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Que Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008

Avant-propos

La pensée stratégique pour le renversement du capitalisme évolue généralement entre deux focalisations : sur l'élaboration programmatique censée servir de pont magique entre l'aujourd'hui capitaliste et le demain socialiste (et dans ce cas le pont est souvent finalement électoral) ou sur le moment non moins magique du soulèvement général censé résoudre tous les problèmes (qu'il s'agisse de la grève générale insurrectionnelle ou du mythique Grand Soir).

L'élaboration stratégique nécessite de travailler sur cette question : comment construire aujourd'hui les éléments permettant, demain, la prise du pouvoir par les travailleurs. Cela a des conséquences sur la manière dont nous construisons aujourd'hui : structuration sur les quartiers ou les entreprises, rôle du combat idéologique et culturel, types d'organisations pour la classe (et articulation entre celles-ci)...

C'est dans ce cadre que nous voulons initier une série d'articles aussi bien sur les conceptions théoriques (les conceptions de Gramsci, Lukacs, Pannekoek, l'autogestion...) que sur les expériences historiques (les conseils d'usine en Italie dans les années 1920 et dans les années 1970, La Commune de Paris, les soviets russes, les focos guévaristes, l'expérience de LIP, les expériences récentes en Argentine, au Venezuela...).

Dans l'article ci-dessous, Sarah Bénichou, entame une présentation des théories de Gramsci. Elle aborde l'analyse des spécificités du capitalisme développé. C'est sur cette base que Gramsci repense, sur des bases marxistes, la stratégie révolutionnaire. Ce deuxième aspect sera développé dans le prochain numéro de la revue.

N'hésitez pas à nous contacter pour contribuer (proposition d'articles, réactions, remarques...).

Antonio Gramsci, penser la révolution au présent

Sarah Bénichou

Comment construire le pouvoir des travailleurs ? Tout au long de sa vie Antonio Gramsci aura tenté de répondre a cette question, en tant que militant révolutionnaire, dans une période historique rythmée tant par la vague révolutionnaire engendrée par la crise politique mondiale ouverte par la Premiére Guerre mondiale et la révolution russe1 que par l'installation du fascisme dans l'Italie industrielle naissante2 du milieu des années 20.

Marquée par une forte polarisation po­litique, ce moment charnière du XXème siècle fut celui de la formation politique de Gramsci comme dirigeant révolution­naire3. Le retournement brutal du niveau de combativité et d'organisation des tra­vailleurs italiens, en un laps de temps extrêmement réduit4, est à l'origine de son travail d'élaboration politique tant sur le plan pratique que théorique.

En novembre 1926, accusé de « conspi­ration », il est condamné à 20 ans de prison par la « justice » fasciste qui dé­clare, par la voix du procureur du tri­bunal spécial, qu'« il faut empêcher ce cerveau de fonctionner pour les 20 ans à venir ». Gramsci siégeait alors au par­lement comme député de Turin et venait de terminer la rédaction des Thèses de Lyon destinées à constituer l'orienta­tion politique du prochain congrès du Parti Communiste d'Italie (PC d' I).

En emprisonnant Gramsci, Mussolini voulait paralyser l'activité politique des communistes qu'il avait déjà ren­due illégale quelques mois auparavant. Membre des exécutifs du PC d'I et de la IIIème Internationale, Communiste (IC), Gramsci était un organisateur essentiel de l'activité politique5 et des débats stra­tégiques qui traversaient alors tant le PC d'I que l'IC6. Cette incarcération fut un tournant fondamental dans la vie de Gramsci : enfermé, il est alors contraint de réduire son activité militante au tra­vail théorique.

Avant d'être un « penseur », statut auquel il est souvent réduit, Gramsci est donc un militant révolutionnaire, façonné par les mouvements de son temps. C'est avec cette approche qu'il faut aborder les 3 000 pages qu'il rédige en prison7. La continuité entre ces écrits et son activité militante antérieure est fondamentale: incarcéré, Gramsci tente, encore et tou­jours de construire les outils nécessaires à l'auto-émancipation des travailleurs.

L'hégémonie, un concept pour penser la révolution au présent

Marxiste contemporain de la révolution russe, Gramsci est profondément marqué par cette expérience. Pour lui, elle a « mar­qué un tournant décisif dans l'histoire de l'art et de la science politiques »8 : c'est un repère politique fondamental, Cependant, il affirme également que « [« les événe­ments de 1917 »] [constituent] le dernier fait du genre dans l'histoire de la politi­que ».9 Cette prise position, a priori polé­mique, est à l'origine de ses réflexions sur le concept d'hégémonie.

Alors que les dirigeants de l'IC cher­chent les explications de l'échec des révolutions européennes dans la poli­tique des autres forces du mouvement ouvrier, isolé dans sa cellule, Gramsci veut comprendre la situation politique et les erreurs commises par les com­munistes.

1917 une exception exemplaire ?

Gramsci sait que l'expérience des travailleurs et des paysans italiens du début des an­nées 20 n'est pas unique. Des mouve­ments de grèves de masse produisant des structures auto-organisées des tra­vailleurs se sont développés un peu partout en Europe à la même période, notamment en Allemagne, créant même des situations ponctuelles de double- pouvoir. Cependant et malgré des ap­pels à l'insurrection lancés par le Parti communiste allemand à plusieurs repri­ses, la révolution socialiste d'Allema­gne, tant attendue en Russie a échoué, marginalisant le KPD10, renforçant les courants politiques réformistes dans un premier temps et ouvrant finalement une situation favorable à l'émergence du na­zisme. A l'inverse de ce qu'avaient es­péré les dirigeants du Parti bolchevik dix ans auparavant, la révolution russe reste isolée à l'échelle internationale.

Pointant le fait que le dynamisme et la massivité des mouvements euro­péens étaient largement comparables à ceux qui ont animé la Russie de 1917, Gramsci affirme que la révolution russe est une « exception » à l'échelle euro­péenne. Il essaie de comprendre égale­ment pourquoi.

Gramsci attribue à la Russie pré-révolutionnaire une dimension « anachroni­que. »11 qui repose sur une vision politique et non chronologique de l'histoire. Pour lui, le présent « politique » est incarné par les pays qui ont une position domi­nante dans le système mondial (puissan­ces industrielles et coloniales). Ces Etats (Angleterre, Allemagne, France, Italie, etc...) sont définitivement sortis de la « phase de transition » avec l'Ancien Régime : la bourgeoisie a réussi à chasser la noblesse du pouvoir et à le sai­sir. Ce dernier est maintenant organisé de manière nouvelle : l'Etat bourgeois est économiquement et politiquement structuré par le capitalisme industriel, Gramsci l'appelle l'« Etat moderne »12 ou « avancé ».13 Dans la Russie pré-révolutionnaire, le pouvoir était encore dans les mains de la noblesse, et la société majoritairement paysanne. C'est sur cette base qu'il la qualifie d'Etat « arriéré »14, appartenant au passé. C'est cette analyse qui lui fait dire, que la forme qu'a pris la révolution russe n'est pas celle que pendront les révolutions dans tes « Etats modernes » car les conditions dans lesquelles elles se dérouleront sont structurellement différentes.

Pour Gramsci, cette « exception » est cependant exemplaire car elle mon­tre que les travailleurs sont capables de se saisir du pouvoir. Cependant, sa di­mension d'exemple a, selon lui, des li­mites car les conditions objectives et subjectives qui l'ont permise ne sont pas celles dans lesquelles évoluent les tra­vailleurs des pays capitalistes avancés. Réfléchissant sur son propre parcours, il se rend compte qu'aucun dirigeant com­muniste n'avait pris la mesure des tâches qui étaient alors les leurs : grisés15 par le vent de révolte européen, c'est le spon­tanéisme qui a dominé leur intervention. Pour lui, l'erreur principale des commu­nistes européens a été de sous-estimer la spécificité historique et politique de la Russie et de croire, fondamentalement, que la révolution russe était généralisa­ble presque « telle qu'elle » à l'ensemble de l'Europe. La tâche des révolutionnai­res dans les Etats « modernes »16 aurait dû être de « traduire » la révolution russe, et non de la répéter.

L'hégémonie ou la nécessité d'une nouvelle stratégie pour la révolution en « Occident »

L'« occident » se concrétise par la nature nouvelle des Etats façonnés selon les be­soins politiques, économiques, adminis­tratifs et judiciaires de cette nouvelle classe dirigeante. Ce qui fait la diffé­rence entre le présent et le passé, pour Gramsci, c'est donc le niveau d'indus­trialisation de l'ensemble de la société et les conséquences politiques de celui-ci tous les aspects de la société:

« La société [des Etats européens en « phase de transition »] était encore, sous bien des aspects, pour ainsi dire à l'état de fluidité : caractère plus arriéré de la campagne, très faible proportion de vil­les où s'exerce de façon à peu près abso­lue le monopole de la direction effective politique d'État [...] ; appareil d'État re­lativement peu développé et plus grande autonomie de la société civile par rapport à l'activité de l'État ; système déterminé des forces militaires et de l'armement national ; plus grande autonomie des économies nationales à l'égard des rap­ports économiques du marché mondial, etc. Au cours de la période qui suit 1870, avec l'expansion coloniale de l'Europe, tous ces éléments changent, les rapports d'organisation interne et internationaux de l'Etat deviennent plus complexes et plus compacts. »17

L'« ère industrielle » et la construction de l'Etat bourgeois.

En construisant sa do­mination économique, la bourgeoisie a également remodelé, en profondeur, les structures et les relations sociales et po­litiques de l'ensemble de la société. La socialisation du travail (jusqu'alors ato­misé dans de petites unités de production) a généré un développement quantitatif et qualitatif des liens entre les travailleurs et la division du travail, le renforcement de leur aliénation. En même temps, la gestion de cette production reposant sur des technologies sans cesse renouvelées et la recherche perpétuelle de marchés ne pouvaient se faire sans la forma­tion de spécialistes et la mise place de « liaisons » administratives, techniques et politiques entre eux. Ces changements matériels, combinés aux batailles politi­ques et militaires menées par la noblesse, la bourgeoisie ou par la classe ouvrière pour défendre leurs intérêts, ont généré une reconfiguration totale des outils et des repères économiques, politiques et sociaux (parlementarisme, droit d'as­sociation, administration du territoire, mise en place d'armées nationales per­manentes, développement des transports et de la communication, nouvelles légis­lations, nationalisme, etc...).

Les affrontements de classe perdent en explosivité.

L'expansion de la produc­tion industrielle s'est combinée à une forte structuration de la société, lui fai­sant perdre sa « fluidité ».

« La structure massive des démocra­ties modernes, considérée soit comme or­ganisation d'État, soit comme ensemble d'associations opérant dans la vie civile, constitue, dans le domaine de l'art po­litique, les « tranchées » et les fortifications permanentes du front dans la guerre de position : elle fait quelque chose de seulement « partiel » du mouvement qui, auparavant, était « toute » la guerre, etc. Le problème se pose pour les États mo­dernes, non pour les pays arriérés ou les colonies. où sont encore en vigueur les formes qui ailleurs ont été dépassées et sont devenues anachroniques. »18

Pour Gramsci, ce processus est la base d'un nouveau stade du capitalisme qui modifie fondamentalement les coordon­nées de la lutte des classes qui perd de son « explosivité »:

« En ce qui concerne les États les plus avancés, [...] la « société civile » est de­venue une structure très complexe et résistante aux « irruptions » catastro­phiques [...] (crises, dépressions, etc.) [...] et ce n'est pas parce qu'il y a crise que les troupes d'assaut s'organisent avec une rapidité foudroyante dans le temps et dans l'espace, encore moins ac­quièrent-elles un esprit agressif réci­proquement, ceux qui subissent l'assaut ne se démoralisent pas, n'abandonnent pas leurs défenses, poursuivent la lutte dans les décombres et ne perdent pas confiance dans leur propre force ni dans leur avenir.[...]. »19

C'est à partir de ce constat que Gramsci propose un saut qualitatif, sur les plans théorique et pratique. Celui-ci est, selon lui, incontournable pour comprendre le présent afin de pouvoir y construire la révolution. C'est cette avancée qui est synthétisée par le concept d'hégémonie: « la formule de la révolution permanente [proposée par Marx20 et qui « appartient en propre à une période historique »] est soumise à l'élaboration et dépassée dans le domaine de la science politique par la formule de l'hégémonie civile. »21

Comprendre l'hégémonie bourgeoise

« On ne peut pas choisir la forme de guerre qu'on veut, a moins d'avoir d'emblée une supériorité écrasante sur l'ennemi »22 :

Lorsque Gramsci affirme que « la guerre de position c'est l'hégémonie »23, il utilise plus qu'une métaphore. La « guerre de position » est une straté­gie militaire née pendant la première guerre mondiale et qui doit son nom à sa dimension très statique (tranchées, infrastructures militaires lourdes et peu maniables). Les combats se tenaient tout au long d'une ligne de front matériali­sée par des tranchées, avec des affrontements longs et pugnaces, dont l'issue était déterminée d'une part, par la variété et le niveau technologique des in­frastructures militaires (armes lourdes au sol, aviation, flotte maritime, etc...) et d'autre part, par le niveau de struc­turation et les capacités organisationnel­les du Haut-Commandement (liaison et articulation tactique sur et entre les différents points d'affrontement, compré­hension globale de l'état du rapport de force, recensement régulier et renouvel­lement des troupes, organisation du ravitaillement, etc...). Cette guerre, comme la forme qu'elle a prise, correspondait aux nouvelles capacités et aux nouveaux besoins du capitalisme industriel pour un expansion et sa consolidation po­litique ou économique. Pour Gramsci, il en est de même en ce qui concerne la lutte des classes : « il se passe dans l'art politique ce qui se passe dans l'art militaire : la guerre de mouvement de­vient toujours davantage guerre de po­sition »24, celle-ci est « imposée par les rapports généraux des. forces qui s'affront[ent] »25

La lutte pour l'hégémonie est ce stade de la lutte des classes où l'issue de l'affrontement repose sur une pré­paration systématique et consciente du combat dans chacun des deux camps qui se font face: « un État (= une classe) gagne une guerre dans la mesure où il la prépare en temps de paix »26 car « la structure massive des démocraties mo­dernes [...] fait quelque chose de seu­lement « partiel » du mouvement qui, auparavant, était « toute » la guerre »27. C'est ainsi que Gramsci comprend la conservation par la bourgeoisie de son rôle politique dirigeant dans les pays capitalistes « avancés » malgré la va­gue révolutionnaire à laquelle elle a été confrontée dans le sillon de la Première Guerre mondiale.

Construire une direction politique pour l'ensemble de la société

Pendant les décennies précédentes la bourgeoisie a réussi à combiner la construction d'Etats au service de ses intérêts (réglementa­tions économiques, ouverture de mar­ché et relance de la production par la conquête de nouveaux territoires, etc...) et le développement d'un modèle poli­tique relativement cohérent (séparation des pouvoirs, parlementarisme, liberté d'association, etc...). En fait, la prise en main de l'Etat par la bourgeoisie lui a permis de rationaliser sa domination tout en faisant émerger une direction politi­que pour l'ensemble de la société (et non simplement pour sa propre classe). Si la répression est loin d'avoir disparu (elle a été, au contraire, publiquement organisée par l'Etat au sein des systè­mes judiciaire, législatif et policier) ce n'est pas, fondamentalement, sur la peur que la bourgeoisie assoie sa domi­nation mais sur le consentement (si ne n'est actif, au moins passif) de la majo­rité de la population au fonctionnement politique qu'elle a façonné. Par exem­ple, à travers la démocratie parlemen­taire28, la bourgeoisie a neutralisé, en apparence, la nature de classe de l'Etat en associant à sa gestion des représen­tants de la classe ouvrière. Ce faisant, la démocratie parlementaire est devenu un cadre de lutte politique accepté large­ment au sein de la classe ouvrière alors qu'elle sert fondamentalement les inté­rêts de la bourgeoisie: « Les grands in­dustriels se servent tour à tour de tous les partis existants, niais ils n'ont pas un parti propre. lis ne sont pourtant en aucune façon « agnostiques » ou « apo­litiques » : leur intérêt est un équilibre déterminé, qu'ils obtiennent justement en renforçant tour à tour, avec leurs moyens, tel ou tel parti du changeant échiquier politique »29. De même la gé­néralisation de l'éducation et la mise en place d'écoles publiques constituent une avancée pour les ouvriers et les paysans qui vont apprendre à lire, à écrire et à compter. Pourtant, la généralisation de l'enseignement est mise en place lors­que la bourgeoisie a besoin d'une main d'oeuvre plus qualifiée pour faire tour­ner la production.

L'analyse de Gramsci s'appuie fonda­mentalement sur les changements struc­turels provoqués par le développement de l'industrie capitaliste. C'est cette trans­formation structurelle qui créé les condi­tions de la construction de l'hégémonie bourgeoise. Gramsci ne considère donc pas la bourgeoisie comme une classe spé­cialement manipulatrice, qui parviendrait à obtenir le consentement de la majorité de la population par des manoeuvres idéo­logiques. Ce consentement ne se traduit d'ailleurs pas uniquement au niveau idéo­logique mais également dans les compor­tements quotidiens.

Direction et domination

Lénine avait abordé la notion d'hégémonie en ce qui concerne le rôle dirigeant des tra­vailleurs dans le cadre d'une alliance avec d'autres couches sociales : « La crise révolutionnaire reste inévitable. Cette situation dicte au prolétariat des tâches tout à fait précises et rigoureuse­ment déterminées. Étant la seule classe révolutionnaire jusqu'au bout dans la société moderne, il doit diriger, il doit s'assurer l'hégémonie dans la lutte de tout le peuple pour un renversement démocratique complet, dans la lutte de tous les travailleurs et exploités contre les oppresseurs et exploiteurs. Le prolétariat n'est révolutionnaire que dans la mesure où il a conscience de cette idée d'hégémonie et qu'il la traduit dans les faits. »30

En effet, l'hégémonie de Gramsci comme l'expression du rôle dirigeants31 d'un des groupes sociaux sur l'ensemble des autres groupes sociaux semble être la traduction généraliste du slogan russe « gegemoniya ! ». Gramsci utilise éga­lement cet aspect de la notion dans les Cahiers de prison :

« Si l'union de deux forces est néces­saire pour en vaincre une troisième, le recours aux armes et à la coercition (en admettant qu'on en ait la possibi­lité) est une pure hypothèse de méthode et l'unique possibilité concrète est le compromis, parce que la force peut-être utilisée contre les ennemis, mais non contre une partie de soi-même qu'on veut assimiler rapidement et dont la bonne volonté » et l'enthousiasme sont nécessaires. »32

Mais, contrairement à Lénine qui uti­lise la notion d' « hégémonie » dans la perspective d'agir dans le cadre d'une crise révolutionnaire soudaine (la « guerre de mouvement »), Gramsci éla­bore son concept à partir de l'étude des « démocraties modernes » où il identi­fie que, même lorsque l'Etat est ébranlé, le renversement du pouvoir ne se pose pas de manière évidente. D'où sa réap­propriation de la notion de Lénine mais dans un sens généraliste qui correspond à ce constat :

« Certains partis33 déterminés repré­sentent justement un seul groupe social, dans la mesure où ils exercent une fonction d'équilibre et d'arbitrage entre les intérêts de leur propre groupe et où ils font en sorte que le développement du groupe qu'ils représentent ait lieu avec le consentement et l'aide des groupes alliés, sinon franchement avec ceux des groupes ouvertement hostiles. »34

A partir de la notion « russe » d'hégémo­nie, décrivant la construction d'une alliance volontaire entre groupes sociaux « alliés » reconnaissant librement et construisant activement la direction de l'un d'eux pour l'ensemble du « bloc », Gramsci généra­lise le raisonnement intellectuel.

La similitude est forte mais un glisse­ment s'opère : il décrit maintenant une situation où des groupes sociaux sont amenés à reconnaître comme direction politique, un groupe social qui leur est fondamentalement hostile. Ainsi, l'hé­gémonie léniniste exprime exclusive­ment des rapports de direction au sein d'une alliance entre groupes sociaux al­liés alors que l'« hégémonie » grams­cienne peut contenir, dans le cas de l'hégémonie bourgeoise, l'expression de rapports de domination, nécessaires dans la construction d'une « alliance » entre classes antagonistes.

Gramsci, le parti et la classe

En mai 1919, alors jeune membre du Parti Socialiste Italien (qui regroupe l'ensemble des courants socialistes : des réformis­tes aux communistes de gauche) Gramsci tonde L'Ordine Nuovo, revue politique discu­tée et vendue au sein des conseils d'usine. L'objectif de Gramsci est alors de généraliser le mouvement des conseils dans toute l'Italie et de faire émerger une nouvelle direction politique au PSI constituée par les ouvriers les plus avancés de ce mouvement. Le confi­nement de l'expérience de L'Ordine Nuovo à Turin ne permet pas de concrétiser cette am­bition : énorme formation (200 000 membre en 1920) rassemblant tous les courants de la gauche, le PSI croit se confondre avec la classe. Le PSI a une compréhension substitutiste de son rôle qui le pousse à mépriser le mouvement des conseils et est finalement dominée par le réformisme. A l'issue du mou­vement, malheureusement trop tard, Gramsci comprend l'obstacle objectif que constitue maintenant le PSI pour les travailleurs in lutte : il participe à la fondation du Parti Communiste d'Italie (PC d'I), en janvier 1921, à l'initiative d'Amadeo Bordiga. Chef de file des communistes de gauche, Bordiga mé­prise également le mouvement des conseils italiens car leurs membres ne sont pas des révolutionnaires conscients. Gramsci, qui n'a pas pensé assez tôt la nécessaire rup­ture avec le PSI se trouve embarqué dans la construction d'un parti qu'il sait indispensa­ble mais se fondant sur les plus mauvaises bases possibles : en opposition au PSI plu­tôt qu'à la politique de la bourgeoisie qui, poussée par l'approfondissement de la crise politique, commence à s'organiser autour du projet fasciste.

Gramsci savait que l'échec du Biennio Rosso aurait des conséquences graves et profon­des, il a écrit en mai 1920 : « La phase ac­tuelle de la lutte de classe en Italie est celle qui précède, soit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire et le passage à de nouveaux modes de pro­duction et de distribution permettant une reprise de la productivité, soit une terrible réaction de la part de la classe possédante et de la caste gouvernante. » (Ecrits politiques I, 1914-1920, Paris, Gallimard, 1974, p.333). Dès 1922 et la marche sur Rome de Mussolini, Gramsci s'engage concrè­tement dans la construction du PC d'I. Il y mène une bataille contre la politique « pu­riste » défendue par Bordiga sachant qu'elle ne peut mener qu'à la marginalisation du PC d'I au sein des travailleurs italiens. Cette at­titude découle de son analyse du fascisme comme un phénomène politique spécifique (thèse encore embryonnaire au sein de l'IC mais soutenue par Lénine) et qu'il est le seul à défendre en Italie (dans la majorité du PC d'I comme dans le PSI ou les syndicats, le fascisme est considéré comme un courant politique de droite comme les autres). Cette analyse du fascisme est à l'origine de son engagement théorique et pratique pour le front unique qui a dominé sa vie politique à partir de 1924. Les « Thèses de Lyon » (ti­trées La situation italienne et les tâches du PCI) qu'il rédige avant son incarcération ex­priment cette orientation : Gramsci a été em­prisonné au moment où sa politique devenait majoritaire au sein du PC d'I.


Gramsci et Marx et Engels

De la révolution permanente à l'hégémonie

Lorsqu'il cite la « révolution permanente », Gramsci fait référence à l'Adresse à la Li­gue des communistes rédigée par Marx et Engels en 1850, après l'échec de la révolution alle­mande de 1848.

La société que Marx et Engels observaient alors était marquée par une très forte instabilité et une explosivité sociale importante : la bourgeoisie était encore en lutte contre la noblesse qui continuait de résister à la re­composition capitaliste de la société. Les confrontations existantes étaient l'expres­sion des conflits entre ces deux groupes sociaux dominants se disputant la direc­tion et la structuration de l'Etat Cet af­frontement est l'origine politique des très nombreuses crises révolutionnaires qui ont animé les deux premiers tiers du XIXème siècle en Europe. La petite-bourgeoisie, notamment paysanne, jouait un rôle mo­teur dans ces explosions révolutionnaires. La classe ouvrière (encore petite comparée à la paysannerie) était quant à elle, po­litiquement naissante. De ce fait, elle était, certes, partie prenante de ces conflits sans, pourtant, en être encore à l'initiative ni en position dirigeante. C'est à cela que Marx et Engels proposent de remédier en défendant « la révolution en permanence »35 c'est à dire la construction permanente d'un parti politique de la classe ouvrière qui défende systématiquement ses propres intérêts, y compris contre la petite bourgeoisie, alors au cœur du processus révolutionnaire36. Si Gramsci choisit comme contre-réfé­rence la formule de Marx et Engels, ce n'est pas (nous le verrons dans la deuxième partie de cet article, dans le prochain numéro de la revue Que Faire ?), pour proposer une alternative à la construction d'un parti ré­volutionnaire mais parce qu'elle contient l'ensemble des donnés politiques, straté­giques et tactiques correspondant à une situation historique donnée.

Encore majoritairement constituée par la paysannerie et dominée par l'instabilité politique, qui se traduit par une forte ex­plosivité sociale spontanément dirigée et concentrée contre l'Etat, la « société de Marx », contrairement à celle de Gramsci, n'était pas encore structurée par le capita­lisme industriel.

Cette différence est fondamentale et c'est elle qui fonde la nécessité d'élaboration exprimée par Gramsci dans le concept d'« hégémonie civile ». Celui-ci exprime cette approche globale nouvelle, correspondant à la période du capitalisme avancé: il condi­tionne toutes propositions politiques, stra­tégiques et tactiques, tant pratiques que théoriques.

En effet, dans la « société de Gramsci », « socialement, le fascisme trouve sa base dans la petite bourgeoisie agricole »37 et la classe ouvrière a déjà montré son potentiel de classe révolutionnaire.




1 En Italie cela s'est traduit par une crise sociale et politique profonde de l'été 1919 à l'automne 1920 appelée « Biennio Rosso ». Cette période s'est caractérisée par la mise en place de conseils d'usine auto-gérés et coordonnés par les ouvriers grévistes dans toute la péninsule. Les ouvriers et les paysans italiens inspirés par la révolution russe refusaient de subir les conséquences économiques de la guerre et ont engagé un mouvement de grève sans précédent en Italie : occupant les usines et les terres, organisant des milices pour empêcher les propriétaires de reprendre les ateliers et les champs, ce mouvement a vu son apogée dans la grève de 400 000 travailleurs en septembre 1920 et a fait espérer à Lénine une révolution socialiste à l'Ouest permettant à la Russie socialiste de sortir de son isolement.

2 En 1910, 59 % des italiens vivent d'une activite agricole. La Première Guerre mondiale change cette réalité : à Milan, le nombre d'ouvriers est multiplié par cinq entre 1915 et 1916, la main d'œuvre de l'entreprise automobile Fiat passe de 4 300 salariés en 1914 à plus de 40 000 en 1918.

4 En l'espace de 5 ans (1919-1924), l'Italie passe d'une situation quasi insurrectionnelle à celle de l'encadrement fasciste.

5 Il était rédacteur en chef de l'organe de presse du PC d'I créé en 1924 à l'issue d'une bataille politique au sein du PC d'l pour consacrer les faibles moyens du parti a se doter d'un journal.

6 La stalinisation de l'IC commence à cette période Une rencontre de l'exécutif de celle-ci s'est tenue juste après l'incarcération de Gramsci. Celui-ci, ne pouvant s'y rendre, confie une lettre à Palmiro Togliatti pour qu'elle y soit lue. La lettre condamne l'attitude répressive qui est en train de se mettre en place, notamment contre le courant de Trotsky dans et, en général, au sein des débats politiques. Palmiro Togliatti refuse de la lire.

7 Ces écrits sont notamment regroupés dans les Cahiers de Prison, publiés en français en 5 volumes et édités chez Gallimard. Voir aussi les Lettres de prison, également chez Gallimard.

8 A.Gramsci, Cahiers de prison 10, 11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 411. Egalement in Gramsci dans le texte.

9 Ibid.

10 Parti Communiste d'Allemagne affilié à la IIIème Internationale.

11 Ibid., p. 363-364.

12 Ibid.

13 Ibid., p. 411.

14 Ibid., p. 363-364.

15 Voici ce qu'écrit Gramsci en mai 1919 dans le premier numéro de L'Ordine Nuovo : « Le monde est en train de se sauver lui-même, avec ses propres énergies qui naissent dans la douleur et le désespoir, avec un trésor d'énergie morale et une potentialité de sacrifice et de sérieux sans pareils. Une société, la société capitaliste, est en train de s'écrouler ; une révolution, la Révolution communiste, arrive à marche forcée. La chose morte s'efforce de contaminer la chose vivante, mais désormais le triomphe de la vie, comme le destin, est sûr et certain. » in A.Gramsci, Ecrits politiques I, 1914-1920, Paris, Gallimard, 1974, p. 223.

16 A.Gramsci, Cahiers de prison 10, 11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 363-364.

17 Ibid.

18 A.Gramsci, Cahiers de prison 14, 15, 16, 17, 18, Paris, Gallimard, 1990, p. 208. Egalement in Gramsci dans le texte.

19 A.Gramsci, Cahiers de prison 10,11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 363-364. Egalement in Gramsci dans le texte.

21 lbid. p. 410-412. Egalement in Gramsci dans le texte.

22 lbid., p. 411.

23 lbid., p. 363-364.

24 Ibid. Egalement in Gramsci dans le texte.

25 lbid., p. 411.

26 lbid. p.364. Egalement in Gramsci dans le texte.

27 Ibid.

28 Celle-ci étant le produit de luttes des travailleurs mais également des besoins de la bourgeoisie, d'un point de vue pratique et idéologique, dans leur bataille contre la noblesse.

29 A.Gramsci, Cahiers de prison 14, 15, 16, 17, 18, Paris, Gallimard, 1990, p. 106. Egalement in Gramsci dans le texte.

30 Lénine, Œuvres, tome XVII, p. 133-134, cité in P. Anderson, Pour Gramsci, Paris, François Maspéro, 1978, p. 27.

31 Dans le sens de direction issue d'« une collaboration, c'est-à-dire un consentement actif et volontaire (libre). » A.Gramsci, Cahiers de prison 1, 2, 3, 4. 5, Paris, Gallimard, 1996, p. 328.

32 A.Gramsci, Cahiers de prison 10,11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 409. Egalement in Textes.

33 Gramsci considère l'Etat comme l'organisation politique fondamentale du groupe social dominant la société. Les Cahiers de prison sont traversés par une élaboration sur la question des relations entre les organisations politiques et les groupes sociaux sous la forme d'une réflexion sur la dialectique « parti » et « classe ». Dans certaines circonstances il utilise un ternie pour désigner l'autre et nous pensons que c'est le cas ici.

34 A.Gramsci, Cahiers de prison 10, 11, 12, 13, Paris, Gallimard, 1978, p. 398. Egalement in Gramsci dans le texte.

35 K. Marx et F. Engels, Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes, in Marx, Engels - Œuvres Choisies en trois volumes - Tome premier, Moscou, Editions du Progrés, 1978, p. 193.

36 « L'attitude du parti ouvrier révolutionnaire vis-à-vis de la démocratie petite-bourgeoise est la suivante : il marche avec elle contre la fraction dont il poursuit la chute il la combat sur tous les points dont elle veut se servir pour s'établir elle-même solidement. » K. Marx et F.Engels, Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes, in Marx, Engels - Œuvres Choisies en trois volumes – Tome premier, Moscou, Editions du Progrés, 1978, p. 186.

37 A.Gramsci, La situation italienne et les tâches du PCl, in Macciochi (Maria-Antonietta), Pour Gramsci, Pans, Editions du Seuil, 1974, p. 347.

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