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Que
Faire – Numéro 7 – janvier/mars 2008
Next Stop Iran
Christakis
Gheorgiou
« Il
faut se préparer au pire … Le pire, c’est la guerre »
Bernard
Kouchner sur LCI, fin septembre 2007.
Depuis
la fin de l’été, les tambours de la guerre ont
recommencé à battre très fort. Cette fois-ci, il
s’agit de préparer l’opinion publique à une guerre
contre l’Iran. Et ce, dans un contexte où le Moyen-Orient
est de plus en plus instable. Les menaces contre l’Iran sont un
élément de plus dans la stratégie impériale
américaine, et la possibilité d’une nouvelle
agression est bien réelle.
La stratégie impériale
américaine
Après
la chute du stalinisme, les US se sont retrouvés dans une
position d’hégémonie globale incontestée. Ils
jouissaient d’une supériorité économique
relative et surtout d’une supériorité militaire
absolue. Leur stratégie devait donc s’adapter pour que des
rivaux impérialistes de taille ne puissent pas émerger.
La guerre du Golfe en 1991 avait illustré la manière
dont les affaires internationales seraient gérées
désormais : les US décideraient de remettre à
leur place les récalcitrants comme Saddam Hussein ou
Milosevic, par la force si nécessaire, et derrière eux
se rangeraient les autres puissances, notamment européennes,
incapables d’avoir une quelconque autonomie stratégique. Les
années quatrevingt- dix ont été une longue série
de répétitions de ce motif. Le cadre privilégié
par l’administration Clinton (1993- 2000) pour mener à bien
ces campagnes a été l’Otan, cherchant à
associer les alliés atlantiques sous le leadership américain.
Mais l’administration Clinton était tout aussi capable de
frapper sans passer par le cadre de l’Alliance Atlantique.
L’exemple de sa capacité à prendre et à
exécuter des décisions unilatérales sans aucune
référence aux cadres de la concertation
inter-impérialiste (ONU et Otan) a été le
bombardement de Bagdad en Décembre 1998, de consort avec la
Grande Bretagne. La stratégie de l’administration Clinton
n’était donc pas multilatéraliste par nécessité.
Les
Américains préfèrent agir avec la caution et le
soutien d’autres pays s’ils le peuvent. Mais ils sont
suffisamment puissants pour agir seuls s’il le faut .
L’effort déployé pour construire des alliances avec
notamment les pays de l’UE cherchait à empêcher le
rapprochement des impérialismes rivaux. Pourtant, la stratégie
de l’administration Clinton, largement en continuité avec
celle pratiquée par l’administration de Bush père
entre 1989-1993, ne faisait pas l’unanimité parmi les
différents courants politiques américains. Un ensemble
de figures importantes du parti républicain – dont Dick
Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, John Bolton, Condoleeza Rice
– ont développé une autre stratégie qui s’est
imposée suite au 11 Septembre 2001 au sein de l’administration
de George W. Bush. Cette stratégie, généralement
appelée la « doctrine Bush », était fondée
sur les appréciations suivantes : la stratégie des
précédentes administrations ne faisait rien pour
exploiter l’écrasante supériorité militaire
américaine en termes économiques. En plus, en termes de
concurrence économique, l’UE notamment et rapidement la
Chine étaient des rivaux déjà très
sérieux et ascendants.
Cela mettait par conséquent les US dans une trajectoire de
déclin relatif, que la stratégie de l’administration
Clinton était incapable de contrecarrer. La seule solution
était d’assumer une politique étrangère plus
agressive avec un retour à la politique de Reagan
d’augmentation des budgets militaires et d’action préventive
pour éliminer les menaces que représentaient des «
états voyous ». Cela nécessitait une attitude
unilatéraliste plus affirmée et une préparation
pour entrer en guerre permanente.
Or,
une telle réorientation stratégique ne pouvait se faire
suite à un simple changement du personnel de la maison
Blanche. Une évolution idéologique était
nécessaire pour justifier les choix qu’impliquait la
doctrine Bush, à savoir une augmentation importante des
budgets militaires, et donc des coupes dans les budgets sociaux tels
que la santé par exemple, des restrictions des libertés
civiques (cf le Patriot Act), l’entrée en guerre permanente
et le sacrifice des vies américaines. Les événements
du 11 Septembre 2001 ont créé le climat idéologique
idéal pour mettre en place cette politique.
La
région prioritaire pour les US est le Moyen-Orient, et ce pour
deux raisons. La première est d’ordre géoéconomique.
C’est la question énergétique en général
et du pétrole en particulier. Le contrôle de son
extraction et de son acheminement vers les centres industriels de la
planète représente un enjeu stratégique central.
Une combinaison de facteurs fait que dans les années à
venir son importance relative augmentera de manière
vertigineuse. Tout d’abord, on prévoit que les ressources
connues de pétrole s’épuiseront dans une cinquantaine
d’années, ce qui signifie que l’offre en pétrole
diminuera progressivement. De surcroît, le vaste processus
d’industrialisation et de motorisation qui a lieu en Inde et en
Chine augmente de manière exponentielle la demande de pétrole
à l’échelle planétaire.
Ces deux facteurs font qu’une énorme pression s’exerce sur
le prix du pétrole, qui a déjà énormément
augmenté et qui continuera sur cette trajectoire. Puisque le
développement de l’Inde et de la Chine dépend de
l’approvisionnement régulier et abondant en pétrole,
celui qui en a le contrôle est en position de force par rapport
à ces deux pays. Parallèlement, les pays de l’UE
s’approvisionnent en pétrole prioritairement par les sources
pétrolières du Moyen-Orient et de la Russie, alors que
les US importent le gros de leurs besoins pétroliers du
Venezuela et du Nigeria, ce qui signifie que les potentiels rivaux
des US sont beaucoup plus dépendants du pétrole
moyen-oriental que les US eux-mêmes. Rajoutons aussi qu’au
Moyen-Orient gisent deux tiers des ressources pétrolières
mondialement connues. Etre donc en mesure de contrôler et de
déterminer le prix et les volumes de pétrole qui
circulent sur le marché mondial est crucial et cela passe
forcément par le contrôle du Moyen-Orient.
La
deuxième raison est d’ordre géostratégique. Le
Moyen-Orient est situé au carrefour du globe, étant à
la fois voisin de la Russie au nord, de la Chine et de l’Inde à
l’est et de l’Europe à l’ouest, tous les potentiels
grands rivaux des US. L’installation de régimes
proaméricains et de bases militaires américaines, comme
c’est déjà le cas en Arabie Saoudite depuis la guerre
du Golfe en 1991, donne aux US un avantage géostratégique
important et leur permet d’exercer une plus grande influence sur
les pays situés dans les zones d’influence russe et
chinoise.
La
succession des guerres impérialistes américaines dans
le Moyen-Orient depuis la mise à exécution de la
doctrine Bush suit la logique de la ligne de la moindre résistance.
Le premier pays à avoir été envahi est
l’Afghanistan. Il constituait l’obstacle le plus facile à
faire tomber, ce qui a permis une implantation militaire à
l’est de l’Iran et de gagner provisoirement l’opinion publique
domestique. La deuxième cible a été l’Irak.
Ici, les enjeux étaient élevés. L’Irak est
situé au carrefour de la région et depuis la guerre du
Golfe de 1991 était un territoire où les armées
américaines n’étaient pas stationnées. Il
s’agit surtout du pays possédant les troisièmes
réserves mondiales de pétrole.
L’Iran
vient après l’Afghanistan et l’Irak dans la liste des pays
cibles dressée par l’administration Bush. Il représente
un enjeu crucial, pour des raisons qui seront examinées dans
le détail plus loin. Le bilan de l’application de la
doctrine Bush Aujourd’hui, six ans après le début de
la guerre en Afghanistan et bientôt cinq ans de la guerre en
Irak, le bilan de cette stratégie est un échec, de
l’aveu du président Bush lui-même. Non seulement la
guerre coûte très cher (un récent rapport estime
le coût des guerres en Afghanistan et en Irak à 1,4
mille milliards de dollars), mais elle est de plus en plus
impopulaire aux US, en Europe et dans le Moyen-Orient et elle fait
face à une résistance très forte. L’incapacité
de l’occupation à atteindre son but – mettre en place un
régime « démocratique » ayant valeur
d’exemple de ce que les US exigent des régimes dans la
région, faire repartir la production pétrolière
de plus belle pour stabiliser le cours du baril et enfin s’assurer
une forte et stable présence militaire au coeur de la région
– accroît l’instabilité régionale. La guerre
est devenue un véritable bourbier pour l’impérialisme
américain, et de ce fait renforce le poids relatif des pays
qui prétendent à un statut de puissance régionale
comme l’Iran.
Non
seulement l’occupation en Irak tourne mal, mais il semble qu’aucune
sortie de crise ne soit possible. Henry Kissinger lui-même a
exprimé cette position : Si par « victoire militaire
» vous entendez la mise en place d’un gouvernement irakien
capable d’exercer son influence sur tout le pays, je ne crois pas
que ce soit possible… Mais pire encore, un retrait des troupes
d’occupation signifierait des conséquences encore plus
graves que celles subies étant donné la situation
actuelle : Mais un retrait hâtif d’Irak aurait des
conséquences désastreuses…dont nous paierions le prix
durant des années.
L’impact
de l’échec en Irak n’est pas que régional. Il est
aussi la source d’une forte polarisation au sein de la société
américaine. En janvier 2007, 66 % des américains
trouvaient que l’administration gérait mal le conflit, et
selon certains sondages une majorité des américains
serait favorable à un retrait immédiat. Plus inquiétant
encore pour l’administration, dès février 2006, 72 %
des soldats stationnés en Irak pensaient que leur retrait
devait intervenir au bout d’un an, dont 29 % qu’il devait
intervenir immédiatement. Seuls 23 % soutenaient la
position du gouvernement selon laquelle il fallait rester jusqu’au
bout.
Cette polarisation est un obstacle supplémentaire pour
l’impérialisme américain, de la même manière
que le « syndrome du Vietnam » le fut pendant une
quinzaine d’années suite à la débâcle
américaine dans ce pays. La débâcle la plus
retentissante a été la défaite de l’armée
israélienne face au Hezbollah libanais en été
2006. L’invasion israélienne était conçue
comme une manière d’infliger une défaite exemplaire à
l’un des ennemis les plus détestés de Washington dans
le Moyen-Orient, le Hezbollah. Une telle démonstration de
force aurait eu l’effet de démoraliser les forces
antiaméricaines et antiisraéliennes, isoler le Hamas en
Palestine et priver la Syrie et notamment l’Iran, d’un allié
se trouvant à la frontière nord israélienne.
Elle aurait aussi eu l’effet d’une nouvelle démonstration
de l’invincibilité de l’armée israélienne.
Ce qui s’est passé a eu exactement l’impact opposé
à tous les niveaux. Pire encore pour l’impérialisme
américain, la capacité du Hezbollah à dépasser
sa base traditionnelle chiite a contribué à solidifier
l’unité de ceux qui haïssent les US et Israël par
delà leurs divisions confessionnelles. Durant la guerre, même
une majorité des libanais chrétiens soutenaient le
Hezbollah. En termes de légitimité, le vrai gagnant est
le régime iranien, seul régime régional à
avoir soutenu ouvertement le Hezbollah durant la guerre. Les
conséquences en termes géopolitiques de l’échec
de la doctrine Bush s’étendent bien audelà du
Moyen-Orient. Embourbée là-bas, l’armée
américaine aurait du mal à intervenir ailleurs dans le
monde où l’hégémonie américaine est
contestée, notamment en Amérique Latine et au
Venezuela. Le président Chavez provoque désormais
ouvertement Washington et argumente dans le sens de la formation d’un
front antiaméricain avec des pays comme l’Iran ou la Russie.
La Russie elle-même semble retrouver depuis quelques années
une partie de la puissance qu’elle détenait avant la chute
du stalinisme. Le président Poutine défie frontalement
et avec force le projet américain de bouclier anti-missile en
Pologne et en République Tchèque et début
décembre a fait suspendre la participation de la Russie au
traité sur les Forces conventionnelles en Europe (FCE). Et
bien sûr, la flambée du cours du pétrole,
directement liée à l’instabilité géopolitique
générée par les exploits de l’administration
Bush, non seulement renforce ses adversaires mentionnés
ci-dessus mais aggrave le danger d’une récession de
l’économie américaine sous le poids de l’augmentation
de la facture pétrolière, ce qui vaut pour l’Europe
aussi. Or, une récession aurait un impact non seulement sur
l’économie mondiale mais également sur les marges
financières de l’état américain, rendant le
poids du coût de la guerre encore plus important.
 Pourquoi l’Iran ?
Il
y a plusieurs raisons à cela, dont la volonté des US de
reconstruire leur réputation de puissance militaire
omniprésente et invincible. Mais il y a surtout des raisons
spécifiques à l’Iran, comme son histoire et le
caractère farouchement antiaméricain du régime
qui en résulte, son poids économique, stratégique
et énergétique dans la région et l’influence
qu’il exerce sur une partie très importante de la «
rue arabe », la population des pays de la région. La
mesure de l’importance de la question iranienne pour l’impérialisme
américain est donnée par cette déclaration de
Nicholas Burns, soussecrétaire d’état :
(…)Nous
devons inscrire l’Iran dans le contexte de ce que nous faisons au
Moyen-Orient et dans le monde. Nous pensons que l’Iran est un défi
pour notre génération. Ce n’est pas un défi
épisodique ou passager, il sera au centre de notre politique
étrangère en 2010, en 2012 et probablement en 2020.
Avant
la révolution iranienne de 1979, l’Iran était le
principal pilier, avec Israël, sur lequel reposait l’influence
américaine dans le Moyen-Orient. Le Shah Reza Pahlavi jouait
le rôle du gendarme régional. Il avait été
restauré au pouvoir en 1953, après un coup d’état
organisé par la CIA contre le gouvernement de Mohammed
Mossadegh. Ce dernier venait de nationaliser l’exploitation du
pétrole iranien en 1951 suite au développement d’un
puissant mouvement contre la domination étrangère de
l’industrie pétrolière qui l’avait porté au
pouvoir. Le Shah signa un nouvel accord sur l’exploitation du
pétrole avec un consortium composé essentiellement par
des compagnies américaines et britanniques. 500 millions de
dollars en aide militaire furent accordés au Shah par les US
entre 1953 et 1963. Les revenus provenant du pétrole
augmentèrent par douze durant les années cinquante et
le Shah fit passer le nombre de troupes iraniennes de 120 000 à
200 000. Il consacrait entre 40 % et 50 % du budget
de
l’état aux dépenses militaires alors qu’aucun
effort n’était fait pour améliorer le sort de la
population. Le Shah développa en plus un régime
dictatorial dont le principal organe était sa police
politique, la Savak. Très vite un mouvement de contestation se
développa, animé par les sentiments nationalistes qui
avaient porté Mossadegh au pouvoir quelques années
auparavant. Le mouvement culmina aux événements de juin
1963, lorsque après des journées de protestations
violentes à Téhéran, l’armée réprima
dans le sang le soulèvement.
Ces
événements firent prendre conscience au régime
qu’il avait besoin de reformer la société iranienne
par le haut afin de créer une base sociale suffisamment
importante qui lui soit acquise. Cette prise de conscience aboutit à
la mise en place de la « révolution blanche du Shah et
du peuple ». La réforme agraire a créé une
vaste armée de réserve de travailleurs qui émigrèrent
vers les villes. Ils furent absorbés dans le marché du
travail grâce au développement économique rapide
que connut l’Iran entre 1963 et 1975, dû aux revenus
pétroliers et aux investissements venant de l’étranger,
notamment des Etats-Unis et du Japon. Ce processus gonfla les rangs
des couches d’employés d’état et surtout du
prolétariat. En 1979, on estimait qu’il y avait en Iran deux
millions et demi de travailleurs dans le secteur manufacturier et
quelques trois millions dans le secteur des services (fonctionnaires,
éducation et santé, transports, énergie).
Cependant, ce développement économique continua de
reposer sur un taux d’exploitation énorme, et ce fut la
raison pour laquelle il ne fut pas accompagné par une
démocratisation du régime mais plutôt par une
expansion de son appareil répressif, notamment de la Savak.
Parallèlement, le rapport clientéliste avec les US se
développa. En 1973, Téhéran devint le quartier
général de la CIA pour le Moyen-Orient et le nombre de
« conseillers militaires » américains atteignit
les vingt-quatre milles. Enfin, le développement économique
s’accompagna par l’approfondissement des inégalités
régionales et de classe. Des courants régionaux
séparatistes se développèrent et l’activisme
ouvrier renaquit à partir des années 1971. Les
équilibres sur lesquels reposait le régime purent se
maintenir jusqu’au moment où les revenus pétroliers
commencèrent à chuter à partir de 1975.
L’inflation rongea le niveau de vie des travailleurs et le chômage
atteignit les 15 %. Dès ce moment-là, un processus
de révolution sociale se mit en marche qui aboutit en 1979. Le
prolétariat iranien joua le rôle clé dans
l’affrontement avec le régime du Shah et la bourgeoisie, et
dans la première phase de la révolution, c’est-àdire
jusqu’au moment où l’Ayatollah Khomeiny arriva au pouvoir
en février 1979, le prolétariat s’allia avec les
forces sociales constituant la base sociale des courants
fondamentalistes menés par le clergé, à savoir
la petite bourgeoisie commerçante basée dans les
bazaars et les vieux propriétaires terriens déchus par
la réforme agraire. Cette alliance se concrétisa
idéologiquement dans l’as-pect farouchement
anti-impérialiste de la révolution ; en abattant le
Shah, les iraniens s’en prenaient aux intérêts
étrangers et notamment à la présence américaine
en Iran. C’était une sorte de répétition des
luttes des années cinquante et soixante, à la
différence que cette foisci le poids relatif du prolétariat
était beaucoup plus important dans le processus
révolutionnaire. Mais l’anti-impérialisme de Khomeiny
n’était pas de la même nature que celui des
travailleurs iraniens, qui se dotèrent des conseils ouvriers,
les shoras, pour mener la révolution. Apartir de février
1979, l’affrontement eut lieu entre les travailleurs et le
gouvernement de Khomeiny, la personnification désormais de la
contre-révolution.
L’incapacité
de la gauche iranienne, dominée par des courants staliniens,
maoïstes et autres variantes du tiers-mondisme, à saisir
cet aspect déterminant du processus laissa le prolétariat
iranien sans la direction révolutionnaire qu’il méritait,
ce qui le mena à la défaite. Le gouvernement de
Khomeiny put écraser les shoras. De plus, le régime
islamiste s’en sortit relativement fort puisqu’il sut jouer sur
les sentiments anti-impérialistes des travailleurs pour gagner
leur consentement. Ainsi, la guerre contre l’Irak, dans laquelle
pas loin d’un million d’Iraniens périrent, fut utilisée
par le régime pour imposer un strict contrôle sur la
société et pour réprimer toute dissension, en
plus de servir à attiser les sentiments nationalistes des
travailleurs iraniens.
L’histoire
de la révolution iranienne de 1979 est donc un élément
important pour comprendre les enjeux de l’affrontement
américano-iranien. La révolution de 1979 fut le plus
grand revers qu’ait subi l’impérialisme américain
au Moyen- Orient jusqu’à ce jour. Elle a privé les US
d’un allié clé, juste au moment où ils avaient
besoin de renforcer leur contrôle sur la région. Les
années soixante-dix ont été entre autre les
années des deux chocs pétroliers. Pour la première
fois, l’approvisionnement en pétrole des pays impérialistes,
notamment des US, était mis en danger et c’est ce qui a
motivé les US à changer de stratégie à
travers la doctrine Carter, à savoir qu’ils n’hésiteraient
plus à intervenir militairement au Moyen- Orient à
chaque fois que leurs intérêts vitaux seraient attaqués,
c’est-à-dire à chaque fois que leur approvisionnement
en pétrole serait menacé. C’est ce besoin des US de
contre-attaquer qui les a poussés à armer et à
soutenir Saddam Hussein contre l’Iran entre 1980 et 1988, qui les a
obligés à couper court aux ambitions de ce dernier avec
la guerre du Golfe de 1991 et les sanctions contre l’Irak qui ont
suivi et c’est bien évidemment le même besoin de
renforcer leur contrôle sur le Moyen-Orient qui motive la
doctrine Bush. De ce point de vue, la continuité de la
politique moyen-orientale américaine date des années
soixante-dix.
Les
origines du régime iranien actuel déterminent en grande
partie les orientations de sa classe dirigeante. Le seul mécanisme
dont dispose le régime pour souder la population derrière
lui est l’anti-américanisme. Si la république
islamique peut se permettre un degré de démocratie plus
important que le régime du Shah, c’est bien pour cette
raison-là. Vu son profil anti-américain, le régime
iranien est aussi un pôle d’attraction pour les sentiments
anti-impérialistes des populations musulmanes du Moyen-
Orient, et ce surtout suite à la capitulation des différents
régimes arabes, notamment le régime égyptien,
face à l’impérialisme. D’où un enjeu central
pour les US, à savoir d’écraser l’un des pôles
anti-américains dans la région, les autres étant
le Hezbollah, la résistance palestinienne, et désormais,
la résistance irakienne.
Le
poids économique de l’Iran est l’élément qui
le rend incontournable dans la région et donc dans la
stratégie américaine. Selon le Oil and Gas Journal,
l’Iran occupe la deuxième position mondiale pour les
ressources pétrolières inexploitées (avec 125,8
milliards de barils), derrière l’Arabie Saoudite (260
milliards) et devant l’Irak (115 milliards). Une reprise de
l’investissement étranger, très réduit dans
l’industrie pétrolière depuis la révolution de
1979, pourrait en doubler la production. De surcroît, l’Iran
possède les deuxièmes plus importantes ressources de
gaz, derrière la Russie. 80 % de ces ressources en gaz
sont inexploitées pour le moment. L’Iran a une population de
soixante-dix millions, presque trois fois celle de l’Irak ou de
l’Arabie Saoudite, des infrastructures très développées
et une classe ouvrière très qualifiée, en plus
de posséder une armée très nombreuse. Son
économie est plus grande que celle d’Israël et deux
fois plus grande que celle de l’Egypte ou du Pakistan. La flambée
du cours du pétrole depuis 2002 a renforcé la
croissance iranienne, qui s’est établie à un taux
annuel de 7 % depuis ; son PIB a crû en quatre ans de
6O %.
Le
but des US n’est pas de détruire l’économie
iranienne, mais de faire qu’elle ne soit pas utilisée comme
un outil géopolitique contre les US et en dehors de leur
contrôle. Tous les impérialismes concurrents des US ont
développé des liens économiques avec l’Iran
dernièrement. L’Union Européenne compte pour un tiers
du commerce iranien avec le reste du monde et les exportations
chinoises vers l’Iran ont triplé en quatre ans. L’Iran
s’appuie sur ces liens économiques pour renforcer sa
position régionale ; ainsi en 2000 il a établi comme
objectif la « coopération entre l’Iran, la Russie,
l’Inde et la Chine pour affronter les politiques hégémoniques
de l’Amérique ». La Russie construit aujourd’hui le
site nucléaire de Bushehr, la Chine a signé un accord
de cent milliards de dollars avec l’Iran en 2004 pour acheter du
pétrole iranien et pour développer ses réserves
de gaz, et l’Inde contribue à la modernisation de l’armée
iranienne. Le plus important peut-être est que l’Iran, l’Inde
et le Pakistan négocient la construction d’un pipeline de
quatre milliards de dollars qui transporterait le pétrole
iranien à travers le Pakistan jusqu’à l’Inde. En
dehors de ses partenaires régionaux, l’Iran développe
aussi ses liens avec le Venezuela, non seulement au niveau de la
coopération économique, mais aussi au niveau politique.
Les présidents iranien et vénézuélien ont
tenu des discours similaires devant l’Assemblée Générale
des Nations Unies, où ils ont attaqué les US et la
Grande Bretagne et où ils ont accusé la structure
onusienne d’être un outil dans leurs mains, demandant une
démocratisation de l’ONU. Toutes ces affaires montrent que
l’Iran devient un point focal de l’opposition globale aux Etats-
Unis. Vu le projet américain tel qu’il a été
décrit plus haut, ce développement doit être
entièrement renversé si les US veulent se rapprocher de
leur but, à savoir de contrecarrer la tendance de fond à
leur déclin relatif. Pour ce faire, un compromis avec l’Iran
ne suffira pas ; tout au plus, un tel choix ne fera que ralentir le
recul de l’influence américaine dans le Moyen-Orient. C’est
pourquoi le but de la politique étrangère américaine
est le changement de régime à Téhéran,
tout comme cela a été le cas pour l’Irak depuis le
milieu des années quatre-vingt dix. Il faut retenir le fait
qu’en mai 2003, au moment de l’invasion de l’Irak, le
gouvernement iranien, dirigé à ce moment-là par
le courant réformateur et plus enclin à un compromis
avec les US, a envoyé à Washington une «
proposition détaillée pour l’organisation de
négociations globales dans le but de résoudre les
différends bilatéraux ».
Y étaient évoqués les ADM, l’arrêt du
soutien aux organisations antiisraéliennes et une solution à
deux états de la question palestinienne. Washington n’y a
pas répondu. Ce n’est pas le seul exemple de la volonté
de Washington de faire échouer toute possibilité
d’aboutir par la voie diplomatique. La preuve la plus visible de
l’attitude de Washington est de poser comme condition au début
des négociations ce qu’elle cherche à obtenir, à
savoir l’arrêt unilatéral du programme nucléaire
iranien.
Aussi
récemment qu’en 2006, un haut fonctionnaire iranien
déclarait au Financial Times que « l’Iran est encore
disposé à entrer en pourparlers élargis, à
condition que les Etats-Unis soient sérieux lorsqu’ils
affirment être disposés à aborder les
préoccupations iraniennes et qu’ils ne considèrent
pas la table de négociations comme simplement un moyen parmi
d’autres de tenter d’effectuer un « changement de régime
».
La classe dirigeante iranienne a bien compris le message venant de
Washington. Les préparatifs de guerre (déploiement d’un
deuxième porte-avion dans le Golfe notamment), les sanctions
économiques qui montent d’un cran, le financement de
mouvements séparatistes et la propagande anti-iranienne qui
s’accentue ne sont que des indices de la détermination de
Washington à accélérer le rythme. Pour
Washington, la seule question qui se pose est de savoir quand et dans
quelles conditions frapper, et non pas s’il est nécessaire
de le faire. Le débat à Washington et les possibilités
d’une attaque Le récent rapport des agences de sécurité
américaines qui se conclut par l’estimation que l’Iran a
interrompu son projet nucléaire militaire en 2003 pourrait
être interprété comme le signe d’un changement
d’orientation de Washington sur la question iranienne. Notons déjà
que le soir même de la publication du rapport, le président
Bush a déclaré que l’Iran continuait d’être
susceptible de développer la bombe atomique (sur ce point, il
a plutôt raison) et continuait de constituer une menace pour la
sécurité des US (sur ce point, il a entièrement
tort). Par conséquent, toutes les options restaient sur la
table. S’il en fallait, c’est la preuve que la question du
nucléaire est réellement un prétexte (pas
seulement bien sûr, un Iran nucléarisé serait
autrement plus capable d’affronter les US).
Par
ailleurs, depuis cet été, la propagande américaine
s’est infléchie, mettant désormais l’accent sur le
rôle de l’Iran en Irak et au Liban, l’accusant avec la plus
grande hypocrisie d’ « ingérence étrangère
» en Irak.
Le
rapport en question met en relief les divergences tactiques qui
polarisent la classe dirigeante américaine. L’establishment
militaire est très sceptique quant à l’efficacité
militaire et politique d’une attaque. Une telle attaque aiguiserait
énormément toutes les tensions qui couvent partout dans
la région. L’administration Bush elle-même est
partagée entre les derniers faucons autour du vice-président
Dick Cheney et les plus pragmatiques dont Condoleeza Rice et Robert
Gates, le nouveau secrétaire à la défense.
Il
y a un autre élément à prendre en compte, et qui
constitue une évolution par rapport à 2003. L’Europe
est dirigée aujourd’hui par des courants plus atlantistes
qu’à ce moment-là. Les deux clés de ce
changement sont le retour au pouvoir des conservateurs en Allemagne
et la victoire électorale de Sarkozy en France. Dans une
interview au Financial Times au mois d’octobre, John Bolton –
l’un des faucons des néo-conservateurs – expliquait que le
nouveau pouvoir français était un des éléments
qui lui permettaient d’être optimiste quant à un
bombardement de l’Iran. L’accueil réservé à
Sarkozy le 7 novembre 2007 à Washington, lorsqu’il s’est
exprimé devant le congrès américain en séance
plénière, témoigne de l’enthousiasme dont est
saisie la classe dirigeante américaine à son égard.
Cet événement rappelle de manière frappante le
voyage de Tony Blair à Washington juste avant l’invasion de
l’Irak, où, comme Sarkozy, il avait eu droit à une
ovation de la part des congressistes.
Il
y a aussi des éléments qui vont dans l’autre sens,
comme la visite du président russe Poutine en Iran il y a
quelques mois ou la position de la Chine qui est pour le moins dénuée
d’enthousiasme. Cependant la doctrine Bush visant ces pays
principalement, ce serait étonnant qu’ils soient très
enclins à appuyer les actions de Washington.
Il
est très difficile voire impossible de savoir quand il y aura
des frappes sur l’Iran. Cela dépend d’une multiplicité
des facteurs. Une chose est sûre : il n’y aura pas de
revirement pacifiste de la politique américaine au
Moyen-Orient et l’Iran représente un enjeu tellement
important que l’option du compromis n’est pas envisageable à
Washington. Le ministre français des affaires étrangères
a tout à fait raison, il faut se préparer au pire,
c’est-à-dire à la guerre. Ce qui pour nous signifie
la construction d’un puissant mouvement anti-guerre réclamant
la fin de la politique américaine de guerre sans limites, et
la non-participation française.
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