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Que
Faire – Numéro 6 – septembre/novembre 2007
Interview de Kamal khalil,
militant egyptien
Egypte : grèves de masse,
mouvements à gauche et perspectives...
Pourrais-tu décrire la
dynamique de grèves qui s’est développée en
Egypte ces derniers mois ?
Le mouvement commença
en
décembre dernier et s’étendit par vagues successives,
permettant dans certains cas la satisfaction partielle des
revendications, et ouvrant dans certains cas sur des reconductions de
grèves pour exiger davantage. Ainsi tout a commencé le
7 décembre avec une grève de 27 000 travailleurs
de l’usine de textile de la ville de Mahala. Quelques jours plus
tard débutèrent une grève massive des industries
textiles de Chebin-el-Kom, Mansura et Alexandrie, et par
intermittence, une grève des travailleurs du ciment à
Helwan et Tora (banlieues sud du Caire), suivies par une grève
des cheminots, des usines de fabrication de farine et de pain, des
usines d’huile et de savon, puis des bus et du métro. Ce
mouvement de grèves fut spontané et se choisit ses
propres leaders, sans lien avec les partis politiques en place, ou
avec le mouvement Kifaya. Tous les trois jours, une nouvelle grève
se déclencha, avec de nouvelles revendications. Mardi 3
juillet, 27 000 travailleurs de l’usine de Mahala se remirent en
grève pendant une demi-heure pour exiger que l’ensemble de
leurs revendications soient satisfaites, sous peine de reconduire la
grève le 21 juillet.
Les grèves se sont donc succédées du 7 décembre
jusqu’à aujourd`hui. L’Egypte a connu deux grandes vagues
de grèves ouvrières au cours de son histoire, l’une
dans les années 1920, suite à la Première Guerre
Mondiale et l’autre dans les années quarante, suite à
la Seconde Guerre Mondiale. Nous assistons donc à la troisième
vague de grèves, mais qui tire cette fois sa dynamique de la
situation interne du pays plutôt qu’à des conditions
extérieures comme par le passé. Il y aura certainement
un second round de cette troisième vague, plus important
encore que le premier, fort de l’expérience acquise ces
derniers mois. En tant que socialistes, nous n’avons pas initié
ces grèves, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui l’ont
fait. Mais nous avons trois tâches : unifier et coordonner le
mouvement, recruter et enfin le structurer.
Les travailleurs en lutte fondèrent un groupe appelé
« Travailleurs pour le changement ». Même
si ce groupe n’est encore qu’embryonnaire, il montre la voie de
ce qui est possible et il pourrait transformer la vie politique
égyptienne. En effet, le mouvement « Kifaya »
est composé essentiellement d’intellectuels, alors que ce
nouveau groupe est composé d’ouvriers. Nous tentons, en tant
que membres de « Kifaya », de nous ancrer
davantage dans la classe ouvrière. Le mouvement démocratique
« Kifaya » pourrait se transformer en changeant
sa composition sociale.
Ce
mouvement, essentiellement
économique au départ, a-t-il évolué vers
des revendications démocratiques, et donc plus politiques,
telles que l’opposition à la police et à la
répression en général ?
L’une des
revendications du mouvement
de Mahala exigeait la démission de l’ensemble du comité
syndical (premier niveau de la bureaucratie syndicale composé
essentiellement de permanents). Il faut comprendre que les syndicats
sont incorporés à l’Etat égyptien, ce qui a
poussé les grévistes à refuser tout contrôle
de leur mouvement par les structures syndicales en place car ils les
considèrent comme illégitimes. Depuis décembre,
près de 250 000 travailleurs se sont mis en grève
essentiellement pour des raisons économiques, mais ce n’est
qu’un début ; ce n’est pas encore un mouvement
politique. Cependant, le gouvernement n’a pas réagi comme à
son habitude face à cette nouvelle vague de luttes. Et pour
cause, il y a une nouvelle grève tous les trois jours ! En
même temps, le gouvernement tente de réprimer
l’organisation des Frères Musulmans. Mais il n’est pas
suffisamment fort pour réprimer deux mouvements de masse
simultanément.
Il parait
que la police n’a pas
réprimé ce mouvement comme à son habitude,
pourquoi ?
Dans les années 1980,
nous
connaissions une grève à peu près tous les deux
ans. Il était possible de réprimer plus facilement.
Donc tous les deux ans, ils arrêtaient une cinquantaine de
grévistes. Au cours des six derniers mois nous avons connu
près de 220 grèves. Pour réprimer comme par le
passé, il faudrait mettre en prison environ 50 000 grévistes.
C’est intenable politiquement pour le gouvernement. Si tant de
travailleurs étaient mis derrière les barreaux, les
usines ne pourraient plus tourner normalement ! La première
étape de ce mouvement est certes économique, mais la
prochaine sera certainement politique.
Les Frères
Musulmans ont
gagné 88 sièges lors des élections
parlementaires égyptiennes en novembre 2005. Ce fut un
tremblement de terre politique dans le pays. Peut-on dire que cette
organisation cristallise une large hostilité de la population
égyptienne pour le gouvernement de Moubarak ?
Comment a-t-il réagi
vis-à-vis
des grèves ?
Les Frères Musulmans
sont la
plus grande force politique du pays. Vu la taille de l’organisation
des Frères Musulmans, il est important de travailler avec eux.
Car ils sont comme un éléphant, et nous ne sommes
qu’une fourmi. Nous nous allions sur des questions défensives,
comme contre la répression et pour les droits de l’homme, ce
qui nous permet d’élargir notre audience. Nous sommes le
seul groupe politique de gauche à travailler avec eux. En tant
que socialistes révolutionnaires, nous sommes opposés à
toute répression d’Etat, et celle-ci est actuellement
principalement concentrée sur les islamistes. On soutient leur
droit à se constituer en parti politique.
La gauche égyptienne nous a critiqués pour cela. Mais
notre collaboration avec les Frères Musulmans a été
constructive. Par exemple, les Frères Musulmans nous invitent
à participer à leurs réunions publiques et à
y intervenir au nom de notre organisation, pour y exprimer nos idées
politiques. Nous pouvons donc défendre notre politique auprès
de milliers de gens (et je peux vendre mon journal aux gens
intéressés). Nous gardons toute notre indépendance
politique et nous continuons par ailleurs à travailler avec
les syndicats étudiants et ouvriers. Nous les invitons aussi à
intervenir lors de nos meetings, mais notre capacité de
rassemblement est plus faible que la leur. Le problème des
Frères Musulmans, c’est qu’ils n’ont pas de
revendications sociales. Nombreux sont les travailleurs dans leurs
rangs, mais ces derniers ne trouvent pas de programme politique qui
les concerne dans l’organisation. Dans l’usine de Mahala, il y a
27 000 travailleurs, avec parmi eux, quelque 300 ou 400 membres des
Frères Musulmans ; or, pendant la grève, aucune
revendication ne se référait à l’Islam. La
fourmi a l’espoir et le potentiel de se transformer en éléphant
si elle parvient à s’ancrer dans le mouvement de grèves.
Car la fourmi, contrairement à l’éléphant, a
un programme social.
Quelle a été
l’attitude des Frères Musulmans pendant les grèves ?
Avez-vous réussi à gagner certains Frères
Musulmans aux idées socialistes révolutionnaires ?
Leur position
vis-à-vis des
grèves n’était pas claire, d’où ces ouvriers
n’usant pas de leur appartenance politique aux Frères
Musulmans pendant la grève. Je vais vous donner un exemple.
Dans l’usine textile d’Espania dans la ville de Mansura, menacée
de privatisation, près de 300 ouvrières, portant toutes
le foulard, déclarèrent qu’elles s’y opposaient.
Elles nous ont raconté qu’elles étaient allées
trouver le représentant parlementaire islamiste de la ville de
Mansura (élu en 2005), mais il annonça qu’il
soutenait la privatisation et la vente de l’usine, donc qu’il
s’opposait à leur grève. Et même si elles
portaient toutes le foulard, elles lui ont dit d’aller se faire
voir! Nous avons avec les Frères Musulmans une relation de
solidarité (mouvement antiguerre, pour la démocratie,
contre la répression, etc.). On les défend sur certains
points, mais par ailleurs on s’oppose à leurs positions
réactionnaires. On leur donne ainsi une image de la gauche qui
est différente, et nous sommes de ce fait en position de
dialoguer, de confronter nos idées, et concrètement,
nous parvenons à influencer des membres des Frères
Musulmans et à les gagner à nos positions. Ils ont
leurs propres idées, comme nous avons les nôtres. Donc
nous travaillons ensemble, nous débattons ensemble et nous
nous invitons mutuellement lors de nos évènements
publics. La grande différence, c’est qu’ils rassemblent
des milliers de personnes, et nous beaucoup moins. Ils représentent
la majorité et nous la minorité.
Que peut-il
se passer maintenant,
dans une telle situation de crise ? Quel sera l’impact du
mouvement de grèves sur Moubarak et qu’en est-il de sa
volonté de coopter les Frères Musulmans dans les
structures de l’Etat ?
Moubarak a fait de
l’Egypte son
royaume. Il veut faire de son fils le nouveau président. S’il
met en place des élections, il faut qu’il soit sûr de
les gagner. Durant les dernières élections
présidentielles, Moubarak a cru que son concurrent Ayman Nur
pourrait à l’avenir être un concurrent de taille,
c’est pourquoi ce dernier est maintenant en prison. Nous vivons
sous une dictature, aucune démocratisation de l’Egypte ne
sera possible sous Moubarak. L’état d’urgence (loi
renouvelée tous les 3 ans) est appliqué en permanence
depuis 26 ans. De plus, pour entériner les pouvoirs
exceptionnels de la police, la constitution a été
amendée pour inclure un article sur la lutte contre le
terrorisme, en faisant ainsi un principe constitutionnel. Les
pouvoirs exceptionnels sont donc devenus constitutionnels. Tout ceci
se passe suite à la bonne performance des Frères
Musulmans au Parlement ; ils ont maintenant 88 élus. Pour
empêcher qu’une telle expression démocratique se
reproduise, Moubarak a changé la loi. Ainsi, aux dernières
élections récentes du conseil consultatif,
les Frères Musulmans n’ont eu cette fois qu’un élu.
Nous sommes bien face à un régime dictatorial. Les
américains ont fait beaucoup de battage autour de la question
de la démocratie en Egypte, mais l’objectif était de
mettre davantage de pression sur Moubarak pour qu’il soit plus
fidèle aux US, ce qu’il a fait, et depuis les US
s’accommodent très bien de ce dictateur.
La dernière
conférence
du Caire s’est transformée en un festival de solidarité
avec le mouvement de grèves égyptien. Comment le
mouvement anti-guerre a-t-il influé sur cette nouvelle vague
démocratique en Egypte ?
La conférence du
Caire fut
co-organisée par trois groupes distincts : les socialistes,
les Frères Musulmans et les Nasséristes. La conférence
fut organisée pour protester contre la guerre en Irak. En
amont, il y avait eu de nombreuses autres conférences contre
la guerre et l’impérialisme, pour les droits de l’homme et
la démocratie. Le problème, selon moi, c’est qu’il
n’y a pas assez de mobilisations et de travail unitaire d’une
conférence à l’autre, pour connecter ces grands
évènements entre eux. Symboliquement, la conférence
du Caire était en effet un festival de résistance, mais
il nous faut oeuvrer plus sérieusement dans le sens de l’unité
au jour le jour.
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