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Que
Faire – Numéro 4 – juillet/septembre 2006
De la révolte à l’alternative
Stathis Kouvélakis
En moins d’un an, la
France aura
connu trois secousses de grande ampleur, qui l’ont propulsée
au centre de l’attention internationale : le
« non »
au référendum sur la constitution européenne,
les « émeutes des banlieues » de
l’automne 2005, et le mouvement anti-CPE de mars-avril 2006.
Très différentes les
unes
des autres, toutes trois témoignent pourtant du fait que,
décidément, dans ce pays, « ça ne
peut plus continuer comme avant ». S’il est certain que
la conscience d’une crise profonde, sociale et politique, a précédé
ces événements, il n’en reste pas moins que des
seuils significatifs ont à chaque fois été
franchis. Ainsi, pour en rester au mouvement social de ce printemps,
l’observateur le moins averti aura pu relever pêle-mêle :
la jeunesse lycéenne et étudiante occupant la rue
pendant plusieurs mois, l’action commune de cette jeunesse et des
travailleurs, un front syndical uni comme jamais depuis la
Libération, de nouveaux records de manifestations, la division
aux sommets de l’état s’étalant au grand jour…
C’est cette conjonction d’une crise multiforme, qui ne cesse de
s’approfondir, et d’une intervention populaire directe, venant
bouleverser le cours « normal » des choses, qui
alimente la perception d’une situation inédite, porteuse de
rupture, quelle qu’en soit l’issue, laquelle demeure,
précisément, ouverte.
Face à une situation
inédite,
la première conclusion qui s’impose est l’exigence, et
l’urgence, de renouveler nos outils de compréhension et
d’analyse puisque le premier signe distinctif d’une situation
nouvelle réside dans sa capacité à mettre à
mal les grilles d’interprétation préexistantes. La
tâche ne s’annonce pas des plus simples, et pourtant nous
n’avons pas d’autres choix que de nous lancer sans attendre, car
le seul moyen d’obtenir ces nouveaux outils nécessaires est
de les forger « chemin faisant », dans l’effort
d’une pensée intervenant à partir, et dans, une
situation nouvelle, qui évolue rapidement.
Crise de régime ou crise de
l’état
?
Nous partirons de
l’hypothèse
suivante : la révolte de mars-avril 2006 signale le
franchissement d’un seuil dans la crise de la société
française et de son système de pouvoir : la crise
politique et sociale se transforme en crise de l’état, qui
comporte des aspects de crise institutionnelle (« de
régime »), mais dont la crise institutionnelle ne
forme ni le centre ni l’enjeu direct. Plutôt que d’une
« crise de régime » nous parlerons donc
de « crise de l’Etat »1
dans le sens d’une déstabilisation de la capacité
politique de l’appareil d’Etat et du personnel qui occupe ses
sommets à assurer les fonctions « normales »
de la domination de classe (pour simplifier : direction et
répression). En effet, plutôt qu’à une
paralysie des institutions au sens strict (à l’instar du
parlementarisme devenu ingérable des IIIe ou IVe
Républiques finissantes), ce à quoi nous assistons
c’est à un dérèglement durable de la conduite
« stratégique » du personnel politique
au pouvoir. Davantage même : c’est
l’« autorité »
de l’Etat en tant que tel, la légitimité de son
action, qui paraissent profondément atteintes.
Dans cette direction,
un seuil
préalable avait été franchi lors des « émeutes
de banlieue » de l’automne 2005. Par leur aspect le plus
spectaculaire – la remise en cause en acte de la légitimité
de la violence étatique (donc du noyau dur de l’action de
l’Etat comme détenteur du monopole de cette violence
légitime) – le fait même de ces émeutes
témoignait d’un affaiblissement déjà à
l’œuvre
de cette autorité de l’Etat, affaiblissement que les
« émeutiers » ont bien mieux compris,
pour l’accentuer, que les élites politiques. Cela d’autant
que les jeunes révoltés des quartiers populaires ne
s’en prenaient pas simplement aux appareils répressifs mais
également à d’autres symboles ou lieux signifiant la
présence de l’Etat dans ces parties du territoire (écoles,
transports, équipements), et perçus comme autant de
rouages d’un même mécanisme de domination et de
violence sociales. Ces actions proto-politiques, de type
« sériel »2
, annoncent en pratique – voire, dans certains cas3,
préparent le terrain aux – actions « coup de
poing », à la limite ou transgressant ouvertement
la légalité, autrement plus concertées et
organisées, elles, qui ont marqué la dernière
phase du mouvement anti-CPE (entre la dernière journée
de manifestations du 4 avril et l’annonce de l’abrogation). D’où
également, signe infaillible des situations de crise profonde,
la violence qui a marqué le mouvement. Violence étatique
massive avant tout4,
qui culmine dans la lourde répression judiciaire qui s’abat
actuellement sur les milliers de participants à la lutte
traduits en justice. A cette violence d’en-haut, répondit
une contre-violence populaire, relativement limitée mais
significative : non pas tant celle, prévisible et
répétitive, de petits groupes organisés, en
réalité extérieurs au mouvement5,
mais celle liée à des pratiques de masse, tantôt
spontanée tantôt organisée. Une contre-violence
dirigée essentiellement contre la police et les appareils
répressifs, sans oublier son usage ciblé (et concerté)
visant à assurer la poursuite de l’action collective
(maintien des « blocages », neutralisation des
« casseurs » par les services d’ordre des
manifestations). Malgré la quasi-absence de réaction
politique organisée à la proclamation de l’état
d’urgence, il paraît en ce sens justifié de considérer
les émeutes de novembre 2005 comme le point de départ
de la transformation de la crise politique préexistante en
crise de l’Etat, transformation qui s’affirmera au cours du
mouvement anti-CPE et rebondira, pour s’accentuer, par la suite.
Une rencontre historique
Effet (en dernière
analyse) de
la persistance de l’opposition populaire, (y compris dans son
aspect de division au sommet), la crise crée, en retour, les
conditions « indirectes » de sa montée
en puissance, plus particulièrement après l’assaut
contre l’Etat lancé par les jeunes des quartiers populaires
en novembre 2005. En ce sens, le référendum, la révolte
des banlieues et le mouvement anti-CPE forment les trois moments
d’une même séquence politique. Pour le dire autrement,
malgré les revers essuyés et la dureté du
contexte, la remobilisation des forces populaires s’affirme comme
le trait durable et essentiel de la période. Sa dynamique
s’est avérée capable d’entraîner, certes
inégalement et selon des rythmes différenciés,
un nombre croissant de secteurs de la société
française. A elle seule, l’entrée en scène
d’une nouvelle génération, lancée depuis 2002
dans un apprentissage en accéléré de l’action
collective, suffirait à accréditer l’idée d’un
tournant majeur. Mais il y a davantage : dans le mouvement de
mars-avril 2006 s’est affirmée la convergence et même,
à une échelle plus limitée et pourtant
significative, la rencontre directe entre la jeunesse étudiante
et lycéenne et les salariés, le mouvement syndical et
certains secteurs ouvriers. Inédites depuis les années
1970, cette convergence et cette rencontre marquent le passage à
une configuration offensive des luttes sociales, et cela malgré
le caractère défensif des revendications du mouvement
anti-CPE. Pourtant, et il convient également de le souligner,
le poids des défaites passées continue de peser sur le
rapport de force, et, plus particulièrement sur les capacités
de mobilisation d’un secteur crucial, la classe ouvrière du
secteur privé, malgré les signes encourageants
enregistrés lors des manifestations de masse du 28 mars et du
4 avril.
La portée de la
victoire
arrachée par les jeunes et les travailleurs n’en devient que
plus décisive. Premier succès d’ampleur du mouvement
social depuis décembre 1995, elle ne suffit certes pas, à
elle seule, à annuler les effets de longues années de
contre-réformes libérales. Elle a pourtant un parfum de
revanche sur le mouvement avorté du printemps 2003, dont
l’issue donna un avantage décisif (et une assurance non
dissimulée) à un gouvernement menant avec acharnement
le remodelage néolibéral de la société
française. La confiance a désormais changé de
côté, et cela seul pourrait suffire en tant qu’acquis
du mouvement. Sans forcer le trait, on peut toutefois y voir
davantage, la confirmation d’une entrée dans un cycle
ascendant et soutenu de mobilisations.
Trois séries
d’indices vont
dans ce sens. Tout d’abord, l’inscription de ce mouvement dans
une séquence ouverte par la victoire politique du référendum
sur la constitution européenne, victoire rendue possible par
un mouvement de mobilisation populaire dont la campagne du non de
gauche fut le creuset. Ensuite, le caractère expansif de cette
onde de mobilisation, avec l’entrée en force de la ‘plaque
sensible’ par excellence des courants profonds de la société,
la jeunesse étudiante et scolarisée. Une entrée
déjà engagée, à vrai dire, avec les
manifestations anti-Le Pen d’avril 2002, le mouvement lycéen
contre la loi Fillon de 2005 et le basculement majoritaire de la
jeunesse dans le camp du « non » lors du
référendum. Relevons au passage l’une des
conséquences de la conjonction de ces deux premières
tendances : le passage de la direction des organisations de
jeunesse traditionnellement proches du PS (Unef, UNL) à des
courants minoritaires de la gauche de ce parti, engagés dans
la campagne du non de gauche. Enfin, la participation à une
échelle inédite des travailleurs du secteur privé
dans les manifestations (surtout les deux dernières) indique
que c’est bien dans l’effervescence créée par la
mobilisation de la jeunesse, que des secteurs dépourvus de
forte présence syndicale et d’expérience récente
de conflit à grande échelle ont pu se sentir
suffisamment portés pour s’engager dans des premières
formes, certes limitées (absence de grève, parfois de
simples arrêts pour rejoindre les cortèges) mais à
fort potentiel, d’action collective de masse.
Un dernier point
reste à
préciser quant à la signification politique d’ensemble
du mouvement : à l’encontre des critiques
conservatrices et « gauchistes »6
, qui ont vu dans la revendication unifiante de la lutte (la
suppression du CPE) une absence, ou une limitation, de son caractère
radical (soit pour lui nier tout caractère
« subversif »
et le dévaloriser en le comparant à la dimension
supposée « utopique » des mouvements de
68, soit pour pousser vers l’« élargissement »
de sa base revendicative censé le rendre plus radical), il
faut souligner que la véritable radicalité du mouvement
résida précisément dans son obstination à
se focaliser sur la question du CPE. Cela non pas simplement pour des
raisons d’ordre pragmatique (« il est plus facile de
gagner si l’on se concentre sur une seule revendication »,
encore que, vu le contexte, cela eût constitué une
motivation parfaitement légitime) mais à cause de la
manière dont s’opère concrètement, au cours
d’un mouvement, la politisation des contradictions. Pour le dire
autrement, la portée politique de la lutte a consisté
dans sa capacité à faire de sa revendication centrale
(le CPE) le point de condensation des politiques néolibérales
en tant que telles. D’une certaine façon, les manifestants
ont pris au mot l’affirmation de de Villepin selon laquelle
l’élection présidentielle, et, d’une manière
générale, l’ensemble de la politique gouvernementale,
« se jouent sur le CPE ».
Le mouvement a ainsi
révélé
que ce qui se jouait effectivement avec le CPE, c’était bien
l’obtention d’une main d’œuvre jeune, docile et entièrement
« disponible », l’institutionnalisation de la
segmentation de la force de travail (déjà à
l’œuvre dans le CNE et les modalités d’application des 35
heures), bref l’affirmation d’un pouvoir patronal sans entraves.
A travers une revendication particulière (le CPE en tant
qu’institutionnalisation de la précarité pour les
moins de 26 ans), ce qui était en cause c’était donc
la capacité du capital à renforcer son emprise dans
tous les secteurs de la vie sociale, à commencer par le lieu
de travail. C’est en ce sens que le mouvement de mars-avril 2006
est un mouvement de (lutte de) classe, une proposition antilibérale
et anticapitaliste « à l’état pratique ».
En témoigne, entre autres, l’extraordinaire profusion de
mots d’ordre dans les cortèges étudiants et lycéens
s’en prenant directement à l’« exploitation »
(assimilée au « E » du « CPE »)
et le pouvoir patronal (« nous ne sommes pas de la chair à
patrons »).
L’
« étudiant-masse »
comme fraction de classe
La focalisation sur
la question des
conditions de l’exploitation est d’autant plus remarquable que le
moteur du mouvement se trouvait dans la jeunesse étudiante et
scolarisée. Difficile de ne pas y voir un indice éloquent
de l’ampleur des transformations de cette catégorie sociale
dans la nouvelle division sociale du travail imposée par la
restructuration capitaliste néolibérale. La
radicalisation en cours de la jeunesse présente donc des
traits nouveaux, relativement distincts de la contestation tant de la
fonction idéologique des institutions scolaire et
universitaire (comme dans le radicalisme étudiant des années
19687)
que des modalités de sa fonction de répartition et de
mobilité sociale (droits d’inscription, conditions
matérielles et d’accès aux études) à
l’instar des mouvements des années 1980-1990. Cette fois, la
jeunesse étudiante et scolarisée a agi en tant que
partie du monde du travail, certes « en cours
d’intégration » (d’où l’absence
quasi-totale des secteurs qui se voient déjà intégrés
dans le monde des dominants : prépas, a fortiori grandes
écoles etc.), mais néanmoins porteuse d’un « point
de vue de classe ». Point de vue de classe qui,
précisons-le, n’est pas, ou n’est plus, celui d’une
supposée « nouvelle petite-bourgeoisie »
ou d’un salariat d’encadrement aspirant à intégrer
des fonctions supérieures de commandement, de conception ou de
diffusion culturelle. A l’image d’une société
française qui, depuis le milieu des années 1970, fait
l’expérience d’une mobilité sociale
inter-générationnelle descendante8,
et d’une division sociale du travail de plus en plus polarisée,
les lycéens et étudiants d’aujourd’hui se voient
bien davantage, et à juste titre, partageant le sort du
salariat intermédiaire et d’exécution.
Caractéristique à cet
égard fut le souci fortement affirmé du mouvement
étudiant de lier la revendication de la suppression du CPE à
celle du CNE, qui ne concerne que les entreprises de moins de vingt
salariés et fort peu les titulaires d’un diplôme
universitaire.
Toutefois, et
contrairement à ce
que prétend une certaine sociologie (focalisée sur la
valeur des titres scolaires et la concurrence entre leurs
détenteurs), la transformation en question ne se résume
pas à un déplacement vers le bas des termes de la
reproduction/mobilité de classe via l’institution scolaire
et universitaire. C’est plus généralement, la place
même de cette reproduction, plus exactement la relative (mais
réelle) séparation entre reproduction et production
matérialisée par l’existence même (et le rôle
élargi) de l’institution scolaire et universitaire qui est
ici en cause. Cette séparation tend en effet à
s’estomper sous l’effet d’une double tendance de fond portée
par la restructuration néolibérale du capitalisme :
d’une part, la subordination croissante de l’institution scolaire
et universitaire à la logique capitaliste-marchande, qui
transforme ces parties les plus massifiées et les moins
« compétitives » en centres de formation
de plus en plus régis par la même logique que celle des
positions (peu enviables) du marché du travail auxquelles
elles destinent ; d’autre part, la réduction de la coupure
entre jeunesse scolarisée et étudiante et jeunesse
travailleuse due à la progression de l’activité
salariée parmi les lycéens et, surtout, les étudiants.
Certaines branches ou secteurs d’activité (restauration
rapide, centres d’appel, chaînes de grande distribution) se
spécialisent même dans cette catégorie de main
d’œuvre. Si l’on ajoute à cela l’extraordinaire part de
contrats précaires, stages-bidon, périodes de chômage
etc. qui frappent tout particulièrement en France les 18-26
ans, nous nous retrouvons, en fin de compte, avec un continuum de
positions traduisant un violent mouvement de re-prolétarisation
de cette partie de la force de travail. Un tel basculement rejette
dans un passé lointain l’ancienne coupure entre une minorité
de jeunes « héritiers » accédant
au baccalauréat et à l’université et une
majorité s’engageant dans la production.
Cette
« grande
transformation » a, bien entendu, non seulement facilité
(en comparaison avec 68) la jonction avec les travailleurs mais,
surtout, conféré un caractère « organique »
à celle-ci, celui de la construction d’une lutte commune, et
non d’une alliance ou d’une solidarité entre mouvement
séparés. Elle explique également la forme
principale prise par la lutte étudiante elle-même, et
qui la rapproche, y compris sous cet angle, de la lutte
ouvrière :
le « blocage » (et non
l’« occupation »,
différence sémantique intéressante, malgré
des réalités parfois proches, des lycées et
universités perçus comme un lieu et un outil de travail
(et lui étant destiné), dont il s’agit d’interrompre
le fonctionnement « en flux »9
(cours, examens). D’où également la division de la
population étudiante entre « pro » et
« anti-blocage », selon une ligne (et une
logique) proche de celle entre salariés grévistes et
non-grévistes (lesquels ne sont pas nécessairement
hostiles aux revendications des premiers mais n’entendent pas payer
le coût d’une participation à la mobilisation).
Le mouvement de
mars-avril consacre
ainsi l’apparition de la figure de
l’« étudiant-masse »,
non dans le sens d’une convergence « vers le haut »
avec le salariat via l’intellectualisation généralisée
du travail10,
mais plutôt en sens inverse : celui d’une massification
qui participe au mouvement fondamental de
re-prolétarisation/remarchandisation de la force de travail
qui caractérise le capitalisme néolibéral. C’est
pourquoi, la lutte anti-CPE des étudiants et les lycéens
ne se laisse pas réduire à une protestation contre la
« dévalorisation des diplômes ».
Sa signification proprement politique réside dans
l’affirmation d’une position subjective qui relie la spécificité
de la lutte étudiante à la restructuration libérale
d’ensemble des rapports capital-travail.
Le mouvement ouvrier :
une reprise inespérée
et contradictoire
La capacité du
mouvement ouvrier
à répondre au « signal » envoyé
par la jeunesse n’avait rien d’évident : le poids de
l’échec du printemps 2003, aggravé par les défaites
partielles qui se sont succédées depuis (privatisation
d’EDF, SNCM), pesait très lourd, surtout sur les secteurs
syndicaux les plus mobilisés (transports, enseignants, secteur
public), donc aussi les plus touchés par les revers essuyés
au cours des dernières années. La situation se
compliquait davantage encore du fait de la conjonction de ce recul et
des effets induits par le « recentrage » en
cours de ce qui demeure la force centrale du syndicalisme français,
la CGT. Il nous faut donc clarifier quelque peu le sens de cette
transformation profonde du paysage syndical, d’autant qu’elle
excluait par avance, comme les étudiants et leur coordination
l’ont assez rapidement compris à leurs dépens, ce qui
était encore possible en décembre 95 : la
perspective d’une grève reconductible des secteurs les plus
fortement syndiqués.
Mise à l’épreuve lors
du mouvement du printemps 2003 (avec le succès que l’on
sait… ), la ligne du « syndicalisme rassemblé »
prônée par sa direction vise à mettre la CGT sur
les rails du syndicalisme réformiste européen, avec ses
affrontements sociaux ritualisés11,
bien encadrés par de longues procédures de
« négociations », pendant lesquelles les
forces syndicales, en général divisées, se
voient obligées d’aligner vers le bas leurs revendications
déjà fort « raisonnables ». Il
convient à ce propos de ne pas se tromper : le recentrage
de la CGT est un projet à long terme, pas une simple manœuvre
tactique. Il correspond à des tendances de fond des rapports
sociaux (l’affaiblissement d’ensemble du mouvement syndical, le
déclin du PCF, les nouvelles stratégies patronales et
étatiques), et sa poursuite débouchera sur une rupture
profonde avec le syndicalisme de lutte de classes qui imprègne
fortement le mouvement ouvrier français. C’est pourquoi
d’ailleurs la convergence avec la CFDT est, pour la direction de la
CGT, un objectif durable, qui a survécu et survivra à
tel ou tel épisode conflictuel (les retraites par exemple) car
il se mène désormais sur un terrain largement partagé,
par les appareils confédéraux du moins. Toutefois, la nouvelle
orientation est certes loin d’être stabilisée,
du fait des résistances d’en-bas, y compris d’une partie
de l’appareil des fédérations (cf. le moment du
référendum sur la constitution, qui a conduit la
direction confédérale à prendre sa revanche en
détournant à son profit les ressources des
fédérations). Mais aussi parce qu’il est tout à
fait douteux que le paysage des « relations
professionnelles » en France – dominé par un
patronat agressif, habitué à traiter avec des syndicats
faibles, divisés et, pour certains, manipulables (la CFDT
ayant désormais ravi ce rôle à FO) – laisse une
quelconque marge de succès, même limité, à
tout interlocuteur syndical désireux d’y transposer les us
et coutumes de l’Europe du nord.
Les tendances
évoquées
ci-dessus ont fortement pesé dans les ambivalences et les
hésitations du front syndical tel qu’il s’est constitué
au cours de la mobilisation anti-CPE. Un front syndical certes uni
comme jamais depuis la Libération, mais sur une base minimale,
tant en termes revendicatifs (retrait du CPE) que, et surtout, en
termes de gestion de la mobilisation : méfiance à
peine dissimulée vis-à-vis de l’auto-organisation
étudiante (coordination mise à l’écart au
profit des seuls syndicats étudiants et lycéens),
absence de toute initiative favorisant l’action commune entre
étudiants, lycéens et salariés autre que les
appels aux manifestations, stricte canalisation de l’action des
salariés dans le cadre de « journées
d’action » le plus espacées possibles dans le
temps (cf. tout particulièrement le refus d’appeler à
une journée le 23 mars, comme l’avait explicitement demandé
la coordination étudiante), afin d’éviter toute
dynamique de grève reconductible. Le soir de l’annonce de
l’abrogation du CPE, Bernard Thibault a résumé cette
ligne de stricte séparation des champs (les confédérations
syndicales se chargent des salariés, les organisations
étudiantes et lycéennes des jeunes, et les vaches
seront bien gardées) en répondant par la formule
« chacun est maître chez soi »12
à la question de savoir comment il jugeait les appels de la
coordination étudiante à la poursuite des blocages. Il
rappelait également que la CGT n’avait jamais en tant que
telle pris position sur les blocages des universités et des
lycées, et que, réciproquement, elle appréciait
fort peu que les étudiants lancent des mots d’ordre en
direction des salariés.
En deux mots, tout a
été
fait, côté syndical, pour continuer dans la ligne du
printemps 2003. Il n’est donc point surprenant que, lors du dernier
congrès de la CGT, deux semaines après la fin du
mouvement, Thibault ait jugé que le succès obtenu
confirme sa justesse. Chérèque et la direction de la
CFDT ont été encore plus clairs : si le mouvement
a gagné, c’est bien la preuve qu’on peut gagner sans faire
grève13.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, notamment aux yeux de
la presse bien pensante, française et internationale, qui a vu
dans ce mouvement la preuve définitive de
l’« archaïsme »
et de la persistance du « radicalisme » de la
société française, les directions de la CFDT et
de la CGT s’efforcent, non sans arguments, de faire rentrer le
mouvement dans la logique de l’adaptation du syndicalisme aux
normes du capitalisme néolibéral. Il devient donc
nécessaire de rappeler que si cette lutte s’est terminée
par une victoire, c’est essentiellement en dépit de cette
stratégie syndicale14.
Et ce doublement : tout d’abord, contrairement au printemps
2003, les syndicats étaient soumis à la pression
constante, et même croissante, d’un mouvement étudiant
et lycéen ; une pression externe, en quelque sorte, et fort
efficace, qui n’a pas laissé la mobilisation retomber et a
permis de déjouer les manœuvres du gouvernement visant à
engager l’intersyndicale dans une pseudo-négociation au long
cours pour aménager à la marge le CPE. De plus, il
convient de préciser que si le maintien de l’unité du
front syndical a incontestablement pesé dans le rapport de
forces face au gouvernement (c’est bien entendu ici que se trouve
le noyau de vérité de l’idée du « syndicalisme
rassemblé »), sa contribution la plus décisive
est à chercher ailleurs, à savoir dans ce qu’il a
permis d’accomplir malgré lui d’une certaine façon :
la rencontre entre les étudiants, les lycéens et les
travailleurs, rencontre qui n’a pu et ne pouvait s’opérer
concrètement, au niveau régional, local et du lieu de
travail, qu’avec l’appui des équipes syndicales. Un appui
conditionné, et il convient également de le souligner,
à l’encontre de tout « basisme »
réducteur (opposant terme à terme l’initiative d’« en
bas » à celle d’en haut), par l’existence de ce
« parapluie » unificateur qu’était
l’intersyndicale, elle-même élargie aux organisations
lycéennes et étudiantes, légitimant ainsi de
facto les formes d’action radicales en provenance des universités
et des lycées « bloqués »15.
C’est à ce prix que
le
mouvement a su rebondir à chaque tournant et construire la
dynamique d’une mobilisation devenue, malgré ses limites,
authentiquement « multisectorielle ». Ainsi,
lorsqu’il est apparu clairement que les directions confédérales
ne feraient rien pour inscrire la mobilisation dans une perspective
de grève reconductible (en gros, après le 18 mars, plus
particulièrement après le refus d’appeler à
une journée le 23, susceptible d’accélérer le
tempo de la mobilisation), la propension à la grève a
sensiblement chuté dans les secteurs les plus syndiqués
(essentiellement le secteur public), déjà échaudés
par l’expérience du printemps 2003. Mais ce reflux a été
aussitôt compensé par une sorte de déplacement du
centre de gravité du mouvement vers les manifestations et par
une hausse non moins significative de la participation des
travailleurs du secteur privé, qui ont trouvé dans ce
climat d’effervescence générale, puissamment alimenté
par les actions sur le terrain et devant les entreprises des
étudiants et des lycéens, suffisamment de force pour
vaincre une période souvent longue de passivité et de
démoralisation.
Le point est
d’importance car il
laissait entrevoir la possibilité d’une radicalisation du
mouvement en cas de refus du gouvernement d’abrogation rapide du
CPE après le 4 avril, c’est-à-dire quand la dynamique
des « manifestations sans grève reconductible »
était elle-même arrivée à son terme. A ce
moment là, au cours de cette phase critique, il est permis de
voir dans les actions dites « coup de poing »
des étudiants et des lycéens, non pas une
radicalisation minoritaire (du type de celle que la coordination
étudiante a tenté, en vain, d’impulser après
l’abrogation du CPE), mais un modèle original (en Europe du
moins, car les Argentins l’expérimentent depuis un moment…)
d’occupation du terrain sans relâche, y compris celui des
entreprises et des flux économiques (transports), et de
« pont » préparant une étape
ultérieure de la mobilisation. C’est grâce à
ces actions que l’eventualité, en cas de refus du pouvoir de
céder, d’un départ en grève reconductible,
évoquée par certains secteurs à la suite du 4
avril16,
devenait une menace sérieuse, obligeant les syndicats à
poser un ultimatum de plus en plus rapproché au gouvernement
(d’abord le 17, puis, de facto, le lundi 10 avril), ne lui laissant
ainsi aucun autre choix que la retraite. Décidément,
nous sommes très loin des scénarios des négociations
aseptisées envisagés par les tenants du syndicalisme
réformiste façon CES.
Au bout du compte,
le signal que les
étudiants et les lycéens ont envoyé au mouvement
ouvrier et syndical a offert à celui-ci un souffle inespéré,
échappant radicalement aux prévisions et aux routines
des directions syndicales. Il confirme l’idée que la chance
d’une renaissance du mouvement ouvrier se trouve dans son immersion
dans les luttes multiformes qui traversent la société,
et non dans le repli vers ses (supposés) bastions, ou dans son
adaptation aux logiques institutionnelles et patronales. Il donne une
impulsion puissante aux forces qui s’opposent au
« recentrage »
qui traversent, de manière multiforme, le centre de gravité
du mouvement syndical. Mais l’affrontement sera de longue durée.
Pour le dire autrement : la victoire d’avril 2006 démontre
a contrario que l’adaptation du syndicalisme français à
l’ordre libéral (sous l’égide de l’Union
européenne, d’où l’enjeu de l’intégration
à la CES) ne peut qu’être synonyme de co-gestion du
recul social et d’autonomisation croissante d’appareils de plus
en plus coupés de la défense des intérêts
de la grande majorité du monde du travail. Concernant plus
particulièrement la CGT, la poursuite d’une telle
orientation la rendrait, à terme, redondante par rapport à
la CFDT – d’où la perspective d’une unification
syndicale de type bureaucratique, dans le prolongement de la tendance
européenne des « fusions » entre gros
appareils syndicaux. Elle ne peut que se heurter, de façon
prolongée et souvent diffuse, à la résistance
des équipes syndicales de la base (et d’une partie des
fédérations) qui continuent à regrouper, dans
une large mesure, ce que le monde du travail compte de militants les
plus aguerris et combatifs. Ceux-ci savent désormais qu’ils
peuvent trouver des points d’appui et des réserves
considérables dans les secteurs les plus divers de la société
française, à commencer par la jeunesse étudiante
et lycéenne.
La réaction systémique
La défaite du pouvoir
face à
la mobilisation prolongée des jeunes et des travailleurs
débouche fort logiquement sur une période d’instabilité
accrue, dont la décomposition à vue d’oeil du
gouvernement Villepin et l’agonie du système chiraquien sont
les effets les plus visibles. D’une manière générale,
les forces sociales et politiques doivent faire face à
l’action renforcée d’éléments poussant vers
l’élargissement des lignes de fracture apparues au cours de
la dernière période. La question du maintien et/ou de
la recomposition de leur cohésion est donc cruciale. A
commencer par celle du bloc social-libéral, sérieusement
ébranlé par le référendum et qui n’a
toujours pas réussi à résoudre certains
problèmes clé, à commencer par celui de sa
direction, malgré la « synthèse »
du congrès socialiste du Mans. La désignation d’un
candidat à la présidentielle pourra-t-elle résoudre
ces difficultés et renouveler la soumission volontaire des
minorités antilibérales du parti à sa direction
telle qu’elle a pu se produire au dernier congrès ? La tâche
s’annonce pour le moins difficile, mais, nous le verrons, il n’est
pas exclu que la direction du PS puisse la mener à bien grâce
à l’aide « objective » des forces de
la gauche antilibérale et radicale, engluées dans des
stratégies d’auto-affirmation et de survie d’appareil.
Les choses
s’annoncent tout aussi
compliquées du côté de la droite parlementaire.
Aggravée par le caractère prolongé de la
bataille et la grande détermination dont il a fait preuve, la
défaite du gouvernement Villepin laisse derrière lui un
paysage de dévastation, qui ne laisse indemne aucune des
composantes de l’actuelle majorité. Certes, le clan
chiraquien apparaît particulièrement déliquescent,
mais, malgré quelques points tactiques, Sarkozy sort
stratégiquement affaibli. Car, nous l’avons déjà
relevé, la défaite du CPE c’est avant tout celle de
la « rupture » dont il s’était fait le
héraut. Or, ce qui est certain, c’est que les choses ne
peuvent rester en l’état – tel était du reste le
noyau de vérité de l’hypothèse de la
« rupture » (et l’avantage stratégique
qu’elle procurait à son promoteur). L’aggravation de la
crise de l’Etat, dans un contexte marqué par la présence
renforcée de la mobilisation populaire, ne peut donc
qu’alimenter puissamment les tendances autoritaires, à la
fois « par en-haut » et « par
en-bas ». Par en-haut, dans le sens d’un tour de vis
supplémentaire de l’Etat pénal,
« libéral-sécuritaire » que les
politiques néolibérales mettent en place par touches
successives sur les décombres de l’Etat social. Que
l’abrogation du CPE soit immédiatement suivie, au niveau
parlementaire, par le vote d’une nouvelle loi liberticide
s’attaquant aux travailleurs dits « immigrés »
a, à cet égard, valeur de symptôme, d’autant
que l’attitude des députés PS illustre parfaitement
le degré de ralliement du bloc social-libéral à
l’Etat pénal17
.
Il ne faut pourtant
point se
méprendre : ce mouvement « d’en-haut »
répond également à un mouvement « d’en-bas »,
qu’il contribue en retour à légitimer et à
amplifier. Ce mouvement traduit une véritable « panique
morale » nourrie par le traumatisme que la restructuration
capitaliste néolibérale et la démolition
concomitante de l’Etat keynésien provoquent dans un nombre
croissant de secteurs sociaux18.
Il convient de souligner ici l’importance, souvent négligée
par les analyses sociologiques et/ou économiques, de la
dimension proprement politique de ce processus, qui renvoie à
l’impuissance et la désorganisation croissantes de l’action
étatique face à un environnement général
de plus en plus instable et menaçant. La crise de l’Etat lui
confère une acuité particulière, qui rend
plausible l’hypothèse d’une « radicalisation à
droite », au sein d’un électorat échaudé
par le recul du gouvernement et son impuissance à endiguer le
« désordre ». En témoigne
également la fébrilité qui règne du côté
de l’extrême-droite lepéniste, qui a déjà
vampirisé l’essentiel de l’électorat populaire de
droite et une bonne part de sa composante petite-bourgeoise
« traditionnelle » (commerçants,
artisans, petits patrons, agriculteurs…). Marqué de près
par un Sarkozy constamment obligé de se déporter vers
sa droite (ce qui ne va pas sans poser un problème de cohésion
aux partisans de fait d’une ligne « conciliatrice »
lors de la crise du CPE), le FN se trouve désormais
concurrencé par la droite extrême (le MPF de Philippe de
Villiers), qui s’efforce de le plagier mais qui, surtout, tente de
ravir à la droite classique une partie de son « noyau
dur » réactionnaire et traditionaliste (couches
moyennes/supérieures catholiques, de type « rural »
etc.).
Face à ces tendances
lourdes,
porteuses de déstabilisation et de polarisation, et avant
tout, face à une possible montée en puissance de la
gauche antilibérale et radicale (dont nous parlerons dans un
instant), la configuration actuelle de crise engendre des
contre-tendances puissantes, visant à créer un nouveau
point d’équilibre entre forces sociales et système
politique. C’est ce que nous appelons ici la « réaction
systémique » et qui, plutôt que le soutien à
un bloc politique déterminé (la gauche social-libérale
ou l’UMP de Sarkozy), doit s’entendre comme un « changement
de terrain », une restructuration de l’espace politique
autour d’un clivage réaménagé et déplacé.
Un schéma de ce type avait déjà permis une
stabilisation (partielle et temporaire) du système de la
représentation politique après la secousse du premier
tour des présidentielles de 2002, grâce à la
construction d’une « union sacrée »
anti-Le Pen allant de Chirac à la LCR. A présent, c’est
la mise en scène de l’affrontement Ségolène
Royal/Nicolas Sarkozy qui en fournit l’expression condensée.
Son éventuel succès traduirait un déplacement à
droite de grande ampleur de l’axe politique, qui verrait s’opposer
deux versions convergentes (de « centre-gauche »
et de « droite dure ») non simplement du
néolibéralisme (c’était déjà le
cas depuis le ralliement du PS, puis de la « gauche
plurielle », à la gestion loyale des affaires du
capital) mais d’un projet néoconservateur visant à
remodeler en profondeur la société française.
Il ne s’agit pas donc
pas de la seule
poursuite de la contre-réforme libérale, mais de son
approfondissement qualitatif, dans la lignée d’un Bush ou
d’un Blair. Cela suppose de s’affronter et d’extirper méthodiquement
les résistances qu’elle suscite et
qui, du moins dans le cas de la France, ont réussi à la
mettre en difficulté à plusieurs reprises et à
en différer certains aspects. D’où la volonté
d’en finir, d’une certaine façon, avec le PS tel qu’il
est, en tant que parti organisé (avec des militants, des
courants, des congrès etc.), doté d’une autonomie,
aussi limitée soit-elle, qui permet une expression, même
canalisée et hautement déformée, des
contradictions de classe. Une telle réalité n’est
plus tolérable par le système, surtout après les
40 % recueillis par les partisans du « non » à
la Constitution européenne dans les votes internes, et que la
synthèse du congrès du Mans ne suffit pas à
effacer. Car tel est bien le but de l’« opération
Ségolène Royal » : affirmer, à
une échelle tout à fait inédite en France, la
capacité du système médiatique, et des fractions
du bloc de classe dominant qui lui sont directement liées, à
imposer ses choix sur un système partidaire à la fois
affaibli et peu fiable. En ce sens, si elle parvient à ses
fins, la réaction systémique mettrait la France à
l’heure de la « post-politique », à
l’instar d’un Berlusconi en Italie, lequel, rappelons-le, avait
commencé son entrée dans l’arène du pouvoir
politique sous la houlette de son ami Bettino Craxi, Premier ministre
socialiste de l’époque.
La gauche radicale à la croisée
(stratégique) des chemins
Pour la gauche
antilibérale et
radicale rien ne serait plus erroné que de penser qu’il
suffirait de se laisser porter par la vague montante de la
mobilisation populaire et que la seule discussion porterait sur les
modalités, plus ou moins « autocentrées »
ou « unitaires » selon les points de vue. En
réalité, la difficulté est plus profonde :
depuis 2002 et, de manière beaucoup plus claire, depuis le
référendum sur la Constitution européenne, les
forces prônant, à des degrés divers, une rupture
avec le néolibéralisme (y compris dans sa variante
social-libérale), peinent à structurer politiquement le
bloc populaire antilibéral qui s’élabore « par
en bas », au fil des luttes et de la repolitisation
impulsée notamment par la campagne référendaire.
Cette difficulté est au moins double : la faiblesse et la
fragmentation des forces organisées dans leur configuration
actuelle et l’absence concomitante d’un projet politique
explicitant les conditions de la rupture avec le cours néolibéral.
Or, seule cette structuration politique peut permettre aux luttes
populaires de franchir un seuil décisif : celui qui
consiste à pouvoir imposer leurs propres solutions et non
seulement à mettre en échec celles de l’adversaire.
Sans cela, même les succès emportés se heurteront
rapidement à leurs limites, et s’avèreront fragiles
et temporaires, comme l’ont été par le passé
ceux obtenus, en 1995 par exemple, contre le plan Juppé.
La difficulté en
question se
présente ainsi comme au moins double : d’un côté,
la faiblesse et la fragmentation des forces organisées, dans
leur configuration actuelle, de l’autre l’absence concomitante
d’un projet politique explicitant les conditions de la rupture avec
le cours néolibéral. Or si elle ne résout pas
tout d’elle-même, la victoire arrachée par les jeunes
et les travailleurs crée des conditions exceptionnellement
favorables à une initiative susceptible de battre le
social-libéralisme au sein de la gauche, condition
déterminante pour infliger une défaite de grande
ampleur au néolibéralisme tout court et ouvrir la voie
à un affrontement avec le noyau dur du système
capitaliste.
Une telle
intervention est ainsi
appelée à se dérouler sur deux fronts,
étroitement liés l’un à l’autre. Celui du
dispositif organisationnel, qui ne s’identifie pas nécessairement,
à court terme du moins, à de nouvelles organisations
(au sens de « partis ») mais implique néanmoins
la création de nouvelles cristallisations, souples mais dotées
d’une consistance organisationnelle propre (de type alliance, front
etc., avec des structures de base adéquates). Quelles que
soient leurs limites, les comités créés au cours
de la campagne référendaire du non de gauche donnent en
ce sens une indication précieuse, qui permet d’envisager
concrètement le dépassement de la division et des
butoirs actuels. Dans la situation de crise que nous connaissons, les
échéances électorales de 2007 s’annoncent
comme décisives et constituent une étape incontournable
de ce processus. S’il échoue, reconduisant la division que
nous avons connue en 2002 (et dont les termes dépendent cette
fois-ci essentiellement des choix que la LCR et le PCF seront amenés
à faire), la « réaction systémique »
poussant à la recomposition néoconservatrice du paysage
politique français verra sa tâche considérablement
facilitée.
Au niveau du projet,
la difficulté
essentielle revient à dépasser la logique, fort
prégnante au sein d’organisations ayant largement conçu
leur rôle comme celui de caisse de résonance des luttes,
qui consiste à élaborer un « programme »
en agrégeant des revendications reprises aux récentes
mobilisations. Programme auquel peuvent, le cas échéant,
se juxtaposer des discours abstraits et incantatoires sur la
nécessité d’attaquer immédiatement le
capitalisme, ou les institutions de la démocratie bourgeoise.
Pour le dire autrement, la question de l’alternative politique ne
se pose pas aujourd’hui d’abord comme élaboration d’un
« programme » supposé prémunir
des renoncements du pouvoir (ou, inversement, du maximalisme
sectaire). Elle ne se ramène plus à la simple
élaboration de « propositions positives »
censées conférer à leur détenteur une
crédibilité et un pouvoir de conviction décisif.
Penser l’alternative signifie un effort collectif d’élucidation
des conditions politiques d’une rupture effective avec le cours
libéral adopté par la gauche gouvernementale dès
1983. C’est seulement dans la mesure où elles assument
jusqu’au bout cette exigence de rupture, que ces conditions peuvent
s’articuler en mesures et propositions concrètes, traçant
les contours plausibles d’un « ordre nouveau ».
Autant dire que de
telles propositions
ne seront jamais complètement « positives »
car elles visent précisément à l’« impossible »,
à repousser l’horizon du possible, ou encore à
produire une possibilité nouvelle. C’est pourquoi
l’injonction que nous adressent constamment les partisans de
l’ordre actuel sous la forme de la question « qu’avez
vous à proposer ? » ne doit point nous décourager.
Elle nous rappelle en effet que la condition même d’une
« pro-position » un tant soit peu
« nouvelle »,
susceptible de dépasser l’état existant, se trouve
dans le refus, la négation radicale, des coordonnées
fondamentales de cet état. C’est pourquoi, on ne le répétera
jamais assez, nulle muraille de Chine ne sépare
l’antilibéralisme de l’anticapitalisme : l’avantage
décisif à cet égard des révolutionnaires
est de comprendre que toute démarche antilibérale
sérieuse, telle que la dictent les exigences de la conjoncture
présente, toute mesure qui s’attaque, même
partiellement, aux choix dominants et ne recule pas devant ses
propres conséquences, conduit par nécessité
interne à la rupture d’ensemble avec le capitalisme. En
d’autres termes, seule l’expérience concrète, à
chaque fois recommencée, de la lutte de classes permet de
refaire cette démonstration, selon laquelle on ne peut rien
changer véritablement en particulier sans changer le tout.
Or, aujourd’hui, dans
un pays comme
la France, cette démarche ne saurait être seulement
« nationale ». Elles touche d’emblée
au cadre de l’UE et, plus largement, aux positions de la France au
sein de l’ordre mondial sous domination américaine. On peut
même dire que ce sont ces derniers éléments,
consignés dans les divers traités européens et
dans les modalités d’inscription de la France au sein du
système capitaliste et impérialiste mondial (de la
présence de troupes françaises en Afghanistan ou à
Haïti jusqu’au rôle de l’Etat et du capital français
dans les organismes internationaux ou dans les pays du sud, notamment
en Amérique latine), qui fixent la véritable ligne de
démarcation entre les forces de rupture et celles qui
s’orientent vers un simple aménagement de l’ordre
néolibéral et impérialiste. La tâche est
donc encore alourdie par l’inclusion d’une stratégie de
coordination des luttes et des forces politiques au niveau européen
et international en tant que composante constitutive de tout projet
politique « national » (opérant au
niveau d’une formation sociale déterminée) visant à
rompre radicalement avec le cadre existant.
Si le pire n’est
jamais sûr, il
ne peut néanmoins être exclu d’avance. Il nous faut
donc considérer que, pour les forces de la gauche antilibérale
et radicale, le risque principal aujourd’hui est de ne pas se
montrer à la hauteur de la situation nouvelle, d’en rater
les possibilités en refusant d’assumer les (lourdes)
responsabilités qui sont les leurs. Il existe, pour le dire de
façon schématique, deux manières de ne pas être
à la hauteur : tout d’abord, une manière
impatiente et opportuniste, qui consiste à céder sur
les lignes de démarcation correspondant à la
contradiction principale. Ainsi, par exemple, de l’illusion de
certains secteurs de la gauche antilibérale selon laquelle il
est possible de rompre avec le Traité de Maastricht sans
remise en cause de l’édifice institutionnel de l’UE, de la
BCE, de l’euro etc. Ou encore de celle qui consiste à
vouloir « faire bouger dans un sens antilibéral
toute la gauche », y compris, semble-t-il, la direction du
PS ou Ségolène Royal. A cette modalité « de
droite » répond symétriquement la manière
« conservatrice », qui consiste à
refouler les exigences nouvelles posées par la situation et à
chercher refuge dans une attitude de repli, d’autoaffirmation
organisationnelle et d’impuissance politique. A l’instar de
Chirac promulguant une loi en barrant son application, cette manière
s’évertue à parler de « rassemblement »,
de démarche « unitaire », voire de
« nouvelle force anticapitaliste », en
précisant aussitôt qu’il est urgent de ne rien faire
concrètement pour aller dans cette direction.
Ce risque de
paralysie doit être
d’autant plus pris au sérieux que la double tendance
(opportuniste/conservatrice) évoquée précédemment,
s’est, tout au long de la période qui a suivi le référendum,
avérée puissante, traversant (de manière certes
inégale et différenciée) l’ensemble des
composantes de la gauche antilibérale et radicale. Elle est
parvenue à bloquer toute tentative effective visant à
la constitution politique du bloc populaire antilibéral et à
dilapider une partie du capital accumulé lors de la campagne
du non de gauche, tout particulièrement au niveau des comités
unitaires (dont la résilience indique toutefois le potentiel
maintenu). S’obstiner dans une telle passivité, au prix de
quelques contorsions rhétoriques censées créer
l’illusion d’une initiative, serait une erreur proprement
historique, tant nous frôlons de près le voisinage
exquis de la catastrophe et de la possibilité du sursaut.
Il est plus que temps
désormais
de passer aux actes.
Paris, le 12 mai 2006
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