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en pdf) Que
Faire – Numéro 7 – janvier/mars 2008
Editorial
Cédric
Piktoroff
Crise, Nouveau
parti et perspectives
révolutionnaires : Quelle articulation ?
Depuis
vingt ans, les économies des pays occidentaux alternent entre
booms spéculatifs et paniques financières. Cette
instabilité reflète une crise des taux de profits
développée dans les pays capitalistes avancés
dès la fin des années 60 plus aigue que jamais. La
crise de l’accumulation du capital (capacité à
investir dans la production qui dépend des taux de profits)
n’a pu être contrecarrée que par une augmentation de
la productivité des travailleurs plus importante que leurs
salaires (soit un taux d’exploitation plus élevé) et
un développement du capital financier. Cet équilibre
est toutefois difficile à conserver, notamment si les salaires
augmentent moins vite que l’inflation. L’absence de solution à
ce problème de fond a donc accru l’instabilité du
système
Récemment,
une simple crise du marché américain des « subprimes »
a provoqué une crise du système bancaire international
dont toutes les conséquences ne sont pas encore connues. Comme
disait Marx, quand la confiance dans le système financier
disparaît, chaque spéculateur agit dans son propre
intérêt et se met en quête d’argent sûr,
ce qui est souvent néfaste pour le système dans son
ensemble.
C’est
précisément pour garantir les intérêts
généraux du système que fonctionnent les liens
entre Etat et Capital. A l’opposé du discours
néolibéral dominant du « laissez faire »,
l’intervention de l’Etat dans l’économie est
paradoxalement devenue plus forte aujourd’hui qu’il y a trente
ans, alors que prédominaient les analyses keynésiennes.
Dans
la crise actuelle, le rôle des organes exécutifs que
sont les banques centrales de la planète est décisif.
Elles sont poussées à injecter des liquidités
afin de résorber les crédits irrécouvrables, au
risque d’être acculées si la crise s’aggrave à
recourir aux Etats pour obtenir des financements supplémentaires,
mettant ainsi encore plus sous pression les budgets de ces derniers.
Dans ce cas, le coût institutionnel et politique peut alors
s’avérer très élevé, puisque cela
ferait davantage reposer la crise sur les revenus des travailleurs,
en plus de rendre de plus en plus apparente la vraie nature du
pouvoir de classe.
Actuellement,
il existe de lourdes menaces de « stagflation »
(comme dans les années 70), c'est-à-dire une
combinaison d’inflation et de récession (ou du moins de très
faible croissance) favorisant une hausse du chômage. Les
banques centrales sont coincées : remonter les taux
d’intérêts pour lutter contre l’inflation ou au
contraire les baisser pour soutenir la croissance entraîne dans
tous les cas des conséquences négatives. D’autant que
les problèmes s’accumulent : flambée du prix du
pétrole (dépassant les 100$ le baril le 2 janvier),
durcissement des conditions de crédits dû aux problèmes
des banques, menaces sur la consommation à cause de
l’inflation, etc. En plus de la perte de confiance dans les marchés
financiers, les risques importants pour les profits des entreprises
sont de plus en plus palpables. Le cocktail est explosif… La Banque
centrale européenne (BCE) est également touchée
de plein fouet. Plusieurs grandes banques européennes risquent
la faillite. Tout comme la Fed aux Etats-Unis, la BCE vient
d’annoncer qu’elle allait réinjecter des liquidités
illimitées via des taux d’intérêts bas,
contrairement à son discours contre les risques
inflationnistes. Or, une forte inflation accélèrerait
la baisse du pouvoir d’achat et pourrait entraîner davantage
de confrontations sur les salaires…
Les
tentatives de résoudre la crise économique risquent
donc de se transposer en instabilité politique, à
mesure que vont se développer les confrontations entre les
différentes fractions des classes dirigeantes internationales
sur la manière de la traiter. Comme toutes les crises depuis
celle de 1973, les contradictions économiques trouvent une
expression explosive en politique. Une des conséquences de la
crise actuelle est qu’elle touche davantage les pays développés
que les pays dits « émergents »,
accélérant ainsi la perte d’hégémonie
des Etats-Unis. Cela ne peut qu’accélérer
l’instabilité internationale et les risques de guerres
impérialistes, comme en témoigne le développement
des tensions autour de l'Iran.
La réponse sarkozyste
En
France, sur fond de crise internationale, la polarisation de la
société est en train de s’accélérer.
Les premières mesures du gouvernement Sarkozy et les réactions
qu’elles ont suscitées en sont en bon indicateur. Au-delà
des effets d’annonces de campagne présidentielle sur une
prétendue « rupture », les réformes
actuelles s’inscrivent dans la continuité des mesures
réclamées par la classe dirigeante depuis de nombreuses
années.
Toute
la politique de Sarkozy est orientée vers la réduction
du déficit budgétaire, principale caractéristique
de toutes les économies capitalistes occidentales au cours des
vingt dernières années et produit de la crise de fond
du système. En effet, les taux de croissances étant
bien inférieurs aux niveaux qu’ils pouvaient atteindre
jusqu’au début des années 70, les revenus de l’Etat
n'augmentent pas assez vite pour subvenir à toutes les
dépenses. Ces revenus ont même tendance à baisser
dans la mesure où les gouvernements successifs baissent les
taxes sur les profits pour compenser le déclin des taux de
profit du Capital sur le long terme et réduisent les impôts
sur les plus hauts revenus (récemment encore avec le paquet
fiscal et le bouclier fiscal). La réforme des systèmes
de retraite, de santé, la privatisation des services publics
ou l’accroissement de la flexibilité du travail sont autant
d’instruments économiques (maintenir les taux de profit à
court terme) et politiques (démoraliser les travailleurs) que
réclame la classe dirigeante pour compenser ses coupes dans le
budget de l’Etat et faire face à la compétition
internationale.
Cela
signifie que malgré les efforts de Sarkozy pour mettre en
valeur son style et sa méthode – un élément
subjectif certes important – une grande partie de sa politique
s’impose objectivement à lui. C’est ce qui explique les
contradictions inévitables qui en résultent, dont la
réduction du nombre de tribunaux pour faire des économies
à l’heure où l’accroissement des mesures
sécuritaires nécessiterait l’inverse n’est qu’un
exemple. C’est ce qui explique également son obligation
d’attaquer sur différents fronts en même temps, au
risque de regrouper dans la rue des secteurs les plus combatifs de la
société (cheminots et salariés du public,
étudiants…) jusqu’à certains autres plus
périphériques dans les combats de classe (avocats,
pêcheurs…).
Une plus grande polarisation
Dans
ces nouvelles conditions, la rentrée sociale qui vient d’avoir
lieu fut un véritable test des contradictions de la période,
accentuant la radicalisation à droite comme à gauche. A
droite, la politique de Sarkozy témoigne d’une
radicalisation de l’attitude de la classe dirigeante face au
processus de grève de masse qui se déploie depuis de
nombreuses années. L'évolution de la nature politique
du pouvoir sous sa direction est d’ailleurs un élément
qu’il est important d’étudier et d’approfondir.
Mais
le triomphalisme présidentiel s’est heurté à
un puissant mouvement social qui réfute les analyses de ceux
qui pronostiquaient une droitisation de la société : 75
% de grévistes à la SNCF le 18 octobre (du jamais vu
depuis 1953 !) et 10 jours de grèves un peu plus tard,
700 000 personnes dans la rue le 20 novembre, une grève
étudiante capable de bloquer 40 universités pendant
deux mois...
Le
bras de fer a commencé mais à l’heure actuelle
personne ne l’a gagné. Contre Sarkozy, il n’y a encore eu
ni victoire, ni défaite majeure pour les travailleurs.
L’objectif du gouvernement de briser durablement la combativité
des travailleurs et leurs organisations est loin d’être
atteint. D’autant que les grèves de l’automne 2007, si
elles ont pu entraîner un sentiment d’amertume, ont aussi été
l’occasion d’un renforcement des liens et de l’expérience
des noyaux militants sur le terrain.
Compte
tenu de l'abdication des directions syndicales, comment expliquer la
force du mouvement de cet automne ? On ne peut le comprendre
que
par le fait qu’une direction alternative au sein du mouvement se
construit depuis une vingtaine d’années, à travers
l’accumulation d’expérience de nombreux secteurs et
réseaux militants dans le processus de luttes de masse que la
grève de 1995 avait mis sur le devant de la scène.
Toutefois, si la mobilisation a souligné l’existence de
cette direction alternative et sa capacité à entraîner,
au moins jusqu’à un certain point, elle a également
témoigné de ses limites. La seule combativité
des noyaux militants n’a pas suffit à compenser leur manque
de coordination et de perspectives.
Le
mouvement vient donc de montrer qu’il existe un lien étroit
entre résistance sociale et direction alternative. On ne peut
pas penser séparément la résistance large et
unitaire d’un côté et le regroupement politique de
l’autre. Une des leçons les plus importantes du
mouvement est peut-être celle-ci : le regroupement et
l'organisation des secteurs combatifs est un élément
décisif pour l’impulsion de la résistance la plus
large. La paralysie des principales directions réformistes
fera de plus en plus dépendre l’unité du mouvement de
la classe de la capacité des travailleurs les plus avancés
à développer des stratégies pour la construire.
De
cela découle l'importance du projet de Nouveau Parti
Anticapitaliste (NPA) que développe la LCR actuellement. Cela
implique qu’on ne peut pas penser le NPA en simple « débouché
politique pour les luttes ». Il s’agit de faire émerger
une direction politique des luttes, regroupant les animateurs
combatifs du mouvement, leur fournissant un cadre pour élaborer
des perspectives stratégiques pour le mouvement dans son
ensemble. Les candidats à un tel rassemblement sont
potentiellement très nombreux, à condition de ne
négliger aucun moyen de pouvoir les toucher.
Le NPA comme front unique
Il
semble y avoir un paradoxe entre l’analyse de la crise du
capitalisme en ce début 2008 et le rôle que nous
assignons au NPA. L’évolution du capitalisme (une crise
profonde, des menaces de guerres, des confrontations pour briser le
mouvement ouvrier et les résistances…) signifie qu’on ne
peut limiter la base de développement d’une direction
politique à une perspective de contestation radicale de
l’ordre dominant. Les expériences internationales, au
Venezuela ou en Bolivie, le débat sur le guévarisme
sont les témoins d'un enjeu bien plus profond : mettre un
terme à l’exploitation capitaliste nécessite
l'élaboration de perspectives révolutionnaires.
Mais
le paradoxe réside dans la réalité elle-même.
Regrouper les éléments les plus combatifs de la classe
dès maintenant implique de considérer les travailleurs
les plus avancés tels qu’ils sont, c'est-à-dire comme
des individus n’ayant pas totalement rompu avec les conceptions
réformistes du changement social. Le processus de construction
d’une nouvelle direction politique influente est donc une base
indispensable, non seulement pour éviter la paralysie du
mouvement, mais aussi parce que c'est dans ce processus que cette
direction peut être convaincue de la nécessité
d'une stratégie révolutionnaire.
Cela
impose aux révolutionnaires, dont la responsabilité est
centrale, d’envisager la construction d’une alternative politique
sous l’angle du front unique, c'est-à-dire en combinant deux
aspects :
Se relier le plus
largement possible aux forces sociales et politiques, organisées et
individuelles, susceptibles de s'unir sur la nécessité d'une
confrontation sans concession avec la classe dirigeante et avec la
logique du capitalisme.
Au sein de cette
expérience, montrer en pratique la validité de notre démarche et
développer les outils (publications, réunions) pour gagner le plus de
monde possible aux idées marxistes révolutionnaires.
Si
la LCR, dans sa forme actuelle, est vouée à se
transformer dans le projet de Nouveau parti, il est donc
indispensable de développer les modalités et les outils
qui lui permettra de continuer, dans de nouvelles conditions, le
combat indépendant pour une stratégie révolutionnaire.
Plus de marxisme
Car
si le regroupement politique d'une direction de combat sera un pas en
avant majeur, elle contribuera par ailleurs au développement
de la polarisation de la société. Les questions
auxquelles vont être confrontés le mouvement dans son
ensemble et sa direction en particulier vont devenir de plus en plus
difficiles et exiger une plus grande clarté pour mener à
bien une stratégie visant à unifier la classe.
La
nécessité pour les révolutionnaires de défendre
leur vision stratégique de la transformation sociale ne se
résume pas à la défense d'un acquis ou d'une
tradition donnée. Elle exige d'abord d'être en mesure de
le faire au sein du Nouveau parti. Elle exige aussi d'être en
mesure d'élever leur capacité de compréhension,
d'analyse et d'élaboration stratégique. En d'autres
termes, elle exige non pas moins mais plus de marxisme et de
marxistes.
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