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Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
Histoire et programme des
Comités
d’Actions Lycéens (CAL) de Mai 68
Les
lycéens
gardent la parole, 1968, éditions du Seuil
« Mai
1968 [ …
] c’est déjà un programme »
Kevin
Vacher
Au
printemps 68, il régnait plus qu’une atmosphère de
lutte, qu’un goût de révolte. Chacun, ouvrier,
étudiant, lycéen, pouvait s’imprégner de cette
même sensation de pouvoir tout changer. Détruire pour
reconstruire, guérir ce malaise qui envahissait la jeunesse
scolarisée et repenser un système, prendre la parole et
la garder, telles étaient les revendications de toute une
génération. A la lumière de l’ouvrage Les
lycéens gardent la parole, nous nous proposons de revenir sur
cette histoire.
Naissance des CAL
Au même titre que leurs aînés, les lycéens,
en tant que travailleurs/étudiants en devenir, sont les
victimes de l’oppression du système capitaliste, du régime
Gaulliste et, en combattent ses manifestations. Dès 1966, avec
les comités lycéens « Vietnam »,
se mettent en place un peu partout les premières structures
d’organisation de la contestation politique. Le 13 Décembre
1967, certains établissement parisiens répondent par la
grève et la manifestation à l’appel des syndicats
salariés, sur la base d’une revendication alors très
floue qu’est le retrait de la réforme de l’éducation
« Fouchard ». L’année suivante se
créent rapidement les premiers CAL. Puis vient le mois de Mai,
l’explosion, les CAL se massifient et organisent la grève
généralisée de leur milieu.
Peu importe la forme des revendications, c’est leur
nature qui
nous intéresse. Tout un système fut mis à mal et
des commissions furent mises en place entre élèves et
professeurs, voire même avec les ouvriers. Il en ressortira un
travail étonnamment complet et profond que l’ouvrage en
question recueille et synthétise. Mai 68 n’était pas
qu’une révolte d’enfants bourgeois, mais bel et bien un
projet de société, dans lequel les lycéens
jouèrent pleinement leur rôle de futurs travailleurs
intellectuels. Lutte des classes, université bourgeoise,
exploitation des travailleurs, tout y passa et une page d’histoire
s’écrivit sous la plume des très prolifiques CAL.
Beaucoup de lycéens d’aujourd’hui diraient que cette
histoire est une vieille histoire dont il faut refermer la page, mais
ce legs étonnera par son intensité intellectuelle et
son actualité frappante.
Spécificités des révoltes
lycéennes
Cette
histoire, ce livre,
est celui de ceux qui ont lutté au sein de ces comités,
véritables usines de réflexion et d’action, de leurs
occupations de locaux, de leur rencontre dans un cadre nouveau avec
les adultes qui les entourent. Loin de vouloir glorifier leur action
ou leur capacité de révolte, rendons leur simplement
leur du et apprenons d’eux, à l’heure où la révolte
lycéenne s’accentue d’année en année.
Comme
base de la société
future, les élèves ont remplacé les professeurs,
combattu les oppressions qui étaient les leurs mais pas
seulement. La condition des lycéens est au confluent de tous
les aspects du régime d’alors. Soumis à une
oppression familiale qui freine ses aspirations de liberté
politique, il s’en va le matin blasé de la cellule familiale
et revient englué dans sa soumission à l’Etat et au
professorat. Formaté par les tenues obligatoires, les tabous
sexuels et la culture du passé, tenu prisonnier de l’ennui
de ses cours et de sa situation sociale reproduite par l’école,
le lycéen prend conscience à cette époque de sa
condition d’exploité en devenir. Mais il y a également
une conscience du tout qui se forge alors : plus qu’un chef
d’établissement révoltant (souvent à juste
titre) c’est au système qu’ils s’en prennent. Aux côtés
des étudiants et des ouvriers, ils apprennent la lutte
collective, face à la même oppression, face à la
même milice. Chacun connaît la suite de l’histoire du
« mouvement de Mai »…
Revendications en trois axes
Dès
le 6 Mai
débutent les premières occupations d’établissements,
la massification des CAL (ou CAET dans l’enseignement technique) et
le début du travail des commissions. Des programmes à
l’administration, en passant par les méthodes pédagogiques,
les rapports s’entassent, venus de Paris comme de province, et
mettent en lumière trois points qui paraissent primordiales :
Les
rapports sociaux
au lycée construits autour d’un professorat élitiste,
d’une administration oppressive et d’élèves soumis.
Sans se surestimer, les « jeunes nouveaux
administrateurs » des lycées mettent sur pied tout
un système où la classe devient un lieu de dialogue,
construite autour de petits groupes et aux moyens technologiques
novateurs. Le bahut devient autogéré ou cogéré
(considérons le système fermé de l’époque :
une cogestion ce n’était pas si mal) par ses occupants et
des expériences a priori plutôt concluantes se déroulent
ici et là.
La
finalité de
l’enseignement, dans une optique
bourgeoise et
conformiste. A l’heure où les salariés décrient
leurs conditions de travail et où les étudiants veulent
transformer l’université, les lycéens réfléchissent
sur ce qu’il y a avant, c’est à dire eux. Les programmes
ne laissent pas de place à l’esprit critique et aux choix de
réorientation volontaire. Les principes de notations et
d’examens sont momentanément abolis pour voir pointer une
éducation souple, libre.
La
liberté
d’expression inexistante. Il ne s’agissait là que de
revendiquer un état de fait existant : les jeunes veulent
être des acteurs politiques et donc avoir des droits
politiques. Que les CAL soient reconnus, que soit instauré une
véritable « démocratie lycéenne »,
que les gazettes lycéennes entrent dans les cours de récrés…
les idées fusent comme autant de colères contenues.
Et aujourd’hui ?
Des
années plus
tard, certaines de ces revendications seront mises en place, souvent
dénaturés comme les élections de délégués,
manquants de moyens comme pour une nouvelle pédagogie. Mais à
y regarder de plus près, cette analyse faite à l’époque
n’a pas vieilli. Les « lycées-prisons »
sont toujours perçus comme tels. L’orientation est toujours
une contrainte socialement organisée. L’élève
n’est toujours qu’un âne à qui on tend la carotte du
Bac. Les réformes se sont succédées, loin sans
difficultés, car des mouvements sociaux se sont déclenchés,
contre les mêmes politiques, pour ce même projet
émancipateur. Ces quatre dernières années auront
connu quatre mobilisations (réforme Fillon, CPE, LRU et la
mobilisation actuelle) dans les lycées. A nouveau furent
remises en cause les conditions d’études et la philosophie
de notre éducation. Repenser ce contre quoi nous nous battons
est une nécessité. Ce livre, à l’analyse et
aux propositions étonnamment intemporelles, nous apporte plus
qu’un témoignage historique. Il marque l’ouverture en 68
d’un chapitre qui, complété par 40 ans de luttes et
d’espoirs, ne demande qu’à être enrichi une fois de
plus. Ces pages se concluent ainsi « Mai 68, […], c’est
déjà un programme » qui ne demande qu’à
être appliqué. Pourquoi pas maintenant ?
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