(texte
en pdf)
Que
Faire – numéro 8 – mai/juillet 2008
NOUVEAU PARTI ANTICAPITALISTE
(NPA) ET FRONT
UNIQUE
François Sabado
Les
articles de la
dernière
livraison de la revue « Que faire ? »,
présentent à de multiples reprises le nouveau parti
anti capitaliste (NPA) comme un cadre de front unique. Cette
approche pose problème, car si la politique de front unique
est une des dimensions du combat politique et de la construction du
parti, définir le parti comme un front unique, peut entrainer une série
de confusions.
Parti et classe*
Historiquement,
il y
a eu cette
« confusion » au sein de la 1er
internationale, où les courants politiques, sectes, syndicats,
bourse du travail, associations diverses coexistaient dans un seul
mouvement. Cette phase de rassemblement correspondait aux premiers
balbutiements de la structuration et de l’organisation du mouvement
ouvrier. Depuis, le mouvement ouvrier s’est structuré en
divers courants syndicaux, associatifs, politiques. Ces courants
correspondent à des expériences distinctes, des
différences et inégalités, de combativité
de conscience. La classe ouvrière au sens large n’est pas
homogène, elle est hétérogène en fonction
justement de tous les facteurs indiqués précédemment.
C’est ce qui fonde la nécessité du pluralisme
politique au sein du mouvement ouvrier et plus généralement
dans la société. Dans ces processus se sont, même,
constitués des appareils bureaucratiques dont les intérêts
se sont dissociés des intérêts du monde du
travail mais qui gardent des relations avec les travailleurs-même
si dans certaines conjonctures historiques l’évolution de
certains formations réformistes les conduisent à
distendre voire à rompre leurs relations avec le mouvement
ouvrier. C’est le cas aujourd’hui de certaines formations social
démocrates qui deviennent des partis sociaux libéraux,
des partis réformistes « sans réformes »
ou « contre des réformes ».
Parti révolutionnaire
Tous
ces processus
conduisent à
des différenciations, des fragmentations, des séparations,
des divisions, des ruptures qui ont conduit les révolutionnaires
ou les « fractions les plus résolues des partis
ouvriers » -pour reprendre la formule de Marx- à
élaborer une politique pour rassembler, unir, faire
converger, toutes les tendances, toutes les organisations, tous les
courants. Cette exigence d’unité correspond à un des
objectifs stratégiques de tout processus révolutionnaire, processus
majoritaire et conscient. Cela implique l’unification du
salariat et de ses organisations. C’est la politique de front
unique. Elle a une double dimension, tactique - l’unité
d’action du mouvement ouvrier tel qu’il est sur la base d’un
contenu qui fait progresser sa force et sa conscience - et
stratégique, dans le sens où nous essayons de lier nos
propositions d’intervention dans la lutte de classes courantes avec
des facteurs qui créent les conditions pour que «
l’émancipation des travailleurs soit l’œuvre des
travailleurs eux-mêmes. » (revendications
transitoires, auto-organisation).
Le
front unique
relève donc
d’une politique de mobilisation, une politique de lutte.
C’est
effectivement
ce que dit
Trotsky lorsqu’il explique que :
« De
même que le syndicat est la forma élémentaire
dans la lutte économique, de même le soviet est la forme
la plus élevée du front unique quand arrive pour le
prolétariat l’époque de la lutte pour le pouvoir »
Trotsky
envisage même
dans des
circonstances historiques bien déterminées des
« gouvernements ouvriers »- de rupture avec la
bourgeoisie - qui couronne la politique de front unique »
- en général, dans des situations pré-révolutionnaires
ou révolutionnaires.
Mais
Trotsky parle du
Front Unique,
pour le syndicat, le soviet, le gouvernement … mais pas pour le
parti !
Front unique
Parler
de front
unique pour la
construction d’un parti est vraiment une innovation.
Alors j’entends,
tout de suite, la
réponse des camarades, « oui, distinguons
front unique et parti dans le cas, d’une construction d’un parti
révolutionnaire, mais si nous construisons un parti anti
capitaliste …alors nous pouvons parler de front unique…car
il ya aura dans ce parti , pas seulement , des révolutionnaires
, mais aussi des réformistes, des libertaires et toutes sorte
de courants intermédiaires.. »…
Encore
une fois, le
front unique,
répond aux problèmes que pose l’unification de « tout
le mouvement social » - et il ne s’agit pas de
dévaloriser une des dimensions tactiques et stratégiques
décisives de l’intervention politique, nous pouvons même
être confrontés dans une situation révolutionnaire
à un front unique révolutionnaire, mais le front unique
et la construction d’un parti sont deux choses distinctes .Un parti des
travailleurs –anticapitaliste et/ou révolutionnaire –au
delà de ses définitions- est une formation politique
délimitée, sur la base d’un programme et d’une
stratégie globale de conquête du pouvoir par et pour les
travailleurs. Le parti anti capitaliste ou révolutionnaire
n’est pas l’expression organique de » toute la
classe ». Même s’il doit rechercher à
constituer « une nouvelle représentation des
travailleurs », à rechercher la convergence d’une
série de courants politiques, il ne fera pas, pour autant, disparaître
les autres courants ou formes d’organisation du
mouvement social ou des organisations « réformistes
ou d’origine réformiste » dirigée par des
appareils bureaucratiques. Le NPA restera un courant délimité.
Mais plus généralement il n’y a pas de continuité
linéaire entre le front unique et le parti, comme le
« politique » n’est pas la simple
continuation du social. Il y a des éléments de
continuité mais aussi de discontinuité, de
spécificités, liés justement à la lutte
politique.
Alors
bien sûr, cela
ne veut pas
dire une « hiérarchisation » que nous
avons partagé dans le passé : 1) le parti, 2) le
soviet, 3) le syndicat.. Les processus de conscience politique sont
beaucoup plus fluides. Il n’y a pas de prééminence.
Ce qui compte ce sont les initiatives, les expériences, les
positions pratiques dans le combat révolutionnaire - Ceux qui
font avancer la lutte révolutionnaire et ceux qui font les
révolutions-, mais pour créer les meilleures conditions
de combat, il faut une organisation, une histoire, un programme, une
force qui surmonte les inégalités des cycles de luttes
de classes, les hauts mais aussi les bas. Une organisation qui
rassemble « la fraction la plus résolue »
des travailleurs et de la jeunesse. Un parti coordonné et
centralisé pour préparer et intervenir dans des crises
politiques et sociales. Un mouvement pluraliste qui assure la
démocratie par la libre discussion et l’intégration
de toutes les expériences d’intervention et de construction. Pour ces raisons, la construction du parti est aussi un élément
clé pour avancer dans la solution des problèmes de
direction du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux au sens
large.
Nouveau parti anticapitaliste
C’est
de ce point de
vue, qu’il
n’est pas correct de considérer le nouveau parti comme un
cadre de front unique. Il y a alors une tendance à sous
estimer les délimitations nécessaires, à ne
considérer le NPA que comme une alliance ou un cadre
unitaire-même d’un type particulier- et donc à sous
estimer sa propre construction comme un cadre ou une médiation
pour construire les directions révolutionnaires de demain. Il
y a le risque si nous considérons le NPA comme un cadre de
Front unique de ne lui faire mener que des batailles de front unique.
Par exemple, nous ne conditionnons pas l’unité d’action de
tout le mouvement ouvrier et social à un accord sur la
question gouvernementale ; mais est-ce une raison pour que le
NPA ne mène pas voire relativise une bataille sur la question
du gouvernement ? Non, nous ne le croyons pas. Le NPA fait de la
question gouvernementale - refus de la participation à des
gouvernements de collaboration de classes- une délimitation de
son combat politique. Cela montre, à l’évidence sur
cette question, mais nous pouvons aussi en évoquer d’autres,
que le NPA n’est pas un cadre de front unique. Ce n’est pas parce
que nous voulons le construire comme une confluence d’expériences
et de militants que nous devons perdre de vue que ce parti est un des
maillons décisifs d’une alternative politique globale et
d’une accumulation des cadres luttes de classes et même
révolutionnaires pour les crises futures.
Le
NPA est un
« nouveau
parti »qui répond à la « nouvelle
époque ». Mais ce n’est pas un parti sans
histoire sans programme et sans délimitations. Il a une
histoire, une continuité, celle des luttes de classes, le
meilleur des traditions socialistes, communistes, libertaires,
marxistes révolutionnaires. Il a un programme et des
délimitations stratégiques même si celles ci ne
sont pas achevées. Nous ne savons pas quel est le type des
révolutions du 21ème siècle, les
voies et les formes des crises révolutionnaires de demain,
mais nous avons une série de références
« fortes » ancrées dans l’expérience
et l’intervention dans la lutte de classes courantes de ces
dernières années. Rappelons les : un programme de
transition anti capitaliste qui lie revendications immédiates
et revendications transitoires, une nouvelle distribution des
richesses, la remise en cause de la propriété
capitaliste, l’appropriation sociale de l’économie,
l’unité et l’indépendance de classe, la rupture
avec l’économie et les institutions centrales de l’Etat
capitaliste, le rejet de toute politique de collaboration de classes,
la transformation révolutionnaire de la société…
Délimitation stratégique
Le
mot est lâché
« révolutionnaire » ! Il y a
beaucoup de faux débats et de malentendus sur ce point…
Ce
parti de la
« transformation
révolutionnaire » s’inscrit dans la tradition du
courant révolutionnaire en France et dans le monde. Il
actualise la référence révolutionnaire dans un
monde qui doit reconstruire non seulement le mouvement ouvrier mais
inventer les révolutions et le socialisme du 21e
siècle.
Révolutionnaire,
dans
le sens
suivant celui qu’Ernest Mandel donne à la perspective
révolutionnaire...
«Qu'est-ce
qu'une
révolution ?
Une révolution,
c'est le renversement
radical,
en peu de temps, des structures économiques et (ou) politiques
de pouvoir, par l'action tumultueuse de larges masses. C'est aussi la
transformation brusque de la masse du peuple d'objet plus ou moins
passif en acteur décisif de la vie politique.
Une révolution
éclate lorsque ces
masses
décident d'en finir avec des conditions d'existence qui leur
semblent insupportables. Elle exprime donc toujours une grave crise
d'une société donnée. Cette crise plonge ses
racines dans une crise des structures de domination. Mais elle
traduit aussi une perte de légitimité des gouvernants,
une perte de patience, de la part de larges secteurs populaires.
Les révolutions
sont, à la longue,
inévitables - les véritables locomotives du progrès
historique - parce qu'une domination de classe ne peut justement pas
être éliminée par voie de réformes.
Celles-ci peuvent tout au plus l'adoucir, pas la supprimer.
L'esclavage n'a pas été aboli par des réformes.
La monarchie absolutiste de l'Ancien Régime n'a pas été
abolie par des réformes. Il fallait des révolutions
pour les éliminer »
Alors
c’est vrai, que
cette
définition est plus générale que les
hypothèses stratégiques voire politico-militaires qui
ont structuré les débats des années 70 et qui
étaient éclairées par les crises
révolutionnaires du 20e siècle. Je ne sous
estime pas ces références et leur caractère
opératoire dans des situations pré-révolutionnaires
ou révolutionnaires, ni l’indispensable formation de nos
cadres sur les enseignements de toutes les expériences
révolutionnaires. Mais tous ces débats n’ont-ils pas
été surdéterminés par une surestimation
du caractère révolutionnaire de ces années 70 ?
N’ont-ils pas été, en France, trop surdéterminés
par les débats politico-militaires latino-américains et
une vision de la situation ou « l’histoire nous mordait
la nuque » ? .Et n’avons nous pas été
tentés dans les années 80-90 à « jeter
le bébé avec l’eau du bain », en nous
disant : « Il n’ y a plus actualité des
hypothèses stratégiques politico-militaires des années
70.. donc, il n ‘y a plus de réponses stratégiques ».
Alors que même dans ces situations de recul, il y avait une
fonctionnalité de réponses stratégiques
générales comme celles d’un programme de transition,
les questions gouvernementales, les problèmes d’unité
et d’indépendance de classe. … Construire des partis
révolutionnaires sur le long terme implique des « références
révolutionnaires » ou des références
tactiques et stratégiques générales qui
dépassent les seuls moments de crise pré-révolutionnaire
ou révolutionnaire…
Les partis
anticapitalistes sont
« révolutionnaires », dans le sens où
ils veulent en finir avec le capitalisme-« le renversement
radicales des structures économiques et politiques (donc
étatiques) du pouvoir- et construire une société
socialiste, et cela passe par des révolutions où ceux
d’en bas chassent ceux d’en haut, et « prennent le
pouvoir pour changer le monde ».
Alors
en quoi, ce
nouveau parti doit
constituer un changement vis à vis de la LCR ?
Ce
doit être un parti
plus large
que la LCR. Un parti qui n’assume pas toute l’histoire du
trotskysme et qui a l’ambition de permettre de nouvelles synthèses
révolutionnaires. Un parti qui dialogue avec des millions de
travailleurs et jeunes. Un parti qui traduit ses références
programmatiques fondamentales dans des explications, agitation et
formules populaires. De ce point de vue les campagnes d’OB
constitue un formidable point d’appui. Un parti qui soit en
capacité de mener de larges débats ouverts sur les
questions fondamentales qui travaillent la société-la
crise du capitalisme, le réchauffement climatique, la
bio-éthique etc. Un parti de militants et d’adhérents
- il faudra discuter sérieusement un système de cartes- qui permette
d’intégrer des milliers de jeunes et de
salariés avec leur expérience sociale et politique en
préservant leurs liens avec leur milieu d’origine.
Pluralisme
Ainsi,
ces partis ne
partent pas de
définitions historiques ou idéologiques générales.
Leur point de départ c’est « une compréhension
commune des événements et des tâches »
sur les questions clé d’une intervention dans la lutte de
classes. Pas une somme de questions tactiques mais des questions
politiques clé comme celle d’un programme d’intervention
politique, l’unité et de l’indépendance de classe,
le refus de gérer l’économie et les institutions
centrales de l’Etat capitaliste, l’indépendance vis à
vis du PS. Ce n’est donc pas, tout le programme, pas toute
l’histoire du mouvement trotskyste mais un socle suffisamment
solide pour assurer un caractère « lutte de
classe » au nouveau parti. Et dans ce mouvement, il y
place et même nécessité d’autres histoires,
d’autres références issues des origines les plus
diverses.
Il
faut donc du
pluralisme mais cela
n’induit pas mécaniquement que le problème se pose en termes de luttes
entre le courant révolutionnaire et de
supposés courants réformistes qu’il faudrait
combattre. Bien entendu nous ne pouvons écarter l’hypothèse,
ou s’affrontent réformistes et révolutionnaires.
Mais, il est peu probable avec les délimitations politiques
actuelles du NPA que des courants réformistes bureaucratiques adhèrent
ou se cristallisent... Dans une première
phase historique de construction du parti, le rôle des
révolutionnaires est de tout faire pour que le processus de
constitution du parti accouche vraiment d’une nouvelle réalité
politique. Cela implique que les révolutionnaires évitent
de projeter les débats de l’ancienne organisation
révolutionnaire dans le nouveau parti. Dés que le NPA
aura pris son envol, il y aura bien sur des discussions, des
différenciations, des courants. Il y aura peut-être des
débats qui recoupent des clivages entre perspective
révolutionnaire et réformisme plus ou moins conséquent.
Mais même dans ces cas là, le débat ne se fera
pas dans une bataille politique opposant un bloc réformiste
bureaucratique aux révolutionnaires. Les choses seront plus
mêlées en fonction de l’expérience propre du
nouveau parti.
Courant international
Posons
le problème
sous un autre
angle, celui du courant ou des courants révolutionnaires. Y
aura-t–il un seul courant révolutionnaire ? Là
aussi n’y aura-t-il pas mélange, combinaisons... Aussi le
rôle des partisans de la IV/SU ou de l’IST n’est pas de
considérer leur courant comme la projection d’une tendance
ou fraction du NPA mais comme un pôle idéologique qui
nourrit la discussion et la formation du nouveau parti… et qui se
moule dans les plis de ce nouveau parti.. Les courants ou tendances
du NPA doivent, si elles existent, se constituer sur des problèmes
clé d’intervention pas comme projection des courants
révolutionnaires internationaux.
En
ce qui concerne
les partisans de la
IVe Internationale, nous avons proposé dans une
première phase de construction du parti, que le NPA sans être
section française de la IV maintienne les liens que la LCR avait avec
la IV. Nous ferons le point dans les 2 ou 3 années
qui viennent. Mais si le NPA constitue une nouvelle réalité
politique, nous proposerons la constitution dans le NPA d’un
courant rassemblant les partisans de la IV. Non pas une tendance ou
une fraction, mais un réseau des partisans de la IV qui
intervienne dans le débat politique et idéologique,
contribue à former les membres et responsables du nouveau
parti dans la continuité du courant marxiste révolutionnaire,
et surtout continue à insuffler un état d’esprit
internationaliste au nouveau parti. Enfin dans une dialectique entre
nouveau parti et nouveau rassemblement international, les partisans
de la IV continueront à construire leur courant international, ce qui
suppose des efforts politiques, organisationnels,
financiers, dans la perspective d’un nouveau rassemblement
international, d’une nouvelle internationale.
* les intertitres sont de la rédaction.
|