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Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
L'Egypte : une clé pour
comprendre et
libérer le Moyen-Orient1
Sellouma
Le 23
janvier 2008, à
l'initiative du Hamas, les palestinien-nes assiégé-es à
Gaza font tomber le mur. De l'autre côté, l'Egypte. De
quoi mettre le régime égyptien face à un choix :
répression ou aide humanitaire ? Aider les gazaouis ou
les laisser passer la frontière signifie soutenir la
résistance. C'est pour cette raison que Moubarak fit
intervenir l'armée pour réprimer les gazaouis.
Tant qu'à tendre la
main, autant
que ce soit à Israël en leur vendant du gaz à bas
prix. Par cette attitude, il s'est attiré, encore une fois,
les foudres de l'opinion publique arabe, et surtout du peuple
égyptien. Alors que les nouvelles se diffusaient dans tout le
pays, des militants et mouvements politiques tels que les Frères
Musulmans et Kifaya2
organisèrent des manifestations dans tout le pays. Des
arrestations monstres ont eu lieu. Au Caire, 1 500 personnes
ont
été arrêtées, sans compter des militants
clés du mouvement. La pression a été telle pour
le régime, avec d'un côté des milliers de
palestiniens qui passent la frontière, et de l'autre le peuple
égyptien qui proteste, que Moubarak a annoncé
l'ouverture de la frontière et l'organisation de pourparlers
avec le Hamas. Cet échec est une démonstration
flagrante de l'affaiblissement du régime dû à la
multiplication de luttes sociales en Egypte. On voit également
l'impact qu'ont les mouvements des classes laborieuses égyptiennes
sur la région. Comment ce renouveau des luttes peut faire
plier le régime égyptien, et initier un nouveau souffle
de libération au Moyen-Orient ? Pourquoi l'Egypte ?
Le constat que le
Moyen-Orient, malgré
les offensives impérialistes en Irak et en Palestine, connaît
le même renouveau des luttes que partout ailleurs passe par une
étude sur la situation politique et sociale en Egypte, jusqu'à
présent mal connue en France. L'image dominante est celle
d'une région martyr qui se réfugie dans les pires
extrémismes. C'est en réponse aux guerres en Palestine
et surtout en Irak que l'on vit la population défier le
pouvoir en place. Selon Sameh Naguib3,
on dénombre pas moins de 300 000 grévistes en
2007, le niveau d'implication et de militantisme n'a jamais été
aussi fort depuis les années 1940, sous l'occupation anglaise.
Ce renouveau des luttes s'explique par les bouleversements importants
que sont la massification de travailleurs en ville, et la précarisation
de leur statut. Le Caire compte aujourd'hui près
de 20 millions d'habitants. Cette massification de la classe
laborieuse dans les villes s'opère conjointement à un
appauvrissement important dans les campagnes, ainsi qu'à la
privatisation d'industries. Ainsi, beaucoup de travailleurs et
paysans furent contraints d'effectuer des travaux journaliers, donc
de subir une précarisation de leur statut. Ces facteurs n'ont
pas empêché les ouvriers d'affronter le patronat, au
contraire.
Grèves de masse
La particularité de
ces luttes,
c'est qu'elles ont parfois abouti à des victoires, comme par
exemple la grève dans les usines textiles de Mahalla en
décembre 2007, rejointe par celle de l'usine de Karf al-Dawar
et des ouvriers en minoterie au sud du Caire. L'autre exemple est la
grève des usines de ciment, détenue par des capitaux
italiens. Au bout de quatre jours, le salaire à été
augmenté de 800 à 2 000 livres égyptiennes.
A cela s'ajoute l'émergence d'une nouvelle génération
militante qui compte un grand nombre de femmes. Ce sont elles qui ont
initié la première grève à Mahalla :
« ce
sont les
travailleuses du textile, qui sont à 90 % des femmes, qui
sont parties faire débrayer les autres sites, et entraîner
les hommes à faire grève. La plupart d'entre elles sont
intégralement voilées, ce qui ne les empêche pas
d'être des militantes extrêmement actives. Elles passent
même la nuit entière à occuper les usines avec
les hommes »4
Cette génération a
d'abord affronté les syndicats officiels affiliés au
régime pour exiger une autre représentation des
travailleu-r/se-s. Elle s'attaque ces derniers mois de plus en plus
directement à Moubarak. Anne Alexander5,
dans son récent article sur la politisation des mouvements
ouvriers en Egypte reprend la thèse de Rosa Luxemburg selon
laquelle il n'y a pas de séparation fondamentale entre le
domaine économique et politique. Ces deux domaines sont
intimement liés, car la base de revendication est économique,
et la forme que prennent les luttes est politique. Elle l'est
d'autant plus dans un Etat autoritaire qui interdit tout droit de
grève, d'assemblée et d'auto-organisation des
travailleurs. Ainsi, pour satisfaire les revendications économiques,
des gains démocratiques sont nécessaires.
L'accumulation de victoires fait ressentir le besoin d'une autre
représentation politique des travailleurs. On comprend donc le
fort retentissement qu'ont les slogans anti-Moubarak, et les
portraits du dictateur que l'on brûle sur la place publique.
Les rumeurs justifiées de succession de son fils Gamal sont
perçues comme allant à l'encontre des intérêts
du peuple. Son orientation politique se démarque de son père
dans le sens où il trouve la vieille élite trop molle,
et trop lente à engager des réformes économiques
libérales. Pour ne pas le laisser passer,il devient nécessaire
de créer un mouvement global qui fasse converger les
préoccupations anti-impérialistes, et les luttes
sociales de tous les secteurs d'activité.
Cette volonté à été
relayée dans la ville de Mahalla, connue en Egypte pour avoir
joué un rôle moteur pour les mouvements sociaux de ces
derniers mois. Elle est forte de 27 000 ouvrier-e-s, ce qui en
fait le plus grand complexe d'industries textiles du Moyen-Orient, et
des actions de solidarité pour la Palestine s'y organisent. La
grève la plus récente, qui a débuté la
veille de la convention chargée de fixer les salaires pour le
pays a pour objectif l'augmentation du salaire minimum à 175
euros, alors gelé à 5 euros depuis 1984 ! Les
grèves et mes manifestations sont quasi-illégales. Pour
initier une grève ou une manifestation, il faut que ce soit
fait dans le plus grand secret. Ou spontanément. Le 19
février, malgré la tentative des forces de police de
faire avorter toute action, une manifestation s'est tenue en ville.
10 000 habitants ont rejoint les travailleurs sous des slogans
anti-Moubarak. Ces deux exemples montre que Mahalla constitue un
embryon d'organisation de la classe ouvrière pour la défense
des intérêts du prolétariat dans son ensemble.
D'où un large écho dans le pays, entraînant alors
d'autres secteurs à entamer des actions, sit-in et grèves.
Ce fut le cas des cheminots, des médecins, des universitaires,
etc... En plus de cela, le drame de la hausse des prix, phénomène
mondial qui a touché plus gravement les pays plus pauvres, a
entraîné une pénurie de pain. On dénombre15
morts à cause des échauffourées. Le point
culminant de ces mouvements a été la grève
générale du 6 avril, appelée par divers secteurs
en lutte. Elle a donné lieu à des manifestations
massives réunissant étudiants, universitaires,
ouvriers, habitants des villes. La répressions et les combats
de rue ont été terribles. Selon l'appel du Centre
d'études socialistes du Caire, on dénombre 800
arrestations au Caire, dont 150 militants, et 600 à Mahalla
dont un certain nombre de femmes et d'enfants. Les deux
organisateurs clés du mouvements, deux ouvriers à
Mahalla qui sont Tarek Amin et Kamal el-Faioumy, ont été
arrêtés. Cette journée rappelle pour beaucoup
d'égyptiens l'intifada du pain de 1977. Ce soulèvement
intervient la veille des municipales, et a démonté de
manière éclatante cette farce électorale. Cette
fois, et on le voit clairement, ce sont les luttes ouvrières
qui affrontent le pouvoir, et montrent que la voie du changement ce
ne sont ni les concessions, ni les élections. On comprend
pourquoi cette initiative n'a pas du tout plu au régime !
Les jours suivants, Mahalla fut encerclée par les forces de
l'ordre, et les protestations continuèrent.
La gauche et les Frères Musulmans
Comme l'Iran,
l'Egypte est un pays qui
a une classe ouvrière massive, potentiellement capable de
déstabiliser les régimes en place. Les révolutionnaires
présents dans le pays ont donc un rôle central à
jouer au sein du mouvement ouvrier. Mais ceux-ci sont peu nombreux,
et la politique menée par le parti communiste égyptien
a pour une grande part contribué à détériorer
l'image d'une gauche censée combattre l'Etat. Au milieu des
années 80, ils formèrent un alliance avec l'Etat contre
les islamistes, et mirent de côté toute critique contre
l'impérialisme et les réformes économiques. En 5
ans, la vente de leur journal est passée de 150 000 à
3 000 exemplaires6.
Aujourd'hui encore, le PC accuse le Hamas de diviser les
palestiniens, alors que Egypte s'est alliée avec Israël
pour mener une offensive militaire contre le Hamas. Cette attitude
dénote une incompréhension totale de ce que sont les
partis politiques se réclamant de l'islam dans la région.
Pour mieux comprendre
la stratégie
à adopter vis-à-vis des partis d'opposition, il est
important d'abord d'étudier sérieusement ce qu'est
aujourd'hui la confrérie des Frères Musulmans. Cela
veut dire avoir un regard de classe, démystifié,
c'est-à-dire un regard politique et marxiste sur ce qu'est
cette organisation. Elle compte aujourd'hui 1 million de membres, ce
qui n'a pas toujours été le cas. Aujourd'hui, la
confrérie est incontournable. De manière générale,
l'histoire des Frères Musulmans a connu beaucoup de
revirements, surtout en période de lutte de classes, car elle
cherchait à concilier les intérêts
contradictoires des classes populaire, de la vieille et de la
nouvelle classe dirigeante7.
Il est important pour le comprendre d'enlever le vernis religieux qui
obscurcit de nombreux débats autour cette organisation. Parce
que nous pensons que le mouvement de l'histoire est celui de la lutte
des classes, les contradictions se situent alors au niveau des
interprétations de l'islam entre la classe ouvrière et
la classe moyenne8.
Les
problèmes que traverse la société égyptienne
sont pour eux de la faute du comportement
« non-religieux »
des égyptiens, en particulier les Coptes et les femmes, et non
pas celle du capitalisme et du pouvoir en place. Pour éviter
les confrontations de classe, les hauts dignitaires de la confrérie
ne combattent pas l'appareil d'Etat, et militent pour une solution
réformiste et associative. Ils construisent des hôpitaux
où l'on peut se soigner gratuitement, ainsi que des écoles
et des mosquées. En accord avec certains notables locaux, ils
pratiquent la baisse des prix. En période de reflux des
luttes, cette implantation a permis aux Frères de gagner en
popularité. Ainsi, durant la grève de 1977, elle
apporta même son soutien à l'Etat. La masse paupérisée
d'étudiants et de paysans sans avenir, base militante ou
sympathisante de la confrérie, est plus attirée par une
vision révolutionnaire remettant en cause l'Etat.
Aujourd'hui,
cette base plus importante que jamais, est une opportunité
pour les révolutionnaires de montrer le terrain réel de
la lutte. Cette brèche s'est ouverte sur les bases d'un
travail en commun entre organisations de gauche et Frères
Musulmans sur la question de la guerre en Irak. La force des
camarades révolutionnaires, peu nombreux, mais organisés
au sein du front Kifaya, c'est leur clarté vis-à-vis
des enjeux de ce mouvement. Leur objectif est de prolétariser
leurs effectifs et de créer un réseau entre les luttes.
Actuellement, les perspectives sont plus ouvertes grâce aux
manifestations ouvrières de ces derniers mois, dans laquelle
les sympathisants et militants de base de la confrérie
impliqués dans le mouvement n'ont pas d'intervention
islamiste, mais suivent le mouvement social. Un article paru sur le
site d'Al Jazeera explique que : « la
confrérie
a déclaré qu'elle soutient le droit de grève
pour les travailleurs, mais elle n'a joué aucun rôle
dans l'organisation des manifestations. Le groupe dit ne pas vouloir
mobiliser ses partisans pourqu'ils se joignent à la grève
car elle trouve que les objectifs de cette lutte ne sont pas clairs
»9.
Sur ce terrain, malgré les pressions de la base, il n'y a pas
d'intervention politique de la confrérie. En revanche,
contrairement à 1977, elle est plus proche des préoccupations
de la classe laborieuse. Ce positionnement indique clairement que la
fracture entre la confrérie et Moubarak est très
importante, à cause de sa politique pro-US, des arrestations
des militants et candidats aux élections, ainsi que la torture
d'Etat.
Pour les
révolutionnaires, le
terrorisme d'Etat est l'ennemi prioritaire à abbattre. Ne pas
répéter les erreurs du passé, c'est ne pas taire
ses agissements, et mener campagne pour la libération de tous
les prisonniers politiques qui sont entre autres Khaled Ahmed10,
Kareem al-Beheiri11,
Kamal El-Faioumy12,
et George Ishaq13.
L'erreur inverse serait de taire nos divergences avec la confrérie,
notamment sur la question des femmes et des Coptes. Cela implique
concrètement avoir des outils de propagande et des
interventions indépendantes.
Solidarité avec l'Egypte en lutte
Engager des actions
de solidarité
avec la société égyptienne en lutte signifie que
nous devons relayer des appels comme celui lancé par le Centre
d'Etudes Socialistes du Caire14.
Les camarades égyptiens ont fait appel aux militants du monde
entier pour organiser des manifestations devant les ambassades
égyptiennes. C'est par le biais de Hossam-al-Hamalawy,
journaliste basé au Caire que l'on apprend qu'un rassemblement
a été organisé en France. De même, si nous
étions présents à la conférence
internationale contre la guerre au Caire, nous aurions contribué
à renforcer la position des camarades égyptiens, et à
affirmer la présence et la solidarité du mouvement
révolutionnaire mondial. Mais cela n'a pas empêché
un tournant radical à l'issue de cette rencontre, car elle a
fait le lien entre la luttes anti-impérialistes et luttes
sociales.
Les difficultés
qu'encourt
l'Egypte ne sont pas qu'un problème propre à la gestion
de l'Etat, mais sont liés à la mondialisation
néo-libérale. Elles ne peuvent donc être résolues
qu'à cette échelle. En tant que pays impérialiste,
nous avons un rôle clé à jouer pour relayer et
soutenir les luttes de là-bas. Actuellement, la France est en
entente parfaite avec le pouvoir égyptien, que ce soit à
propos de la stratégie guerrière, ou des réformes
néo-libérales15. De même, ils est intéressant
de constater que les employés locaux de l'ambassade de France
en Egypte ont mené des grèves avec le soutien de la
CFDT contre les licenciements16. L'attitude néo-coloniale de
la France envers ses employés égyptiens sous-payés
et licenciés sans raison pouvait faire l'objet d'un soutien de
notre organisation. Nous avons ici, beaucoup de possibilités
d'aider le mouvement social et les socialistes égyptiens à
faire tomber Moubarak. Une nouvelle solidarité, une nouvelle
découverte de ce qu'est réellement l'Egypte, est à
construire.
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