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Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
Avant-propos
La pensée stratégique
pour le renversement du capitalisme évolue généralement
entre deux focalisations : sur l'élaboration
programmatique censée servir de pont magique entre
l'aujourd'hui capitaliste et le demain socialiste (et dans ce cas le
pont est souvent finalement électoral) ou sur le moment non
moins magique du soulèvement général censé
résoudre tous les problèmes (qu'il s'agisse de la grève
générale insurrectionnelle ou du mythique Grand Soir).
L'élaboration
stratégique
nécessite de travailler sur cette question : comment
construire aujourd'hui les éléments permettant, demain,
la prise du pouvoir par les travailleurs. Cela a des conséquences
sur la manière dont nous construisons aujourd'hui :
structuration sur les quartiers ou les entreprises, rôle du
combat idéologique et culturel, types d'organisations pour la
classe (et articulation entre celles-ci)...
C'est dans ce cadre
que nous voulons
initier une série d'articles aussi bien sur les conceptions
théoriques (les conceptions de Gramsci, Lukacs, Pannekoek,
l'autogestion...) que sur les expériences historiques (les
conseils d'usine en Italie dans les années 1920 et dans les
années 1970, La Commune de Paris, les soviets russes, les
focos guévaristes, l'expérience de LIP, les expériences
récentes en Argentine, au Venezuela...).
Dans l'article
ci-dessous, Sarah
Bénichou, entame une présentation des théories
de Gramsci. Elle aborde l'analyse des spécificités du
capitalisme développé. C'est sur cette base que Gramsci
repense, sur des bases marxistes, la stratégie
révolutionnaire. Ce deuxième aspect sera développé
dans le prochain numéro de la revue.
N'hésitez pas à nous
contacter
pour
contribuer (proposition d'articles, réactions, remarques...).
Antonio
Gramsci,
penser la révolution au présent
Sarah Bénichou
Comment
construire le pouvoir
des travailleurs ? Tout au long de sa vie Antonio Gramsci aura
tenté de répondre a cette question, en tant que
militant révolutionnaire, dans une période historique
rythmée tant par la vague révolutionnaire engendrée
par la crise politique mondiale ouverte par la Premiére Guerre
mondiale et la révolution russe
que par l'installation du fascisme dans l'Italie industrielle
naissante
du milieu des années 20.
Marquée par une forte
polarisation politique, ce moment charnière du XXème
siècle fut celui de la formation politique de Gramsci comme
dirigeant révolutionnaire.
Le retournement brutal du niveau de combativité et
d'organisation des travailleurs italiens, en un laps de temps
extrêmement réduit,
est à l'origine de son travail d'élaboration politique
tant sur le plan pratique que théorique.
En novembre 1926,
accusé de
« conspiration », il est condamné à
20 ans de prison par la « justice » fasciste
qui déclare, par la voix du procureur du tribunal
spécial, qu'« il faut empêcher ce cerveau
de fonctionner pour les 20 ans à venir ».
Gramsci siégeait alors au parlement comme député
de Turin et venait de terminer la rédaction des Thèses
de Lyon destinées à constituer l'orientation
politique du prochain congrès du Parti Communiste d'Italie (PC
d' I).
En emprisonnant
Gramsci, Mussolini
voulait paralyser l'activité politique des communistes qu'il
avait déjà rendue illégale quelques mois
auparavant. Membre des exécutifs du PC d'I et de la IIIème
Internationale, Communiste (IC), Gramsci était un organisateur
essentiel de l'activité politique
et des débats stratégiques qui traversaient alors
tant le PC d'I que l'IC.
Cette incarcération fut un tournant fondamental dans la vie de
Gramsci : enfermé, il est alors contraint de réduire
son activité militante au travail théorique.
Avant d'être un
« penseur »,
statut auquel il est souvent réduit, Gramsci est donc un
militant révolutionnaire, façonné par les
mouvements de son temps. C'est avec cette approche qu'il faut aborder
les 3 000 pages qu'il rédige en prison.
La continuité entre ces écrits et son activité
militante antérieure est fondamentale: incarcéré,
Gramsci tente, encore et toujours de construire les outils
nécessaires à l'auto-émancipation des
travailleurs.
L'hégémonie, un concept pour
penser
la révolution au présent
Marxiste contemporain
de la révolution
russe, Gramsci est profondément marqué par cette
expérience. Pour lui, elle a « marqué
un tournant décisif dans l'histoire de l'art et de la science
politiques » :
c'est un repère politique fondamental, Cependant, il affirme
également que « [« les événements
de 1917 »] [constituent] le dernier fait
du genre
dans l'histoire de la politique ».
Cette prise position, a priori polémique, est à
l'origine de ses réflexions sur le concept d'hégémonie.
Alors que les
dirigeants de l'IC
cherchent les explications de l'échec des révolutions
européennes dans la politique des autres forces du
mouvement ouvrier, isolé dans sa cellule, Gramsci veut
comprendre la situation politique et les erreurs commises par les
communistes.
1917 une exception
exemplaire ?
Gramsci sait que
l'expérience
des travailleurs et des paysans italiens du début des années
20 n'est pas unique. Des mouvements de grèves de masse
produisant des structures auto-organisées des travailleurs
se sont développés un peu partout en Europe à la
même période, notamment en Allemagne, créant même
des situations ponctuelles de double- pouvoir. Cependant et malgré
des appels à l'insurrection lancés par le Parti
communiste allemand à plusieurs reprises, la révolution
socialiste d'Allemagne, tant attendue en Russie a échoué,
marginalisant le KPD,
renforçant les courants politiques réformistes dans un
premier temps et ouvrant finalement une situation favorable à
l'émergence du nazisme. A l'inverse de ce qu'avaient
espéré les dirigeants du Parti bolchevik dix ans
auparavant, la révolution russe reste isolée à
l'échelle internationale.
Pointant le fait que
le dynamisme et la
massivité des mouvements européens étaient
largement comparables à ceux qui ont animé la Russie de
1917, Gramsci affirme que la révolution russe est une
« exception » à l'échelle
européenne. Il essaie de comprendre également
pourquoi.
Gramsci attribue à la
Russie
pré-révolutionnaire une dimension « anachronique. »
qui repose sur une vision politique et non chronologique de
l'histoire. Pour lui, le présent « politique »
est incarné par les pays qui ont une position dominante
dans le système mondial (puissances industrielles et
coloniales). Ces Etats (Angleterre, Allemagne, France, Italie,
etc...) sont définitivement sortis de la « phase de
transition » avec l'Ancien Régime : la
bourgeoisie a réussi à chasser la noblesse du pouvoir
et à le saisir. Ce dernier est maintenant organisé
de manière nouvelle : l'Etat bourgeois est économiquement
et politiquement structuré par le capitalisme industriel,
Gramsci l'appelle l'« Etat moderne »
ou « avancé ».
Dans la Russie pré-révolutionnaire, le pouvoir était
encore dans les mains de la noblesse, et la société
majoritairement paysanne. C'est sur cette base qu'il la qualifie
d'Etat « arriéré »,
appartenant au passé. C'est cette analyse qui lui fait dire,
que la forme qu'a pris la révolution russe n'est pas celle que
pendront les révolutions dans tes « Etats
modernes » car les conditions dans lesquelles elles
se
dérouleront sont structurellement différentes.
Pour Gramsci, cette
« exception »
est cependant exemplaire car elle montre que les travailleurs
sont capables de se saisir du pouvoir. Cependant, sa dimension
d'exemple a, selon lui, des limites car les conditions
objectives et subjectives qui l'ont permise ne sont pas celles dans
lesquelles évoluent les travailleurs des pays
capitalistes avancés. Réfléchissant sur son
propre parcours, il se rend compte qu'aucun dirigeant communiste
n'avait pris la mesure des tâches qui étaient alors les
leurs : grisés
par le vent de révolte européen, c'est le spontanéisme
qui a dominé leur intervention. Pour lui, l'erreur principale
des communistes européens a été de
sous-estimer la spécificité historique et politique de
la Russie et de croire, fondamentalement, que la révolution
russe était généralisable presque « telle
qu'elle » à l'ensemble de l'Europe. La tâche
des révolutionnaires dans les Etats « modernes »
aurait dû être de « traduire »
la révolution russe, et non de la répéter.
L'hégémonie ou la nécessité
d'une nouvelle stratégie pour la révolution en
« Occident »
L'« occident »
se
concrétise par la nature nouvelle des Etats façonnés
selon les besoins politiques, économiques,
administratifs et judiciaires de cette nouvelle classe
dirigeante. Ce qui fait la différence entre le présent
et le passé, pour Gramsci, c'est donc le niveau
d'industrialisation de l'ensemble de la société et
les conséquences politiques de celui-ci tous les aspects de la
société:
« La société [des
Etats européens en « phase de
transition »]
était encore, sous bien des aspects, pour ainsi dire à
l'état de fluidité :
caractère plus arriéré de la campagne, très
faible proportion de villes où s'exerce de façon à
peu près absolue le monopole de la direction effective
politique d'État [...]
;
appareil d'État relativement peu développé
et plus grande autonomie de la société civile par
rapport à l'activité de l'État ; système
déterminé des forces militaires et de l'armement
national ; plus grande autonomie des économies nationales
à l'égard des rapports économiques du
marché mondial, etc. Au cours de la période qui suit
1870, avec l'expansion coloniale de l'Europe, tous
ces
éléments changent, les rapports
d'organisation interne et internationaux de l'Etat deviennent plus
complexes et plus compacts. »
L'« ère
industrielle »
et la construction de l'Etat bourgeois.
En construisant sa
domination
économique, la bourgeoisie a également remodelé,
en profondeur, les structures et les relations sociales et
politiques de l'ensemble de la société. La
socialisation du travail (jusqu'alors atomisé dans de
petites unités de production) a généré un
développement quantitatif et qualitatif des liens entre les
travailleurs et la division du travail, le renforcement de leur
aliénation. En même temps, la gestion de cette
production reposant sur des technologies sans cesse renouvelées
et la recherche perpétuelle de marchés ne pouvaient se
faire sans la formation de spécialistes et la mise place
de « liaisons » administratives, techniques et
politiques entre eux. Ces changements matériels, combinés
aux batailles politiques et militaires menées par la
noblesse, la bourgeoisie ou par la classe ouvrière pour
défendre leurs intérêts, ont généré
une reconfiguration totale des outils et des repères
économiques, politiques et sociaux (parlementarisme, droit
d'association, administration du territoire, mise en place
d'armées nationales permanentes, développement des
transports et de la communication, nouvelles législations,
nationalisme, etc...).
Les affrontements de classe
perdent en
explosivité.
L'expansion de la
production
industrielle s'est combinée à une forte structuration
de la société, lui faisant perdre sa « fluidité ».
« La structure massive des
démocraties
modernes, considérée soit comme organisation
d'État, soit comme ensemble d'associations opérant dans
la vie civile, constitue, dans le domaine de l'art politique,
les « tranchées » et les fortifications
permanentes du front dans la guerre de position : elle fait
quelque chose de seulement « partiel » du
mouvement qui, auparavant, était « toute »
la guerre, etc. Le problème se pose pour les États
modernes, non pour les pays arriérés ou les
colonies. où sont encore en vigueur les formes qui ailleurs
ont été dépassées et sont devenues
anachroniques. »
Pour Gramsci, ce
processus est la base
d'un nouveau stade du capitalisme qui modifie fondamentalement les
coordonnées de la lutte des classes qui perd de son
« explosivité »:
« En ce qui concerne les
États les
plus avancés, [...]
la « société civile » est
devenue une structure très complexe et résistante
aux « irruptions » catastrophiques [...]
(crises, dépressions, etc.) [...]
et ce n'est pas parce qu'il y a crise que les troupes d'assaut
s'organisent avec une rapidité foudroyante dans le temps et
dans l'espace, encore moins acquièrent-elles un esprit
agressif réciproquement, ceux qui subissent l'assaut ne
se démoralisent pas, n'abandonnent pas leurs défenses,
poursuivent la lutte dans les décombres et ne perdent pas
confiance dans leur propre force ni dans leur avenir.[...]. »
C'est à partir de ce
constat que
Gramsci propose un saut qualitatif, sur les plans théorique et
pratique. Celui-ci est, selon lui, incontournable pour comprendre le
présent afin de pouvoir y construire la révolution.
C'est cette avancée qui est synthétisée par le
concept d'hégémonie: « la formule de la
révolution permanente [proposée par Marx
et qui « appartient en propre à une période
historique »] est soumise à l'élaboration
et dépassée dans le domaine de la science politique par
la formule de l'hégémonie civile. »
Comprendre l'hégémonie bourgeoise
« On ne peut pas choisir la
forme de guerre
qu'on veut, a moins d'avoir d'emblée une supériorité
écrasante sur l'ennemi » :
Lorsque Gramsci
affirme que « la
guerre de position c'est l'hégémonie »,
il utilise plus qu'une métaphore. La « guerre de
position » est une stratégie militaire née
pendant la première guerre mondiale et qui doit son nom à
sa dimension très statique (tranchées, infrastructures
militaires lourdes et peu maniables). Les combats se tenaient tout au
long d'une ligne de front matérialisée par des
tranchées, avec des affrontements longs et pugnaces, dont
l'issue était déterminée d'une part, par la
variété et le niveau technologique des infrastructures
militaires (armes lourdes au sol, aviation, flotte maritime, etc...)
et d'autre part, par le niveau de structuration et les capacités
organisationnelles du Haut-Commandement (liaison et articulation
tactique sur et entre les différents points d'affrontement,
compréhension globale de l'état du rapport de
force, recensement régulier et renouvellement des
troupes, organisation du ravitaillement, etc...). Cette guerre, comme
la forme qu'elle a prise, correspondait aux nouvelles capacités
et aux nouveaux besoins du capitalisme industriel pour un expansion
et sa consolidation politique ou économique. Pour
Gramsci, il en est de même en ce qui concerne la lutte des
classes : « il se passe dans l'art politique
ce
qui se passe dans l'art militaire : la guerre de mouvement
devient toujours davantage guerre de position »,
celle-ci est « imposée par les rapports généraux
des. forces qui s'affront[ent] »
La lutte pour
l'hégémonie
est ce stade de la lutte des classes où l'issue de
l'affrontement repose sur une préparation systématique
et consciente du combat dans chacun des deux camps qui se font face:
« un État (= une classe) gagne une guerre dans
la mesure où il la prépare en temps de paix »
car « la structure massive des démocraties
modernes [...] fait quelque chose de seulement
« partiel » du mouvement qui, auparavant, était
« toute » la guerre ».
C'est ainsi que Gramsci comprend la conservation par la bourgeoisie
de son rôle politique dirigeant dans les pays capitalistes
« avancés » malgré la
vague révolutionnaire à laquelle elle a été
confrontée dans le sillon de la Première Guerre
mondiale.
Construire une direction
politique pour
l'ensemble de la société
Pendant les
décennies
précédentes la bourgeoisie a réussi à
combiner la construction d'Etats au service de ses intérêts
(réglementations économiques, ouverture de marché
et relance de la production par la conquête de nouveaux
territoires, etc...) et le développement d'un modèle
politique relativement cohérent (séparation des
pouvoirs, parlementarisme, liberté d'association, etc...). En
fait, la prise en main de l'Etat par la bourgeoisie lui a permis de
rationaliser sa domination tout en faisant émerger une
direction politique pour l'ensemble de la société
(et non simplement pour sa propre classe). Si la répression
est loin d'avoir disparu (elle a été, au contraire,
publiquement organisée par l'Etat au sein des systèmes
judiciaire, législatif et policier) ce n'est pas,
fondamentalement, sur la peur que la bourgeoisie assoie sa
domination mais sur le consentement (si ne n'est actif, au moins
passif) de la majorité de la population au fonctionnement
politique qu'elle a façonné. Par exemple, à
travers la démocratie parlementaire,
la bourgeoisie a neutralisé, en apparence, la nature de classe
de l'Etat en associant à sa gestion des représentants
de la classe ouvrière. Ce faisant, la démocratie
parlementaire est devenu un cadre de lutte politique accepté
largement au sein de la classe ouvrière alors qu'elle
sert fondamentalement les intérêts de la
bourgeoisie: « Les grands industriels se servent
tour à tour de tous les partis existants, niais ils n'ont pas
un parti propre. lis ne sont pourtant en aucune façon
« agnostiques » ou
« apolitiques » :
leur intérêt est un équilibre déterminé,
qu'ils obtiennent justement en renforçant tour à tour,
avec leurs moyens, tel ou tel parti du changeant échiquier
politique ».
De même la généralisation de l'éducation
et la mise en place d'écoles publiques constituent une avancée
pour les ouvriers et les paysans qui vont apprendre à lire, à
écrire et à compter. Pourtant, la généralisation
de l'enseignement est mise en place lorsque la bourgeoisie a
besoin d'une main d'oeuvre plus qualifiée pour faire tourner
la production.
L'analyse de Gramsci
s'appuie
fondamentalement sur les changements structurels provoqués
par le développement de l'industrie capitaliste. C'est cette
transformation structurelle qui créé les
conditions de la construction de l'hégémonie
bourgeoise. Gramsci ne considère donc pas la bourgeoisie comme
une classe spécialement manipulatrice, qui parviendrait à
obtenir le consentement de la majorité de la population par
des manoeuvres idéologiques. Ce consentement ne se
traduit d'ailleurs pas uniquement au niveau idéologique
mais également dans les comportements quotidiens.
Direction et domination
Lénine avait abordé
la
notion d'hégémonie en ce qui concerne le rôle
dirigeant des travailleurs dans le cadre d'une alliance avec
d'autres couches sociales : « La crise
révolutionnaire reste inévitable. Cette situation dicte
au prolétariat des tâches tout à fait précises
et rigoureusement déterminées. Étant la
seule classe révolutionnaire jusqu'au bout dans la société
moderne, il doit diriger, il doit s'assurer l'hégémonie
dans la lutte de tout le peuple pour un renversement démocratique
complet, dans la lutte de tous les travailleurs et exploités
contre les oppresseurs et exploiteurs. Le prolétariat n'est
révolutionnaire que dans la mesure où il a conscience
de cette idée d'hégémonie et qu'il la traduit
dans les faits. »
En effet, l'hégémonie
de
Gramsci comme l'expression du rôle dirigeants
d'un des groupes sociaux sur l'ensemble des autres groupes sociaux
semble être la traduction généraliste du slogan
russe « gegemoniya ! ». Gramsci
utilise
également cet aspect de la notion dans les Cahiers de
prison :
« Si l'union de deux forces
est nécessaire
pour en vaincre une troisième, le recours aux armes et à
la coercition (en admettant qu'on en ait la possibilité)
est une pure hypothèse de méthode et l'unique
possibilité concrète est le compromis, parce que la
force peut-être utilisée contre les ennemis, mais non
contre une partie de soi-même qu'on veut assimiler rapidement
et dont la bonne volonté » et l'enthousiasme sont
nécessaires. »
Mais, contrairement à
Lénine
qui utilise la notion d' « hégémonie »
dans la perspective d'agir dans le cadre d'une crise révolutionnaire
soudaine (la « guerre de mouvement »),
Gramsci élabore son concept à partir de l'étude
des « démocraties modernes » où
il identifie que, même lorsque l'Etat est ébranlé,
le renversement du pouvoir ne se pose pas de manière évidente.
D'où sa réappropriation de la notion de Lénine
mais dans un sens généraliste qui correspond à
ce constat :
« Certains partis
déterminés représentent justement un seul
groupe social, dans la mesure où ils exercent une fonction
d'équilibre et d'arbitrage entre les intérêts de
leur propre groupe et où ils font en sorte que le
développement du groupe qu'ils représentent ait lieu
avec le consentement et l'aide des groupes alliés, sinon
franchement avec ceux des groupes ouvertement hostiles. »
A partir de la notion
« russe »
d'hégémonie, décrivant la construction
d'une alliance volontaire entre groupes sociaux
« alliés »
reconnaissant librement et construisant activement la direction
de l'un d'eux pour l'ensemble du « bloc »,
Gramsci généralise le raisonnement intellectuel.
La similitude est
forte mais un
glissement s'opère : il décrit maintenant une
situation où des groupes sociaux sont amenés à
reconnaître comme direction politique, un groupe social qui
leur est fondamentalement hostile. Ainsi, l'hégémonie
léniniste exprime exclusivement des rapports de direction
au sein d'une alliance entre groupes sociaux alliés alors
que l'« hégémonie » gramscienne
peut contenir, dans le cas de l'hégémonie bourgeoise,
l'expression de rapports de domination, nécessaires
dans la construction d'une « alliance » entre
classes antagonistes.
Gramsci, le parti et la classe
En mai 1919, alors
jeune membre du
Parti Socialiste Italien (qui regroupe l'ensemble des courants
socialistes : des réformistes aux communistes de
gauche) Gramsci tonde L'Ordine Nuovo, revue
politique
discutée et vendue au sein des conseils d'usine.
L'objectif de Gramsci est alors de généraliser le
mouvement des conseils dans toute l'Italie et de faire émerger
une nouvelle direction politique au PSI constituée par les
ouvriers les plus avancés de ce mouvement. Le confinement
de l'expérience de L'Ordine Nuovo à Turin ne
permet pas de concrétiser cette ambition : énorme
formation (200 000 membre en 1920) rassemblant tous les
courants
de la gauche, le PSI croit se confondre avec la classe. Le PSI a une
compréhension substitutiste de son rôle qui le pousse à
mépriser le mouvement des conseils et est finalement dominée
par le réformisme. A l'issue du mouvement,
malheureusement trop tard, Gramsci comprend l'obstacle objectif que
constitue maintenant le PSI pour les travailleurs in lutte :
il
participe à la fondation du Parti Communiste d'Italie (PC
d'I), en janvier 1921, à l'initiative d'Amadeo Bordiga. Chef
de file des communistes de gauche, Bordiga méprise
également le mouvement des conseils italiens car leurs membres
ne sont pas des révolutionnaires conscients. Gramsci, qui n'a
pas pensé assez tôt la nécessaire rupture
avec le PSI se trouve embarqué dans la construction d'un parti
qu'il sait indispensable mais se fondant sur les plus mauvaises
bases possibles : en opposition au PSI plutôt qu'à
la politique de la bourgeoisie qui, poussée par
l'approfondissement de la crise politique, commence à
s'organiser autour du projet fasciste.
Gramsci savait que
l'échec du
Biennio Rosso aurait des conséquences graves et profondes,
il a écrit
en mai 1920 : « La phase actuelle
de la
lutte de classe en Italie est celle qui précède, soit
la conquête du pouvoir politique par le prolétariat
révolutionnaire et le passage à de nouveaux modes de
production et de distribution permettant une reprise de la
productivité, soit une terrible réaction de la part de
la classe possédante et de la caste gouvernante. »
(Ecrits politiques I, 1914-1920, Paris, Gallimard, 1974, p.333). Dès
1922 et la marche sur Rome de Mussolini, Gramsci s'engage
concrètement dans la construction du PC d'I. Il y mène
une bataille contre la politique « puriste »
défendue par Bordiga sachant qu'elle ne peut mener qu'à
la marginalisation du PC d'I au sein des travailleurs italiens. Cette
attitude découle de son analyse du fascisme comme un
phénomène politique spécifique (thèse
encore embryonnaire au sein de l'IC mais soutenue par Lénine)
et qu'il est le seul à défendre en Italie (dans la
majorité du PC d'I comme dans le PSI ou les syndicats, le
fascisme est considéré comme un courant politique de
droite comme les autres). Cette analyse du fascisme est à
l'origine de son engagement théorique et pratique pour le
front unique qui a dominé sa vie politique à partir de
1924. Les « Thèses
de Lyon » (titrées La situation
italienne et les tâches du PCI) qu'il rédige avant son
incarcération expriment cette orientation : Gramsci
a été emprisonné au moment où sa
politique devenait majoritaire au sein du PC d'I.
Gramsci et Marx et Engels
De la révolution permanente à
l'hégémonie
Lorsqu'il cite la
« révolution
permanente », Gramsci fait référence à
l'Adresse
à la Ligue des communistes rédigée par
Marx et Engels en 1850, après l'échec de la révolution
allemande de 1848.
La société que Marx
et
Engels observaient alors était marquée par une très
forte instabilité et une explosivité sociale
importante : la bourgeoisie était encore en lutte contre
la noblesse qui continuait de résister à la
recomposition capitaliste de la société. Les
confrontations existantes étaient l'expression des
conflits entre ces deux groupes sociaux dominants se disputant la
direction et la structuration de l'Etat Cet affrontement
est l'origine politique des très nombreuses crises
révolutionnaires qui ont animé les deux premiers tiers
du XIXème siècle en Europe. La
petite-bourgeoisie, notamment paysanne, jouait un rôle moteur
dans ces explosions révolutionnaires. La classe ouvrière
(encore petite comparée à la paysannerie) était
quant à elle, politiquement naissante. De ce fait, elle
était, certes, partie prenante de ces conflits sans, pourtant,
en être encore à l'initiative ni en position dirigeante.
C'est à cela que Marx et Engels proposent de remédier
en défendant « la révolution en
permanence »35
c'est à dire la construction permanente d'un parti politique
de la classe ouvrière qui défende systématiquement
ses propres intérêts, y compris contre la petite
bourgeoisie, alors au cœur du processus révolutionnaire36.
Si Gramsci choisit comme contre-référence la
formule de Marx et Engels, ce n'est pas (nous le verrons dans la
deuxième partie de cet article, dans le prochain numéro
de la revue Que Faire ?), pour proposer
une alternative à
la construction d'un parti révolutionnaire mais parce
qu'elle contient l'ensemble des donnés politiques,
stratégiques et tactiques correspondant à une
situation historique donnée.
Encore
majoritairement constituée
par la paysannerie et dominée par l'instabilité
politique, qui se traduit par une forte explosivité
sociale spontanément dirigée et concentrée
contre l'Etat, la « société de Marx »,
contrairement à celle de Gramsci, n'était pas encore
structurée par le capitalisme industriel.
Cette différence est
fondamentale et c'est elle qui fonde la nécessité
d'élaboration exprimée par Gramsci dans le concept
d'« hégémonie civile ».
Celui-ci exprime cette approche globale nouvelle, correspondant à
la période du capitalisme avancé: il conditionne
toutes propositions politiques, stratégiques et
tactiques, tant pratiques que théoriques.
En effet, dans la
« société
de Gramsci », « socialement, le fascisme
trouve sa base dans la petite bourgeoisie agricole »37
et la classe ouvrière a déjà montré son
potentiel de classe révolutionnaire.
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