela en utilisant l’avantage du vaste pouvoir
présidentiel qu’Arafat s’était attribué et
dont Mahmoud Abbas a hérité (…).
-
Une troisième
option
consisterait à mettre en place un « scénario
algérien ». Je fais référence ici à
l’interruption du processus électoral en Algérie,
telle qu’elle fut dictée par la junte militaire en 1992. (…)
L’appareil répressif de l’AP mènerait une attaque
contre le Hamas, imposerait un état de siège et
établirait une dictature militaire. Evidemment, une
combinaison des deux dernières options (ou scénarios)
est aussi possible, en reportant dans le temps la répression
contre le Hamas, jusqu’à ce que les conditions politiques
existantes soient plus propices à la dernière
option »21.
Ces
lignes ont été
écrites juste après les élections. Aujourd’hui
le développement des événements fait pencher la
balance dans le sens du « scénario algérien »,
du putsch militaire combiné à une « stimulation
de tensions ». Depuis les élections, Abu Mazen et
ses hommes (au premier rang desquels Mohammed Dahlan, dont nous avons
déjà parlé (cf. note 8) et qui jouera un rôle
clé en cas de putsch) font tout pour entretenir le chaos dans
les territoires occupés, notamment à Gaza. A plusieurs
reprises, Abu Mazen a accusé le Hamas d’être
responsable du non-paiement des salaires, tandis que Dahlan
organisait des manifestations « spontanées »
de fonctionnaires devant les ministères à Gaza.
Abu
Mazen a même
constitué
un cabinet fantôme22,
composé de sa garde rapprochée, c’est-à-dire
tous ceux qui ont été rejetés par la population
lors des dernières élections, prêt à jouer
son rôle lorsque leur heure sera (re)venue. Dahlan, de son
côté, multiplie les contacts avec les services du
renseignement égyptien. « Ha’aretz a rapporté
le 28 mai qu'Abbas avait demandé la permission à Israel
d'augmenter sa « garde présidentielle »
de 2 000 hommes à 10 000, créant une milice
personnelle directement sous son contrôle, en supplément
des autres forces de sécurité de l'Autorité
palestinienne sous la direction du Fatah. Avec la coopération
du gouvernement israélien, la milice d'Abbas sera armée
par un pays tiers (Ha’aretz, 29 mai). Le but d'Israël dans le
transfert des armes, a déclaré un haut responsable de
la Défense à Ha’aretz, est « de permettre
à Abu Mazen de s’occuper » du Hamas et d'autres
groupes islamiques (le 26 mai) »23.
Quel
intérêt pour
Israël,
qui a boycotté l’Autorité pendant des années
et qui ne parle que de « décisions unilatérales »
? Tout simplement parce que l’aboutissement du projet actuel du
gouvernement Olmert (des îlots palestiniens
« autonomes »
dans un océan sous contrôle israélien) nécessite
un écrasement de la résistance, de l’esprit de
résistance, et la remise en selle d’interlocuteurs
palestiniens chargés d’administrer les futurs bantoustans.
Etant donné le contexte international et régional,
Israël ne peut prendre seul la responsabilité d’écraser
le gouvernement Hamas et la résistance armée à
l’intérieur des territoires palestiniens. Dans l’esprit
des accords d’Oslo, ils comptent donc sur l’équipe d’Abu
Mazen pour faire le sale boulot à leur place et ils sont
prêts, comme nous venons de le voir, à leur apporter un
soutien logistique à peine dissimulé. Olmert a fait des
déclarations qui vont explicitement en ce sens :
« Abu
Mazen est une personne très authentique et j'ai un immense
respect pour lui. (…) Il lui revient de désarmer les
organisations terroristes et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir
pour l'aider »24.
L’équipe Abu Mazen est toute disposée à
recevoir cette aide, leur survie politique passe par la chute du
gouvernement Hamas et ils ne sont pas prêts à laisser
filer entre leurs doigts la gestion des futures « zones
autonomes ».
Ultime (?) manœuvre :
le référendum
Ces
dernières
semaines, les
processus que nous venons de décrire se sont accélérés :
multiplication des « incidents » entre groupes
armés du Fatah et du Hamas, « révélations »
mensongères de prétendus projets d’attentats du Hamas
contre Abu Mazen, contre des dirigeants jordaniens (et bientôt,
contre Bush ?), « voyages » à répétition
d’hommes d’Abu Mazen en Egypte et aux Etats-Unis… C’est dans
ce contexte qu’il faut appréhender « l’affaire »
du référendum, qui pourrait bien être l’ultime
manœuvre du clan Abu Mazen pour provoquer l’explosion.
Le
texte qu’Abu Mazen
veut soumettre
à référendum est un document élaboré
par des prisonniers palestiniens de tous les courants politiques
(Jihad islamique excepté), rendu public dans le quotidien
Al-Quds du 11 mai25.
Nous n’en détaillerons pas ici le contenu intégral,
car comme nous allons le voir, c’est bel et bien la méthode
qui est en question dans cette affaire. Les prisonniers le présentent
comme un « document pour le dialogue national »,
rédigé et soumis à la discussion « afin
de maintenir et préserver l’unité nationale et
l’unité [du peuple palestinien] dehors et à
l’intérieur de la Palestine »26.
Il aborde la plupart des questions qui touchent aux droits nationaux
et à la lutte des Palestiniens, du droit au retour des
réfugiés à la libération des prisonniers,
de la reconnaissance implicite de l’Etat d’Israël au droit à
la résistance armée…
Mais
ce document n’a
pas été
présenté par ses signataires comme un programme à
prendre en bloc. Il s’agit d’un texte soumis à la
discussion afin d’éviter que les luttes inter-palestiniennes
ne l’emportent sur l’unité contre Israël. En
soumettant le texte en l’état à référendum,
sans aucune discussion inter-palestinienne, en lançant des
ultimatums au Hamas et en décidant de convoquer le référendum
malgré l’opposition du gouvernement et du parlement, Abu
Mazen emprunte la direction opposée : il décide
d’approfondir la crise actuelle et d’accentuer la confrontation
avec le Hamas. « M. Abbas veut utiliser le document pour
obtenir un mandat direct de la rue palestinienne pour contourner le
Conseil législatif, amorcer de nouvelles négociations
selon les conditions américano-israéliennes, et le
danger est là »27.
Abu
Mazen entend, en
faisant retourner
les Palestiniens aux urnes, « annuler » sa
défaite aux législatives et invalider a posteriori la
victoire du Hamas en se posant comme celui, modéré,
prêt à négocier, qui fait consensus, contre le
Hamas. On comprend pourquoi ces derniers, après quelques
hésitations, refusent le référendum. Le Jihad
islamique le rejette également. Dans une déclaration
publiée le 10 juin, le FPLP déclare qu’il est lui
aussi opposé au référendum car, selon les termes
du communiqué, « seul le dialogue national pourra
servir la cause du peuple palestinien ». Plusieurs des
prisonniers signataires du document, y compris certains des
initiateurs, ont annoncé qu’ils retiraient leur signature
étant donné l’utilisation qui était faite du
texte par Abu Mazen. Le « document des prisonniers »
n’est aujourd’hui plus qu’un document du Fatah.
Pas de tergiversation
Les
coïncidences sont
rares en
politique. Au moment même où Abu Mazen annonçait
que le référendum se tiendrait avec ou sans le Hamas,
Israël bombardait une plage de Gaza, tuant une dizaine de
civils. Dans la foulée de cette opportune bavure, le Hamas
annonçait qu’il rompait la trêve observée
depuis 18 mois. Dès le lendemain, le ministre de la Défense
Amir Peretz (ancien candidat travailliste, « modéré »
d’après certains) déclarait que les assassinats de
membres du Hamas, y compris haut placés, allaient reprendre.
Il
est clair que le
gouvernement
israélien, même s’il affirme que le référendum
est « insignifiant », va aider Abu Mazen en
procédant de la sorte : en provoquant aussi ouvertement
le Hamas, il veut l’obliger à sortir de l’image
respectable qu’il se forge depuis plusieurs mois et à
organiser des opérations violentes. En dernière
instance, cela légitimera, au yeux de l’opinion
internationale, la politique d’Abu Mazen et de sa clique, y compris
s’ils vont jusqu’au putsch.
Les
plus optimistes
veulent croire que
l’affrontement généralisé est évitable.
Mais soyons pessimistes ou, pour le dire autrement, réalistes.
Rien n’est jamais écrit et l’histoire de la Palestine nous
apprend que l’on peut être chaque jour surpris par un
événement imprévu. L’hypothèse la plus
vraisemblable est que, dans les semaines ou les mois qui viennent,
notamment autour de la date du référendum, un point de
non-retour va être franchi.
Hasan
Abu Nimah est
l’ancien
ambassadeur de la Jordanie à l’ONU. On peut difficilement le
soupçonner d’être un radical. Le 25 avril dernier, il
écrivait : « Toute faction palestinienne qui
n’est pas centrée d’abord et essentiellement sur la
défense de la terre et du peuple contre l’agression
israélienne et le colonialisme et préfère, à
la place, se battre pour obtenir quelques miettes à la table
du maître, travaille véritablement contre les intérêts
palestiniens »28.
La question qui est aujourd’hui posée à la gauche
radicale et au mouvement de solidarité est la même que
celle qui a été posée au moment des Accords
d’Oslo : avec le peuple et la résistance ou avec les
collaborateurs parrainés par le sionisme et l’impérialisme
?
Mais
contrairement à
Oslo, il
sera difficile cette fois-ci de se réfugier derrière
une position de « juste milieu », en étant
critique mais pas trop, pour ne froisser personne. Les années
Oslo et les événements de ces derniers mois ont
largement démontré qu’une partie des dirigeants
palestiniens travaillent sciemment contre leur peuple. Résister
et collaborer ne sont pas des orientations différentes, elles
sont contradictoires. Une gauche radicale et un mouvement de
solidarité authentiques ne peuvent adopter une attitude de
spectateurs, une attitude de neutralité, car elle revient
toujours à faire le jeu du plus fort, en l’occurrence
l’impérialisme, Israël et les collaborateurs arabes et
palestiniens.
Etre
neutre face à
l’offensive
de la direction sortante de l’Autorité, entre autres via le
référendum, c’est laisser le peuple palestinien seul,
soumis à toutes les pressions, au chantage à la faim, à
la menace d’une situation toujours pire. Le référendum
est une arme contre la résistance car ce qu'on voudra nous
présenter comme le « choix démocratique »
en cas de victoire éventuelle du « oui »
ne sera que le résultat d'un vote pour survivre d’une
population isolée et donc contrainte de satisfaire ceux qui
détiennent la possibilité de recevoir et distribuer
l'argent bloqué.
Nous
sommes dans une
période clé
dans l’histoire de la lutte du peuple palestinien. Il n’y a pas
de tergiversation possible pour les marxistes-révolutionnaires,
surtout si nous voulons aider à la construction d'une
alternative qui disputera aux courants intégristes islamiques
le rôle de porte-parole principal de la résistance
populaire à l'offensive impérialiste, aux plans
sionistes et aux régimes réactionnaires arabes dans
toute la région.
Dès
aujourd’hui, nous
devons
être fermes. Nous sommes aux côtés du peuple
palestinien qui lutte pour ses droits et qui a réaffirmé
en janvier dernier qu’il refusait la capitulation. Nous sommes aux
côtés de ceux qui refusent d’abandonner lesdits droits
et sont prêts à mener la bataille dans l’unité.
Nous sommes et serons à leurs côtés contre tous
ceux qui veulent une fois pour toutes écraser la résistance
et l’esprit de résistance en Palestine.
le
11 juin 2006
Post scriptum :
Quelques
jours après
la
rédaction de cet article, l’hypothèse de l’annulation
du référendum du 26 juillet et d’un « accord »
entre le gouvernement Hamas et Abu Mazen était évoquée.
Ces annonces faisaient suite à une semaine marquée par
de multiples attaques de militants du Fatah contre des locaux du
Hamas, des locaux gouvernementaux, et même le Parlement. Un
accord provisoire sera peut-être trouvé car la menace
d’explosion est réelle et le Hamas (qui n’a pour l’instant
pas répondu aux provocations israéliennes) semble
vouloir jouer la carte de l’apaisement et doit trouver coûte
que coûte un moyen de payer les salaires. On notera aussi que
les premiers sondages ne promettaient pas une victoire facile à
Abu Mazen (un sondage du 19 juin donne 47 % au
« oui »
et 44 % au « non »). L’éventualité
de l’annulation du référendum ne signifie en aucun
que les tendances que nous avons décrites plus haut vont
s’inverser. Au contraire, les contradictions vont s’approfondir,
y compris au sein du Hamas, même si une annulation du scrutin
pourrait apaiser provisoirement les tensions de ces derniers jours.
J.S. Le 19 juin
2006.
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