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Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
1968 : le monde se lève
Ambre Ivol
« Quiconque tente
d'interpréter la
résurgence du militantisme étudiant ces derniéres
années doit considérer qu'il s'agit d'un phénomène
mondial. Où que l'on porte le regard - sur des pays
sous-développés et en stagnation comme l'Indonésie,
sur d'autres, comme le Japon, en expansion économique rapide
et réussie, sur des dictatures de droite comme l'Espagne, des
systémes communistes comme la Tchécoslovaquie et la
Pologne et sur des démocraties occidentales comme l'Allemagne,
la France, l'Italie et les Etats-Unis - on trouve des mouvements
étudiants offensifs défiant leurs gouvernements de
réaliser les idéaux sociaux dont ils se
revendiquent. »
Le Vietnam au centre du monde
Dans la mémoire
collective,
l'année 1968 est marquée par la triple influence de
l'offensive vietnamienne du Têt en janvier, du mouvement de Mai
français et des Jeux Olympiques de Mexico en octobre durant
lesquels les champions Tommy Smith et John Carlos défièrent
l'Etat américain en levant un poing ganté de noir,
symbole du Black Power, lors de la cérémonie de remise
des médailles. Au cours de cette année, l'ordre
établi se fissure à une échelle nouvelle. Aux
Etats-Unis, on n'avait pas vu de crise sociale d'une telle ampleur
depuis la guerre de Sécession un siècle plus tôt.
En France, c'est la grève générale la plus
importante de l'histoire du pays — le journal Le Monde publia une
étude sur les mouvements étudiants dans le monde qui
montre que l'apogée fut atteinte entre mai et juin 1968,
au moment de la grève générale en France.
1968 commence avec
l'offensive du Têt
en janvier. Les attaques simultanées par le mouvement de
libération nationale vietnamien dans quasi-toutes les
villes du Sud-Vietnam furent largement interprétées
comme une défaite cuisante pour les Etats-Unis. Il fallut
décupler les bombardements et augmenter le nombre de troupes
américaines dans la région pour masquer cette
humiliation. En résonance directe avec la prise d'assaut par
le nord-Vietnam de l'ambassade américaine à Saigon, les
manifestants contre la guerre multiplièrent les actions contre
les ambassades américaines de leurs pays. Ainsi, la résistance
vietnamienne à la première puissance militaire mondiale
servit de catalyseur aux mouvements contestataires du monde entier.
Le terrible massacre de paysans vietnamien à My Lai fut
dévoilé par la presse en mars 68, alors que l'opinion
publique était de plus en plus divisée sur la guerre,
avec pour la première fois, d'avantage d'Américains
opposés à l'occupation (40 % contre 26 %
sondage Gallup de mars 68).
Tariq Ali, dirigeant
du mouvement
antiguerre britannique d'origine pakistanaise, se souvient de
l'impact inter- national de l'offensive du Têt lors de la
conférence annuelle de l'organisation de la nouvelle gauche
allemande Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS) à
laquelle il participait. A cette occasion, deux soldats noirs
américains furent invités à témoigner de
l'horreur de la guerre au Vietnam, du racisme de l'armée et du
niveau de contestation émergeant parmi les soldats. Dès
1968, les prémisses de la résistance de l'armée
américaine se faisaient sentir. Il y avait alors en réalité
deux fronts de résistance, l'un au Vietnam et l'autre
représenté par le mouvement international contre la
guerre.
Le mouvement de libération nationale vietnamien est l'exemple
le plus clair d'un mouvement de résistance ayant rayonné
à une échelle internationale. L'offensive du Têt
avait ébranlé la confiance des élites
américaines, porté un coup au moral des appelés
et ce faisant avait commencé à inverser le rapport de
forces en faveur des Vietnamiens.
Le processus de
luttes de
décolonisation commencé dans les années
précédentes avec l'Inde puis en Afrique avec le Ghana
(ancienne Côte d'Or), le Congo et le Kenya était une
source d'inspiration dans le monde entier. A l'aube des sit-in dans
le Sud des Etats-Unis en 1960, la jeunesse afro-américaine
commençait à développer une conscience
particulièrement aiguë des dynamiques de luttes
d'indépendance africaines. Le mouvement de libération
noire allait à son tour devenir un symbole international lors
des JO de 1968 à Mexico. Le symbole du Pouvoir Noir
représentait alors plus qu'une simple affirmation de
l'identité afro-américaine. Il exprimait une forme
d'internationalisme exprimée avec force lors du refus du
boxeur Muhammad Ali de se battre au Vietnam : au risque de
perdre son titre de champion, il déclara sa solidarité
avec les vietnamiens, car aucun d'eux ne l'avait « jamais
traité de nègre ». Pour les Etats-Unis qui
se voulaient un symbole de démocratie dans le monde face à
l'Union soviétique, l'affront des sportifs vainqueurs Smith et
Carlos était un signe de plus, lancé à la face
du monde, dans le sillage de la contestation étudiante dans le
pays, que le géant capitaliste avait des pieds d'argile.
Naissance d'une gauche nouvelle
Il semble qu'en 1968
le système
idéologique mis en place au sortir de la Seconde Guerre
mondiale est fortement ébranlé. La « fin des
idéologies » tant célébrée par
certains intellectuels (pour beaucoup déçus du
stalinisme) ayant choisi de prendre fait et cause pour le
« siècle
américain » et contre les dictatures dans le monde
(l'URSS et ses satellites) ne borne plus les horizons historiques
d'une jeunesse qui s'interroge sur sa position sociale et prend
conscience de sa propre force collective. Cette recherche
d'alternatives politiques, commencée autour de 1956 avec la
révolution hongroise, le mouvement contre le nucléaire
en Europe, le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis et les
mouvements de décolonisation allait se cristalliser autour de
l'appellation de « nouvelle gauche », qui prend
des formes politiques différentes selon les pays, mais qui
touche les quatre coins du monde. Ainsi, le pays d'accueil des JO de
68 était lui aussi ébranlé en profondeur par un
mouvement étudiant de grande ampleur, culminant lors d'émeutes
qui furent réprimées dans le sang par le gouvernement
mexicain à peine dix jours avant le début des Jeux.
C'est donc une longue
décennie
de crises qui s'ouvre dans les années soixante. Ceci tient en
partie à des transformations structurelles à l'oeuvre
depuis les années quarante et ouvrant sur la période de
boom économique des Trente Glorieuses. Fondée sur une
économie permanente d'armement dans un contexte de guerre
froide, cette complexification du capitalisme suscite de nouveaux
besoins technologiques et donc la nécessité de former
un nouveau type de main d'oeuvre. La massification de l'enseignement
supérieur allait permettre de former des travailleurs aux
qualifications différentes, plus complexes et plus
spécialisées que dans la période précédente.
Ainsi, la conscience internationaliste des étudiants est en
partie fondée sur le développement de ce processus à
une échelle mondiale, suscitant chez des dizaines de milliers
d'entre eux une réflexion quant à la nature de leur
position sociale ainsi que le sentiment d'une aliénation
grandissante face à la technicisation accrue des formations
universitaires. Cette génération d'étudiants
allait chercher à allier sa contestation du racisme et de la
guerre à la contestation d'un système éducatif
voué à produire des machines plutôt que des êtres
humains.
En 1960, le président
de
l'université de Berkeley, Clark Kerr, considérait que
le poids économique des universités américaines
était comparable à celui de l'industrie automobile au
début du XXe et de l'industrie des transports
ferroviaires au début du XIXe siècle. Au
début des années 60, il y avait aux Etats-Unis plus
d'étudiants que de mineurs, ou que d'ouvriers du bâtiment.
En France, on passe de 30 % de paysans à 16 % en
1967. Aux Etats-Unis, la migration vers les centres urbains du nord
et du sud est un facteur important dans le développement du
mouvement des droits civiques, avec, dans certaines villes, une
population noire qui augmente de près de 80 % entre 1940
et 1960. Ce contexte d'urbanisation croissante fournit une base
militante essentielle à la construction d'organisations
militantes afro-américaines comme le Student Nonviolent
Coordinating Committee (prononcé le « Snick »,
moteur du mouvement dans le Sud de 1960 à 1965) et le parti
des Black Panthers dans les ghettos de la côte est (à
partir de 1966).
1968 est souvent
perçue comme
l'année des étudiants. Et pour cause. De Pékin à
Prague, de Paris à Berkeley, de Mexico à Berlin, les
étudiants contribuèrent de façon cruciale au
développement de ce mouvement international. En Corée
du Sud, ils contribuèrent à imposer la démission
de Syngman Rhee en Turquie, des émeutes étudiantes
précipitèrent un coup d' Etat ; au Japon, le
gouvernement Kishi dût démissionner sous la
pression de manifestations étudiantes de masse qui
protestaient contre le traité de Sécurité entre
le Japon et les Etats-Unis. A Taiwan et à Okinawa, en Grande
Bretagne et aux Etats-Unis, les étudiants étaient
devenus, selon le sociologue américain C. Wright Mills, « de
véritables agents de changement social ».
Communément appelée
« nouvelle gauche », cette vague de
contestation prit la forme de mouvements nationaux s'alimentant les
uns les autres, dialoguant directement au travers de diverses
publications ou indirectement en s'inspirant de symboles mutuels. Par
exemple, le film de Gillo Pontecorvo La Bataille d'Alger
fut
largement diffusé sur les campus universitaires d'Europe et
des Etats-Unis et le mouvement féministe américain
s'identifiait à la figure de la femme colonisée
algérienne dans son propre combat pour asseoir ses droits.
Vers la fin de la décennie, les liens entre les mouvements
antiguerre se structurent à l'échelle mondiale.
avec notamment le Tribunal des crimes de guerre des Etats-Unis
organisé par le philosophe Bertrand Russel à
Stockholm et auquel participèrent, entre autres, les
intellectuels Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, le
pacifiste américain David Dellinger, le romancier
afro-américain James Baldwin et le militant des droits
civiques (défenseur du nationalisme noir) Stokely Carmichael,
ainsi que Tariq Ali, le militant trotskyste Ernest Mandel et des
figures de la gauche pakistanaise, japonaise et turque.
Par ailleurs, Carl Oglesby, représentant de la nouvelle gauche
américaine Students for a Democratic Society (SDS), avait fait
de nombreux voyages en Europe pour rencontrer des représentants
des mouvements antiguerre européens.
Conscience collective et luttes
nationales
Plus qu'une simple
année,
« 1968 » couvre une longue période,
marquée par les flux et les reflux des mouvements de masse,
avec des pics de mobilisation populaire atteints à
différents moments selon les pays. Ainsi, en France la
mobilisation est maximale en mai et juin 1968, alors qu'aux
Etats-Unis, elle atteint son sommet en mai 1970 lors de la vague de
grèves étudiantes la plus importante de l'histoire du
pays. Les étudiants protestaient alors contre l'invasion
du Cambodge par le gouvernement de Richard Nixon (Républicain
élu en 1968 sur une fausse promesse de mettre fin à
la guerre) et contre la répression brutale par la garde
nationale de manifestations ayant entraîné la mort
par balles de trois étudiants en février1968 à
Orangeburg en Caroline du Nord et de quatre étudiants à
l'université de Kent State en avril 1970.
En effet, les
transformations
systémiques à l'oeuvre durant les Trente
Glorieuses vont se traduire différemment pour s'exprimer dans
des cadres nationaux bien spécifiques. L'émergence
de la nouvelle gauche aux Etats-Unis s'exprima en termes
essentiellement générationnels dès le début
de la décennie avec la rédaction du manifeste de Port
Huron (d'après le nom de la ville où fut fondée
le SDS). Rejetant tout référence à l'idéologie
de la « vieille gauche » (Old Left) des années
trente et quarante, elle en appelait aux valeurs humanistes de la
jeunesse et cherchait à faire table rase autant de
l'anticommunisme virulent du gouvernement fédéral que
des erreurs du parti communiste américain. En ceci, la
nouvelle gauche américaine se distinguait d'autres
cultures politiques européennes notamment, où la
rupture avec le passé n'est pas aussi radicale.
En France, le
mouvement de mai-juin 68
inclura des sections plus diverses de la population, permettant aux
étudiants d'établir des ponts avec des secteurs en
lutte de la classe ouvrière. Rien de comparable ne fut
possible aux Etats-Unis, même si quelques mouvements de
solidarité entre étudiants et travailleurs furent
ébauchés localement lors de la grève de
l'université de Columbia en 1968 par exemple ou lors des
mouvements dans la région de Boston et en Californie'. En
ceci, l'histoire de la chasse aux rouges aux Etats-Unis, combinée
à la place centrale du combat pour les droits des
afro-américains, allaient être des facteurs déterminants
dans les formes spécifiques des luttes des années
soixante. En France, l'influence du parti communiste et de la CGT
allait aussi peser sur la situation politique du pays, et ce dans un
contexte de modernisation accélérée du
capitalisme français sous la coupe du général De
Gaulle.
La fin d'un cycle et la mémoire
des
victoires
En somme, si la
période
symbolisée par 1968 ne peut être comprise qu'en termes
internationaux, avec comme centre de gravité la lutte contre
l'impérialisme américain, les mouvements se structurent
et se codifient selon des contextes historiques nationaux, tirant
leurs forces et leurs faiblesses de l'histoire particulière de
la gauche dans les différents pays. Mais la simultanéité
de ces mouvements contestataires, de l'Afrique au Vietnam, des
Etats-Unis à l'Europe. du Pakistan au Japon, de l'Amérique
latine aux pays du bloc soviétique, ouvrit cependant le champs
des possibles politiques à une échelle inédite,
permettant pour une génération nouvelle de rompre avec
le cadre idéologique de la guerre froide, qui pesait comme une
chape de plomb sur le monde entier. Le cycle de transformations
économiques, sociales et culturelles ouvert dans le sillage de
la Seconde Guerre mondiale allait tirer à sa fin lors des
crises pétrolières de 1973-4 et le début d'une
nouvelle récession économique mondiale.
Dans la période
d'austérité
qui s'ouvre alors, les expériences de luttes deviendront de
véritables acquis politiques, dont les retombées se
font sentir jusqu'à aujourd'hui, tant par les luttes contre
les discriminations raciales et sexuelles, que par le renforcement de
traditions de combativité syndicale, comme en France, ou
contre la guerre, comme aux Etats-Unis, une tradition que les élites
américaines appelèrent « le syndrome de la
guerre du Vietnam ». Mais, loin d'être un
traumatisme, pour celles et ceux qui étaient partie prenante
de ce combat à échelle mondiale, 1968 représente
au contraire la preuve de la force collective qui s'amassa durant
cette longue décennie et qui infligea des défaites,
certes partielles, mais non moins réelles, aux principales
puissances économiques et militaires du monde.
Bibliographie
indicative :
George
Katsiaficas,The Imagination of the New Left: A Global
Analalysis
of 1968 (South
End Press,
Boston, 1987)
Chris
Harman, The Fire Last Time: 1968 and After
(1988, Bookmarks, Londres) extrait
en français
Tariq
Ali, Streetfighting Years: an Autobiography of
the Sixties
(Verso, London, 2005)
Michael
Albert, Remembering Tomorrow: from SDS to Life
after
Capitalism – a memoir
(Seven
Stories Press, New York, 2006)
Peniel
E. Joseph, Waiting 'til the Midnight Hour: a
Narrative
History of Black Power in America
(Henry Holt company, 2006)
Howard
Zinn, Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos
jours (Agone, Marseille, 2002)
Jonathan
Neale, The American War: Vietnam 1960-1975 (Bookmarks, Londres, 2001)
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