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Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
Crise : la voie
impossible des réformes
Lecture
critique des analyses d'Isaac Johsua et Michel Husson
Vanina
Giudicelli
Isaac
Johsua
a écrit une
série d'articles sur la crise actuelle, dont Une
grille de lecture de la crise financière publié
récemment dans Inprecor.
Au-delà des aspects conjoncturels et factuels qui offrent aux
lecteurs une étude structurée et utile de la crise des
subprimes, la mise en perspectives (temporelle et politique) de cette
crise soulève de sérieuses questions qui méritent
d'être discutées. Car analyser la crise, c'est à
la fois comprendre la logique du capitalisme et les stratégies
des classes dirigeantes. C'est donc mettre à jour les leviers
permettant d'y mettre un terme.
La
cause immédiate de
la crise
réside aux Etats-Unis, dans les prêts hypothécaires
à taux variables. A la recherche de profits faciles, les
financiers ont commencé à prêter de l'argent à
des personnes qui auraient auparavant été considérées
comme risquées car elles étaient pauvres, avaient des
emplois précaires ou n'avaient pas remboursé leurs
dettes passées. Les prix de l'immobilier ont augmenté
et les institutions financières ont basé leur schéma
sur le fait que si ces personnes ne pouvaient pas rembourser leurs
échéances de prêts leurs maisons seraient saisies
et revendues avec un profit substantiel. De tels prêts ont eu
pour effet d'encourager la hausse du prix de l'immobilier sur lequel
ces prêts reposaient, alimentant une bulle immobilière.
Les
financiers qui
ont prêté
de l'argent l'ont eux-mêmes emprunté à d'autres,
qui en ont fait autant. A chaque étape les petites différences
d'intérêts sur de très nombreuses transactions
ont eu pour résultat des profits énormes.
Potentiellement toutes les banques importantes des deux côtés
de l'Atlantique ont participé à cette opération,
au travers de ce qui s'appelle des instruments financiers : la
conversion des crédits hypothécaires en titres de
créances revendables.
Les
premiers signes de la crise sont apparus il y a un an et demi
environ. En 2006, la plus grande entreprise américaine,
WalMart, a annoncé une chute de ses bénéfices et
de grandes entreprises américaines telles General Motors et
Ford ont fait des pertes record. La croissance économique des
Etats-Unis s'est ralentie, provoquant une augmentation significative
du nombre d'emprunteurs qui ne pouvaient plus rembourser les intérêts
et donc une augmentation significative des saisies de maisons, allant
jusqu'à un million. Le prix de l'immobilier a baissé,
empêchant les prêteurs de récupérer
suffisamment des reventes pour rembourser l'argent qu'ils avaient
eux-mêmes emprunté. Des banques ont dû faire face
à des pertes de milliards de dollars. La banque d'affaires
américaine Bear Stearns, au bord de la faillite, a dû
être rachetée en catastrophe par JP Morgan qui, malgré
le prix dérisoire, a de surcroît bénéficié
d'une garantie à hauteur de 29 milliards de dollars de la
banque centrale américaine, la FED. La situation générale
a empiré car personne n'était en capacité de
savoir exactement quelles étaient les difficultés de
chaque banque en particulier du fait de la complexité des
instruments financiers. Les institutions financières sont
devenues réticentes à se prêter de l'argent par
peur de ne pas récupérer leur mise. Le risque d'une
chute en cascade des investisseurs institutionnels développe.
Au-delà
de la crise financière, ce resserrement du crédit est
très problématique pour le système : sans
mécanisme de prêts et d'emprunts, ce sont également
les mécanismes de la production qui sont touchés,
conduisant à une paralysie de l'économie réelle.
C'est la raison pour laquelle des gouvernements, si enclins
habituellement à ne rien faire qui entraverait le libre
marché, se sont rués pour le faire, déversant
des milliards de dollars à des institutions privées.
Ils espéraient ainsi que les mécanismes de prêts
et d'emprunts repartiraient.
La
seule conclusion qui est généralement tirée de
cette affaire, est la nécessité de réguler la
finance, permettant d'esquiver la question des origines du problème.
Des solutions à court terme
Or,
il faut savoir que depuis la récession de 2001, la croissance
économique aux Etats-Unis a été permise en
grande partie par la croissance de la dette, à la fois de
l'Etat et des ménages. La consommation des ménages
représente 70 % du PIB. Sans cela, une grande partie de
la production américaine n'aurait pu être vendue.
A
chaque crise, que ce soit le crash boursier d'octobre 1987 ou la
crise asiatique de 1997, la FED a réagi en baissant les taux
d'intérêt afin d'encourager les prêts. La
récession de 2000/2001 a été particulièrement
menaçante pour les Etats-Unis. Le gouvernement américain
y a répondu en abaissant les taxes des riches et en augmentant
les dépenses d'armement, tandis que la FED a diminué de
nouveau les taux d'intérêt afin d'encourager encore
davantage les emprunts. Ces mesures ont permis de repousser la crise,
mais elles ont également préparé le terrain de
la crise actuelle.
Si
les emprunts et la consommation diminuent, ce ne sont pas seulement
les entreprises américaines qui en pâtiront, puisque les
Etats-Unis ont été durant ces années un des
moteurs de la croissance économique mondiale. L'autre moteur,
la Chine, connaît une croissance alimentée par les
centaines de milliards de dollars par an d'exportations vers les USA.
Pour
ajouter aux difficultés, la majorité des prêts
qui ont permis aux consommateurs américains d'emprunter afin
d'acheter des produits chinois proviennent... de la Chine.
Environ
10 % des profits réalisés en Chine n'ont pas été
réinvestis. Cet excédent a été utilisé
dans des prêts aux Etats-Unis. D'autres pays du sud-est
asiatique ainsi que les pays exportateurs de pétrole ont suivi
la même tendance. Même l'industrie américaine a
"épargné" plus qu'elle n'a investi, et a
prêté cet excédent aux banques.
Le
resserrement du crédit est en train de mettre fin à
cela, les ventes dans l'immobilier ou dans l'automobile ont d'ores et
déjà diminué. Même si les banques
retrouvent la confiance pour se prêter les unes aux autres,
elles ne recommenceront pas immédiatement à prêter
à des personnes peu fiables. C'est la raison pour laquelle la
perspective d'une récession est si élevée, et
qu'elle aura un impact au-delà des Etats-Unis. La réponse
des gouvernements actuels et de leur banque centrale est de tenter de
maintenir le niveau d'emprunt en activant les mêmes moyens que
ceux utilisés en 2001.
Mais
ces remèdes ne sont encore une fois que des solutions à
court terme, puisqu'elles ne règlent pas la contradiction
fondamentale entre le fait d'augmenter les profits afin de relancer
l'investissement, sans réduire les salaires qui permettent
d'avoir une demande pour les biens produits. Preuve en est si
nécessaire le Japon qui, malgré la réduction de
ses taux d'intérêts à quasiment zéro dans
les années 90, n'a toujours pas retrouvé le niveau
économique précédent.
Aujourd'hui
certains économistes contestent ces choix car ils craignent
que ces mesures conduisent à une augmentation des prix sans
être en mesure de stopper la récession économique,
produisant une stagflation (combinaison de l'inflation et de la
stagnation) similaire à celle des années 70. Aux
Etats-Unis, cette peur est d'autant plus sérieuse que la
valeur du dollar baisse.
Pourrait-il
en être autrement ? Pour se faire une idée, il faut
comprendre pourquoi l'économie est devenue si dépendante
de la consommation américaine et regarder l'évolution
de l'économie mondiale depuis les années 70. Or, les
explications sont diverses. Revenons sur les analyses faites par I.
Johsua. Il écrit dans plusieurs articles
que l'instabilité économique s'est accrue car les
« garde-fous » qui opéraient après
la crise de 1929 ont été remis en question durant les
années 1980. Je n'adhère que très partiellement
à cette grille de lecture :
-
la remise en
question de ces garde-fous s'est avérée un moyen pour la classe
dirigeante de restaurer les taux de profits qui ont chuté dès la fin
des années 60. Ce fait, I. Johsua le mentionne, mais n'en tire pas
toutes les conclusions utiles lorsqu'il affirme que la crise de la
« bulle Internet » en 2001 ou celle de la
« bulle immobilière » actuelle auraient pu être
évitées par le recours à des réglementations adéquates de l'Etat.
-
contrairement à
ce qu'il laisse entendre, les garde-fous en question n'ont absolument
pas été un moyen de réaliser la croissance durant la période
précédente, celle des Trente Glorieuses, ils sont une conséquence de
cette croissance. Il faut par conséquent de revenir sur l'analyse qu'il
fait des Trente Glorieuses.
Nous
allons traiter
ces deux points.
Des causes profondes
Comme
le but de la
production
capitaliste est le taux de profit, c'est donc l'élément
clé pour comprendre l'économie (voir encadré).
La dynamique du capitalisme depuis les années 1970 repose sur
le fait que le taux de profit ont chuté dès la fin des
années 1960 jusqu'à 1982, allant jusqu'à
atteindre la moitié de ceux des deux décennies
précédentes.
La
profonde récession
économique
du milieu des années 70 jusqu'au du début des années
80 est une conséquence de cette chute. L'élément
explicatif principal de cette réduction du taux de profit est
l'augmentation du ratio capital sur travail, la composition organique
du capital, validant ainsi la théorie de base de Marx.
La
classe dirigeante
a donc procédé
à la mise en œuvre de moyens nécessaires pour
restaurer le taux de profit. Elle y est parvenue, les taux de profits
ont été partiellement rétablis au milieu des
années 80 et 90, en augmentant la part des profits dans le
revenu national au détriment des salaires, c'est-à-dire
en augmentant le taux d'exploitation, comme un article de Michel
Husson le démontre bien.
Il
est par conséquent
réducteur
d'affirmer, comme M. Husson ou I.Johsua le font, que la baisse de la
part salariale correspond simplement à l'état des
rapports de force entre les classes sociales. Cela revient à
mettre de côté le fait que dans la période
actuelle la classe dirigeante doit à tout prix renforcer le
taux d'exploitation, alors que cette pression était moins
forte durant la période des Trente Glorieuses. En cherchant à
combattre les théories qui « cherchent une cause
d'ordre strictement économique » à la
tendance à la baisse de la part salariale, Husson en arrive à
rendre la lutte de classes indépendante des phénomènes
économiques.
En
fait, la baisse
des taux de profit
conduit à un état de crise globale, aussi bien pour les
capitalistes que pour les salariés. Dans ce type de période,
les enjeux s'élèvent. Il faut prendre en considération
le fait que la classe dirigeante doit attaquer plus durement pour
essayer de restaurer son taux de profit, et que la classe ouvrière
doit s'organiser davantage pour défendre ses intérêts.
Il faut d'ailleurs également prendre en considération
le fait que la fraternité opérante des exploiteurs
contre les exploités se combine à une âpre lutte
mutuelle des exploiteurs pour la survie de chacun.
Concrètement,
partout dans le monde, cela a signifié une pression accrue
pour que les salariés travaillent plus longtemps et de façon
plus intensive, ainsi qu'une attaque sur les services publics comme
la santé, l'éducation, qui correspondent à des
revenus sociaux. Aux Etats-Unis, cela a même signifié
une baisse des salaires réels depuis le début des
années 70 malgré la hausse de la fin des années
1990. Pendant un moment, les entreprises ont été
capables d'améliorer leur taux de profit en réduisant
drastiquement leur main-d'oeuvre : 2,7 millions de salariés
industriels (environ un salarié sur six) ont perdu leur
emploi.
Mais
les taux de
profit n'ont jamais
retrouvé leur niveau de la période des Trente
Glorieuses, et leur hausse n'a pas été suffisante pour
augmenter l'investissement. Le taux d'accumulation est à son
plus bas niveau depuis 50 ans. L'article de M. Husson montre bien que
la baisse de la part salariale n'a pas conduit à un
redressement du taux d'accumulation qui fluctue à un niveau
inférieur à celui d'avant la crise. Que sont devenus
les profits non réinvestis ?
La
crise de la fin
des années 70
a conduit à la prolifération des circuits de la finance
internationale. Face aux difficultés de réaliser les
anciens taux de profit, le capital (pas seulement le capital
financier, mais aussi le capital industriel) a parcouru le monde à
la recherche de n'importe quelle occasion à but lucratif.
Quand l'investissement productif semble offrir peu de bénéfices,
la plus-value est davantage utilisée à toutes sortes de
spéculations. L'importance croissante des circuits de la
finance pour le système mondial n'est pas une réaction
à la direction du capitalisme industriel, mais le produit des
tendances de son développement. Les circuits de la finance
dépendent fondamentalement des circuits de production
industrielle, même s'ils les influencent. Et, puisque les
profits spéculatifs dépendent en fin de compte de la
valeur qui est créée dans la production, cela devait
nécessairement, à long terme, se retransmettre dans
l'économie réelle et l'endommager.
Par
contre, la hausse
des taux de
profits, acquise au détriment des salaires, a réduit la
capacité des salariés à acheter les biens
produits. Or, pour que l'économie capitaliste fonctionne la
richesse produite doit être vendue. Les salariés ne
peuvent acheter qu'une portion de cette richesse, portion qui s'est
encore réduite. Cela signifie donc que le reste doit être
utilisé par les capitalistes. Si les profits ne sont pas
intégralement réinvestis, il se forme un écart
entre ce qui a été produit et ce qui est acheté.
Certaines entreprises ne peuvent plus vendre et licencient afin de
s'en sortir. Ce faisant, elles réduisent encore davantage le
pouvoir d'achat, et une récession s'en suit.
Cela
ne s'est pas produit durant des années car les prêts aux
ménages américains ont permis d'absorber le supplément
de production. D'où l'importance des emprunts, qui a augmenté
jusqu'au niveau record de 9% de la production nationale.
Quelle alternative ?
La
dynamique du capitalisme rend les crises inévitables.
Pourtant, on trouve dans ces périodes des multitudes
d'articles, pour expliquer que l'on aurait pu l'éviter ou que
l'on peut en sortir.
Marx
lui-même a listé
ce
qu'il appelle des facteurs « contrecarrants »
qui pouvaient, parfois, repousser la tendance à la baisse du
taux de profit. C'est au niveau de ces facteurs qu'il faut aller
rechercher une explication aux possibilités de sortie de
crise :
-
renforcement du
taux d'exploitation, qui permet d'augmenter le montant des profits
-
crises et
dévaluation du capital, impérialisme et guerres, consommation
improductive, qui permettent de réduire la pression à la hausse de la
composition organique du capital.
Ainsi,
le rapport de la commission Attali, qui préconise d'accentuer
le cours libéral des réformes, n'a rien d'insensé :
la classe dirigeante cherche les moyens de rétablir ses taux
de profits, ce qu'elle n'a pas encore réussi à faire
totalement, par l'augmentation accrue du taux d'exploitation. Il
s'agit de la fraternité opérante des exploiteurs.
Par
contre, on trouve
aussi,
parallèlement à cela, trace à de leur âpre
lutte mutuelle pour la survie. La restauration actuelle partielle du
taux de profit trouve également une explication dans le
ralentissement de la croissance de la composition organique du
capital, au moins jusqu'au milieu des années 90. En fait, la
crise a commencé à impliquer des faillites de grande
échelle pour la première fois depuis
l'entre-deux-guerres, ce qui a permis à d'autres de s'en
sortir.
Marx
a montré que,
paradoxalement, les crises, en provoquant des faillites, peuvent
permettre un rétablissement des profits pour les capitalistes
qui peuvent du coup acheter des moyens de production ou des matières
premières à des prix très avantageux, et payer
les salariés moins chers du fait du chômage. La
production devient alors plus rentable et l'accumulation peut
reprendre pour les entreprises qui arrivent à se maintenir.
Pendant
les années
1980 et 1990,
des chiffres record de faillites de tous types ont été
recensés. La crise de 2000/2001 a conduit au même
phénomène, à une échelle plus grande
encore, comme en témoignent les exemples d'Enron et de
Worldcom, plus grosses faillites de l'histoire.
Mais
la concentration
et la
centralisation du capital est aujourd'hui telle que ce type de
faillites peut avoir un effet cumulatif, car elles touchent également
les fournisseurs, les clients, les banques de ces entreprises.
Les
Etats sont donc
intervenus dans
cette période pour parer la menace de grandes faillites,
contrairement à ce que laisse entendre le discours néolibéral.
Mais en faisant cela, ils ont empêché une
restructuration suffisante du système qui permettrait de
surmonter la pression à l'origine des menaces de faillites.
Parallèlement,
la
consommation
improductive a repris une place importante dans l'économie. Ce
type de dépenses (spéculation, dépenses de
sécurité et militaires, etc.) a un effet paradoxal :
il correspond à la fois à une ponction sur les profits,
mais contribue à réduire la baisse sur la composition
organique du capital, puisque les entreprises ont moins de ressources
disponibles pour l'accumulation.
Si
le système a pu
repousser -
ou surmonter à certains moments - la crise depuis les années
1970, c'est donc grâce à la levée des
« garde-fous » dont parle Johsua. Ce qui
signifie qu'un retour aux Trente Glorieuses est impossible.
Les Trente Glorieuses et la
question de l'Etat
I.
Johsua donne deux
explications à
la croissance économique et aux taux de profits élevés
des Trente Glorieuses : la mise en place d'un nouveau mode de
régulation de l'économie, le fordisme, et un phénomène
de rattrapage basé sur l'énorme destruction de capital
de la période précédente (deux guerres mondiales
et une grande crise) et la stimulation consécutive des
productivités du travail et du capital.
Le
problème est
qu'une hausse de
la productivité en elle-même ne peut pas expliquer la
hausse du taux de profit, puisque son effet, quand elle se généralise
à toutes les entreprises, est de justement de réduire
le taux de profit.
En
fait, il faut
rechercher
l'explication dans le fait que, durant cette période, la
composition organique du capital n'a pas augmenté. C'est ce
phénomène qui a permis à la classe des
capitalistes de réaliser des taux de profits élevés
tout en acceptant « un compromis fordiste ».
L'étape
du
développement
capitaliste du début des années 1930 au début
des années 1970 a été caractérisée
par le développement de monopoles et des degrés plus ou
moins grands de fusion de leurs directions avec celles de l'Etat. Ce
n'était pas une période bienveillante, comme les termes
compromis fordiste - ou keynésien - semblent impliquer. Elle
reposait sur la barbarie de la guerre mondiale et ensuite sur le
détournement d'énormes masses de plus-values vers un
secteur improductif, l'économie permanente d'armement
(notamment nucléaire) de la Guerre froide (avec ses guerres
terrifiantes en Corée, en Algérie et au Viêt-Nam).
L'effet de rattrapage, en termes de destruction de capital durant la
période précédente (estimées par
certaines études à un tiers du stock de capital), a
joué un rôle important, puisqu'au début de la
période la composition organique du capital était
faible. Mais pour expliquer son maintien à un niveau
relativement bas durant trois décennies, l'effet de rattrapage
ne suffit pas.
La
compétition
militaire a
généré fortuitement le plein-emploi. Bien que ce
dernier ait poussé, dans les pays les plus avancés, à
des concessions à la classe ouvrière, il ne faut
cependant pas oublier que dans de nombreux pays du Tiers-monde le
prix de l'accumulation a été la dictature et la
pauvreté pour les masses (Corée du Sud, Taïwan,
Chine, Europe de l'Est, et de façon intermittente les
principaux pays d'Amérique Latine).
En
tout cas, cette
stratégie a
cessé de marcher vers le milieu des années 1970. Des
pays avec de bas niveaux de dépenses d'armement (comme le
Japon ou l'Allemagne) étaient capables d'investir
proportionnellement plus que ceux avec de hauts niveaux. Ils ont
profité de leurs marchés et se sont étendus plus
rapidement qu'eux. La crise menaçait.
L'intervention
de
l'Etat dans
l'économie est une arme à double-tranchant pour les
capitalistes : elle empêche les premiers symptômes
de la crise de se développer, mais elle entrave les
possibilités pour certains capitaux de rétablir leurs
taux de profit. Elle est un condensé de l'économie
capitaliste.
Marx
et la
baisse tendancielle du taux de profit
Le
capitalisme
fonctionne sur la base
de deux grandes séparations :
-
division entre
unités de production qui sont en concurrence. Sous le capitalisme, il
n'y a pas de mécanisme collectif de répartition du travail. Les objets
produits deviennent des marchandises car ils sont le produit de travaux
privés, exécutés indépendamment les uns des autres. L'objectif est de
les vendre sur un marché, pas de les consommer directement.
-
division à
l'intérieur de chaque unité de production entre les exploiteurs et les
exploités. Les profits ont pour origine l'exploitation des salariés.
Seuls les salariés (que Marx appelle le travail vivant) créent une
nouvelle valeur, dont une partie revient aux salariés sous la forme de
salaires, le reste étant empoché par les capitalistes sous forme de
profits. Le travail mort (machines, bâtiments, etc) ne crée aucune
valeur supplémentaire.
Marx
montre qu'à travers le temps, la compétition entre
les capitalistes le force à investir toujours davantage dans
du travail mort, car cela leur permet d'augmenter la productivité
du travail. Individuellement, chaque capitaliste peut ainsi augmenter
ses profits en produisant des biens moins chers que ses concurrents.
Mais lorsque la hausse de la productivité se généralise,
cet avantage disparaît car le temps de travail socialement
nécessaire pour produire diminue, ce qui pousse les prix à
la baisse. Il faut alors recommencer. Sauf que la proportion des
investissements en travail mort par rapport à la force de
travail a augmenté, ratio que Marx appelle la « composition
organique du capital ».
Comme l'investissement (dans le travail mort) a augmenté plus
rapidement que la source des profits (le travail vivant), le taux de
profit a diminué.
Cette
tendance à la
baisse du
taux de profit est considérée par Marx comme « en
tous points la loi la plus importante de l'économie politique
moderne ».
Il
est vrai que cette
théorie ne
figure pas seule dans le Capital. Elle est complétée
par un apport sur la façon dont les autres facteurs
interagissent pour causer des crises périodiques – le rôle
du crédit et de la monnaie, la disproportion entre les
différents secteurs de production, le faible niveau de
consommation de la masse des travailleurs.
Mais
c’est la
« baisse du
taux de profit » qui a permis à Marx de conclure
que le
capitalisme est condamné par les forces de production qu’il
a lui-même développé, qu'il y a un défaut
fondamental, non réformable dans le capitalisme. C'est la
tendance à la baisse du taux de profit qui « témoigne
du caractère simplement historique, transitoire du mode de
production capitaliste » et de la façon dont « à
un certain stade il entre en conflit avec son propre développement
futur ».
Si,
comme l’argumente
Marx, le taux
de profit tend à baisser à mesure que le capitalisme se
développe, alors cela nous aide à expliquer beaucoup
des problèmes qui ont assailli le système durant les
crises. Par exemple, cela explique pourquoi le système peut
tolérer des augmentations des salaires réels à
un certain stade de son développement mais les trouve trop
élevées à un stade ultérieur : avec
la diminution du taux de profit moyen, toute augmentation des
salaires réels tend à pousser les firmes les moins
efficientes à la banqueroute. De même avec les dépenses
publiques : si le taux de profit chute, les taxes nécessaires
deviennent un plus grand fardeau. Et les méthodes keynésiennes
de gestion de l’économie, même si elles peuvent
influer sur divers éléments qui contribuent au cycle
des booms et récessions, n’ont aucun effet sur la baisse à
long terme du taux de profit.
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