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Que
Faire – Numéro 6 – septembre/novembre 2007
Cet
article, écrit avant les élections présidentielles,
est signé par un acteur du mouvement anti-CPE. Il se propose
d'en analyser la portée sur la période actuelle. Des
illustrations locales - celles du milieu étudiant à
Grenoble - sont proposées en vue d'appréhender des
enjeux qui restent avant tout nationaux.
Un
an après le retrait du CPE Pour que dure la
révolte...
Clément
Bonnin
Le
10 avril 2006, Jacques Chirac annonçait l'abandon du projet de
Contrat première embauche. Alors que près d'une
centaine d'universités était paralysée par des
blocages votés par des assemblées générales
massives (jusqu'à 6 000 personnes) et après deux
journées de grèves et de manifestations qui ont
réuni chacune 3 millions de jeunes et de salariés, le
gouvernement a été contraint de céder sous la
pression.
La
bataille a duré près de trois mois et malgré une
certaine frustration liée au caractère limité du
recul du gouvernement, le sentiment de victoire est largement
partagé. Quelques mois après le NON du 29 mai 2005,
c'est sur le terrain social que le libéralisme est cette fois
mis en échec. En démontrant de manière éclatante
que la lutte paie, cette victoire a créé un précédent.
Un an après, cette prise de conscience marque encore
toute une génération.
Mais,
d'un autre côté, les attaques libérales et
racistes n'ont pas subi de coup d'arrêt bien que l'approche des
élections incite le gouvernement à éviter
les provocations les plus grossières. Le bipartisme, qui voit
s'opposer de manière factice une droite agressive et une
gauche de renoncement, n'a pas été remis en cause par
les manifestations récentes et répétées
de résistance au libéralisme. Les jeunes scolarisés,
qui ont été à l'offensive pendant le CPE, et
plus largement l'ensemble de la classe restent encore aujourd'hui
orphelins d'une véritable alternative...
Radicalisation et politisation
laissent des
traces...
Pendant
presque trois mois de mobilisation intense, beaucoup d'étudiants
sans expérience militante particulière se sont mis
progressivement à prendre en charge des tâches
concrètes, à s'exprimer en public, à proposer
des initiatives... bref, à s'organiser. Cette implication
massive débouchant sur une victoire a développé
la confiance dans notre capacité collective à
bousculer le cours des choses en ne comptant que sur nos
propres forces. Un an après, cette prise de conscience n'est
pas prête de s'éteindre. D'ailleurs nombreux sont
ceux qui parlent de cette expérience de lutte comme d'un
évènement inoubliable qui a bouleversé leur
vie personnelle.
Il
est fascinant de constater qu'en l'espace de quelques semaines,
certains ont remis en cause ce qu'ils ont trouvé normal
pendant des années auparavant (par exemple, le rôle
de la police, le fonctionnement des institutions...). Ces évolutions
sont des acquis précieux pour les prochaines grandes
confrontations.
Il
faut dire que les discussions politiques étaient
quasi-permanentes pendant plus de deux mois. Les blocages avec
occupation des facs ont eu l'avantage de libérer du temps
et des locaux et ont ainsi permis le déroulement de nombreux
débats. A Grenoble, comme dans beaucoup d'endroits, en plus
des assemblées générales qui étaient
naturellement des moments forts en termes de prise de
conscience, des discussions beaucoup plus larges étaient
organisées sur l'histoire du mouvement ouvrier, la
répression, la précarité, quelle société
construire...
Un
des aspects les plus intéressants de cette politisation a été
le développement de la prise de conscience des intérêts
communs aux étudiants et aux salariés. Des
syndicalistes ont été souvent invités pour
intervenir sur les facs et un travail important a été
réalisé pour étendre le mouvement en direction
des salariés.
De
nombreuses diffusions de tracts appelant à des mobilisations
communes pour les grandes journées d'action ont été
réalisées aux portes des entreprises et parfois ce
sentiment de solidarité s'est traduit par des actions de
blocage en commun.
Ces
liens n'ont pas permis aux étudiants d'entraîner
les salariés dans la grève générale
reconductible mais ils ont permis de bousculer les rythmes que
voulaient donner les directions syndicales à la mobilisation
des salariés.
Aujourd'hui,
ce sentiment de solidarité est un acquis pour les « Tous
ensemble
! »
à venir.
...mais un développement très
limité des cadres organisés
Force
est néanmoins de constater que cette prise de conscience ne
s'est pas traduite à une échelle de masse par la
compréhension de la nécessité de s'organiser
dans la durée. Notre courant politique a peu recruté
sur la base du mouvement alors qu'il y a joué un rôle
important.
Autant
les JCR (le dernier congrès l'a récemment montré),
que les secteurs jeunes de la LCR, n'ont que peu réussi à
se développer depuis un an et beaucoup d'intégrations
ont été éphémères. Un certain
nombre de militants ne voient pas de continuité logique entre
le mouvement anti-CPE et les perspectives politiques proposées
par la LCR et on se rend bien compte aujourd'hui que nous sommes en
décalage avec une grande partie de notre frange
sympathisante.
L'implication
active de toute la LCR dans la démarche des candidatures
unitaires antilibérales aurait sans doute permis à
des secteurs militants de construire cette continuité
politique. On notera d'ailleurs qu'à Grenoble les animateurs
du mouvement anti-CPE sont venus en nombre au meeting unitaire
de la gauche antilibérale - sans doute voyaient-ils là
le prolongement de leur combat - alors que cette présence
était plus discrète au meeting d'Olivier Besancenot.
Les
syndicats étudiants ne sortent pas non plus vraiment
renforcés. Un certain nombre de militants qui avaient
construit le mouvement ont rejoint SUD ou l'Unef mais ce phénomène
reste limité. Si le rôle fondamental qu'a joué
l'Unef en termes d'impulsion du mouvement a confirmé sa
position largement majoritaire et son statut de référence
dans le milieu étudiant, le syndicat centenaire stagne depuis
un an à 13 000 adhérents au niveau national. Les
réunions de militants bien qu'imprégnées
par cet « état d'esprit CPE » n'attirent
pas beaucoup plus de monde qu'avant le mouvement, et la campagne
centrée autour de l'interpellation des candidats à la
présidentielle censée faire avancer
les revendications étudiantes - selon une logique délégataire
- n'aide pas à faire de l'Unef le lieu de rencontre de
cette génération CPE.
La
situation n'est pas plus rose pour les autres organisations de
jeunesse et au final, l'incidence sur la capacité de la
jeunesse à s'organiser de ce mouvement historique et
victorieux aura été quasiment neutre !
Certes,
l'absence de conquête sociale significative et les différentes
défaites de ces dernières années ajoutées
à la poursuite des attaques libérales pèsent
négativement sur les capacités d'organisation mais
ce qui fait défaut dans la période, c'est surtout
l'absence de projet alternatif à celui de la classe
dirigeante susceptible d'unir toutes les forces révoltées
par le libéralisme.
Qui
va tirer parti de la situation ?
Pendant
le mouvement, on a pu constater un décalage évident
entre les aspirations des étudiants mobilisés et
les perspectives données par les principales directions
réformistes. Le PS et le PCF ont beaucoup insisté sur
le respect des rythmes institutionnels, refusant d'en
appeler à la démission du gouvernement. Aujourd'hui
avec Ségolène Royal, l'évolution brutale du PS
vers un social-libéralisme assumé combiné à
une radicalisation notamment dans la jeunesse crée une
situation qui pourrait être favorable aux révolutionnaires.
Mais,
si la perte de confiance dans la capacité des directions
réformistes traditionnelles à défendre
réellement les intérêts des jeunes et des
salariés semble durable, il n'y a rien d'automatique à
ce qu'elle profite aux révolutionnaires, même en
période de luttes. La faible implantation militante dans la
jeunesse des organisations telles que le MJS ou la JC laissent des
espaces comme on a pu le voir lors des derniers mouvements
(lycéens contre le plan Fillon en 2005 et anti-CPE), pourtant
notre audience dans la durée n'a que peu progressé.
Sur
le plan électoral, les travailleurs peuvent continuer à
faire le choix du PS plus ou moins « par défaut ».
Les expériences passées nous ont enseigné
que les réformistes pouvaient facilement reprendre des
couleurs après avoir été contestés. Lors
des régionales et des européennes de 2004, le PS a en
effet connu un raz de marée en sa faveur, deux ans seulement
après l'élimination au premier tour de Lionel Jospin à
la présidentielle. Aujourd'hui, le PS semble attirer vers
lui une partie importante de l'électorat qui subit les
attaques du gouvernement depuis cinq ans et ce, malgré le
décalage entre son orientation et la volonté de
battre le libéralisme qui s'est exprimée avec
éclat le 29 mai 2005 et pendant le CPE.
Ce
mouvement électoral des jeunes et des salariés qui
semble se dessiner vers Ségolène Royal est donc lié
à l'absence d'une véritable alternative
susceptible de contester l'hégémonie du
social-libéralisme dans la gauche.
Notre
tâche est donc de construire un projet de société,
une alternative à la gauche du PS en s'appuyant sur
l'aspiration à l'unité de la gauche antilibérale
et en cassant cette vieille séparation entre d'un côté
le débat sur le projet politique et de l'autre la question des
résistances.
La
colère face au libéralisme, un point d'appui pour
organiser la
« génération
CPE »
Sur
le campus de Grenoble, un collectif pour une alternative au
libéralisme s'est constitué dès le mois
d'octobre 2006 - impulsé notamment par les militants jeunes de
la LCR. La victoire du « NON » le 29 mai 2005
et celle sur le CPE ont constitué d'emblée la double
identité revendiquée du collectif qui a regroupé
à l'origine des militants de la LCR, de l'Unef, de PRS,
d'Attac, de LO, des JC, de Sud étudiant ou encore de la FSE.
L'idée de départ était de faire aboutir la
démarche des candidatures unitaires, mais aussi plus largement
de mener des débats de fond sur l'alternative politique
et d'intervenir dans les luttes de résistance au libéralisme.
Le collectif a organisé trois initiatives au cours du premier
semestre : un débat sur la démarche des
candidatures unitaires et l'histoire du libéralisme avec
R.-M. Jennar, une rencontre sur la charte antilibérale animé
par les militants du collectif et un meeting avec José
Bové, Hamida Ben Sadia, Roseline Vachetta, Patrick Braouezec
et Jean-Jacques Boislaroussie, qui a réuni plus de 600
personnes avant le meeting unitaire du soir en ville.
En
janvier, trois
jours pour une alternative au libéralisme ont
été organisés avec des débats sur la
précarité, la loi Sarkozy, le logement et un débat
final sur le thème une
autre gauche est possible! qui
a réuni 50 personnes.
Aujourd'hui,
le collectif est impliqué dans la campagne contre la loi
Sarkozy sur la prévention de la délinquance et discute
des possibilités de candidatures unitaires aux législatives.
Pour la présidentielle, il appelle à voter pour
les différents candidats antilibéraux.
La
radicalisation liée au mouvement anti-CPE a aussi eu des
répercussions dans la première organisation de
jeunesse qu'est l'Unef. En effet, depuis janvier 2007, un
nouveau courant (tendance) existe au sein du syndicat
étudiant : la TUUD, tendance pour une Unef unitaire
et démocratique. Cette tendance regroupe l'ancienne tendance
minoritaire « Tous ensemble » (TTE) animée
traditionnellement par les militants LCR-JCR et de nombreux
militants issus de la majorité du syndicat notamment dans
les deux principales sections que sont Grenoble et Lyon. La base de
cette recomposition réside dans la volonté de combattre
les réformes libérales dans l'enseignement supérieur.
Aujourd'hui, l'appareil de l'Unef n'est pas menacé mais
l'hégémonie idéologique du noyau dirigeant
est fragilisé par une contestation plus importante de
l'orientation majoritaire. Le Congrès national de l'Unef, qui
s'est déroulé du 22 au 25 mars 2007, a montré
que face à un recentrage de la direction nationale, la volonté
de donner au syndicat une orientation combative face à la
casse du service public d'enseignement supérieur (sélection,
autonomie des universités et participation des entreprises
à leur gestion...) dépasse largement le cercle des
militants LCR-JCR.
Cette
nouvelle tendance peut être un outil à la fois pour
préparer les grandes confrontations et la compréhension
des logiques globales à l'origine des attaques libérales,
et pour stimuler le débat sur le projet de société :
statut social pour les jeunes, service public d'enseignement
supérieur mais aussi : égalité
français/étrangers, égalité homme/femmes,
droit des peuples opprimés...
Notre
tâche doit donc être de construire cette nouvelle
tendance comme un outil de politisation et comme la mémoire du
mouvement pour faire vivre les expériences victorieuses
(unité, auto-organisation, blocages, liens avec les
salariés...).
Aujourd'hui,
pour passer à la contre-offensive et ne plus se limiter à
des luttes défensives face aux attaques libérales,
la LCR reste un outil indispensable. Construire la ligue ne s'oppose
pas, bien au contraire, au nécessaire développement de
cadres larges pour faire vivre la résistance de
février-mars-avril 2006. Dans la jeunesse en particulier,
le potentiel est réel, mais la démoralisation peut
aussi l'emporter si nous n'arrivons pas à opposer à la
politique de la classe dirigeante un projet de société
alternatif qui serve de trait d'union entre jeunes scolarisés,
salariés, précaires, jeunes des banlieues et des
centres-villes.
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