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Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
Avant-Propos
Le reflux de la vague des années 60-70
a
été accompagnée d'une contre-offensive
idéologique contre le marxisme et plus largement toute idée
d'émancipation collective, dont les représentants les
plus connus actuellement sont Bernard-Henry Lévy, André
Glucksmann et Luc Ferry.
Cette contre-offensive a imprégné la
gauche et, plus largement, toute la culture dominante. Malgré
le retour de la critique sociale elle continue d'avoir des
conséquences sur la pensée de gauche et donc la
politique de celle-ci. En identifier les racines et les critiquer est
une tâche importante pour reconstruire aujourd'hui.
Par ailleurs cette contre-offensive a
été
facilitée par les faiblesses des différentes versions
du « marxisme » (ou s'en revendiquant) qui ont
dominé la période précédente (mécanisme
stalinien, humanisme de Sartre, anti-humanisme d'Althusser...).
Comprendre ces faiblesses c'est aussi se donner les moyens de
contribuer à réélaborer un marxisme capable de
répondre aux enjeux du XXIe siècle.
Cet article d'Isabelle Garo, paru
originellement
dans La Revue Internationale des Livres et des Idées, est une
première contribution pour un travail que nous voulons
poursuivre dans les prochains numéros de la revue.
Entre démocratie sauvage et barbarie
marchande
A
propos de Claude
Lefort, Le Temps présent – Écrits 1945-2005
Par
Isabelle Garo
Ce
Temps présent
est, à bien des égards, d’une autre époque :
celle où une partie de la gauche s’efforçait
laborieusement de s’arracher à l’attraction du marxisme et
à la perspective d’un dépassement du capitalisme.
Pourtant, et précisément parce que la tentative a
réussi au-delà des espoirs les plus fous d’alors, il
est intéressant de suivre le parcours de Claude Lefort, qui
fut l’un des théoriciens les plus en vue de la pensée
politique française, à travers ce fort volume de plus
de 1 000 pages qui rassemble des articles publiés au
cours des soixante dernières années. D’entrée
de jeu, le caractère récapitulatif de l’ouvrage
semble inviter à la reconstitution d’une trajectoire
théorique dans le siècle, dont la courbure rendue ainsi
visible est le résultat sans doute le plus précieux de
cette entreprise éditoriale.
Se confrontant au feu de l’événement
tout au long de la période concernée, Claude Lefort se
donne certes pour tâche d’en suivre le surgissement, de la
révolution hongroise au gaullisme finissant, de la crise
polonaise à la chute du Mur, dans des textes d’intervention
écrits sur le vif et dont certains furent publiés dans
des quotidiens de grande diffusion, principalement Le Monde
et
Libération, d’autres dans des revues, Les
Temps
Modernes, Socialisme ou Barbarie, Esprit en
particulier,
ou bien encore sont des transcriptions de conférences
données à l’EHESS et dans divers colloques. Mais ces
interventions et leur lieu initial de publication révèlent
surtout, à la fois, la notoriété précoce
qui fut, dès la fin des années 1950, celle d’un
intellectuel engagé, et la cohérence d’un projet
théorique qui se donna pour but de forger la définition
conjointe de la démocratie et du totalitarisme et de la
substituer à toute autre lecture politique, tout spécialement
à la critique du capitalisme et à la perspective
socialiste ou communiste de son dépassement. En sorte que
l’engagement de Claude Lefort se donne ici à lire comme
participation constante et efficace au retournement de conjoncture
idéologique et politique qui caractérisa tout le
demi-siècle, dont l’offensive anticommuniste de la Guerre
Froide fut le point de départ et dont l’effondrement du
régime soviétique semble devoir clore, ou du moins
dévier sensiblement, la trajectoire.
C’est pourquoi l’événement se
fait ici ponctuation d’un propos théorique, dont la vigueur
première, faiblissant par la suite, provient de la capacité
à offrir une nouvelle grille de lecture tout en ajustant sans
cesse celle-ci aux circonstances de la conjoncture. Du moins à
certaines de ses circonstances. Car on ne peut qu’être frappé
par la sélection drastique des dits événements
que l’ouvrage révèle : si le demi-siècle
de Lefort est celui de l’échec du socialisme de l’Est, de
ses raidissements autoritaires et de son coma bureaucratique, il
relègue dans l’ombre l’ensemble des mutations sociales et
culturelles de la période, la crise économique du début
des années 1970, la reconquête libérale qui
s’amorça dans sa foulée, les transformations des
rapports de forces mondiaux, la politique étrangère
américaine, ainsi que toute l’histoire contemporaine de
l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine (évoquée
seulement pour affirmer le caractère non totalitaire des
dictatures qui y sévirent). S’il est donc impossible de lire
ce livre comme une chronique exhaustive du demi-siècle, il est
véritablement passionnant de voir mieux se dessiner, au
travers de cette compilation, la portée stratégique,
voire tactique, de la démarche de son auteur, comme si, par
cette publication, il s’attachait à en refermer lui-même
la courbe autour de son foyer politico-théorique.
On peut donc affirmer que, sous la
thématique
de l’événement et la plaidoirie pour le respect des
faits contre toute lecture doctrinale, c’est bien une redéfinition
de la politique qui s’opère, au point que le véritable
événement est à la fois le plus hexagonal et le
moins énoncé par ce livre : l’hégémonie
conquise de haute lutte en France, à partir du milieu des
années 1970, de la lecture antitotalitaire. Mais c’est aussi
le mérite du travail de Claude Lefort, loin des mouvances les
plus tapageuses et salonnières de l’antitotalitarisme que de
le donner à comprendre, à l’heure même où
cette hégémonie perdure mais s’épuise, et
peine à traiter du temps présent comme le prouvent les
textes plus pesants et embarrassés qui ferment ce volume.
C’est justement pourquoi il faut revenir à son commencement
pour saisir la cohérence d’une pensée toujours
soucieuse de se démarquer, mais consciente au plus haut point
de ses enjeux politiques immédiats.
Le volume s’ouvre sur un article de
1945,
« l’analyse marxiste et le fascisme », publié
dans les Temps Modernes, compte rendu du livre de
Daniel
Guérin, Fascisme et grand capital, sollicité par
celui qui fut le maître de Lefort, Maurice Merleau-Ponty. Alors
qu’il n’est âgé que de vingt-et-un ans, Claude
Lefort est déjà engagé dans un parcours à
la fois théorique et militant, comme le rappelle le précieux
entretien avec L’Anti-Mythes publié quelques pages
plus loin. Ayant, dès 1943, rejoint un groupe Trotskyste
clandestin, Claude Lefort s’éloigne d’emblée d’une
analyse qu’il juge relever d’une « sacralisation du
marxisme-léninisme »
(p. 226) et sera immédiatement convaincu par l’analyse de
l’URSS proposée par Cornelius Castoriadis, alors tout juste
arrivé en France. Participant avec lui à la création
de Socialisme ou Barbarie, Lefort s’oriente très
tôt
vers un travail d’analyse de la bureaucratie soviétique, qui
rompt avec l’analyse de Trotsky et affirme la naissance d’une
nouvelle société de classe. Le militantisme de
Socialisme ou Barbarie prend tout de suite la forme
de
confrontations polémiques virulentes, engagées avec les
autres courants de la gauche et de l’extrême gauche, le
faible enracinement social du groupe étant contrebalancé
par l’ambition théorique de ses fondateurs. C’est en 1958,
au moment où Castoriadis envisage la construction d’une
véritable organisation politique, que Lefort rompt avec le
groupe : « Il y a eu une contradiction
permanente
entre le caractère de la revue, qui était largement une
revue théorique, il faut bien le dire, et la prétention
à une propagande, à une action en milieu ouvrier »
(p. 234). Le projet de Lefort devient alors clair à ses
propres yeux : « C’étaient les principes
fondamentaux de l’action révolutionnaire, auxquels
j’adhérais depuis quinze ans, que je voulais mettre en
question. Et d’abord l’image même de la Révolution »
(p. 236).
À partir de ce moment inaugural
d’engagement et de rupture, Claude Lefort entame un parcours
théorico-politique qui ne cessera de reprendre et de prolonger
cette double dimension, faisant de la théorie le lieu d’un
repli (hors du champ militant traditionnel) mais tout aussitôt
l’occasion d’un redéploiement (sur le terrain de
l’intervention idéologique) : c’est par le moyen de
la critique poursuivie de la bureaucratie et par son apport à
la thématisation – déjà multiple et complexe –
du totalitarisme que Lefort jouera finalement un rôle politique
majeur et il apparaît clairement, à la lecture de ce
recueil, que le projet en est très tôt conçu, dès
1956 (p. 350), bien avant que sa médiatisation n’en alimente
ad nauseam le discours proliférant. À partir de
cette date, ses travaux témoignent de la recherche d’une
voie non communiste, mais s’efforçant de demeurer critique à
l’égard d’un capitalisme dont la « dynamique
sauvage »
(p.
798) est présentée comme redoutable, tentant d’éclairer
la période de l’après-guerre autrement qu’à
la lumière de la perspective révolutionnaire. Au
lendemain de la Libération, l’irruption de la Guerre Froide
et le désenchantement croissant à l’égard de
l’URSS, le raidissement du PCF et son incapacité à
adapter sa ligne stratégique à la nouvelle donne,
clôturent la période antérieure et rendent alors
possible une critique du marxisme et du communisme jusque-là
difficilement envisageables à gauche. Mais, à relire
aujourd’hui les premiers articles de Claude Lefort, on mesure à
quel point le contexte interdit encore d’engager une critique trop
frontale et contraint tous ceux qui veulent se démarquer de la
gauche communiste à développer essentiellement une
critique de la bureaucratie soviétique, reconduisant par
ailleurs une analyse en termes de luttes de classes.
Le premier pas de côté décisif,
qui consomme la rupture avec toute gauche contestataire, survient en
1967, à l’occasion de l’article paru dans Combat,
qui riposte au manifeste d’intellectuels de gauche protestant
contre les annexions de territoires par Israël à l’issue
de la guerre des Six Jours. Lefort attaque alors comme relevant du
« Grand Savoir d’intellectuels de gauche, rejeton
d’un marxisme défunt »
(p. 201) les thèses de ceux qui dénoncent l’opération
israélienne et réclament le retour aux frontières
antérieures, revendication absurde face à la réalité
d’un rapport de force que le marxisme n’a aucunement, dit-il, les
moyens de désavouer : « qu’un État
tire avantage de sa victoire, alors qu’il a été
provoqué à se servir de ses armes, il ne devrait pas y
avoir là matière à indignation »
(p. 199). Dans le contexte français du moment, très
tendu et de large soutien à l’offensive israélienne,
on assiste ainsi à une première redéfinition des
clivages politiques antérieurs qui permet à une gauche
non communiste de se rapprocher ostensiblement d’une partie de la
droite, ravie de pouvoir faire oublier par son soutien tonitruant à
la politique israélienne son passé collaborationniste.
S’esquisse alors une reconfiguration politique et idéologique
globale, qui ouvre désormais la voie à une critique
frontale du marxisme politique, cette critique étant à
son tour l’une des conditions de cette transformation. Dans ce
contexte de mutation, les thèses antitotalitaires doivent leur
efficacité à une double caractéristique :
d’une part, leur volonté de décrire et de dénoncer
le blocage de sociétés socialistes qui ont perdu leur
vertu de modèle alternatif en le ramenant au péché
originel de tout projet de dépassement du capitalisme ;
d’autre part, leur capacité à se construire en récit
alternatif simple et crédible, présentant à
l’occasion une version savante plus raffinée.
Pour comprendre le succès rapide d’une
telle élaboration, il faut rappeler que les pays de l’Est
s'enfoncent alors dans la stagnation et présentent le visage
de la répression, en particulier à Berlin, en Hongrie,
en Tchécoslovaquie et en Pologne, à quoi s’ajoutera
en France l’impact de la publication en 1974 de L’Archipel du
Goulag de Soljenitsyne, (auquel Claude Lefort consacrera un
livre
entier) qui permettra de propager une lecture unilatérale de
la situation politique mondiale. Dans un ouvrage majeur, Michael S.
Christofferson a étudié cette opération
idéologique française, qui rencontrera après 68
le terreau de son succès, la contre-offensive libérale
et l’invention médiatique des « nouveaux
philosophes » permettant au milieu des années 1970
sa diffusion élargie, alors que l’Union de la gauche ravive
le débat autour de la perspective d’un changement de
société. À cet égard, Lefort ne se fait
pas faute de dénoncer dans le PCF un parti totalitaire à
chaque fois que l’occasion s’en présente, engageant le PS
à faire cesser cette alliance « contre nature »
(p. 446).
Toutefois, si l’anticommunisme des
textes
présentés ici est sans réserve et à
l’évidence l’un des motifs de leur rédaction,
l’intérêt de Claude Lefort pour Marx demeure central
et, refusant tout rapprochement entre Marx et le goulag, il n’a pas
de mots assez durs pour les « gnomes »
qui « cherchent à s’avancer sur le devant de
la scène en chassant le fantôme de Marx »
(p. 314), rejetant même la « simplification
outrancière de la pensée de Marx »
(p. 600) qu’opère selon lui Hannah Arendt. Lefort dénonce
le marxisme dans son ensemble et par-dessus tout ses visées
politiques, mais, en même temps, appelle de ses vœux
une lecture de l'œuvre marxienne faisant droit à
« l’indétermination qui accompagne le
mouvement de l’écriture »
(p. 280), contre un structuralisme qui la nie et contre une tendance
générale de la philosophie française, marquée
au sceau de l’épistémologie contemporaine, à
clore la théorie sur elle-même, tendance contre
laquelle, dès 1976, il se livre à une charge vive qui
fait de lui l’un des rares penseurs, il faut le souligner, qui
s’efforce alors de maintenir liés effort théorique,
attention à l’actualité et engagement politique.
Il est frappant de constater, en lisant
les
articles du milieu des années 1970, que l’indétermination,
concept central de sa pensée, d’abord portée au
crédit d’une histoire ni prévisible ni maîtrisable
(dès la fin de la guerre), est utilisée dans un second
temps pour caractériser l'œuvre de Marx elle-même,
avant d’être inscrite au cœur
même
du processus démocratique tel que le définit Claude
Lefort, désignant la permanence ce « lieu vide »
qu’est le lieu du pouvoir. Il peut alors définir la société
démocratique comme société « en
quête continuée de son propre fondement »
(p. 465), mettant les hommes et les institutions « à
l’épreuve d’une indétermination radicale »
(p. 466). C’est précisément cette indétermination,
et la difficulté qu’il y aurait à l’endurer, qui
font naître en retour le fantasme de l’unité et
enracinent dans la démocratie elle-même la tentation et
la menace totalitaire. Lefort peut alors présenter tout projet
de régulation économique et sociale comme une « fiction
rationaliste »
(p. 241), éminemment dangereuse, nourrissant la vision
totalitaire d’une fusion entre État et société
civile, qui autorise selon lui le rapprochement du communisme et du
fascisme sous l’étiquette totalitaire.
Cette élaboration théorique est ici
à plusieurs reprises rappelée, mais, compte tenu de la
nature des textes ici présentés, elle se trouve avant
tout directement confrontée aux événements
qu’elle est censée éclairer. Si sa présentation
la plus théorique présente une dimension philosophique
prépondérante, qui étaye le discours savant et
technique de la « transcendance interne du social »
(p. 468) sur quelques considérations historiques brossées
à grands traits, ses usages conjoncturels se font plus
tortueux, voire embarrassés, s’efforçant d’échapper
à une caractérisation politique trop directe que
pourtant ils assument. Ainsi, si Lefort accorde que le capitalisme
sans frein peut engendrer de « nouvelles formes
d’autoritarisme »
(p. 781), il affirme aussitôt le lien essentiel qui apparie la
démocratie au capitalisme, comptant la « liberté
d’entreprise »
au nombre des « libertés fondamentales »
(p. 566). C’est sans doute concernant l’Amérique latine à
l’époque de la fin des dictatures que le dilemme devient le
plus patent : Claude Lefort concède qu’une transition
démocratique ne peut se passer d’un « programme
clair de limitation des effets de la pauvreté »
(p. 623), mais il fait précéder cette remarque de
l’affirmation réitérée de la parenté
fondatrice de la démocratie et du capitalisme, et précise :
« nous devons avoir le courage d’expliquer que la
démocratie ne saurait résoudre les problèmes qui
naissent des désordres du marché mondial »
(p. 623). Il est vrai que le continent sud-américain pose
depuis longtemps problème à une pensée
antitotalitaire qui se réclame de la gauche et qui y
rencontre, dès les années 1970, son brutal principe de
réalité politique : si les dictatures du Chili, de
l’Argentine, de l’Uruguay et du Brésil ne sont guère
défendables comme telles, Claude Lefort fait cependant valoir
à leur décharge que, d’une part, elles ne présentent
aucune force de séduction et sont donc d’un danger moindre
que le socialisme, et que, d’autre part, beaucoup de leurs
opposants « rêvent de l’établissement
d’un État totalitaire »
(p. 441). Oubliant que le Chili de Pinochet fut le terrain
d’expérimentation des conceptions néolibérales
de Milton Friedman, Lefort se risque à assurer que « nous
ne pouvons concevoir à présent une démocratie
qui ne soit pas libérale, ni la formation d’un régime
libéral qui soit antidémocratique »
(p. 748).
S’il ne s’agit pas pour autant de
réduire
l’effort théorique de Lefort à une simple
justification après-coup, de nature strictement instrumentale,
on doit cependant le lire à la lumière de ses choix
politiques fondateurs. De ce point de vue, on peut considérer
que la tentative de « troisième voie »
lefortienne est obtenue par l’alliance entre de tels choix et une
subtile définition de la démocratie, qui les autorise
sans s’y réduire et s’attache à préserver
une thématique émancipatrice. En effet, Lefort veille à
ne pas ramener la démocratie à une simple construction
institutionnelle, mais à souligner sa dimension de processus
ouvert, jamais stabilisé, toujours dynamisé mais aussi
toujours menacé par des revendications sociales qui en
excèdent les avancées acquises. Cette conception semble
d’abord rapprocher Lefort de ceux qui saluent les mobilisations
tout en les redéfinissant comme micro-politiques et repensent
le pouvoir à l’écart des enjeux globaux et de la
question de l’État. Ce n’est cependant pas le cas et
Lefort développe une critique virulente de tout « discours
qui tend à rendre le pouvoir invisible »
(p. 293), d’une « révolution du concept
devenue le rejeton bavard, affairiste, pesant de l’espérance
de 68 »
(p.
289) s’attachant à colmater la « brèche »
pourtant spécifiquement politique ouverte par Mai (p. 288) et
cela alors que, dans le même temps, l’État accroît
considérablement ses prérogatives.
C’est justement pour contrer cette
« occultation »
de la politique, que Lefort décrit, dans un vocabulaire
marxiste curieusement résurgent, comme « idéologie
bourgeoise »
tombée en « décrépitude »
(p. 292), qu’il entreprend reconstruire une théorie
politique, s’affrontant continûment au marxisme dans la
mesure où elle a les mêmes ambitions que lui et des buts
opposés. C’est précisément pourquoi il ne
saurait être de ceux qui dénient la conflictualité
sociale : il fait du « potentiel de
revendication »
(p. 392) la condition même de la vie démocratique, pour
autant que ce potentiel ne se fait porteur d’aucun projet
politique, et qu’il s’accommode de la « non-homogénéisation
du social »
(p. 400), c’est-à-dire des inégalités. Ouvrant
la porte à une relative contestation, Lefort sait la refermer
devant toute mise en cause d’une réalité sociale,
réarticulée marginalement au politique, mais jamais
associée à la question du travail, de l’organisation
de la production et de la répartition des richesses. En ce
sens, la voie est étroite entre des thèses qui
réaffirment la maîtrise possible des hommes sur leur
histoire économique et sociale (incluant jusqu’à la
théorie de l’auto-institution du social de Castoriadis que
Lefort juge resté trop lié à Marx (p. 259)) et
le discours traditionnel de la représentation parlementaire
comme épuration des passions et délégation
achevée, loin d’une souveraineté populaire demeurée
formule pieuse et symbole vide.
Face à cette difficulté, la solution
lefortienne consiste très habilement à proclamer
l’effectivité du symbolique comme tel et à souligner
la signification politique des droits de l’homme : la
reconnaissance de l’apport des luttes ouvrières à la
démocratie doit conduire à lire leur histoire propre
comme un « chapitre de l’histoire des droits de
l’homme »
(p. 420). Le peuple étant par définition « le
pôle du non-pouvoir »
(p. 355), toute accession de celui-ci à la souveraineté
effective ne peut qu’engendrer une nouvelle bourgeoisie ou une
bureaucratie. Finalement, ce sont avant tout les revendications des
minorités qui trouvent grâce à ses yeux (p. 392),
parce que l’universalité qu’elles défendent n’est
rien d’autre que celle du droit lui-même, au sein d’un
cadre politico-social inchangé.
La construction démocratique, dont
Lefort
veut maintenir la dimension processuelle, prend ainsi un tour
juridique, d’aménagement du conflit et d’accumulation des
droits aux marges de la réalité économico-sociale.
La thèse du vide central de la démocratie est une
ingénieuse métaphore qui, telle la lettre volée
de Poe, semble désigner au lecteur un mystère, une
« énigme », à l’endroit même
où se construit un interdit portant sur tout projet de
transformation radicale. Un tel projet se voit aussitôt
reconduit aux aspirations totalitaires de ceux qui se vouent
fanatiquement au fantasme de l’unité reconstituée et
de la fusion entre la société civile et l’État.
La thèse est d’autant plus centrale qu’elle a valeur
d’unique contre-feu conceptuel objecté à toute
initiative qui irait au-delà du type de contestation sociale
qu’organise en France la CFDT, fer de lance de la construction de
cette « deuxième gauche ». Mais un tel
discours, aussi cohérent et puissamment relayé soit-il,
sera finalement et paradoxalement fragilisé par sa victoire
même : une fois le « totalitarisme »
devenu un thème rebattu, une fois surtout que s’est effondré
l’ennemi soviétique, que le PC est entré en déclin
et alors que le PS a rompu avec toute perspective de transformation
sociale, il apparaît clairement que le libéralisme qui
l’a emporté n’est guère synonyme d’essor
démocratique. Si Lefort énonce, dès le début,
quelques craintes à cet égard, ses dernières
interventions se présentent comme des partis pris à la
fois clairs et tranchés, mais désenchantés, et
qui ont perdu l’allant et l’audace des premiers temps.
De fait, à partir du début des
années 1990, l’heure n’est plus à la diabolisation
de l’ennemi, pas plus qu’elle n’autorise à encenser le
vainqueur libéral. La dimension conceptuelle de l’analyse
faiblit, sans que soit jamais perdus de vue, pourtant, les clivages
politiques fondamentaux : preuve en est le soutien de Claude
Lefort à la pétition lancée en novembre 1995 par
Esprit, saluant le courage de Nicole Notat qui
appuie le plan
Juppé de réforme de la Sécurité sociale.
Dans l’article du Monde publié peu après,
oubliant soudain sa propre apologie des luttes, Lefort conspue le
« populisme de gauche »
(p. 831), ainsi que l’ « archéo-marxisme »
(p. 832), l’aigreur soudaine cachant mal la maigreur théorique
du propos. La période flamboyante de l’antitotalitarisme est
close. Reste une étrange défense par défaut d’un
libéralisme, qui pourrait bien dégénérer,
prévient Lefort, en une simple économie de marché
si l’on n’y prend garde, en un économisme sans politique,
mais qui ne présente cependant pas de si grands dangers,
affirme-t-il, puisque l’offensive thatchérienne elle-même
n’a quand même pas supprimé le droit de vote, et a
conservé « le principe même »
de droits sociaux, « alors que dans les faits, l’on
cherchait à considérablement réduire leur
portée »
(p. 749). Maigre consolation et qui ressemble surtout au pavé
de l’ours, dès lors que le droit se trouve de nouveau
écartelé entre principes et faits, ce que toute la
théorisation antérieure visait à conjurer.
Au total et à lire ces derniers textes,
l’élégante théorie du « lieu
vide »
se
révèle hantée par la conception libérale
la plus traditionnelle de la représentation parlementaire, qui
vante la « compétition réglée »
(p. 465) des gouvernants, le respect des « droits des
minorités »
(p. 465), l’action politique du peuple ramenée au pouvoir
« d’apprécier le jeu des acteurs »
et de concevoir « l’intrigue de la politique »
(p. 618), l’impérieuse nécessité du
« libre-échange et de la libre entreprise »
(p. 781), les relents de « servitude volontaire »
de la thématique du « tous unis »
(p. 902) et, pour couronner le tout, la révérence
obligée à Tocqueville, Guizot et Constant, qui
« ouvrent la voie à une théorie de la
démocratie »
sans toujours l’admettre (p. 752), ultimes remparts théoriques
opposés à la marchandisation sans frein. Entre
capitalisme sauvage et démocratie sauvage, Lefort aura sans
cesse cherché à dessiner une troisième option
cohérente, tant théoriquement que politiquement, fondée
sur le clivage entre démocratie et totalitarisme et rejetant
toute alternative au capitalisme. Mais, plus que la disparition de
l’URSS, c’est d’abord la crise de la social-démocratie
elle-même, ainsi que la permanence des luttes sociales et la
remontée d’un courant antilibéral, qui reconduisent
un tel itinéraire théorique à sa question
première : comment penser la démocratie comme
construction jamais achevée et en activer ou en réactiver
le processus ? Et c’est justement l’urgence présente
d’une quelle question qui donne tout son sens à la
publication de ce volume et à sa lecture.
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