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Que
Faire – Numéro 6 – septembre/novembre 2007
Front unique et regroupement
Nicolas Verdon
La décennie passée a été
marquée par le retour de mobilisations de masse après
une longue période de léthargie du mouvement ouvrier.
Au travers des luttes sociales, de décembre 1995 aux grèves
contre le CPE, du mouvement altermondialiste et antiguerre des
millions de personnes ont renoué avec l'action collective,
souvent radicale, ou en ont fait une première expérience.
Dans
un contexte
d'offensive libérale
à l'échelle internationale concomitante à une
dérive droitière des organisations social-démocrates
qui encadraient traditionnellement le mouvement ouvrier, ces
mouvements ont remis en avant la question politique donnant une
responsabilité nouvelle aux mouvements qui s'opposent à
ces dérives. Ainsi en France, la gauche antilibérale a
contribué de manière essentielle à la victoire
contre le TCE. Ce retour de la politique s'est accompagné
d'une radicalisation d'une frange conséquente du mouvement. En
2002, l'extrême gauche réalisait un score électoral
sans précédent et suite à la victoire du Non, la
question d'une alternative antilibérale commença à
se poser à une échelle de masse sous la forme d'une
recherche de candidature unitaire antilibérale pour les
élections de 2007.
Cette
situation
interpelle la gauche
radicale et principalement la LCR qui a pris une place importante
dans ces mobilisations et compte, aujourd'hui bien plus
qu'auparavant, dans le paysage politique. Ses militants sont non
seulement capables de débattre à une échelle
bien plus large, mais ils sont également amenés à
se confronter à d'autres courants politiques et sont
interpellés par le mouvement.
Il
paraît donc
important de faire
un retour sur la façon dont la tradition marxiste aborde la
question de son intervention politique au sein des mouvements de
masse.
D'où vient la politique du front
unique
Cette
question fut
longuement abordée
au début des années 20 au sein de la IIIe
Internationale et théorisée en termes de Front unique.
Sous
l'impulsion de
la Révolution
russe, des partis communistes s'étaient développés
dans de nombreux pays. Ils rompaient avec les partis
sociaux-démocrates dont l'orientation réformiste
dominante s'était traduite par le ralliement à leurs
propres bourgeoisies dans la guerre inter-impérialiste.
Mais
malgré leur
caractère
de masse dans certains pays, comme en France, les partis communistes
ne représentaient qu'une minorité de la classe
ouvrière, une majorité de celle-ci restant influencée
par la tradition réformiste. De surcroît, la vague
révolutionnaire s'atténuant, l'objectif d'une crise
révolutionnaire immédiate n'était plus à
l'ordre du jour.
Au
sein de la IIIe
Internationale le
débat se développait sur la manière d'accroître
l'influence des partis communistes. Certains courants y développaient
des tendances sectaires qui focalisaient sur la nécessité
de dénoncer les dirigeants réformistes comme des
traîtres et refusaient par principe tout type d'alliance avec
les partis de la IIe internationale. Ce faisant, le risque était
grand de se couper de tout lien avec la majorité des
travailleurs encore influencés par le réformisme et de
ne plus être en mesure de les convaincre de la nécessité
d'une orientation révolutionnaire. Les principaux dirigeants
de la IIIe Internationale, en particulier Lénine et Trotsky
argumentèrent qu'il était au contraire essentiel pour
accroître leur influence que les communistes trouvent le moyen
de lutter aux côtés de ces travailleurs sur des
questions spécifiques qui puissent unir de larges fractions de
la classe ouvrière.
En
1922, Trotsky
défendait ainsi
la politique du front unique :
« L'unité
de
front
suppose donc de notre part la décision de faire concerter
pratiquement nos actions, dans certaines limites et dans des
questions données, avec les organisations réformistes
pour autant qu'elles représentent encore aujourd'hui la
volonté de fractions importantes du prolétariat en
lutte.
Mais
nous nous sommes
séparés
des organisations réformistes ? Oui, parce que nous sommes en
désaccord avec elles sur les questions fondamentales du
mouvement ouvrier. Et pourtant, nous recherchons un accord avec elles
?
Oui,
chaque fois que
la masse qui les
suit est prête à agir de concert avec la masse qui nous
suit, et chaque fois que les réformistes sont plus ou moins
forcés à se faire l'instrument de cette action. »
Séparer pour unir
La
trahison de la
social-démocratie
avait rendu patente la nécessité de séparer les
courants révolutionnaires de la social-démocratie
réformiste. Le réformisme s'était développé
suite à la période d'expansion du capitalisme à
la fin du XIXe siècle qui avait vu la possibilité pour
la classe ouvrière d'obtenir des gains substantiels dans le
cadre du système capitaliste. Le développement de la
routine parlementaire dans de nombreux pays comme la France et
l'Allemagne renforçait l'illusion que le cadre pacifique et
policé du Parlement devenait un substitut à la lutte de
classe. Ce courant réformiste avait des racines solidement
ancrées dans la classe ouvrière. Influencée de
manière contradictoire par l'expérience des luttes
sociales et politiques mais aussi par la pression des idées
dominantes, elle adhérait en majorité à la
conception réformiste d'une gestion pacifique des antagonismes
de classe. En période non révolutionnaire, seule une
minorité, de par son expérience de la lutte des classes
et l'influence des courants révolutionnaires préexistants
pouvait se forger une conscience révolutionnaire. Conserver un
même cadre organisationnel pour les courants réformiste
et révolutionnaire paralysait inévitablement ce dernier
en période de crise. Les Bolcheviks qui avaient théorisé
très tôt la nécessité de cette séparation,
avaient été en mesure de développer une
politique d'opposition indépendante et radicale à la
bourgeoisie pendant la guerre. En revanche, les révolutionnaires
allemands, autour de Rosa Luxemburg, ne s'étaient convaincus
que tardivement de cette nécessité alors que la guerre
faisait rage, et que la politique de collaboration de classes de la
social-démocratie avait entraîné un recul et une
passivité de la classe ouvrière. Alors que la
révolution se préparait à l'issue de la guerre,
les révolutionnaires allemands ne disposaient que d'un cadre
organisationnel numériquement faible et peu expérimenté.
Cela devait peser lourdement par la suite sur le développement
de la révolution allemande.
Mais
s'il était
essentiel de se
séparer organisationellement des partis réformistes
pour pouvoir développer une politique indépendante des
bourgeoisies, il était tout aussi nécessaire de se
relier d'une manière ou d'une autre à l'ensemble des
travailleurs qu'ils influençaient car la transformation
révolutionnaire de la société ne pouvait aboutir
sans que la majorité de la classe ne soit convaincue de sa
nécessité.
Malgré
l'impossibilité
dans une telle période de rassembler une majorité de la
classe ouvrière sur la question de la révolution, il
était possible qu'elle s'unisse sur des questions de luttes
économiques, de la défense générale des
droits des travailleurs. Développer ces cadres de luttes
communes au sein desquels pouvaient se côtoyer réformistes
et révolutionnaires favorisait la possibilité pour de
larges fractions de la classe ouvrière de faire l'expérience
de luttes de masse et de créer un rapport de forces favorable.
Cela permettait en même temps à ces fractions de tirer
un bilan politique des orientations réformistes et
révolutionnaires et à ces derniers de convaincre de la
justesse de leur politique et de renforcer ainsi le courant
révolutionnaire. C'est à cette double nécessité
que répondait la politique de front unique.
Théorisée
dans une
période particulière, la politique du front unique n'a
cependant rien de conjoncturelle. Elle est la médiation
indispensable qui permet aux révolutionnaires de se lier aux
masses dans une époque où la maturité du
capitalisme a installé l'hégémonie du réformisme
sur le mouvement ouvrier.
« Si
nous
avions pu unir les
masses ouvrières autour de notre drapeau ou sur nos mots
d'ordre courants, en négligeant les organisations réformistes,
partis ou syndicats, ce serait certes, la meilleure des choses. Mais
alors la question du front unique ne se poserait même pas dans
sa forme »
Ainsi
Trotsky reprit
et développa
la politique du front unique face à la montée du
fascisme en Allemagne. Elle est depuis constitutive du mouvement
trotskiste, en particulier de la LCR aujourd'hui, dont elle guide la
pratique politique.
Nécessité d'une lutte
politique pour une orientation
Mais
une telle
pratique qui se
caractérise par une tension permanente entre séparation
et unité, se confronte constamment à deux écueils.
Le
premier consiste à
se
satisfaire d'une posture purement propagandiste ou à rester en
dehors de structures unitaires en raison du manque de radicalité
des mots d'ordre. Cela revient à vider de son sens le front
unique. La revendication sur laquelle peut s'établir le front
unique n'a pas pour vocation de radicaliser la classe ouvrière.
Elle part au contraire de la situation concrète dans laquelle
se trouve la classe, et donc ses organisations, de ce qu'elle est
susceptible de faire. Le mot d'ordre revendicatif a pour vocation
d'être la base minimale qui permette de l'unir dans l'action.
C'est la dynamique et le rapport de force que peut créer la
mobilisation ainsi que l'intervention politique des révolutionnaires
qui donnent la possibilité que le niveau de conscience s'élève
au sein du mouvement. Pendant la lutte contre le CPE, une partie des
organisations de jeunesse étaient tentée par un
élargissement de la plate-forme revendicative sur la question
plus générale de la précarité de la
jeunesse. Aussi légitimes que soient ces revendications, elles
auraient constitué une base trop large pour permettre de
rassembler tout l'arc de force syndical et politique qui contribua
aux côtés de la jeunesse à faire reculer le
gouvernement.
Cependant
cette
question de la
radicalité renvoie au second écueil qui consiste à
s'abstenir de mener, au nom de l'unité, une lutte politique au
sein du front unique, et en particulier contre les orientations
réformistes. Comme l'expliquait Trotsky, cette lutte est
pourtant essentielle.
« En
concluant des accords
avec d'autres organisations nous nous imposons sans doute une
certaine discipline d'action. Mais cette discipline ne peut avoir un
caractère absolu. Si les réformistes sabotent la lutte,
contrecarrent les dispositions des masses, nous nous réservons
le droit de soutenir l'action jusqu'à la fin, sans nos
demi-alliés temporaires, à titre d'organisation
indépendante.
Un
renouvellement
acharné des
luttes entre nous et les réformistes, pourra en résulter.
Mais ce ne sera plus une simple répétition des mêmes
idées dans un cercle fermé, cela signifiera — si
notre tactique est bonne — un élargissement de notre
influence dans de nouveaux milieux prolétariens.»
Au
cours de la
mobilisation anti-CPE,
le Parti socialiste proposa à toute la gauche de s'unir pour
débattre « avec les citoyennes et les citoyens sous
forme de rencontres publiques sur l’ensemble des propositions
alternatives pour 2007 ».
Il est clair qu'une telle orientation avait pour vocation de
substituer la politique institutionnelle par en haut à la
mobilisation de masse, comme le fit malheureusement avec succès
par exemple le PCF en 1968 ! Le PS n'avait certes plus le crédit
suffisant ni la force militante pour imposer cette orientation, mais
il était cependant indispensable que la gauche révolutionnaire
la combatte au sein du mouvement.
Ne
pas mener une
telle lutte au sein
d'un front unique priverait l'ensemble des travailleurs de la
possibilité de tirer les meilleurs bilans politiques des
mouvements de masse et en particulier sur les orientations proposées
par les différentes organisations qui le composent.
Dans
la discussion
sur le débat
stratégique, Sabado revient sur cette question en citant
Daniel Bensaid :
« Le
front
unique a toujours
un aspect tactique. Les organisations réformistes ne le sont
pas par confusion, inconséquence ou manque de volonté.
Elles expriment des cristallisations sociales et matérielles.
Les directions réformistes peuvent donc être des alliés
politiques tactiques pour contribuer à unifier la classe. Mais
elles demeurent stratégiquement des ennemis en puissance. Le
front unique vise donc à créer les conditions
permettant de rompre dans le meilleur rapport de forces possible avec
ces directions, au moment de choix décisifs, et d’en
détacher les plus larges masses possible. »
Mais
une telle
rupture n'a rien à
voir avec une quelconque manoeuvre de récupération.
Lorsque les mobilisations de masse se développent, elles se
trouvent confrontées à de nouvelles questions, comme
l'extension du mouvement ou la répression par l'Etat. Les
réponses et orientations apportées par les différentes
composantes du front unique peuvent diverger diamétralement et
justifier une rupture de front. Lors du contre sommet de Gênes
en 2001 une partie des organisations qui avaient construit la
mobilisation unitaire, en particulier Attac, proposa d'annuler la
manifestation de clôture face au déchaînement
répressif de l'Etat italien, après le meurtre de Carlo
Giuliani. Une telle annulation aurait signifié une énorme
défaite pour le mouvement altermondialiste et aurait
démoralisé une grande partie du mouvement. Cette
orientation ne fut heureusement pas suivie. Mais si elle avait
triomphé, il aurait été indispensable de rompre
alors le front unitaire et de construire avec les forces prêtes
à s'y engager une mobilisation qui puisse s'opposer à
ce sentiment de défaite.
La
politique de front
unique nécessite
donc de préserver au sein du front unique, l'indépendance
politique de l'organisation afin d'y mener une lutte d'influence.
Quelle autonomie des luttes ?
Cette
intervention
politique au sein du
mouvement ne signifie pas une remise en cause de l'autonomie des
mouvements. En 1998, des animateurs du mouvement social lançaient
un « appel pour l'autonomie du mouvement social ».
Cet appel exprimait une défiance vis-à-vis de
l'intervention politique au sein des mouvements, en particulier celle
de la gauche plurielle au gouvernement, mais plus généralement
contre les tentatives de récupération ou de
manipulations partisanes du mouvement à l'instar des vieilles
méthodes staliniennes.
L'autonomie
du
mouvement est un des
meilleurs garants de sa réussite, dans le sens où la
mise en place de structures démocratiques où chacun
puisse participer à l'organisation et à l'orientation
des luttes, amplifie sa cohésion et sa puissance. Elle permet
à ceux qui participent au mouvement d'en être les
principaux acteurs et non de simples exécutants. Une des
raisons principales de la puissance de la campagne du Non a été
de s'appuyer sur un énorme réseau de collectifs,
impliquant activement des dizaines de milliers de personnes dans les
débats politiques et l'élaboration d'initiatives
locales. Mais cette autonomie ne signifie pas que les organisations
doivent s'abstenir d'intervenir en tant que telles et prendre
position au sein du mouvement, que ce soit par l'intermédiaire
de ses représentants, de ses militants ou de ses outils de
propagande. Bien au contraire, les différentes orientations
qui existent nécessairement, de par la nature même du
front unique, doivent pouvoir être débattues
démocratiquement et ouvertement au sein du mouvement. Ne pas
le faire ouvre la voie à des discussions cachées qui se
limitent au sommet et à des méthodes manoeuvrières.
La revendication qui émergea au sein des collectifs du NON et
qui demandait une représentation des collectifs en tant que
tels à la direction du mouvement était en ce sens
totalement légitime. L'autonomie doit donc s'entendre comme
l'organisation démocratique du front unique et en particulier
permettre le débat sur les orientations de ses différentes
composantes.
Des fronts uniques d'un nouveau
type.
Les
luttes récentes
contre la
guerre ou le CPE confirment que l'approche classique du front unique
sur une question spécifique est toujours d'actualité.
Cependant,
la
résistance de
masse qui s'est développée face à l'offensive
libérale et à la dérive social-libérale
du PS a fait émerger des fronts de lutte assez différents
des fronts uniques classiques. Si un mouvement comme Attac pouvait à
son lancement être considéré comme centré
sur une objectif restreint tel que la taxation des flux financiers,
son champ politique s'est rapidement élargi à la
critique plus globale de la mondialisation libérale, prenant
toutes sortes de positions allant de la dénonciation de la
financiarisation de l'économie à la lutte contre les
OGM. L'explosion du mouvement altermondialiste à partir de la
manifestation de Seattle participait de cette même dynamique.
Le mouvement des Forums sociaux a ainsi vu converger et débattre
sur des plates-formes politiques très larges de nombreuses
organisations du mouvement social aux origines très diverses
et des syndicats. Même si les organisations politiques étaient
formellement exclues de ces plates-formes, elles n'en étaient
pas moins présentes et même parfois très
présentes comme le fut Rifondazione Communista lors du Forum
social de Florence. En France, cette même dynamique s'est
concrétisée dans le puissant front de la gauche
antilibérale contre le TCE.
Si
ces fronts
tranchent avec la base
étroite des fronts uniques classiques, l'approche historique
des marxistes n'en reste pas moins pertinente. Ni la géométrie,
ni le contenu d'un front unique ne sont des données
prédéterminées, elles dépendent comme il
a été dit précédemment de la situation
concrète dans laquelle se trouve la classe. L'élargissement
des plates-formes reflète ainsi le développement d'une
conscience radicale et critique qui se manifeste aujourd'hui jusque
dans les organisations réformistes.
Mais
les
développements récents
de ce mouvement de radicalisation semblent cependant poser plus de
difficultés quant à l'approche que doivent adopter les
révolutionnaires. La tendance vers une recomposition de la
gauche radicale s'est posée à une échelle
importante dans de nombreux pays. De nouveaux partis ou des
coalitions électorales (SSP en Ecosse, Linkspartei en
Allemagne, Respect en Grande Bretagne, intégration du courant
de la IVe internationale dans Rifondazione Communista) ont émergé,
qui rassemblent de manière plus ou moins lâches des
courants révolutionnaires et réformistes en rupture
avec les dérives social-libérales. Cette tendance
résulte d'un processus de différenciation politique qui
s'est opéré au sein de la gauche au travers du
mouvement de masse : mobilisation contre l'agenda 2010 en Allemagne,
mouvement antiguerre en Grande Bretagne. En France, la tentative
avortée d'une candidature unitaire de la gauche antilibérale
pour l'élection présidentielle traduit le même
processus, suite à la différenciation issue de la
campagne du NON.
La
difficulté qu'a la
gauche
révolutionnaire et en particulier la LCR à aborder
cette question n'est pas étonnante tant elle semble remettre
en cause la séparation entre courants réformistes et
révolutionnaires dont l'histoire a pourtant montré la
nécessité. Les déboires du courant de la IVe
internationale au sein du PT brésilien ainsi que les problèmes
auxquels sont confrontés nos camarades italiens depuis le
tournant de Rifondazione et son adhésion à la coalition
de Prodi montrent sans conteste que ces difficultés ne sont
pas simplement « psychologiques » mais bien
concrètes.
Il
apparaît cependant
de plus en
plus clairement qu'à notre époque, un tel regroupement
est le chemin incontournable vers l'émergence de partis
révolutionnaires de masse et qu'en se tenant à l'écart
les organisations révolutionnaires risquent de se marginaliser
durablement.
L'approche
historique
du front unique
reste aujourd'hui un outil fondamental pour aborder la question du
regroupement, car elle permet d'associer la construction de fronts
politiques larges englobant des courants d'origines diverses qui
drainent la radicalisation sociale et politique à celle d'une
organisation politique révolutionnaire qui garde son
indépendance afin d'y mener une nécessaire lutte
d'orientation. Le cours du développement futur du mouvement de
radicalisation posera nécessairement de nouvelles questions
comme par exemple celle déjà présente de la
participation à un gouvernement. A ces questions les divers
courants du regroupement répondront certainement de manières
différentes. Les débats politiques et la pression du
mouvement y engendreront de nouvelles différenciations et de
nouveaux regroupements. C'est de ce processus que pourrait naître
dans le futur une conscience révolutionnaire de masse, à
condition qu'un courant révolutionnaire structuré y
défende des orientations conséquentes.
Vouloir
appliquer la
politique de front
unique à la question du regroupement politique peut paraître
inédit. Pourtant cette conception large du front unique n'est
pas nouvelle.
« La
vénération
en paroles des Soviets est aussi répandue dans les cercles
« de gauche » que l'incompréhension de
leur fonction historique. Les Soviets sont définis le plus
souvent comme les organes de la lutte pour le pouvoir, les organes du
soulèvement et enfin les organes de la dictature [du
prolétariat, NdlR]. Ces définitions sont formellement
correctes. Mais elles n'épuisent pas la fonction historique
des Soviets. Et surtout, elles n'expliquent pas pourquoi ce sont
précisément les Soviets qui sont nécessaires
dans la lutte pour le pouvoir. La réponse à cette
question est la suivante : de même que le syndicat est la forme
élémentaire du front unique dans la lutte économique,
de même le Soviet est la forme la plus élevée du
front unique, quand arrive pour le prolétariat l'époque
de la lutte pour le pouvoir.
Le
Soviet en lui-même
ne possède
aucune force miraculeuse. Il n'est que le représentant de
classe du prolétariat avec tous ses côtés forts
et ses côtés faibles. Mais c'est précisément
cela, et seulement cela, qui fait que le Soviet offre la possibilité
organisationnelle aux ouvriers des différentes tendances
politiques et qui sont à des niveaux différents de
développement, d'unir leurs efforts dans la lutte
révolutionnaire pour le pouvoir. Dans la situation actuelle
pré-révolutionnaire, les ouvriers allemands
d'avant-garde doivent avoir une idée très claire de la
fonction historique des Soviets en tant qu'organes du front
unique. »
Il
n'est donc pas
aberrant que dans la
période transitoire de radicalisation sociale que nous
connaissons, bien en avance sur la simple lutte syndicale, et encore
bien loin d'une période révolutionnaire, la question du
regroupement puisse également être abordée sous
l'aspect du front unique.
Une
telle approche
aurait sans doute
permis des avancées substantielles dans la voie du
regroupement lors du débat récent sur les candidatures
unitaires. Ce débat s'est posé à une échelle
de masse et à partir des collectifs qui ont mené la
campagne pour le NON, interpellant l'ensemble des forces de la gauche
antilibérale. Il reflétait une volonté de
s'émanciper de la domination du social-libéralisme.
Pour autant, il posait un problème politique important que la
LCR a clairement identifié, à savoir si l'objectif
visait à la formation d'une gauche clairement indépendante
du PS qui s'appuie sur le mouvement social ou s'il visait à
peser de manière institutionnelle, au travers du Parlement ou
d'un gouvernement, sur l'orientation du PS par un jeu d'alliances
plus ou moins avouées.
L'ambiguïté
du texte
d'orientation stratégique
issu de la réunion des collectifs du 10 septembre était
bien réelle. Et il ne fait pas de doute que l'objectif de la
direction du PCF était de s'appuyer sur cette ambiguïté
pour défendre à terme, au sein de la dynamique
unitaire, une orientation vers ce deuxième objectif. Cependant
la réunion de Saint-Ouen du 9-10 décembre 2007 a montré
qu'une grande partie du mouvement, y compris de nombreux communistes,
n'étaient pas prêts à suivre une telle
orientation.
Malheureusement
la
politique de la
direction de la LCR a consisté à vouloir faire de la
levée de l'ambiguïté un préalable à
la dynamique unitaire Elle ne s'est donc jamais pleinement investie
dans sa construction, rompant définitivement le front unitaire
à l'issue du 10 septembre, même si nombre de ses
militants ont continué dans cette voie.
Or
sa participation à
la
dynamique unitaire tout en défendant de haut en bas sa propre
orientation aurait pu permettre que la clarification nécessaire
s'opère à l'échelle d'une grande partie du
mouvement. Sans aucun doute, une candidature unitaire ne pouvait pas
aboutir avec tout l'arc de la gauche antilibérale. Peut-être
n'aurait-elle pu aboutir qu'avec une partie des composantes plus
claire sur l'attitude vis-à-vis du PS, comme celle qui s'est
tournée vers la candidature Bové. Mais même en
cas d'échec, une telle orientation aurait permis que la LCR ne
soit pas perçue comme un frein à la dynamique unitaire,
à l'instar du PCF, mais au contraire comme sa composante la
plus conséquente ouvrant la voie à un approfondissement
du regroupement.
L'échec
de la
candidature
unitaire ne marque pas la fin de la tendance au regroupement qui est
profondément inscrite dans la période actuelle. Le
processus de regroupement et de différenciation va continuer
en interaction avec le mouvement de masse. Il est important que la
LCR continue de s'inspirer de la tradition marxiste du front unique
pour aborder cette question et guider son intervention politique.
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