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Que
Faire – Numéro 9 - août/octobre 2008
Cronstadt 1921 : les
difficultés de
l’exercice du pouvoir
Rodolphe
Juge
Le
2 Mars 1921, la
forteresse de Cronstadt située sur l’île Kotline,
place forte face à Petrograd, constitue un Comité
révolutionnaire provisoire et fait ainsi sécession avec
le pouvoir soviétique central. Dans les jours suivants, le
fossé se creuse de plus en plus entre la forteresse et Moscou.
Le 7 Mars, l’Armée Rouge lance les hostilités. La
répression de l’insurrection durera 11 jours. Onze jours de
combats meurtriers et fratricides. Le 18 Mars, la révolte est
étouffée.
Les
marins de Cronstadt
avaient joué un rôle déterminant en 1917, ils
étaient considérés comme des valeurs sûres.
Beaucoup avaient été détachés pour
remporter des victoires cruciales lors de l’insurrection d’Octobre,
pour renforcer les détachements de réquisition de blé
et organiser le pouvoir des soviets locaux. Les marins de Cronstadt
étaient devenus des héros de la Révolution.
Comment
expliquer qu’en
l’espace de quelques années, Cronstadt la Rouge passa de
l’avant-garde de la Révolution à l’insurrection
face au pouvoir qu’elle avait elle-même permis de mettre en
place ? Certains diront que les marins ne faisaient que
défendre
corps et âme l’essence même de la Révolution
face à la dictature naissante du parti communiste. D’autres
expliqueront que les marins étaient manipulés par la
contre-révolution blanche et que la répression était
nécessaire pour défendre le pouvoir des soviets. La
réalité est évidemment bien plus complexe. Loin
de n’être qu’une polémique, souvent puérile
aujourd’hui, entre anarchistes et trotskistes, l’épisode
historique de la révolte de Cronstadt permet de mettre en
lumière les contradictions d’une société en
reconstruction, les épreuves d’un pouvoir fragile et menacé,
le rôle dirigeant du parti qui voit la Révolution russe
s’embourber dans son isolement.
A
l’heure où la
tradition marxiste connaît une renaissance dans la recherche
d’alternatives au pouvoir capitaliste, il apparaît nécessaire
de revenir sur cet épisode tragique, non pas pour en avoir une
vision monolithique mais afin de s’approprier les problématiques
concrètes de la mise en pratique d’une rupture
révolutionnaire.
Paysannerie et prolétariat
L’histoire
de toutes
les sociétés jusqu'à aujourd'hui est l’histoire
de luttes de classes. Cette analyse nous impose de toujours
considérer l’état des classes et de leur rapport de
force au sein d’une société. C’est pour cela qu’il
est nécessaire de rappeler que la Russie d’avant comme
d’après la Révolution de 1917 était avant tout
un pays à majorité paysanne. Le prolétariat
minoritaire devait néanmoins avoir un rôle de dirigeant
lors de la révolution socialiste. Le parti bolchevik, d’après
l’analyse marxiste, en avait pleinement conscience. Mais il savait
aussi que la révolution ne pouvait avoir lieu sans le soutien,
ou même un consentement passif, de la paysannerie. L’abolition
du pouvoir des grands propriétaires terriens de la Russie
tsariste et la répartition des terres permirent de gagner
cette légitimité auprès des petits producteurs,
appliquant ainsi le mot d’ordre de la Révolution : « du
pain, la paix, la terre ». Cependant, le projet
politique de cette petite-bourgeoisie, si paupérisée
soit-elle, reste intrinsèquement inconciliable avec
l’abolition de la loi du marché et l’instauration du
socialisme. L’alliance de la classe ouvrière avec la
paysannerie ne peut donc être que tactique et le plus souvent
fragile. L’industrialisation de la Russie ayant un retard immense
par rapport à celle des puissances occidentales, les paysans
devaient nourrir le prolétariat des villes dans des conditions
et avec les technologies d’un pays arriéré. Seuls les
progrès technologiques pouvaient libérer la paysannerie
de ce fardeau et permettre la consolidation d’un prolétariat
majoritaire. Ainsi, les rapports entre la paysannerie et le
prolétariat, en tant que base sociale du régime
soviétique, étaient très tendus. Le contexte
post- révolution ne va faire qu’empirer la condition
paysanne, la poussant à la révolte et faisant ainsi
trembler le pouvoir soviétique. La révolte des marins
de Cronstadt, issus pour la plupart de la paysannerie, fut un
terrible symptôme de ce mécontentement.
La
crise du communisme de guerre
La
Révolution
d’Octobre fait tomber le gouvernement provisoire de Kerenski,
transférant ainsi « tout le pouvoir aux
soviets ». Les premiers mois se déroulent dans
un certain pacifisme. Ce n’est que le calme avant la tempête,
le temps que les anciens commandants militaires tsaristes se
réorganisent. L’affrontement entre révolutionnaires
et contre-révolutionnaires se prépare. L’Armée
Rouge naît en février 1918. La guerre civile débute
en mai. À l'été 1919, trois armées
blanches, par des directions différentes, doivent se diriger
vers Moscou. Wrangel est à la tête de l'une d'elles et
prendra la tête de l’Armée Blanche en avril 1920. La
guerre civile prend fin en décembre 1920 mais au prix d’un
désastre humain et économique énorme.
En
effet, les bataillons
de l’Armée Rouge, comptant plus de 300 000 hommes sous
le commandement de Trotsky, sont souvent composés des
meilleurs éléments, les plus convaincus de la
Révolution, venant y compris de Cronstadt la Rouge. La guerre
civile retire de trop nombreux dirigeants aux soviets locaux.
L’affaiblissement des directions combiné aux conditions
matérielles de plus en plus étouffantes, que nous
détaillerons plus tard, aura des conséquences
politiques majeures.
Le
prix pour les paysans
est encore plus lourd. En juin 1918, le communisme de guerre est
instauré. Après le renversement des grands
propriétaires terriens, les petits paysans pensaient enfin
pouvoir être maîtres de leurs terres. Mais
l’approvisionnement des villes et le ravitaillement de l’Armée
Rouge nécessitent la création de détachements
chargés de réquisitionner non seulement les céréales,
mais aussi chevaux, charrettes et produits de premières
nécessités (sel, savon…). Les paysans se voient ainsi
dépossédés sans la moindre compensation. Le
mécontentement grandissant, les détachements deviennent
de véritables armées de réquisitions, comptant
au total 5 millions d’hommes. De nombreux abus de pouvoir sont
commis, les réquisitions sont souvent violentes, parfois
meurtrières en dépit des dénonciations de Lénine
qui ne changent rien à l’attitude des détachements.
Cependant,
les paysans ne
sont pas ignorants des difficultés de la situation et restent
farouchement opposés au retour des blancs au pouvoir. Leurs
doléances, remontées via les soviets, demandent le
remplacement des réquisitions par une taxe en nature, la libre
disposition des excédents et l’approvisionnement en matière
première comme le fer. Mais elles restent lettres mortes, du
moins temporairement. La réaction des paysans est simple :
maintenir la production à leurs stricts besoins pour éviter
les réquisitions. Combiné à la dévastation
des terres par la guerre civile et au manque d’entretien des
outils, cette attitude fait chuter de 40 % l’étendue
des terres cultivées en 1921 par rapport à 1913. La
production baisse de 50 % durant cette période.
Le
communisme de guerre a
certes permis de vaincre dans un premier temps la contre-révolution
mais au détriment de l’hostilité de la paysannerie.
La méfiance traditionnelle des paysans russes envers l’Etat
central s’accentue de mois en mois, d’autant qu’ils ne voient
plus aucune justification dans la continuation du communisme de
guerre.
En
effet, la fin de
l’année 20 se distingue par un apaisement sur tous les
fronts1.
La levée du blocus allié et l’interruption de
l’intervention armée en Russie fait place au retour de la
diplomatie et d’échanges commerciaux, notamment avec
l’Italie et la Grande Bretagne. Enfin, l’armée blanche de
Wrangel ne recevant plus de financement extérieur, sa défaite
à l’automne 1920 sonne le glas de la guerre civile.
On
comprend alors très
bien l’incompréhension de la paysannerie qui continue de
subir les rigueurs du communisme de guerre. De plus, la fin de la
guerre civile provoque une forte démobilisation au sein de
l’Armée Rouge qui perd ainsi la moitié de ses
effectifs, c'est-à-dire prés de 2 500 000
hommes rejoignant pour beaucoup la campagne. A leur retour, la
réalité du quotidien de leur famille les frappe de
plein fouet : réquisitions, violences, froid, famine,
épidémie, etc. Lorsque la violence individuelle de ces
anciens soldats se joint au mécontentement de la paysannerie,
l’explosion est inévitable. En février 1921, la
Tchéka dénombre 118 foyers de révoltes.
Certains
bolcheviks comme
Ossinski mettent de l’huile sur le feu en prônant non
seulement les réquisitions mais aussi la coercition nécessaire
des paysans, le centralisme de l’Etat dans tous les domaines
notamment à travers les fermes d’Etat. Cette position
polarise le VIIIe congrès des soviets en
décembre
1920. Les paysans font un véritable tollé, soutenus par
les menchéviks et les Socialiste Révolutionnaire (SR).
La majorité des bolchéviks pousse pour la continuation
du communisme de guerre sans pour autant défendre les
positions extrêmes d’Osinski. Quant à lui, Lénine
est le plus conscient du danger des révoltes paysannes. Il
envisage même un moment de répondre aux doléances
des paysans, notamment à travers des décrets en
préparation de la Nouvelle Economie Politique (NEP). Mais il
ne défend pas ces réformes, convaincu de la fragilité
de la fin de la guerre civile.
Certains
diront que ces
réformes auraient étouffé dans l’œuf la
révolte de Cronstadt.
La situation dans les villes
Malheureusement,
la
situation a déjà débordé. Le
mécontentement s’est élargi aux villes et dans
l’industrie. Les conditions matérielles plus qu’éprouvantes,
l’affaiblissement des directions politiques et les ravages sur la
production industrielle engendrent la désorganisation de la
classe ouvrière et de fait son éloignement du pouvoir
soviétique. Les chiffres sont éloquents. A la fin de
1920, la production industrielle n’atteint que 20 % du niveau
de 1913. En effet, les dégâts sur les champs
pétrolifères et dans les bassins houillers causent une
réelle pénurie en combustible, le blocus ayant empêché
toutes importations2.
Le peu de production se heurte aux problèmes de
l’approvisionnement : plus de 7 000 ponts et
20 000
km de voie ont été détruits. Tout le réseau
de transport et de communication est à reconstruire. C’est
simple, les usines ne produisent plus. Les biens de consommations, de
premières nécessités, chaussures, textiles, etc,
connaissent les mêmes problèmes. Le désastre
devient sanitaire, les gens meurent de faim, de froid, du typhus ou
du choléra. Le ravitaillement est rationné, irrégulier
et réparti de façon préférentielle. Le
marché noir explose, mais l’inflation a complètement
dévalué la monnaie3.
Les citadins brûlent tous ce qu’ils peuvent pour se chauffer,
troquent le peu qu’ils leur restent contre de la nourriture.
Beaucoup préfèrent retourner dans les campagnes :
entre octobre 1917 et août 1920, la population de Moscou a
chuté de 50 %, Pétrograd est passée de
2 500 000 habitants à 750 000. L’industrie a
perdu durant cette période la moitié de ses
travailleurs.
Trotsky
pensent pouvoir
redresser l’économie en employant la même méthode
que pour l’Armée Rouge. Il envoie des contingents
démobilisés dans les usines et procède à
une réelle militarisation du travail : rigueur,
hiérarchie, etc. Les conseils d’usines cèdent le
pouvoir à l’Etat suite aux nationalisations. L’objectif
est de résoudre l’impasse d’une gestion purement locale
qui ne peut pas saisir l’ensemble des difficultés
matérielles. Par obligation d’efficacité, l’Etat
fait appel à d’anciens experts, leur accordant certains
privilèges. Les ouvriers ressentent ces réformes comme
un affront.
De
plus et en dépit
de la ruine de tous les secteurs économiques, l’administration
a vu une prolifération gigantesque de fonctionnaires,
bureaucrates à cols blancs. Lénine lui-même le
reconnaît : « la construction d’une
machine ou l’organisation d’un bureau, l’établissement
d’un plan ou l’enseignement dans une école obligeaient à
utiliser le services de ces gens et souvent à remettre dans
leurs mains la direction effective. »4.
En pratique, « entre le premier semestre 1918 et le
premier semestre 1919, le nombre de fonctionnaires passa en effet de
114 539 unités, pour un Etat embryonnaire il est vrai, à
529 841. Mais au terme de l’année 1920, l’effectif de
l’appareil administratif soviétique ne comprenait pas moins
de 5 880 000 fonctionnaires »5.
Le régime se sent impuissant face à ce processus
incontrôlable de bureaucratisation. Lénine ne manque pas
d’exprimer sa rage devant le comité exécutif
central en janvier 1919: « notre ennemi intérieur
aujourd’hui, ce sont les spéculateurs et les bureaucrates »
et en 1922 : « Tout a sombré chez
nous
dans l’infect marais bureaucratique ».
Mais
ceci ne change en
rien au fait que les ouvriers se sentent non seulement écrasés
physiquement mais aussi, et surtout, politiquement. Après les
campagnes, le désordre et la révolte surgissent dans
les villes, les industries et se répand dans l’armée
et la marine, jusqu’à l’explosion de Cronstadt en mars
1921.
Pétrograd et Cronstadt
Une
vague de grèves
déferle dans les grandes villes russes. Suite aux graves
pénuries de ravitaillement, les ouvriers cessent le travail et
multiplient les réunions dans les usines. Moscou est touchée
en février 1921 suivie de près par Pétrograd à
la fin du mois. Les premières manifestations s’organisent
autour de mots d’ordre tels que « liberté de
commerce, augmentation des rations alimentaires, abolition des
réquisitions de céréales ».
Ouvriers et paysans font causes communes face au régime
considéré de plus en plus comme liberticide et
autoritaire. En effet, les revendications économiques prennent
très vite une tournure politique. Les ouvriers réclament
l’éviction des détachements armés des usines
ainsi que plus de libertés individuelles et le respect du
pluralisme politique. Un flot de propagande anti-communiste se
répand, souvent non signé mais d’inspirations
menchévik et SR évidentes. Pour calmer le mouvement de
révolte, la stratégie de Zinoviev, responsable local de
Pétrograd, combine force, concessions et contre-propagande. En
effet, les bolcheviks sont toujours considérés comme le
meilleur bouclier face à la menace du retour des blancs. Les
rations sont augmentées et les échanges commerciaux
ville-campagne sont facilités tout en conservant une force de
contrôle des spéculateurs du marché noir. La
stratégie est payante. La révolte n’a pas le temps
d’atteindre l’insurrection armée contre le régime
et le travail reprend les 2, 3 mars 1921. Mais il est trop tard. Les
liens historiques qui soudent Pétrograd et Cronstadt ont déjà
allumé le feu aux poudres de la forteresse.
Les prémisses de la révolte
Cronstadt
est une ville
forteresse située sur l’île Kotline, face à
Pétrograd, prise entre les glaces chaque année entre la
fin novembre et mars-avril. Réputée inexpugnable, la
période de gel fragilise néanmoins sa capacité
de défense paralysant les vaisseaux de ligne et permettant une
attaque terrestre de l’infanterie. La révolution de 1905 a
consolidé une tradition identitaire et de révolte
anti-puissant chez les marins de Cronstadt. La révolution de
1917 illustre parfaitement ce caractère. Dès mars 1917,
le soviet de Cronstadt ne reconnaît pas l’autorité du
gouvernement provisoire de Kérenski et rentre en dissidence en
mai fondant une Commune du type de la Commune de Paris. La place de
l’Ancre pouvant contenir 25 000 personnes est le lieu
d’assemblées quotidiennes, seconde instance politique après
le soviet. La gloire et l’intégrité révolutionnaire
des marins sont avérées par leur participation aux
journées de juillet 17, à la défaite du coup
d’Etat du général Kornilov, à l’assaut du
Palais d’Hiver puis sur tous les fronts contre les blancs. Ce sont
au total plus de 40 000 Cronstadiens qui grossiront les rangs
de
l’Armée Rouge et diffuseront leur ardeur révolutionnaire.
Beaucoup
perdent la vie
durant la guerre civile. La conséquence organique de ces
pertes est rude. Alors que le soviet de Cronstadt était à
majorité ouvrière en 1917, l’origine paysanne
(notamment ukrainienne) atteint près de 75 % en 1921.
Cette évolution donne une partie de l’explication du
rapprochement politique des marins vers les revendications des SR.
Plusieurs positions illustrent ce phénomène. Dès
la chute du gouvernement provisoire, « par méfiance
à l’égard de toute forte concentration d’autorité,le
soviet de Cronstadt se mit à demander avec insistance la
formation d’un gouvernement de coalition, au sein duquel tous les
groupes socialistes seraient représentés »6.
Ensuite, le traité de Brest-Litovsk, signé en février
1918, est considéré comme une reddition face à
l’impérialisme allemand. On reconnaît parfaitement
l’influence SR et celle des paysans Ukrainiens occupés par
l’Allemagne. On peut tout à fait comprendre la justesse de
ces arguments. Cependant, tout un ensemble de critères n’était
pas pris en compte par les marins et leurs œillères les
empêchaient de comprendre l’élaboration d’une
stratégie pérenne et globale des bolcheviks. Le
communisme de guerre ravive la virulence des marins à
l’encontre de ce qu’ils appellent la
« commissariocratie »,
notamment à cause du remplacement des conseils de navires par
un commissariat dirigeant la flotte, et vont traiter le régime
de « pillard de paysans ».
Dès
que le bruit
des premières grèves de Pétrograd parvient à
Cronstadt, les marins envoient une délégation le 26
février 1921 pour s’informer des revendications des
grévistes. A leur retour, les matelots du vaisseau de ligne
Pétropavlosk se réunissent et votent une résolution
de 15 points. L’essentiel reprend les revendications économiques
et politiques des révoltes paysannes et citadines, en tout
premier lieu : la réélection des soviets pour
laisser la place à tous les partis socialistes et en finir
avec l’hégémonie des bolcheviks. Cette revendication
restera jusqu’à la fin de la révolte mais n’ira pas
jusqu’à l’appel au retour de l’Assemblée
Constituante réclamé par les SR de droite. Ce point
caractérise pleinement le fait que les marins ne sont
influencés ni par les SR de droite, ni par les blancs émigrés
qui en fins opportunistes revendiquent « les soviets sans
bolcheviks ». Les marins sont conscients que la
Constituante comme l’évincement des bolcheviks seraient une
brèche pour le retour progressif des blancs au pouvoir.
Le
1er mars
1921, la résolution est présentée en AG sur la
place de l’Ancre. Un matelot du Pétropavlosk, Pétritchenko,
préside la séance réunissant plus de 15 000
personnes. Trois dirigeants communistes sont présents :
Vassiliev, président du soviet de Cronstadt, Kouzmine,
commissaire politique de la flotte Baltique, et Kalinine, président
du comité exécutif panrusse des soviets, venu exprès
de Pétrograd pour assister au meeting. Leur présence
n’attire aucune objection, bien au contraire, les marins pensent
pouvoir être entendus. Mais après le compte-rendu de la
délégation et la présentation de la résolution,
les marins se heurtent, à leur grand désarroi, aux
récriminations de Kouzmine et Kalinine qui sonnent comme des
insultes voire des menaces. Seul Vassiliev n’ose pas prendre la
parole. Le vote est sans appel, les dirigeants communistes sont les
seuls à voter contre, les communistes dans l’assemblée
s’abstiennent. Bon nombre de communistes quitte le parti après
ce meeting. Kalinine repart à Pétrograd.
Le
2 mars, 300 délégués
se réunissent à la Maison de l’Education pour
entériner la résolution et discuter de l’élection
d’un nouveau soviet. Vassiliev et Kouzmine sont présents,
mais ce dernier réitère ses objections brutales. Les
deux dirigeants sont arrêtés et retenus prisonniers. La
réunion se conclut par la dissolution du soviet et la
désignation d’un Comité Révolutionnaire
Provisoire. « L’élection d’un nouveau soviet
aurait pu passer pour un simple acte d’insubordination puisqu’elle
ne mettait pas ouvertement en cause le pouvoir central : la
désignation d’un Comité révolutionnaire
provisoire, en revanche, appelé à commander la flotte
et l’armée présentes à Cronstadt était
un défi porté ouvertement aux dirigeants communistes ;
Cronstadt se trouvait à partir de ce moment, en état de
rébellion armée contre le gouvernement »7.
L’insurrection de Cronstadt
L’arrêt
de la
grève à Pétrograd le 3 mars est un choc pour les
insurgés qui se sentent de fait isolés. Le 5 mars,
Trotsky et Zinoviev envoient chacun un ultimatum d’une journée.
L’intervention de quelques anarchistes permet de repousser
l’ultimatum d’un jour et de proposer aux marins une rencontre
entre délégation. Une fin de non recevoir est envoyée
comme réponse à la proposition des bolcheviks. Le soir
du 7 mars 1921, l’Armée Rouge est contrainte de lancer les
hostilités. La répression de l’insurrection se
déroulera durant le Xème congrès du
Parti communiste qui s’ouvre le 8 mars. Nous n’allons pas
détailler l’ensemble de la stratégie militaire mais
soulever quelques points. Du côté des Rouges, les
premières attaques sont de petite envergure notamment à
cause de la réticence de certains soldats souvent issus de la
paysannerie. Mais le vote de la NEP8
le 15 mars remotive les troupes et surtout isole politiquement
Cronstadt qui ne peut plus reculer. Du côté de
Cronstadt, les marins sont surtout restés dans une stratégie
défensive. En effet, l’ « expert militaire »
commandant l’artillerie de Cronstadt, ancien général
du Tsar, Kozlovski, conseille de passer à l’attaque en
marchant sur les villes les plus proches puis sur Pétrograd.
Cette stratégie a des chances de réussir, mais les
insurgés ne sont pas dans cette optique et ne lui font pas
confiance.
Il
est clair que les
insurgés ne souhaitent pas la chute du régime. Mais ils
n’en sont pas moins dangereux. Les glaces commencent à
fondre et Cronstadt devient bientôt imprenable. Une fois les
révoltes paysannes apaisées, le danger qui guette est
évidemment celui de la contre-révolution. Depuis
plusieurs mois, l’émigration blanche, organisée à
Paris sous le nom de Centre National, prépare un plan de
reconquête du pouvoir. Cronstadt est au cœur de ce plan. Tout
est détaillée minutieusement dans un mémorandum
secret9.
Le Centre National obtient d’importantes sources de financement et
d’aide matérielle. Le ravitaillement de la forteresse est
prévu via la Croix Rouge postée en Finlande. Le plan
prévoyait d’attendre le dégel, mais l’insurrection
avance l’échéance prévue. Une tentative
d’approvisionnement a lieu le 8 mars, mais est interceptée
par l’Armée Rouge. Le Centre National ne manipulait pas les
marins, mais le danger était bien réel.
Les
assauts militaires
s’intensifient et Cronstadt est prise par l’Armée Rouge le
18 mars 1921. Le bilan – nécessairement approximatif - est
de 25 000 tués et blessés soviétiques et
600 tués, 1 000 blessés et 2 500 prisonniers
rebelles.
On
comprend alors la
formule de Trotsky : « une tragique nécessité ».
Tragique car fratricide, nécessaire car la porte aurait été
ouverte à la contre-révolution.
Octobre
1917 avait
représenté le point culminant de la convergence
politique, sous la direction des bolcheviks, du prolétariat et
de la paysannerie. Des suites de la nécessité du
communisme de guerre, la paysannerie développait une attitude
divergente pouvant aller jusqu’à une scission. La révolte
de Cronstadt était le produit de cette divergence croissante.
Le prolétariat des villes – de surcroît profondément
décomposé par la guerre par rapport à 1917, et
auquel se substituait de fait le Parti Communiste – n’était
plus en capacité d'entraîner la paysannerie. Le rôle
du parti était donc d’empêcher cette scission
fatidique pour la révolution. La NEP était certes un
recul tactique mais néanmoins nécessaire.
Par
ailleurs, sans avoir
de réelle stratégie, les marins de Cronstadt s’étaient
lancés dans une bataille politique avec les communistes. On
pouvait retrouver en filigranes des influences SR et anarchistes.
Aussi, cet épisode historique révéla donc le
conflit entre deux stratégies politiques divergentes. L’une,
centraliste, tentait de mettre en place la dictature du prolétariat.
L’autre, décentralisée, faisait confiance à la
spontanéité révolutionnaire des masses
laborieuses. Mais la réalité des conditions objectives
que nous avons détaillée a créé
inévitablement un reflux de la conscience de classe. La
recrudescence de l’antisémitisme, la volonté de
retour à une forme de capitalisme et la naissance d’une
bureaucratie égoïste10
en étaient de parfaits symptômes. Le recours à la
spontanéité semble être alors le fruit d’un
avant-gardisme gauchiste et utopiste. Pour le parti bolchevik, Lénine
se heurta aussi à cette réalité. L’épreuve
du pouvoir est bien plus complexe que dans la théorie de
L’Etat et la Révolution. La contre-révolution
et la guerre civile étaient inévitables. Mais
l’internationalisation de la révolution était une
condition nécessaire pour qu’un pays, d’autant plus un
pays arriéré, puisse mener à bien une révolution
socialiste. L’isolement politique et économique de la
révolution russe eut un impact déterminant sur le
pourrissement du contexte objectif. Cette situation produisit la
tragédie que fût la révolte des marins de
Cronstadt.
Toutes
les données
chiffrées proviennent de La tragédie de Cronstadt,
Paul Avrich
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