|
(texte
en pdf)
Que
Faire – Numéro 9 - août/octobre 2008
Etudiants
et lutte de classes
Défendre une stratégie dans le
mouvement étudiant
Retour
sur Mai 68 : une répétition générale,
de Daniel Bensaïd et Henri Weber
Lætitia Fall
Durant l’été
68,
Daniel Bensaïd et Henri Weber, deux des principaux dirigeants de
la JCR, entreprennent l’écriture d’un livre intitulé
Mai 68 : une répétition
générale1.
Suite au mouvement étudiant et à la grève
générale de Mai, dont la JCR est (ainsi que les autres
organisations d’extrême gauche) désignée par le
pouvoir gaulliste comme responsable, l’organisation est dissoute le
12 juin 1968 par un décret ministériel. Par conséquent,
ce livre a été écrit dans des circonstances
contraignantes et assez particulières.
Les auteurs n’avaient
pas la
prétention de fournir une étude scientifique sur les
évènements de mai 68, ils voulaient s’adresser aux
militants qui avaient vécu le mouvement. A travers cette
publication, les auteurs se donnaient pour objectif de livrer les
informations et les analyses du mouvement nécessaires à
la poursuite des débats et de créer la polémique
définie par les auteurs comme « l’arme
favorite du marxisme révolutionnaire ». Bensaïd
et Weber traitent de nombreux aspects du mouvement de 68 dans leur
ouvrage, ils se consacrent surtout sur l’importance du rôle
des étudiants dans ce mouvement de grève. Par
conséquent, ceci impose de se poser une série de
questions sur la nature du milieu étudiant et les stratégies
qui doivent y être développées. Une des questions
intéressantes soulevées par Bensaïd et Weber est :
quelle organisation aurait été la plus efficace pour
répondre au besoin du mouvement ? Je me concentrerai dans
cet article sur une position défendu par la JCR de l’époque
à propos de la manière dont le mouvement étudiant
devait s’organiser en 68.
Explosion universitaire
Dans les années 60,
on assiste à
une augmentation du nombre des étudiants dans les universités,
les étudiants constituent désormais une couche sociale
importante pouvant représenter une force sociale non
négligeable. L’université est l’outil de la
bourgeoisie pour former la main-d’œuvre dont elle a besoin, elle
doit par conséquent sans cesse être transformée
pour correspondre à ses nouveaux besoins. Dans les années
60, son souci est d’imposer la spécialisation aux étudiants
pour que cette future main d’œuvre ait une connaissance très
restreinte et ne puisse en aucun cas remettre en cause le système
économique. Désormais les étudiants auront une
formation insuffisante et surtout incompatible avec les progrès
de plus en plus rapides des techniques de production. La position des
étudiants rend évident le refus qu’ils manifesteront.
Les auteurs parlent de position transitoire :
« En fait, ce
qui caractérise
les étudiants bien davantage que leur origine, c’est leur
position transitoire. Emergeant de leur milieu familial, non encore
intégrés dans leur future classe sociale, ils sont
politiquement plus disponibles et ont peu à perdre… Enfin,
et de plus en plus, le milieu étudiant se détermine en
fonction de son avenir social plutôt qu’en fonction de son
origine. Il n’est plus la pépinière d’un mandarinat
au rôle séculairement assigné. Les étudiants
ont une place, souvent de plus en plus incertaine, à prendre
dans la division technique du travail. Ce sont avant tout des
travailleurs intellectuels. »
La majorité de ces
étudiants
feront partie de la grande masse des salariés et sont
conscients que leur niveau d’étude ne garantit plus leur
avenir, ce qui par conséquent explique leurs capacités
à se mobiliser.
Stratégies de restructuration
Bensaïd et Weber
soulèvent
un élément non négligeable, les étudiants
ne sont pas intégrés dans les partis bourgeois ou dans
le Parti Communiste Français. De fait, quelques années
plus tôt, les étudiants ont acquis leur propre
expérience de lutte à travers le mouvement de soutien
au FLN, contre la politique de l’impérialisme français,
ce qui a permis au mouvement étudiant français de
devenir le plus politisé et organisé de l’Europe avec
une organisation de masse en son sein qui avait pour ambition de
devenir une organisation syndicale : l’UNEF. Son rôle
fut central dans la lutte des étudiants en soutien au peuple
algérien. A ce moment précis, on assiste à la
naissance du processus de radicalisation politique des étudiants.
Un processus qui s’accélère rapidement. Bensaïd
et Weber qualifient le nombre des étudiants et lycéens
dans les manifestations contre la guerre coloniale
« d’impressionnant ». En réalité,
le soutien des étudiants à la lutte de libération
de l’Algérie a été tardif. Mais pour les
auteurs, ce mouvement allait inévitablement transformer
l’UNEF, jusqu’alors une organisation étudiante
corporatiste2,
en organisation syndicale. Trois phénomènes se
produisirent : le départ des courants les plus
droitiers3,
la précipitation de l’UEC, l’organisation de jeunesse la
plus importante dirigée par le PCF, dans une profonde crise à
cause de ses positions ambiguës concernant la guerre d’Algérie,
et l’émergence d’une nouvelle génération de
militants révolutionnaires qui devinrent les fondateurs et les
dirigeants de groupuscules révolutionnaires. L’importance du
mouvement mené par les étudiants contre la guerre
d’Algérie poussait l’ensemble des organisations existantes
à élaborer une stratégie pour structurer le
mouvement étudiant.
Les dirigeants de la
FGEL4
voulaient faire de l’UNEF un « authentique syndicat »
étudiant, cette stratégie s’appelait « la
ligne universitaire ». Ils avaient l’ambition de
transformer une organisation qui faisait essentiellement de la
gestion en organisation qui se devait d’avoir des revendications.
L’UNEF devait à présent organiser son milieu,
défendre les étudiants, développer de nouvelles
formes de lutte en adéquation avec l’université. La
FGEL avait développé une stratégie intéressante
mais elle partait du postulat que le milieu étudiant était
homogène et que les campagnes revendicatives de l’UNEF
uniraient tout le milieu étudiant. Bensaïd et Weber
expliquent que cette stratégie était mauvaise puisque :
« Le milieu
étudiant,
celui du moins des années 60, n’était pas
syndicalisable. Il n’avait pas d’intérêts homogènes
à défendre. 80% des adhérents à l’UNEF
avaient pris leurs cartes pour bénéficier des
polycopiés et accéder aux restaurants universitaires de
leur choix. Confrontée à des situations très
individualisées, la masse des étudiants recherchait des
solutions individuelles à ses problèmes. Seule une
infime minorité faisait sien le projet révolutionnaire
de transformer la condition étudiante ».
En effet, les auteurs
ont conscience
que ce qu’on pourrait appeler la « gauche syndicale »
remportait un franc succès lors des assemblées
générales. En revanche, cette hégémonie
était moins évidente lorsque le milieu commençait
peu à peu à se dépolitiser. Bensaïd et
Weber explique ce phénomène en soulignant que le
mouvement étudiant ne peut transformer l’université
tout seul, il lui faut l’appui du mouvement ouvrier qui jusqu’ici
n’a pas rompu avec le réformiste. C’est pour cette même
raison que la stratégie de la FGEL pouvait fonctionner à
la seule condition qu’elle fût relayée dans le
mouvement ouvrier. Tous les partis représentant la classe
ouvrière refusaient catégoriquement cette stratégie
et continuaient à poursuivre l’orientation réformiste.
Cette situation contradictoire où les étudiants étaient
coupés du mouvement ouvrier mais prétendaient vouloir
défendre ses intérêts faisait l’objet
de nombreux débats chez les étudiants. Dans
l’UNEF, on assiste à des débats assez houleux entre
les différentes tendances et cela conduit au départ de
nombreux militants du « syndicat étudiant ».
En 1967, l’UNEF n’avait en son sein presque plus de militants.
Bensaïd et Weber développent l’idée que dans le
milieu étudiant :
« Il y avait la
place pour une
organisation politique de masse, non pour un authentique syndicat.
Une telle organisation ne se serait pas adressée au milieu
étudiant comme un milieu homogène ».
Les dirigeants de la
JCR défendaient
l’idée que si l’UNEF était devenue une organisation
politique de masse, elle organiserait la contestation et
développerait des revendications pour les étudiants. De
fait, elle assumerait également l’aspect politique de ces
revendications, ce qu’elle ne pouvait pas faire en tant que
syndicat. Une organisation politique pourrait avoir un champ
d’intervention plus large que le champ syndical. Elle aurait eu les
moyens d’organiser massivement la lutte de solidarité avec
la révolution vietnamienne, ainsi qu’organiser la solidarité
avec les travailleurs. Ceci lui aurait procuré un large espace
pour diffuser les idées révolutionnaires et convaincre
du socialisme :
« Débarrassée
de
tout mimétisme à l’égard du syndicalisme
ouvrier, elle aurait pu penser indépendamment des
problématiques éculées le rôle nouveau qui
incombe au mouvement étudiant dans la société
capitaliste avancée. Concevant son intervention comme
pleinement, centrant cette intervention sur divers fronts de lutte de
classes, elle serait demeurée un centre de polarisation pour
la gauche étudiante. »
Bensaïd et Weber
critiquent
l’échec de l’expérience syndicale de l’UNEF mais
admettent qu’elle a apporté des aspects positifs. En effet,
elle a permis tout d’abord aux militants d’analyser de manière
pointue le rôle de l’université dans le système
capitaliste, ensuite de tenter des expériences
d’auto-structuration dans le milieu étudiant et enfin de
poser toutes les questions nécessaires à l’élaboration
d’une stratégie révolutionnaire. Les débats
étaient riches, d’un haut niveau politique et à
l’origine de la formation de militants révolutionnaires.
Aujourd'hui...
Le débat qui consiste
à
se poser la question de savoir s’il faut une organisation politique
dans le milieu étudiant plutôt qu’une organisation
syndicale peut paraître obsolète aujourd’hui. En
effet, quarante ans après, la plupart des étudiants de
notre organisation de jeunesse défendent le fait qu’il faut
s’impliquer dans l’UNEF et poursuivre sans cesse le travail
syndical étudiant. Il n’est pas question de remettre en
cause cette stratégie, les derniers mouvements étudiants
nous ont montré à quel point l’UNEF était
importante pour la victoire d’un mouvement. Le CPE est l’exemple
qui illustre le mieux cet état de fait. En revanche, il est
nécessaire de noter en s’appuyant sur les quatre dernières
années que les étudiants en général se
mobilisent de manière plus importante pour des questions
d’ordre sociales et nettement moins pour des questions d’ordre
universitaire. Le mouvement LMD et LRU n’ont pas mobilisé
autant d’étudiants que le CPE. Actuellement, les étudiants
ne sont plus ceux de 68. De fait un mouvement similaire au CPE aurait
été inimaginable. La massification accrue de
l’université a permis à un nombre important
d’étudiants issus de milieux modestes d’accéder aux
études supérieures. L’université française
compte en son sein environ deux millions d’étudiants.
Beaucoup d’entre eux sont contraints de travailler pour financer
leurs études : un étudiant sur deux est salarié.
En effet, la précarité étudiante s’accroit de
manière significative et le système d’aide mis à
leur disposition ne répond plus aux besoins des étudiants.
Le pouvoir d’achat des étudiants chute considérablement
alors que les frais d’inscription augmentent d’année en
année, que les prix des loyers flambent et que le coût
de la vie est en hausse. De plus, il faut noter qu’à la
différence des étudiants de 68, les étudiants
sont désormais contraints d’étudier plus longtemps
pour obtenir un niveau de qualification suffisant, leur permettant
d’aspirer à des emplois bien rémunérés.
Face à cette dégradation des conditions de vie des
étudiants, la bourgeoisie propose des réformes empirant
indubitablement la situation de ces derniers. Tout ceci est à
l’origine de la radicalisation des étudiants.
Ecrit en moins de 3
semaines dans des
conditions particulières, et malgré ses objectifs
modestes, Une répétition générale
a longtemps été considérée comme une
référence dans la mesure où y était
annoncé en germe l’orientation qui allait être celle
de la Ligue Communiste dans les années qui suivirent. Sur cet
aspect comme sur d’autres, celle-ci a depuis fait l’objet de
nombreuses critiques, notamment de la part des auteurs eux-mêmes.
Néanmoins, le livre de Bensaïd et Weber est très
instructif en ce sens où il nous fournit de précieux
indices pour répondre aux problématiques posées
par les mouvements étudiants des dernières années.
L’analyse de Bensaïd et Weber a permis à la JCR de
développer sa propre stratégie pour le mouvement
étudiant en 68. Quarante ans après, il est nécessaire
que les révolutionnaires renforcent leurs analyses du milieu
étudiant, du rôle de l’université et des
transformations qu’elle subit actuellement : les origines
sociales des étudiants, les conditions de vie mais également
d’étude de ces derniers, le niveau de qualification offert
par l’université française et les perspectives de la
formation universitaire pour les étudiants, le processus de
transformation du système universitaire opéré
par la bourgeoisie et les différents mouvements qui ont tenté
de s’y opposer ces dernières années. Toutes ces
questions sont nécessaires non seulement pour développer
une analyse complète du milieu étudiant mais aussi pour
élaborer une stratégie efficace. C'est-à-dire
une méthode qui peut apporter des pistes aux révolutionnaires
sur le type d’organisation nécessaire aujourd’hui :
une organisation capable d’articuler les questions sociales et les
questions universitaires, et d’intégrer ces problématiques
à un projet global de transformation révolutionnaire de
la société.
|