(texte
en pdf)
Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
Mai 68 : « Mettre
le cinéma
au service de la révolution »
En ces temps de commémoration
de mai 68, il
est de bon ton de présenter « l’évènement »
comme s’il était seulement le produit d’une contestation
culturelle. Or, l’histoire n’a jusqu’à présent
jamais connu de périodes d’ébullition culturelle
indépendantes des contradictions sociales dont elles sont
l’expression. C’est ce que montra également le cinéma
militant issu de mai 68, nourri aux luttes sociales des années
soixante et soixante-dix. Cet article tente d’en donner un aperçu
afin de poser quelques bases pour penser son héritage à
la lumière des luttes d’aujourd’hui.
D’un cinéma militant à un autre
Auparavant, c’était principalement le
PCF
et les organisations qui lui étaient liées comme la CGT
qui produisaient, réalisaient et distribuaient, en marge des
circuits commerciaux, de nombreux films destinés à
soutenir des orientations politiques, syndicales ou des luttes
sociales. Ce cinéma ouvrier fut peu à peu abandonné
après la seconde guerre mondiale1.
Au cours des années cinquante et soixante, les contradictions
du PC vis-à-vis de la politique coloniale française
créent un espace dans lequel se développe un petit
cinéma anticolonialiste indépendant. René
Vautier en tête, de nombreux cinéastes réalisent
des films contre le colonialisme français en Afrique, les
guerres d’Indochine et surtout d’Algérie ou sur la révolte
montante en Amérique Latine. Les auteurs de J’ai Huit ans
(Yann Le Masson, Olga Poliakoff et René Vautier), un des
courts métrages les plus militants contre la guerre d’Algérie,
publièrent même en 1962 un « Manifeste pour
un cinéma parallèle » qui, s’il n’eut
pas de grand retentissement, n’en traduisait pas moins des
velléités esthétiques et politiques qui allaient
se concrétiser quelques années plus tard. Ces films
étant la plupart du temps censurés, les bobines furent
souvent saisies et beaucoup de réalisateurs poursuivis en
justice. Diffusés dans des cercles restreints, ils exercèrent
toutefois une influence notable sur un certain nombre de jeunes gens
que mai 68 allait pousser sur la voie du cinéma militant. Une
voie dans laquelle beaucoup de ces réalisateurs allaient
également s’engager et apporter leurs expériences.
1967, une année charnière
Contrairement à certaines idées
reçues, l’explosion de mai 68 n’a pas émergé
de nulle part. Les années soixante, et particulièrement
la seconde moitié, furent le théâtre de
nombreuses grèves ouvrières et de vagues de
radicalisation anti-impérialiste. Cette montée de la
combativité ouvrière et la politisation de secteurs
importants de la jeunesse et de l’intelligentsia devaient avoir un
impact dans les milieux du cinéma. Aussi, du point de vue des
dynamiques qui s’opérèrent dans le cinéma dans
la foulée de mai 68, 1967 est une année importante :
c’est le moment où eurent lieu les premières
tentatives de regroupement de forces militantes dans la profession.
La première d’entre elles fut le film collectif Loin du
Vietnam. Sous l’impulsion de Chris Marker, quelques 150
professionnels du cinéma collaborèrent à la
production des courts métrages qui composent ce film
anti-guerre, parmi lesquels des personnalités de renom2.
Mais suite à des désaccords avec la production et parce
que sa diffusion n’avait pas été envisagée
suffisamment en amont, il ne circula pas vraiment dans les circuits
commerciaux et n’eut pas le retentissement escompté. Alors
que la plupart retournèrent faire du cinéma dans les
structures traditionnelles, quelques uns restèrent mobilisés
autour de SLON3 :
une structure, encore impulsée par Chris Marker, destinée
à prendre en charge la production et la diffusion du film que
les cinéastes comptaient tourner sur la grève qui
venait d’éclater à la Rhodiaceta de Besançon4.
L’électron libre radical Chris Marker, les communistes Mario
Marret, Antoine Bofanti et Bruno Muel, ou encore le fraîchement
maoïste Jean-Luc Godard5
furent quasiment les premiers cinéastes depuis 1945 à
mettre les pieds dans une usine pour soutenir une lutte de
travailleurs. Le film A bientôt j’espère,
tourné à l’occasion d’une nouvelle grève
dans l’usine en décembre, constitue une expérience
fondatrice dans la mesure où elle donna naissance par la suite
à quatre groupes de cinéma militants : SLON
(devenu ISKRA) pour Marker, Dynadia (devenu Unicité) pour
Marret, le « groupe Dziga Vertov » pour Godard
et le groupe Medvedkine créée sur place par ces
cinéastes avec des ouvriers d’usines de Besançon.
1967 est aussi l’année de la création
de l’ARC (Atelier de Recherche Cinématographique), un des
premiers collectifs militants à être opérationnel
avant même mai 68, surtout tourné vers le mouvement
étudiant : ce sont à ces jeunes cinéastes
que l’on doit les images du rassemblement d’extrême gauche
contre la guerre du Vietnam à Berlin en février 68, de
la montée de l’ébullition à Nanterre autour du
« Mouvement du 22 mars » puis de nombreuses
images des évènements de mai. Ces quelques expériences
de regroupement tournées vers l’action militante allaient
bientôt s’avérer un véritable tremplin.
« Le joli mois de
mai »6
Véritable tournant dans les luttes des
années soixante et soixante-dix, la grève de mai-juin
68 créa une ébullition dans les milieux du cinéma.
La profession avait connu une mobilisation dès février
1968 autour de « l’affaire Langlois », le
directeur et fondateur de la Cinémathèque française
qui venait d’être licencié sous pression
gouvernementale. En mai, au moment où le mouvement commence à
s’étendre aux travailleurs et que les premières
usines sont occupées, le monde du spectacle s’engage assez
largement dans la grève. Le syndicat des techniciens du film
(CGT) se radicalise et s’associe, le 17 mai, au « Comité
d’action révolutionnaire cinéma et télévision »
pour appeler à une grève générale
illimitée dans l’ensemble de la filière
cinématographique. Le soir même, près d’un
millier de personnes se retrouvent rue de Vaugirard7
pour tenir l’assemblée inaugurale des Etats généraux
du cinéma. Sur tout le territoire, les tournages sont
interrompus et le Festival de Cannes, où la contestation s’est
installée8,
est annulé.
Si elle n’égala pas l’ampleur de la
mobilisation à l’ORTF (qui atteignit 13000 grévistes
sur 14000 salariés le 30 mai), celle des milieux du cinéma
fut néanmoins importante. Les Etats généraux
(E.G.) du cinéma ne furent pas totalement le centre de
l’organisation du mouvement mais constituèrent le lieu de
focalisation des débats qui traversèrent la profession.
Ils rassemblèrent plus de 1500 personnes, professionnels
reconnus (cinéastes, producteurs et techniciens) et étudiants.
L’abolition du CNC y est décrétée (ce qui
n’arrivera jamais). A Paris puis à Suresnes, pas moins de 19
projets de réformes de natures très diverses, entendant
tous refondre totalement le cinéma français, sont
proposés et débattus. Dans les discussions qui animent
les cinq commissions permanentes, des lignes de clivages apparaissent
entre « réformistes » et
« enragés ».
A l’instar du Comité Cinéma-inter-facultés,
beaucoup de jeunes cinéastes pensent qu’ « il
est urgent de prendre conscience de la nécessité
absolue de mettre le cinéma au service de la révolution »9.
Une commission d’aide technique se met en place pour coordonner des
tournages sauvages dans les rues, les universités et les
usines occupées : le but est d’associer les
techniciens, collecter de l’argent, du matériel et dépêcher
des équipes en vue d’organiser une contre-information à
la propagande de l’ORTF et des actualités filmées.
Les films sont réalisés de manière collective et
doivent rester anonymes, afin de servir au montage d’un « film
de synthèse » (qui ne verra jamais le jour). En
deux mois, les E.G. enregistrent près de 70000 mètres
de pellicules qui devaient servir de cinémathèque
centrale. Une commission de diffusion se met également en
place et contribue à faire circuler de nombreuses copies de
films – puisés dans un catalogue restreint – au sein des
entreprises, des comités d’action, des lycées, des
universités ou des théâtres10.
Mais la plupart des films tournés au cours des évènements
ne purent être diffusés dans la foulée comme
certains l’espéraient. De même pour les ciné-tracts,
pourtant conçus dans un but d’intervention directe11.
Bien loin des E.G., un grand nombre de
grévistes
prirent également des images amateurs de leur lutte. C’est
notamment à partir de ces images, affluant vers le « Bureau
Cinéma » que la CGT créa pour l’occasion,
que sera réalisé ultérieurement le film du
communiste Paul Seban, La CGT en mai 1968, exaltant
les
positions de la centrale syndicale. L’Unef et le Snesup
contribuèrent également à produire des films,
comme La société est une fleur carnivore,
critique plus radicale de la répression du mouvement. A
l’extrême gauche, alors que le trotskysme était
implanté avant le mouvement de 68, ce fut le maoïsme qui
connut une véritable audience à partir de mai au sein
des couches radicalisées de la jeunesse. Il exerça une
influence majeure parmi l’aile révolutionnaire des E.G. et
mis « la lutte contre le réformisme et le
révisionnisme » au cœur de la propagande
cinématographique, à l’instar de Citroën-Nanterre
(Edouard Hayem et Guy Dewart) ou plus encore d’Oser lutter,
oser
vaincre (Jean-Pierre Thorn), qui multiplie les cartons
vengeurs
contre les bureaucrates du P« C » F et de la
PC.CGT. De manière générale, une bonne partie du
cinéma qui se développera à partir de mai est un
cinéma très bavard. Les évolutions techniques –
l’apparition dans les années soixante de nouvelles caméras
portatives légères qui permettent des prises de son
synchrone – rejoignent les évolutions politiques –
l’intérêt pour la parole libérée de la
classe en lutte. On passe donc d’un cinéma militant de la
délégation des années trente à cinquante,
où la classe ne s’exprimait qu’à travers ses
représentants institutionnels, à un cinéma
direct de la prise de parole spontanée et sauvage, du moins
quand celle-ci n’est pas remplacée par de longs commentaires
garants de la bonne ligne politique.
Après la signature des accords de
Grenelle
le 27 mai, les négociations entre les organisations syndicales
et patronales de la filière cinématographique
aboutissent les une après les autres. Affectés par le
reflux, les Etats généraux n’adoptent pas le projet
de synthèse de ces trois semaines de débats enflammés.
Le 5 juin, ils entérinent de fait la fin du mouvement par
l’adoption d’une courte motion qui résume leur objectif de
« faire de la vie culturelle, et donc du cinéma,
essentiel à la vie de la nation, un service public ».
L’essor du mouvement gréviste qui avait crée une
unité entre des sensibilités politiques divergentes
allait rapidement laisser place à la dispersion. Côté
cour, un certain nombre de professionnels se regroupent au sein de la
Société des réalisateurs de films (SRF), vouée
à la défense des intérêts des
auteurs-réalisateurs face à la censure politique et
économique. Côté jardin, deux petites structures
radicales et concurrentes entendent poursuivre la construction des
E.G., mais se disputent rapidement la paternité des bandes
tournées au cours des évènements. Beaucoup
repartent avec leurs bobines sous le bras, quand celles-ci n’ont
pas tout simplement disparu. Trop peu de films seront projetés
de mai à juillet, comme le furent Le droit à la
parole (ARC) ou La reprise du travail aux usines
Wonder
(Idhec). Très vite, une période de répression
s’abat dans l’audiovisuel (licenciements et chasse aux sorcières,
en particulier à l’ORTF) et une véritable « chasse
aux films » est organisé par la police dès
septembre pour saisir les copies qui circulent dans les lycées,
les universités ou les entreprises.
Mais rapidement, alors que se
multiplient les
scissions et les nouveaux regroupements, s’ouvre une période
de radicalisation politique et de batailles théoriques sur la
fonction sociale du cinéma. Dès décembre 68,
l’association dépositaire des Etats généraux
publie ainsi un manifeste « Pour un cinéma
militant » : « Pour réaliser une
rupture idéologique avec le cinéma bourgeois, nous nous
prononçons pour l’utilisation du film comme arme
politique »12.
Six mois plus tard, c’est au tour du groupuscule marxiste-léniniste
(maoïste) Prolétaire – Ligne Rouge : « Vive
le cinéma, arme de propagande communiste au service de la
Révolution ! »13.
Début 1970, le E.G. n’ont plus aucune forme d’existence.
En revanche, un réseau cinématographique parallèle
s’est développé, animé par une kyrielle de
collectifs de réalisation, de production et de diffusion
résolument décidés à unir cinéma
et lutte de classe.
« Le cinéma des
lendemains
qui chantent »
Mai 68 ne fut pas une explosion
éphémère.
Les grèves de mai-juin ouvrirent au contraire une période
marquée par l’ampleur et la vivacité des luttes
ouvrières qui dura près de dix ans14.
Celle-ci se caractérisa notamment par un élargissement
du répertoire d’actions (sabotages, séquestrations…),
la propulsion des ouvrières et des ouvriers immigrés à
la pointe de la contestation, le développement des combats
démocratiques (droit à l’avortement, lutte contre les
discriminations sexuelles…) ou même écologiques
(anti-nucléaire). Un cinéma militant, foisonnant et
multiple, se développa alors au rythme de ces luttes.
De 68 est né chez beaucoup de
cinéastes,
issus pour la plupart de milieux relativement aisés, un besoin
d’ « aller vers la classe ». Si certains
suivent la ligne de l’établissement en usine prônée
par les organisations maoïstes, d’autres s’emploient à
braquer leurs caméras « partout où ça
bouge » (voir aussi l’encadré). Les
centaines de films qui furent réalisés au cours de
cette période dressent ainsi un large panorama des luttes qui
se développent au cours des années soixante-dix aussi
bien que des transformations qui s’opèrent dans le salariat.
L’émergence de nouveaux mouvements, l’entrée en
lutte de secteurs sans véritable tradition militante laissent
croire à une vague de radicalisation et de politisation
capable d’ébranler l’hégémonie du PCF et de
la CGT jusque dans leurs bastions. Le film devient alors un lieu où
se prolonge la lutte politique. La lutte des LIP en 1973 est
particulièrement emblématique à cet égard :
Dominique Dubosc et Yann Le Masson filment la lutte en collaboration
avec le leader de la CFDT Charles Piaget (Lip, non au
démantèlement) tandis que la CGT fait appel aux
communistes d’Unicité pour relayer ses positions (Lip,
réalités de la lutte) ; quand le groupe
Medvedkine de Besançon vient prendre des images que montera
Chris Marker pour populariser la lutte (Puisqu’on vous dit que
c’est possible), les ouvriers des Forges d’Hennebont
avertissent les grévistes de Lip des dangers qui les guettent
(René Vautier, Transmission d’expérience
ouvrière) ; le groupe Vidéo Out souligne
notamment la double lutte que mènent les ouvrières en
tant que femmes à l’intérieur de la grève
(série Chronique des Lip), etc. Soumis à une
rude concurrence, le PCF est poussé à réinvestir
le terrain cinématographique qu’il avait délaissé
(le groupe Unicité fut impulsé en 1971 sur décision
du Comité Central). Mais de fait, dans les années
soixante-dix, le cinéma militant est principalement
« un truc
de gauchistes ».
Généralement très influencés
par le marxisme, un grand nombre de ces « cinéastes
révolutionnaires » se retrouvaient dans ses
différentes versions maoïstes, la plupart cultivant un
éclectisme d’extrême gauche agrégeant les idées
radicales du moment. Si tous étaient très politisés,
assez peu étaient organisés politiquement. En effet, la
plupart des organisations d’extrême gauche, en concurrence
pour l’hégémonie sur les vagues de radicalisation,
étaient davantage préoccupées par la
construction des luttes et du parti révolutionnaire que par
des réflexions approfondies sur le statut de l’art15.
De manière générale, dans un contexte où
la révolution semble pointer à l’horizon, les
collectifs de cinéastes tendent à se substituer aux
organisations militantes pour s’occuper principalement d’engager
la lutte sur le « front cinématographique »,
devenue une activité politique à part entière
destinée à « élever le niveau de
conscience ». Par delà leurs différences,
ces nombreux collectifs16
partagent des principes de fonctionnement basés sur le refus
de la séparation entre le travail manuel et le travail
intellectuel au profit d’une répartition collective des
tâches artistiques, techniques et économiques. Leurs
conceptions et leurs pratiques cinématographiques sont
généralement envisagées par le prisme des
théories et pratiques politiques. Par exemple, quand le
collectif « Grain de sable » entend appliquer
le concept maoïste « pratique-théorie-pratique »
dans sa méthode d’élaboration des films, le collectif
« Cinélutte » veut faire des films qui
exaltent les luttes de la « Gauche ouvrière »
contre « la bourgeoisie et le révisionnisme ».
Les groupes « Dziga Vertov » et
« Cinéthique »,
se référant notamment au concept d’ « Appareils
Idéologiques d’Etat » défini par
Althusser, s’évertuent pour leur part à « lutter
contre l’organisation bourgeoise des images et des sons »
qui contribue à la reproduction des bases matérielles
de la société capitaliste. Entre tous ces groupes, les
polémiques théoriques font souvent rage sur la place et
le rôle de la caméra, le statut du spectateur ou la
fonction sociale et politique du cinéma17.
Au coeur de ces débats : savoir s’il peut exister un
cinéma révolutionnaire par essence, un « art
prolétarien », ou si le cinéma n’accomplit
sa fonction militante que par sa destination, au « contact
des masses ».
Dans les années soixante-dix, certains
estiment d’ailleurs à 10 000 les lieux de diffusion
parallèles capables de diffuser ces films, principalement des
ciné-clubs, des MJC, des associations et d’innombrables
réseaux militants. Les collectifs proposent de riches
catalogues destinés aux projections-débats organisées
dans une perspective militante de sensibilisation, de formation ou
pour encourager un passage à l’action. Au mieux, ces films
sont vus par plusieurs milliers de spectateurs. Mais il y a de rares
exceptions, comme Histoire d’A (Charles Belmont et
Marielle
Issartel, 1973), qui dénonce l’oppression des femmes et
défend le droit à l’avortement, alors illégal.
Frappé d’interdiction par la censure comme beaucoup
d’autres, les projections sauvages organisées par le
puissant réseau du Mouvement pour la Liberté de
l’Avortement et de la Contraception permettent à plus de
200000 spectateurs de le voir, avant que le pouvoir ne cède
face au rapport de forces et lui accorde un visa pour une sortie
commerciale en 1974.
On ne peut donc comprendre l’essor de
ce cinéma
militant que par la combativité sociale qui s’est exprimée
dans les années soixante et soixante-dix, la profusion des
réseaux militants qui l’ont fait vivre et dont il
prolongeait l’action ainsi que par le développement des
idées révolutionnaires dans ces années où
l’idée que « tout est possible »18
était solidement ancrée. A l’inverse, le reflux de la
lutte de classe sous le double coup de la crise économique et
de l’offensive patronale dans la deuxième partie des années
soixante-dix a tari la source à laquelle s’abreuvait le
militantisme cinématographique, ébranlant jusque dans
leurs fondements les convictions politiques de ses promoteurs. Les
désillusions furent au moins à la hauteur de l’immense
espoir que mai 68 avait suscité. Chris Marker, qui avait
ouvert la période enthousiaste et collective du cinéma
militant avec A bientôt j’espère (1967), la
clôturait sur un constat personnel, désabusé mais
lucide, dans Le fond de l’air est rouge (1977). Le
parcours
de Jean-Pierre Thorn, dont trois films ponctuent la période,
est peut-être le plus emblématique : Oser
lutter, oser vaincre (1969) s’achevait sur le carton
« nous
vaincrons », La grève
des ouvriers de
Margoline (1973) aux cris de « la lutte
continue »,
tandis que dans Le dos au mur (1980)
l’Internationale subit
le même châtiment que Jimmy Hendrix infligea à
l’hymne national américain, sur fond de manifestation dont
la poignée de participants semble hésiter entre chanter
ou pleurer. Les Cahiers du Cinéma, eux,
abandonnaient
Mao (1971-74) pour Foucault et Derrida, renonçant à
l’idée qu’à lui seul un film « puisse
faire s’écrouler l’idéologie bourgeoise, tel le
vampire à la lumière du jour »19.
Ce n’est toujours
qu’un début
Poussés à se disloquer devant
l’échec apparent des solutions collectives, les groupes de
cinéastes laissèrent place aux carrières
individuelles et au retour en force de « l’auteur »
tant décrié. Mais il devait pourtant rester des traces.
En dépit des accusations de « spontanéisme »
facilement échangées à l’époque, la
grande majorité de la production de cette période
militante est marquée par une volonté d’intervention
consciente pour tenter de déchiffrer une réalité
déchirée par des contradictions qui n’apparaissent
pas d’elles-mêmes devant l’objectif d’une caméra.
C’est là un acquis important à défendre contre
le mythe de l’objectivité qui consiste à donner
l’illusion que la réalité s’offrirait toute prête
à qui veut bien l’enregistrer, conception aujourd’hui
omniprésente dans les médias et derrière
laquelle se retranche l’idéologie dominante en rendant
naturel l’ordre existant. C’est une tradition qu’un certain
nombre d’anciens cinéastes militants ont maintenue jusqu’à
aujourd’hui, en troquant toutefois la mise en avant du « point
de vue de la classe » ou de son
« avant-garde »
par le point de vue engagé d’un auteur. C’est pourquoi il
y a dans le cinéma de mai 68 et ses vies ultérieures un
héritage à défendre et à perpétuer
pour apprendre à réinventer. Il pourrait bien s’avérer
utile aujourd’hui, au moment où, justement, il est
nécessaire de rappeler que ce n’est toujours qu’un
début...
A lire (sources) :
- Christian Biet, Olivier Neveux (sous
la
direction de), Une histoire du spectacle militant (1966-1981),
coll. « Théâtre et Cinéma »,
L’Entretemps éditions, 2007.
- Le cinéma militant reprend
le travail,
CinémAction n°110, éd. Corlet-Télérama,
1er trimestre 200420.
- Tangui Perron, Le dos au
mur, un film de
Jean-Pierre Thorn, coll. « Histoire d’un film,
mémoire d’une lutte », Scope éditions, 2007.
- Sebastien Layerle, Caméras
en lutte
en Mai 68, Nouveau Monde Editions, 2008.
Les groupes Medvedkine
Une autre expérience d’élaboration
d’un cinéma « de classe » fut celle,
très spécifique, des groupes Medvedkine. A l’origine,
Chris Marker, répondant aux critiques sévères
d’ouvriers ne se reconnaissant pas dans A bientôt
j’espère, lança l’idée : « de
même que pour sa libération, la représentation et
l’expression du cinéma de la classe ouvrière sera son
œuvre elle-même ». De 1968 à 74-75, une
poignée de cinéastes et techniciens professionnels et
des ouvriers d’usines de Besançon, puis de jeunes
travailleurs de Peugeot-Sochaux, allaient alors collaborer dans des
films faits « par la classe » et « pour
la classe ».
Le nom du groupe est d’ailleurs lié à
la volonté exprimée à cette époque de
revendiquer une filiation avec un cinéma soviétique pas
encore marqué par le stalinisme. Alors que Godard choisira
Vertov et son esthétique tournée vers le
« déchiffrement communiste du monde »,
Marker proposera Alexandre Medvedkine et l’expérience de son
ciné-train parcourant la Russie au début des années
trente à la rencontre des travailleurs.
Nés de la disponibilité de ces
ouvriers et cinéastes créée par la combativité
des années 68, cette expérience ne pu toutefois
survivre au découragement et au poids d’un quotidien que les
espoirs ne parvinrent pas à changer.
A voir : Les
groupes Medvedkine,
double DVD, ISKRA, Editions Montparnasse, 2006.
.
|