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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
Ségolène Royal et la mutation du
parti Socialiste
François Calaret,
Marc Dormoy,
Birgit Hilpert
Le nouveau
capitalisme modifie en
profondeur les rapports entre les classes sociales et la
configuration du mouvement ouvrier. Un des éléments
nouveaux est la transformation des partis sociaux-démocrates
en partis qui assument explicitement une restructuration libérale
de la société. Ce changement s’opère dans le
cadre d’une concurrence de plus en plus acharnée des
capitaux au plan international. La conversion de la sociale
démocratie au social libéralisme fait partie de sa
mutation en une force de plus en plus éloignée des
aspirations des classes populaires. Si cette tendance connaît
des rythmes et des formes différents selon les pays, elle
reste indéniablement un des principaux facteurs (même
s'il n'est pas le seul), qui rendent possible l’émergence de
nouveaux partis politiques, regroupant les franges militantes et
politiques du mouvement ouvrier.
La probable
candidature de Ségolène
Royal est un fait politique majeur qui marque un changement en
profondeur du champ politique en France. Avant les élections,
la présidentiable du PS défend avec une clarté
sans précédent une orientation ouvertement sociale
libérale et réactionnaire.
Son offensive sur le
terrain
sécuritaire est un signal politique d’autant plus fort
qu’elle a été lancée juste après de
nouvelles violences policières contre des familles immigrées
et des jeunes des quartiers populaires. A peine deux mois après
la victoire historique des salariés et des jeunes sur le CPE,
première défaite majeure du gouvernement de droite
depuis cinq ans, elle choisit de se profiler face aux autres
candidats du PS en se plaçant sur le terrain sécuritaire
de Sarkozy et de Le Pen.
Le néo-conservatisme social
démocrate
Ségolène Royal
représente
bien un tournant dans l'évolution politique du Parti
socialiste : depuis des mois, elle tente de s’imposer par une
succession de déclarations publiques correspondant à
une sorte de « néo- conservatisme social
démocrate » dont les points principaux sont les
suivants :
- En accord avec les
principaux
dirigeants socialistes, elle s’est positionnée pour le
« Oui » au référendum sur le TCE,
traité censé élever au rang constitutionnel le
libéralisme à l'échelle européenne.
- Elle fait éloge du
« blairisme » (qui vient d'imposer la retraite
à 68 ans…) et de la « flex-sécurité ».
Avec Blair en Angleterre, Bush et Clinton aux USA, Schröder et
Merkel en Allemagne, elle partage l’objectif de réduire au
maximum « l’Etat providence » et d’imposer
des conditions de vie et de travail aux classes populaires qui
généralisent la pauvreté, la misère et
l’insécurité sociale.
- Elle dénonce le
« patriotisme
de façade » de Villepin et défend « Un
patriotisme offensif (qui) s’attaquerait, lui, aux vrais
sujets :
la faiblesse des capitaux propres des entreprises françaises,
qui les rend vulnérables à un raid boursier et résulte
du désengagement des banquiers et des assureurs tricolores ;
la création de champions européens qui aient à
la fois la taille requise pour affronter la concurrence
mondiale. »
(Chapitre 2, Les désordres de l'emploi et du travail,
disponible sur son site Désirs d'Avenir)
- Elle
déclare : « Je
ne déferai pas pour le plaisir ce qu'a fait la droite ».
Par ces paroles, elle vise une rupture avec l'orientation
traditionnelle de la gauche réformiste où les candidats
cherchaient à se faire élire en s'appuyant sur les
revendications des salariés. Pour Royal, il faut dès
avant les élections annoncer clairement la politique qu'on
mettra en place une fois arrivé au gouvernement.
- Ségolène Royal
développe un discours qui s'appuie essentiellement sur les
valeurs traditionnelles de la bourgeoisie (« la
famille »,
« le travail », « l'autorité »,
« l’armée » « Il faut
relever la nation »…) Elle est même allée
jusqu'à reprendre le slogan vichyssois « Travail,
Famille, Patrie » dans une interview au journal Les Echos.
- L’aspect clairement
réactionnaire
de son discours se lit dans cet extrait du 1er chapitre du futur
livre de S.Royal : « Avoir la nostalgie des
« valeurs
traditionnelles (= les repères qui permettaient d’y voir
clair) ne vaut pas fascisation des cervelles et même trouver
qu’il y a « trop d’immigrés » ne
signifient pas consentir à leur discrimination. Le FN fait,
hélas, partie du paysage et joue avec talent le jeu de la
démocratie : que 66 % des Français ne voient
pas en lui un danger pour la démocratie n’est pas forcément
le signe d’un abaissement de leurs barrières immunitaires. »
- Elle propose de
rendre
« obligatoire » la syndicalisation. Cette
proposition vise directement le mouvement ouvrier en tant que
mouvement indépendant des exploité-e-s car cela
renforcerait l'intégration institutionnelle des syndicats à
l’Etat et contribuerait ainsi à désarmer la capacité
de résistance des salaries.
- Sur le terrain
« sécuritaire »,
elle propose « contre la délinquance de masse »
un « encadrement à dimension militaire »
dès le premier acte de « délinquance ».
Elle préconise aussi la mise sous tutelle des allocations
versées aux familles « d'enfants délinquants »,
car ces familles sont jugées « défaillantes ».
Dans certaines classes, elle prévoit la présence d'un
deuxième professeur-tuteur, chargé de la discipline.
Les enfants qui « font la loi et pourrissent la totalité
d’un collège », doivent être « recadrés
dans des internats scolaires de proximité ». Il
s’agit ni plus ni moins de mettre au pas les classes populaires et
notamment la jeunesse, pour qu’elle soit prête à
accepter les pires conditions d’exploitation et surtout à ne
pas songer à se révolter contre l’ordre établi
des choses.
C'est bien une rupture !
Cette orientation
s’oppose
frontalement aux aspirations populaires qui ont émergé
lors des trois grandes crises qui ont traversé la société
française depuis un an : le Non au TCE, la révolte
des banlieues et le mouvement anti- CPE. Elle implique une
transformation du Parti socialiste, d'où l'importance accordée
à l'opération d'adhésion massive au PS qui
constitue une véritable « promotion Ségolène »
et qui vise à marginaliser toute contestation possible. A
titre d’exemple, les Hauts-de-Seine, département le plus
riche de France, enregistrent la progression la plus forte (+166%) de
demandes d’adhésion. Patrick Bloche, patron de la fédération
de Paris du PS, explique : « Nous rejoignons le
modèle des grandes formations socialistes et social-démocrates
européennes : travaillistes, SPD… ». En
conséquence, on assiste à la mise en place d'un système
parlementaire « à l'américaine »,
limitée à la domination de deux grands partis frères.
La vie politique se réduit ainsi à un grand spectacle
médiatique, dont les mouvements sociaux et les syndicats,
jugés « archaïques », sont absents.
Le phénomène « Ségolène
Royal » est l'aboutissement de l'évolution sociale
libérale du PS. Or, le tournant qui s'opère aujourd’hui
en France est comparable à la reprise en main du Labour par
Tony Blair au début des années 90.
C'est l’analyse que
fait également
Stathis Kouvelakis, selon qui « l’affrontement Ségolène
Royal/ Nicolas Sarkozy » traduit « un
déplacement à droite de grande ampleur de l’axe
politique, qui verrait s’opposer deux versions convergentes (de
« centre-gauche » et de « droite
dure ») non simplement du néolibéralisme
(c’était déjà le cas depuis le ralliement du
PS, puis de la « gauche plurielle », à
la gestion loyale des affaires du capital) mais d’un projet
néo-conservateur visant à remodeler en profondeur la
société française.
Il ne s’agit pas donc
pas de la seule
poursuite de la contre-réforme libérale, mais de son
approfondissement qualitatif, dans la lignée d’un Bush ou
d’un Blair. Cela suppose de s’affronter et d’extirper méthodiquement
les résistances qu’elle suscite et
qui, du moins dans le cas de la France, ont réussi à la
mettre en difficulté à plusieurs reprises et à
en différer certains aspects. » (Cf. De la révolte
à l'alternative)
Le Parti socialiste et le
nouveau capitalisme
Ce tournant
politique, cette
ré-appropriation du projet politique des classes dirigeantes,
s’intègre dans une évolution du PS qui s’inscrit
dans la durée.
- Depuis 25 ans, la
politique
gouvernementale du Parti socialiste s'est mise au service de la
contre réforme libérale, mise en œuvre à
l'échelle internationale.
- Les liens entre les
milieux
dirigeants, l'appareil du PS et les classes dirigeantes (le patronat
et la haute finance) se sont considérablement renforcés.
- La direction du PS
tire un bilan des
échecs gouvernementaux, en particulier celui du 21 avril 2002,
qui consiste à dire que le parti n’a pas su répondre
aux attentes des électeurs qui ont voté FN. Selon elle,
l’échec du PS viendrait ainsi essentiellement d’un manque
de crédibilité sur le terrain sécuritaire et sur
celui des valeurs nationales.
Cette évolution du
Parti
socialiste rejoint celle de la social-démocratie dans les
autres pays européens. La sociale démocratie européenne
a notamment été l’une des architectes principales de
la construction de l'Union européenne, qui fait partie
intégrante de son identité politique. L'édification
quotidienne de l'UE, qui constitue le projet principal des classes
dominantes dans le cadre de la mondialisation capitaliste, a entraîné
la social-démocratie dans une collaboration permanente avec
les partis de droite.
Socio-libéraux et
libéraux
partagent le même objectif : restaurer la compétitivité
du capital au niveau international en imposant un modèle de
société où l’exploitation capitaliste est
libérée de toute contrainte. C’est la raison
fondamentale pour laquelle Jospin n’a pas seulement continué
la politique libérale de Juppé, mais l'a approfondie.
Blair a mis en œuvre
une politique encore plus libérale, autoritaire et
impérialiste que son prédécesseur de droite,
John Major. En Allemagne, la politique de Schröder était
d’une brutalité qualitativement supérieure contre les
travailleurs et les chômeurs à celle que Kohl a pu
mettre en œuvre. Cela ne fait pas de doute : un gouvernement
Royal n'abrogera pas les mesures réactionnaires de Villepin et
de Sarkozy, bien au contraire. Il s'appuiera dessus et prolongera
l’offensive libérale contre les classes populaires.
Face à l'instabilité
des
systèmes parlementaires et aux crises politiques récurrentes,
une option possible pour les classes dominantes émerge en
Europe avec la formation de coalitions entre socio-démocrates
et conservateurs, comme par exemple en Allemagne et en Hongrie. En
France, un rapprochement entre l'UDF et le PS est apparu clairement
avec le vote de la motion de censure contre le gouvernement De
Villepin. Bayrou, lui, a défendu l'idée d'une union
gouvernementale entre les deux partis. A cela, le porte-parole du PS,
Julien Dray, répond que « dans le cadre d’un
repositionnement politique, tout est ouvert ».
Il y a une alternative !
Or, l'imposition de
la ligne Royal dans
le PS ne se fera pas sans heurts, car la situation française
est traversée par une crise politique permanente et, sur le
plan social, elle enregistre un niveau de mobilisations plus
important : les 40 % d'adhérents du PS qui ont voté
Non au TCE, lors du débat interne, en sont l'expression. La
transformation du parti se heurte à des contradictions
fortes : face au duel Sarkozy–Royal, la nécessité
d'une alternative est une nécessité objective. La
popularité apparente des personnalités et des
propositions de Ségolène Royal, comme de Sarkozy,
repose avant tout sur une mobilisation médiatique permanente,
accompagnée de son cortège de « sondages
plébiscites ». C'est une stratégie qui vise
à occuper l'espace dans sa totalité et qu’on peut
comparer à la domination médiatique des partisans du
« Oui » quelques mois avant le référendum.
L'hégémonie apparente
du
libéralisme repose avant tout sur l'absence d'une alternative
organisée, capable de constituer un contrepoids à ce
rouleau compresseur. Mais la domination médiatique et les
relais institutionnels du PS ne peuvent pas masquer un enracinement
de plus en plus faible du PS dans les milieux populaires.
Les débats qui
traversent
actuellement l'association Pour la République sociale (autour
de Mélenchon) expriment le refus de cette adaptation complète
au social libéralisme. La domination de Royal renforce la
possibilité de ruptures au sein du PS dans les prochains mois.
Ces ruptures seront des points d’appui pour renforcer une dynamique
de regroupement des forces antilibérales. Les courants
socialistes en rupture avec le social-libéralisme
s’affirmeront comme les « continuateurs du projet
socialiste », comme ceux qui sont restés fidèles
au socialisme.
Malgré ce point de
départ,
des ruptures au sein du PS peuvent entraîner plus largement un
milieu et des franges militantes, notamment dans les syndicats, et
renforcer encore plus la crédibilité d’une union de
toutes les forces opposées au libéralisme, celui de
Sarkozy et celui de Royal.
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