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Que Faire – Numéro 6 – septembre/novembre 2007

Cet article est la transcription d'une partie de l'introduction faite par John Rees, membre de la direction du SWP, lors de la semaine de débats Marxism organisée à Londres en juillet 2007.

Pourquoi faut-il un parti révolutionnaire ?

John Rees





Je voudrais ici établir que c'est la structure fondamentale de la société capitaliste et de la conscience qu'a la classe ouvrière dans cette société qui implique la nécessité d'une organisation révolutionnaire et du développement d'une stratégie et de tactiques en son sein.

En d'autres termes, montrer que l'existence, la nécessité, d'un parti révolu­tionnaire est enracinée non pas dans une idée particulière qu'un groupe de personnes essaierait d'imposer à la classe ouvrière, mais fondamentalement dans les expériences du capitalisme par la classe ouvrière et de la place de cette dernière dans la société capitaliste.

Conscience et Intérêts

Dans le type de société dans laquelle nous vivons, bien que la conscience de la classe ouvrière devrait être reliée à ses intérêts, il est inévitable qu'apparaissent un anta­gonisme. Bien que ce soit manifestement dans l'intérêt de la classe ouvrière de se battre contre l'exploitation capitaliste, elle ne le fait pas toujours. Bien que ce soit dans l'intérêt de la classe ouvrière d'avoir une société socialiste sans classe, cette idée n'est manifestement pas partagée par tout le monde. Bien que les travail­leurs n'aient aucun intérêt à participer à des guerres impérialistes, ils n'en sont évidemment pas tous convaincus.

Maintenant, lorsque vous expliquez que la classe ouvrière a relativement souvent ce qu'on appelle dans la terminologie marxiste une « fausse conscience », c'est-à-dire un ensemble d'idées qui vont à l'encontre de leurs intérêts propres, des personnes de droite, des tories [membre du parti de droite, NdT]), des sociologues, des intellectuels... vous rétorquent que « vous travestissez la réalité, qu'il s'agit juste d'une excuse des socialistes pour expliquer que leurs idées ne sont pas le point de vue majoritaire parmi les tra­vailleurs! ».

Mais en y réfléchissant ne serait-ce qu'un instant, comment comprendre une grande partie des actes des individus et des clas­ses dans la société si nous ne pensions pas que leurs intérêts et leur conscience peu­vent être différents, voire opposés ? Prenez par exemple les fumeurs : il est dans leur intérêt de ne pas fumer. Cela les tue. Et ils ne peuvent pas affirmer qu'ils ne le savent pas, car c'est écrit en grosses lettres sur leurs paquets, sur tous les panneaux, etc. : « Fumer tue ». Pourtant, ils continuent de fumer. Leur conscience et leurs intérêts sont com­plètement opposés dans ce cas. Maintenant, nous savons tous en fait que c'est un peu normal dans cette société et nous avons même une expli­cation pour cela : les cigarettes créent une certaine dépendance, et les gens en fument à cause du stress, des pressions et des difficultés de la vie moderne. C'est une sorte de consolation pour eux. C'est un peu fâcheux mais nous savons pourquoi cela arrive. C'est un peu comme ceux qui votent pour la droite ! Ce n'est pas dans leur intérêt, c'est un peu fâcheux, mais vous savez pourquoi cela arrive. En fait, c'est quel­que chose de relativement normal, cela arrive tout le temps dans cette société avec des principes très, très puritains, à cause des pressions que la nature de la société produit.

Cela s'applique également à la conscience de la classe ouvrière. Nous vivons dans une société où le pouvoir, non seulement sur les aspects écono­miques de la vie, mais aussi sur toute la production d'idées de la société moderne - l'école, le gouvernement, les médias - est dans les mains d'une autre classe. Ce n'est donc pas très étonnant que les gens aient souvent des idées contraires à leurs intérêts.

Je ne veux pas passer plus de temps sur cet argument. Je note simplement que cela existe, que c'est un fait : la conscience de la classe ouvrière est assez souvent complètement ou par­tiellement opposée à ses intérêts.

Un processus hétérogène

Mais ce processus est toujours hétérogène Le rêve de la droite, selon lequel dans la classe ouvrière tout le monde, tout le temps, accepterait les valeurs du système sans les remettre en cause, n'est jamais vrai. Un monde, façon 1984 de George Orwell, dans lequel les institu­tions de la classe dirigeante seraient si puissantes et le pouvoir des médias si grand que personne ne développerait jamais ses propres idées, en fonction de ses propres intérêts et opposés à ceux de la classe dirigeante, n'existe pas.

Pas plus que le rêve anarchiste, selon le quel les gens seraient spontanément en perpétuelle rébellion contre le système, qu'ils rejetteraient en permanence ses valeurs.

Ces deux pôles ne sont jamais vrais : ni rêve tory d'un consensus complet et d'un accord avec les idées de la classe dirigeante ni le rêve anarchiste, d'une révolte ou d'une rébellion permanente. Il s'agit toujours d'un processus partiel et hétérogène. Certains travailleurs, dans certains endroits, sur certaines ques­tions et sous certaines conditions accep­tent les idées de la classe dirigeante. Et certains travailleurs, dans d'autres condi­tions, dans d'autres endroits et à d'autres moments les rejettent et sont enclins à lutter pour leurs intérêts.

C'est une image universelle des expé­riences de la classe ouvrière et c'est quelque chose de profondément enra­ciné dans la nature de la société divisée en classes, où les institutions qui pro­duisent les idées de la société ne sont pas sous le contrôle des travailleurs. Conscience inégale, conscience divi­sée, conscience contradictoire: c'est la forme dont la classe ouvrière fait l'ex­périence la grande majorité de sa vie.

C'est de cette hétérogénéité que découle la nécessité d'un parti des tra­vailleurs avancés, ce que Lénine appelle un « parti d'avant-garde », un parti révolutionnaire.

Léon Trotsky l'expose de manière brillante. Il explique que les cinq pre­miers travailleurs qu'il a rencontrés lui ont montré tout ce qu'il devait savoir sur la nécessité d'une organisation révolu­tionnaire : l'un était un bon syndica­liste, défendait toujours les opprimés, s'opposait à l'oppression des femmes, était antiraciste... un bon militant.

Mais un autre était un jaune absolu­ment incurable, raciste, sexiste, anti-syndicaliste et réactionnaire.

Les trois restant pouvaient parfois être convaincus par le socialiste et iso­ler le réactionnaire mais d'autres fois, ils étaient convaincus par le réaction­naire et isolaient le socialiste. Une orga­nisation socialiste est nécessaire car elle organise le militant parmi les cinq, les dix, les cinquante ou si l'on est vrai­ment peu chanceux parmi les dix mille. Parce qu'elle organise la minorité mili­tante dans un parti qui maximise sa capacité à convaincre les trois du milieu et à isoler le plus à droite. Parce qu'elle lui donne les arguments, l'histoire du mouvement, la capacité organisation­nelle (elle tient des meetings, produit des journaux comme le Socialist Worker, des revues comme International Socialism).

En d'autres termes, un parti minori­taire des travailleurs ayant rompu avec les idées dominantes dans la société et enclins à s'organiser et à se battre est une nécessité pour faire avancer la conscience et la combativité de l'en­semble de la classe dans des conditions où la conscience hétérogène existe et où pour un bon nombre de travailleurs, sur de nombreux sujets, leur conscience s'oppose parfois à leurs intérêts.

Le révolutionnaire Georg Lukács l'ex­plique en disant que la minorité mili­tante doit se rassembler dans une organisation. Sans cela, nous serions constamment dans une situation de confusion et de conflits, et il ne serait pas possible même pour une minorité de déterminer l'étape suivante de la lutte, sans parler d'analyser la société dans ensemble, sa trajectoire historique ou les possibilités de transformation de la société.

Ce modèle est l'opposé du parti tra­vailliste social-démocrate. Dans le parti travailliste [parti de Tony Blair, NdT], les 5 travailleurs - ou au moins quatre d'entre eux - sont tous dans le même parti. Ils reflètent la confusion et les débats qui émergent du fait que les idées dominantes dans la société ne correspondent pas nécessairement aux intérêts de la classe ouvrière.

Le parti travailliste comprend l'en­semble des idées. Il y a une aile droite et une aile gauche dans la même pièce, qui argumentent sur la voie à suivre. Mais le problème est qu'ils ne résolvent jamais le problème, les discussions continuent à l'infini. Il n'y a jamais un moment où la gauche ou la droite gagne de façon décisive et détermine com­ment agir. Le parti travailliste rassem­ble de très bons députés anti-guerre et des députés pro-guerre, des militants anti- privatisations avec des gens qui les mettent en oeuvre, des antiracistes et Margaret Hodge [députée du Labour qui a déclaré par exemple que le man­que de logements sociaux était dû aux immigrés, NdT] qui devrait être au BNP [British National Party, parti d'extrême­droite, NdT].

C'est le problème avec ce modèle de parti. Il veut accéder au pouvoir au sein de cette société et, pour cela, il doit refléter la confusion dans les esprits de la masse des travailleurs. Pour gagner les élections, il reflète cette confusion, il incarne cette confusion, et par consé­quent il ne la résout pas, il ne cherche pas à la dépasser dans la lutte.

Le point de départ d'un parti mino­ritaire des ouvriers avancés, un parti d'avant-garde, est de rassembler ceux qui sont d'accord sur un ensemble de principes et s'organisent de telle façon qu'ils ont la capacité - ou au moins la possibilité - de convaincre et d'entraî­ner dans la lutte les personnes qui hési­tent.

Le Front unique

Mais il y a bien sûr deux faces à cette pièce: si une minorité militante s'orga­nise séparément, comment se relie-t­elle au reste de la classe ?

Comment le travailleur sur les cinq se relie-t-il réellement aux trois du milieu ? Ils ne peuvent pas être dans la même organisation, autrement vous reproduisez le modèle du parti travail­liste. Mais s'ils ne sont pas dans la même organisation, comment alors commence-t-il à mener une discussion qui pousse - au moins sur certaines questions et à certains moments - une majorité de travailleurs dans sa direc­tion et commence de fait à accroître la capacité de résistance au sein de la classe ouvrière ?

Un des plus importants outils straté­giques que les révolutionnaires aient à leur disposition est le front unique. Il faut chercher à travailler avec des gens sur des questions spécifiques, pour entreprendre des actions sur des objec­tifs limités, et dans le cours de cette lutte, espérer être capable de mener une discussion plus générale sur des sujets politiques plus larges.

Après la révolution russe, Lénine et l'Internationale Communiste se sont engagés dans un débat fameux avec la direction du mouvement ouvrier ita­lien. A ce moment-là, l'aile gauche était dans une organisation large de type social-démocrate, le parti socialiste ita­lien, dirigée par Turati. Pour Lénine l'aile gauche devait rompre avec Turati pour s'allier à Turati. En d'autres ter­mes, il conseillait à ces dirigeants de rompre avec le parti socialiste italien, avec Turati, dans le but de former une organisation révolutionnaire distincte, séparée. Mais aussitôt après, ils devaient chercher à s'unir dans les lut­tes avec la masse des travailleurs ita­liens qui étaient toujours dans le parti socialiste. C'est ainsi qu'ils pourraient construire leur influence, prouver dans la pratique leur capacité à diriger les luttes et à s'unir avec les gens.

C'est une chose que nous avons reproduite maintes et maintes fois depuis les années 70 jusqu'à ce que je pense être sa version la plus réussie, avec Stop the War Coalition [coalition antiguerre, NdT]. SWC unit des parties très, très diverses du mouvement ouvrier, avec maintenant le soutien offi­ciel des syndicats de ce pays (et tente de faire participer directement dans le mouvement leur direction et leurs membres), des députés du parti tra­vailliste, etc., et une organisation révo­lutionnaire.

Le front unique est supposé avancer les intérêts de la classe sur la question spécifique pour laquelle il se bat, que ce soit la création d'un mouvement de masse contre la guerre, la solidarité avec la Palestine, la défense des loge­ments sociaux, etc. Mais en même temps, au cours de cette action uni­taire pour des objectifs limités, il faut mener une discussion plus large sur la politique socialiste.

Donc, par exemple dans Stop the War Coalition - et quand nous l'avons constituée nous étions sous pression à ce propos - nous avons toujours défendu que cela ne devrait pas être une organisation anti-impérialiste. Si c'était le cas, elle n'inclurait que les sec­tions les plus avancées de la classe ouvrière britannique, qui ont peut-être eu auparavant l'expérience des débats sur le Moyen-Orient, ou de l'engage­ment dans la solidarité avec l'Irlande, qui comprennent déjà que le capita­lisme dans sa phase moderne est un système impérialiste et sont par prin­cipe opposés à cela. Mais si nous nous limitons à ces personnes, ce sera un tout petit mouvement, de peut-être quelques dizaines de milliers de per­sonnes. Parce que derrière ces dizaines de milliers, il y des centaines de milliers, des millions de personnes qui ne s'op­posent pas à la guerre par principe mais sont opposés à cette guerre (en Afghanistan et en Irak) car ils pensent qu'elle est illégale, immorale, sans aval de l'ONU ou parce qu'ils sont pacifis­tes, comme les quakers, et pensent qu'il ne devrait y avoir aucune guerre, pas même des guerres révolutionnaires. Et si on exclut ces personnes du mouve­ment, celui-ci ne sera qu'une fraction de ce qu'il pourrait être, une fraction de l'envergure qu'il pourrait avoir, et par conséquent une fraction de l'efficacité qu'il pourrait avoir. S'il n'y avait pas eu 2 millions de manifestants le 15 février, s'il y avait eu 40 000 personnes, cela n'aurait pas eu le même impact sur la société britannique.

En même temps, bien que nous ayons insisté pour que la coalition en tant que telle ne soit pas anti-impérialiste dans ses principes, nous nous sommes battus en son sein pour que son courant anti-impérialiste puisse informer de tous ses débats, de tous ses arguments, qu'il puisse façonner le mouvement dans son ensemble et puisse gagner à ce courant un nombre plus important de personnes.

Et je pense que vous pouvez voir que cela a été le cas. Par exemple, sur la question de la Palestine. Même si la Palestine n'était pas une revendication quand le mouvement a été fondé, son existence a eu un tel impact et permis une telle expérience éducative à ceux qui en faisant partie que maintenant, même dans les sondages d'opinion, pour la première fois en Angleterre, il y a plus de personnes qui sympathi­sent avec les Palestiniens qu'avec l'Etat d'Israël. Et je pense que c'est à cause de leur participation au mouvement anti-guerre. Je ne pense pas qu'ils auraient eu cette expérience ou auraient parti­cipé de cette façon si nous avions posé en principe que dès le début les gens devaient être anti-impérialistes, ou pro-palestiniens, pour y participer ou pour être membre de Stop the War Coalition.

Les dangers du front unique

Mais cela implique également des dan­gers. Si vous êtes engagés dans ce type de travail unitaire, vous n'êtes pas juste à argumenter avec d'autres personnes qui restent silencieuses ou approuvent votre idée sensationnelle. Elles ont ten­dance à contre argumenter.

Et certains de leurs arguments peu­vent être assez convaincants. Par conséquent, le front unique est tou­jours un pont qui rapproche ou éloigne les gens de vous. C'est une tactique déployée par le parti révolutionnaire mais qui requiert beaucoup d'attention pour éviter deux écueils : soit d'être sans principes, et par conséquent de fait ne plus élever la combativité et la conscience du mouvement, soit d'être sectaire en n'impliquant pas les forces les plus larges possibles et par consé­quent de perdre la bataille. Ces deux phénomènes se sont produits maintes et maintes fois dans l'histoire du mou­vement révolutionnaire.

Par exemple, au début des années 20 en Allemagne, le parti communiste alle­mand, qui était alors un parti de masse, s'est isolé de la masse des travailleurs. Parce qu'il était convaincu que la situa­tion était révolutionnaire, il a lancé, en étant minoritaire, une révolution, appe­lée « l'action de mars ». Il a substitué sa croyance propre à une estimation objective de ce qu'il pouvait faire avec la masse de la classe ouvrière.

Le sectarisme a son danger exacte­ment opposé, l'opportunisme. Prenons l'exemple de la grève générale britanni­que de 1926. Le parti communiste bri­tannique n'a pas poussé à la grève générale ni à des mobilisations à la base, à un moment où il y avait une oppor­tunité massive de casser le pouvoir de la classe dirigeante britannique comme cela n'avait jamais été le cas, et ne l'a jamais été depuis. Cela s'explique en partie par l'influence du parti commu­niste de Moscou de plus en plus stali­nisé qui avait besoin de la bureaucratie syndicale britannique pour maintenir le calme dans la situation internatio­nale, mais en partie aussi par l'inertie créée dans le mouvement lui-même,

Ce qui est intéressant avec ce cas, c'est la description de Trotsky sur la façon dont le parti communiste bri­tannique a été démobilisé. Il explique que le gouvernement a mis la pression sur l'aile droite du TUC [syndicat bri­tannique, NdT] pour arrêter la grève. L'aile droite du TUC a mis la pression sur l'aile gauche du TUC. L'aile gauche du TUC a mis la pression sur les diri­geants de la base... et les dirigeants de la base ont mis la pression sur le parti communiste. Et si j'insiste, c'est parce que la pression qui pousse à l'opportu­nisme dans le mouvement ne vient jamais de ceux auxquels il serait facile de résister. Si vous étiez simplement contacté par Gordon Brown qui vous explique que ce serait une bonne idée d'appeler à la fin du mouvement anti-guerre, ce ne serait pas difficile d'y résis­ter. Mais c'est plus difficile si ce message est transmis par des intermédiaires, jusqu'à chacun de vos meilleurs amis, vos alliés les plus proches, le secrétaire de votre branche syndicale, votre délé­gué syndical ou certains activistes avec qui vous avez passé les cinq dernières années à construire le mouvement et qui vous disent: « Je ne pense pas que nous puissions faire cela... Je pense que cela va trop loin ». C'est là que la pres­sion devient difficile à soutenir. Et donc, quand nous cherchons à savoir com­ment y résister, comment se conduire dans le front unique, quand il est juste de prendre la décision de s'unir avec d'autres personnes, et quand il est juste de résister à leur pression à l'intérieur du mouvement, la cohérence d'un parti révolutionnaire est absolument cen­trale. Car si ce parti est divisé, si ce parti est déchiré, alors la pression peut assez facilement le gagner d'une façon ou d'une autre.

Donc la cohésion interne d'une orga­nisation révolutionnaire est nécessaire pour mener une stratégie et des tacti­ques correctes. Vous pouvez être flexibles dans la stratégie et les tactiques si vous êtes unis sur des principes politi­ques. Si chaque débat tactique déchire le parti sur ses principes alors vous ne réglez jamais rien. Ils deviennent tou­jours des problèmes fondamentaux qui divisent l'organisation.

Comment obtenir ce type de cohé­rence dans une organisation révolu­tionnaire, particulièrement quand elle opère sous la pression d'organisations plus larges, de forces politiques plus importantes dans le mouvement ? D'abord il n'y a pas de garanties ou de solution magique à ce problème.

Il y a seulement deux choses que vous pouvez faire.

La mémoire de la classe

L'une est d'avoir dans l'organisation, des cadres rompus à l'histoire et aux traditions du mouvement. Si vous savez ce qu'a été le désastre du secta­risme pour le parti communiste alle­mand dans l'action de mars, vous pouvez reconnaître des dangers simi­laires quand ils se présentent à vous, même dans des circonstances très différentes.

Donc, l'histoire du mouvement, sa théorie, ses traditions, vous donnent des références et un cadre pour inter­préter et juger les discussions straté­giques et tactiques actuelles. Si nous disons « ils se sont comportés comme des idiots en Allemagne en 1921 » et que quelqu'un nous répond « de quoi s'agit-il ? », nous n'avons pas ces réfé­rences communes. C'est pourquoi nous passons beaucoup de temps sur l'histoire du mouvement, dans Socialist Worker, Socialist Review, International Socialism journal et dans les débats de Marxism. Ce n'est pas une fin en soi, c'est un outil pour nous, c'est ce qui permet de s'appuyer sur les leçons du passé pour influen­cer les jugements tactiques et straté­giques actuels.

Donc, un signe de l'aptitude d'une organisation se reconnaît à l'expérience théorique, mais aussi pratique de ses cadres. Car pour être ce que Lénine appelle « la mémoire de la classe », il ne s'agit pas simplement d'absorber les expériences reproduites dans les livres, mais de les vivre.

Rassembler un groupe de personnes dans différentes périodes est une autre façon de tremper une organisation. Il y a des gens dans cette salle qui ont par­ticipé au mouvement contre la poll tax, la grève des mineurs, l'agitation indus­trielle des années 70. Maintenant, si nous les perdons tous chaque année et , il faut recommencer à zéro, il n'est pas possible d'avoir une organisation capable d'établir des jugements tacti­ques et stratégiques corrects.

La théorie et la tradition sont à la fois une appropriation des expériences de l'histoire et une expérience vécue à par­tir du mouvement actuel. Donc, un cadre qui est expérimenté pratique­ment et ancré théoriquement est abso­lument essentiel pour émettre des jugements corrects dans le mouve­ment.

Le centralisme démocratique

Il est également indispensable d'être organisé selon une structure particu­lière, parfois contestée dans le mouve­ment car associé au stalinisme : une structure centraliste démocratique.

Lénine le défend ainsi : c'est la liberté absolue des discussions, suivie par l'unité absolue dans l'action. Un parti, particulièrement un parti minoritaire, ne peut pas être efficace sans unité dans l'action.

La mise en oeuvre par l'ensemble des membres des stratégies et des tactiques développées au sein du parti a aujourd'hui plus d'effets concrets sur le cours des événements qu'à n'importe quel moment de notre histoire.

Le parti travailliste, en dépit du fait qu'il est perpétuellement, constitution­nellement, embrouillé, peut être effi­cace jusqu'à un certain point, car avec 200 000 membres, c'est un parti de masse. Mais l'avantage d'une petite organisation révolutionnaire est son homogénéité idéologique, sa capacité à être unie dans l'action.

Dans une organisation stalinienne, qui a le contrôle d'un important Etat monolithique, les personnes qui ne font pas ce qu'elle veut, sont tuées, empri­sonnées ou censurées.

En dépit des maux variés attribués au comité central du Socialist Worker Party, il n'a pas vraiment ces capacités. Il n'a pas la force physique, il a seule­ment la capacité d'argumenter et de discuter. Et toute organisation volon­taire peut seulement parvenir à un accord sur la base de discussions ouver­tes. Mais une fois que ces discussions ont eu lieu, parfois même en fait avant que ces discussions aient eu lieu dans l'urgence d'une lutte, l'unité dans l'action est absolument essentielle.

Nous sommes maintenant sous une plus grande pression du mouvement qu'auparavant. On a passé les années 90 à discuter du centralisme démocrati­que. Personne n'était en désaccord, et tout le monde pensait que c'était une idée brillante, que nous devions être unis dans l'action, sinon le parti per­drait en efficacité et ne convaincrait personne. Mais pour être honnête, c'est un peu une vaste blague : vous pouvez résister à tout... sauf à la tentation. Nous n'étions alors pas réellement tentés. Nous n'étions pas, dans l'ensemble de nos activités dans différents domaines, à faire un travail unitaire en association étroite avec des courants dans le mou­vement beaucoup plus puissants que nous. Maintenant la question est diffé­rente : certaines situations sont com­plexes, front unique après front unique. Elles nécessitent des jugements tacti­ques très difficiles, et avec de très réel­les pressions venant de l'extérieur.

Nous faisons des erreurs, mais nous ne pouvons pas savoir si c'est le cas, à moins que l'organisation ne fasse qu'une seule chose à un moment donné et puisse juger ensuite si c'est un suc­cès ou une erreur par des discussions et des débats.

Donc, contrairement au passé où ceci était essentiellement une construction théorique, c'est aujourd'hui une réalité vécue pour nous pour laquelle il faut se battre dans l'organisation. Et il y a beau­coup de cas. Le SWP a maintenant 13 camarades à la direction du syndicat étudiant : c'est un désastre s'ils ne votent pas tous dans le bon sens ou si le parti est en désaccord avec ce qu'ils ont fait. Nous avons maintenant la pre­mière femme présidente, et je suis très fière d'elle, du CWU [syndicat britan­nique, NdT]. Qu'elle soit d'accord ou pas avec le reste de l'organisation et que le reste du parti pense que ses agis­sements sont la bonne chose à faire dans le CWU n'est pas une question idéale ou secondaire dans les circons­tances actuelles. Il y a beaucoup d'en­jeux, et le problème de la formation d'un parti révolutionnaire, du dévelop­pement correct de stratégies et de tac­tiques, et de leur mise en oeuvre par l'ensemble de ses membres est aujourd'hui plus important, a plus d'ef­fets concrets sur le cours des événements qu'à n'importe quel moment de notre histoire.

C'est un sujet sur lequel nous devons lire, étudier, communiquer, davantage maintenant que nous ne l'avons fait dans l'histoire de l'organisation.