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Que
Faire – Numéro 9 - août/octobre 2008
Front
unique et NPA - A partir de l'article de François Sabado
Redéfinir le front
unique pour en faire
une boussole
Denis Godard
Dans la
réflexion entamée
dans les derniers numéros de Que faire ?
nous
sommes partis d'une théorie générale du front
unique, ramenée en fait aux formes spécifiques qu'il a
pu prendre dans des situations historiques précises, pour
aborder les tâches des révolutionnaires aujourd'hui (que
ce soit sur la nécessité de l'unité des
travailleurs ou que ce soit le Nouveau parti anticapitaliste - NPA).
La réponse
de François
Sabado publiée dans le dernier numéro1,
qui conteste l'approche du NPA utilisant la méthode du front
unique, m'amène à penser qu'il s'agit plutôt de
comprendre à quelles tâches stratégiques pour les
révolutionnaires la méthode du front unique était
censée répondre lorsqu’elle a été
élaborée au début des années vingt en
replaçant cette réponse dans le contexte historique de
son élaboration.
C'est ainsi
que nous pourrons
commencer à en tirer l'essence pour être en mesure de
l'appliquer à des circonstances nouvelles, sous des formes à
adapter2.
Comme souvent dans un
article de
qualité, les limites de l'argumentation de François
Sabado proviennent de ses forces mêmes.
Le cœur de cette
argumentation tient
dans le rappel de la spécificité de la lutte politique,
et donc de la lutte de parti.
Cet argument est
particulièrement
important au moment où nous construisons le NPA en attirant de
nombreux individus influencés par les théories de
l'autonomie du mouvement.
Cela amène Sabado à
souligner la nécessité d'« un parti
coordonné et centralisé pour préparer et
intervenir dans des crises politiques et sociales »,
d'une « force qui surmonte les inégalités
des cycles de luttes de classes, les hauts et aussi les bas ».
C'est son argument
principal pour
alerter sur le danger qu'il y a à aborder le NPA au travers de
la méthode de front unique, conçue comme stratégie
d'unification de toute la classe dans ses mobilisations. Double
danger car une telle approche risquerait en effet, d'un côté,
d'aplatir cette spécificité du politique et donc de
relativiser le combat pour des délimitations « de
parti », de l'autre de limiter les cadres de Fronts
uniques possibles aux frontières du NPA.
Dans cette logique,
cette démarche
l'amène par ailleurs à préciser le rôle du
NPA comme « médiation pour construire les
directions révolutionnaires de demain ». Cette
formule est précieuse car elle permet de sortir du débat
sur la nature précise du NPA : révolutionnaire ou
non ?3.
Pourtant,
l'insistance sur la
spécificité du politique et de la lutte de parti, pour
aborder la nature du NPA, a des contreparties. Elle abstrait
totalement l'argumentation des conditions dans lesquelles le problème
est posé au profit de définitions formalisées du
front unique comme du parti. Ce faisant, il est difficile de tirer de
ces définitions des conséquences pratiques aussi bien
quant à la manière de construire ce nouveau parti que
sur la manière d'appliquer la méthode de front unique
aujourd'hui.
Par exemple, si ce
parti se définit
par sa capacité à surmonter les inégalités
des cycles de luttes de classe, comment peut-il le faire sans un
accord stratégique sur les perspectives à long terme
(c'est-à-dire indépendantes des hauts et des bas de la
lutte de classe) c'est-à-dire sans avoir tranché,
préalablement entre stratégie réformiste et
révolutionnaire ?
Si le front unique
est ce qui tend à
unir l'ensemble des organisations de la classe, comment l'appliquer
dans une situation où les organisations traditionnelles du
mouvement ouvrier n'en organisent qu'une minorité sur des
bases qui, par ailleurs, excluent toute alliance sur un certain
nombre de questions ?
Illustration de ce
double-écueil,
si le terme « médiation pour construire les
directions révolutionnaires de demain » pose, à
mon sens, correctement au moins un des éléments
constitutifs du projet NPA, il ne résout aucunement la
question du « comment » cette médiation
est-elle possible.
Une condition préalable au front
unique
La théorie du front
unique a
d'abord été développée, au sein de la
IIIème Internationale, dans un contexte précis,
celui du coup d'arrêt donné à la vague
révolutionnaire qui suit la première guerre mondiale
après les échecs subis en Italie et en Allemagne.
Elle ne peut être
séparée
d'une condition préalable, fruit de la première phase
de construction de la IIIème Internationale, la
construction de partis communistes révolutionnaires issus
d'une scission dans tous les pays avec les partis sociaux-démocrates
liés à la IIème Internationale.
Les partis de la
social-démocratie
visaient à « représenter » la
classe ouvrière (et donc toutes ses composantes). La logique
de cette conception était que les travailleurs arriveraient au
pouvoir au travers d'un processus de développement graduel de
l'influence du parti.
Lénine opère une
distinction entre la classe et le parti. C'est la classe ouvrière
qui est le sujet révolutionnaire capable de prendre le
pouvoir, de renverser l'Etat et de poser les bases dune autre
société. Pour que cela soit possible il y a nécessité
d'une lutte politique au sein même de la classe contre les
idées dominantes cristallisées par les directions
réformistes4.
La poussée
révolutionnaire
qui met fin à la Première guerre mondiale et l'exemple
de la révolution russe conduisent à la création
de partis communistes, parfois de masse, dans la majorité des
pays développés.
Mais lorsque se tient
le troisième
congrès de l'Internationale communiste à l'été
1921, le contexte a changé. La vague révolutionnaire a
connu des revers, avec principalement les défaites subies en
Italie et en Allemagne. Echecs qu'on peut bien sûr attribuer
aux nouvelles trahisons des directions social-démocrates qui
deviennent des remparts de l'ordre capitaliste en paralysant le
mouvement comme en Italie, voire en prenant la tête de la
répression comme en Allemagne. Ces échecs sont aussi en
partie attribuables au manque de maturité des courants
révolutionnaires qui n'ont pas estimé correctement
l'état réel des rapports de force.
Ce qui relie ces deux
explications pour
les principaux dirigeants de la IIIème
Internationale c'est que si les dirigeants réformistes ont pu
paralyser la révolution c'est parce qu'ils gardent une
légitimité auprès de sections importantes de la
classe ouvrière ou, ce qui revient au même, ces sections
n'ont pas été gagnées à la perspective
des communistes.
Réponse à une tâche
stratégique : gagner la classe
La théorie du front
unique est
développée en réponse à la tâche
posée par cette situation : il s'agit d'unir les
travailleurs autour de revendications immédiates pour les
gagner, au travers de leur expérience, aux perspectives
révolutionnaires.
S'adressant aux
communistes français,
Trotsky expose cela en 1922 :
Si
le Parti Communiste n'avait pas réalisé la rupture
radicale et décisive avec les social-démocrates, il ne
serait jamais devenu le parti de la révolution prolétarienne.
Il n'aurait pu faire le premier pas sérieux dans la voie de la
révolution. Il serait resté pour toujours une soupape
de sûreté parlementaire de l'Etat bourgeois.
Ne
pas le comprendre c'est ignorer la première lettre de
l'alphabet du communisme.
Si
le Parti Communiste ne cherchait pas à trouver les voies
d'organisation susceptibles de rendre possible à chaque moment
donné des actions communes concertées entre les masses
ouvrières communistes et non-communistes (social-démocrates
compris), il prouverait par cela même son incapacité de
conquérir la majorité de la classe ouvrière par
des actions de masse. Il dégénérerait en une
société de propagande communiste et ne se développerait
jamais en parti de conquête du pouvoir.
Ce
n'est pas assez d'avoir un glaive, il faut l'aiguiser, ce n'est pas
assez de l'aiguiser, il faut savoir s'en servir.
Ce
n'est pas assez de séparer les communistes des réformistes
et de les lier par la discipline de l'organisation, il est nécessaire
que l'organisation apprenne à diriger toutes les actions
collectives du prolétariat dans toutes les circonstances de sa
lutte vitale.
Telle
est la seconde lettre de l'alphabet communiste.
Plus
loin Trotsky précise :
L'unité
du front s'étend-elle seulement aux masses ouvrières ou
comprend-elle aussi les chefs opportunistes ?
Cette
question n'est que le fruit d'un malentendu. Si nous avions pu unir
les masses ouvrières autour de notre drapeau, ou sur nos mots
d'ordre courants, en négligeant les organisations réformistes,
partiel ou syndicats, ce serait certes, la meilleure des choses. Mais
alors la question du front unique ne se poserait même pas dans
sa forme actuelle.
La
question du front unique se pose par cela même, que des
fractions très importantes de la classe ouvrière
appartiennent aux organisations réformistes ou les
soutiennent. Leur expérience actuelle n'est pas encore
suffisante pour les en faire sortir et les amener à nous.
Il
est possible qu'au lendemain des actions de masse qui sont à
l'ordre du jour, un grand changement survienne sur ce point. C'est
justement ce que voulons. Mais nous n'en sommes pas encore là.
Les travailleurs organisés sont encore divisés en trois
groupes. L'un de ces groupes, le groupe communiste, tend à la
révolution sociale et précisément pour cette
raison, soutient tout mouvement même partiel des travailleurs
contre les exploiteurs et contre l'Etat bourgeois.
Un
autre groupe, le groupe réformiste, tend à la paix avec
la bourgeoisie. Mais pour ne pas perdre son influence sur les
ouvriers, il est forcé, contre la volonté profonde de
ses chefs de soutenir les mouvements partiels des exploités
contre les exploiteurs.
Enfin,
le troisième groupe, centriste, oscille entre les deux autres,
n'ayant pas de valeur propre. Ainsi les circonstances rendent tout à
fait possibles, dans toute une série de questions vitales, les
actions communes des ouvriers unis dans ces trois sortes
d'organisations, ainsi que des masses non organisées qui les
soutiennent.
Non
seulement les communistes ne doivent pas s'opposer à ces
actions communes mais au contraire, ils doivent en prendre
l'initiative justement parce que plus grandes sont les masses
attirées dans le mouvement, plus haute devient la conscience
de leur puissance, plus sûre elle devient d'elle-même, et
plus les masses deviennent capables d'aller de l'avant, si modeste
qu'aient été les mots d'ordres initiaux de la lutte.
Cela veut aussi dire que l'extension du mouvement aux masses accroît
son caractère révolutionnaire et crée des
conditions plus favorables aux mots d'ordre, aux méthodes de
lutte et en général à la direction du Parti
Communiste5.
La
méthode du front unique, telle qu'elle est alors développée,
suppose l'existence de partis révolutionnaires ayant, au moins
potentiellement, une audience de masse. Dans le même texte,
Trotsky exclut explicitement de cette question les pays où
« le
Parti Communiste ne représente encore qu'une minorité
numériquement insignifiante, la question de son attitude à
l'égard du front de la lutte de classe n'a pas une importance
décisive ».
Elle suppose par
ailleurs l'existence
d'un certain degré d'organisation de la classe (un mouvement
ouvrier) structuré par des syndicats et des partis
cristallisant des orientations spécifiques.
Dans ce contexte,
comme l'explique
Daniel Bensaïd, le front unique a une portée stratégique
(la nécessité d'unifier la classe dans la lutte contre
la classe dirigeante) et tactique (le test par les travailleurs
eux-mêmes de l'impasse des directions réformistes)6.
Une conception qui devient floue
La référence au front
unique va se poursuivre comme référence
stratégique-clef de la tradition révolutionnaire alors
même que certains facteurs évoluent du fait notamment du
développement du stalinisme.
Ainsi le
développement, sans
doute le plus brillant, au point de vue stratégique et
tactique, de cette conception du front unique est produit par Trotsky
dans ses textes sur le nazisme en Allemagne au début des
années 19307.
Paradoxalement,
Trotsky parle, à
ce moment, au nom de forces largement marginalisées, celles de
l'opposition de gauche, exclues des partis communistes. Mais ces
forces se considèrent encore, malgré leur exclusion,
comme un courant de ces partis communistes qu'il s'agit de redresser.
La politique que défend Trotsky est celle que devrait
développer le parti communiste d'Allemagne analysé
encore comme le parti révolutionnaire, parti de masse
disputant la direction de la classe au parti socialiste.
Mais, après la
victoire des
nazis, et ce que Trotsky analyse de la part de la direction de la
troisième internationale comme une trahison équivalente
à celle des directions social-démocrates au moment de
la Première guerre mondiale, la perspective n'est plus de
« redresser » les partis communistes
staliniens. Sur la base d'une défaite tragique, il faut
reconstruire de nouvelles directions révolutionnaires.
Cette nouvelle
perspective aboutira, en
1938, à la proclamation d'une IVème
Internationale sur la base de petits groupes marginaux dans les pays
où ils existent.
Pour les décennies
qui suivent,
le mouvement ouvrier reste certes organisé. Mais des partis
qui se disputent sa direction, aucun ne sont des partis
révolutionnaires.
Dans le texte qui
annonce, dès
1933, la nécessité d'une nouvelle Internationale,
Trotsky écrit : « Vis-à-vis des
organisations réformistes et centristes [l'opposition de
gauche] s'oriente en fonction des principes généraux
de la politique de front unique »8.
Deux conclusions
doivent être
tirées de la formulation de Trotsky.
La première, c'est
que les
conditions précises à la méthode du front unique
ont laissé la place à l'évocation des
« principes généraux de la politique de
front unique ».
C'est ainsi, au nom de ces principes qu'il justifie, en 1934,
l'entrisme des révolutionnaires en France au parti
socialiste : « Quelle place doit occuper la
Ligue,
petite organisation qui ne peut prétendre à un rôle
indépendant dans le combat en train de se dérouler mais
qui est armée d'une doctrine juste et d'une expérience
politique précieuse ? Quelle place doit-elle occuper pour
féconder le Front unique [du PC et du PS] d'un
contenu
révolutionnaire ? Poser clairement la question, c'est au
fond lui donner une réponse. La Ligue doit immédiatement
prendre sa place à l'intérieur du Front
unique [souligné par Trotsky] pour
concourir, activement au regroupement révolutionnaire et à
la concentration des forces de ce regroupement. Occuper une telle
place, elle ne le peut autrement, dans les conditions actuelles,
qu'en entrant dans le parti socialiste »9.
Mais cette nécessité
d'adapter les formes du front unique aux tâches de la période
s'accompagne d'abord d'un saut théorique. Caractérisant
le front PC-PS de front unique, Trotsky indique ainsi que le front
unique peut exister de manière découplée de la
lutte pour une direction révolutionnaire. Faisant de nécessité
vertu, Trotsky résout le problème posé par ce
qui ressemble à un raccourci (qui à bien des égards
sera celui du pari de la IVème
Internationale) :
bien que les révolutionnaires « ne puissent
prétendre à un rôle indépendant dans le
combat en train de se dérouler » son objectif
est de « féconder le Front unique d'un contenu
révolutionnaire » !
La deuxième,
qu'illustre bien
les raccourcis auxquels en arrive Trotsky, c'est que la question du
front unique, cristallisée, dans les conditions de sa
naissance, sur le combat pour la direction révolutionnaire de
la classe, a fini par s'y réduire et à conduire au
volontarisme pur.
Une ouverture théorique avortée
Les partis
communistes des pays
développés se créent au début des années
1920 dans une situation où la société est
extrêmement « politisée » par
l'expérience de la guerre puis par l'exemple de la révolution
russe, sur la base préalable de plusieurs décennies de
construction du mouvement ouvrier en même temps que de
construction d'une société civile gagnant des acquis et
des traditions « démocratiques ».
Dans ces conditions,
effectivement, la
question centrale est celle de la direction politique qui domine
dans le mouvement ouvrier.
Cela ne signifie pas
alors
mécaniquement une réduction de toutes les questions à
l'antagonisme économique de classe.
Malgré les objectifs
différents
poursuivis par des textes de Lénine comme Que
faire ? (écrit en 1902) et La
maladie infantile du communisme (écrit en 1920),
on
y trouve une continuité remarquable sur l'importance de la
lutte politique qui est une lutte concernant toutes les questions
sociales et les rapports de toutes les classes entre elles. Dans Que
faire il explique ainsi que « La conscience
politique de classe ne peut être apportée à
l'ouvrier que de l'extérieur, c'est-à-dire de
l'extérieur de la lutte économique, de l'extérieur
de la sphère entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où
l'on pourrait puiser cette connaissance est celui du rapport entre
toutes les classes et catégories de la population avec l'Etat
et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes
entre elles »10.
Et dans La maladie infantile : « La
classe
révolutionnaire, pour remplir sa tâche, doit savoir
prendre possession de toutes
les formes et de tous les côtés, sans la moindre
exception, de l'activité sociale »11.
Mais c'est Gramsci,
poursuivant des
intuitions qu'on trouve chez Lénine et Trotsky12,
qui en tire des conséquences en ce qui concerne la
théorie du front unique. Son point de départ est
l'analyse de l'échec des révolutions en Italie et en
Allemagne13.
Il ne réduit pas cet échec à l'interaction entre
direction (parti) et mouvement ouvrier mais entame toute une
réflexion sur le lien entre ces deux éléments et
les conditions de l'hégémonie de la classe ouvrière
sur toutes les couches dominées par le capitalisme.
Ces développements
seront
bloqués par l'action conjointe du fascisme (qui isole Gramsci
dans sa prison) et du stalinisme (qui bloque tout développement
de la théorie révolutionnaire).
Daniel Bensaïd
explique :
« C'est Gramsci qui élargit la question du front
unique en lui fixant pour objectif la conquête de l'hégémonie
politique et culturelle dans le processus de construction d’une
nation moderne ». Il cite Gramsci :
« Telle
me paraît être la signification de la formule de front
unique, mais Illitch [Lénine] n'eut pas le temps d'approfondir
sa formule ». Et il conclut : « Cette
compréhension élargie de la notion d'hégémonie
permet de préciser l'idée selon laquelle une situation
révolutionnaire est irréductible à
l'affrontement corporatif entre deux classes antagoniques. Elle a
pour enjeu la résolution d'une crise généralisée
des rapports réciproques entre toutes les composantes de la
société dans une perspective qui concerne l'avenir de
la nation dans son ensemble »14.
Cet élargissement de
la théorie
de front unique est ce qui permet de sortir cette théorie des
formes imposées par les conditions historiques dans lesquelles
elle a été formulée et de sa réduction à
la lutte pour la direction à la lutte de parti. Ou plutôt
elle permet de réintégrer ces formes comme l'adaptation
à des conditions historiques particulières de la
théorie plus générale.
En effet, toute la
problématique
de Gramsci se résume à essayer de trouver ce qui donne
le potentiel « à une force économique de
se traduire en une force politique avec la capacité de masse
pour entraîner toutes les sections opprimées dans une
tentative pour renverser une vieille structure politique »15.
Sous le capitalisme il s'agit du processus au travers lequel la
classe ouvrière devient la classe dirigeante de toutes les
sections opprimées pour renverser le capitalisme et poser les
bases d'une société sans classe.
Repartir de ce point
La théorie du front
unique
devient alors celle de l'articulation nécessaire de trois
maillons de la stratégie révolutionnaire :
hégémonie, mouvement ouvrier organisé et parti
révolutionnaire.
Il y a bien sûr un
lien entre ces
trois maillons. La nature de l'hégémonie (c'est-à-dire
aussi bien la culture qui domine chez les couches opprimées
que les alliances politiques qui se créent avec le mouvement
ouvrier) dépend en dernier ressort du rapport de forces des
révolutionnaires au sein du mouvement ouvrier.
Inversement, la
capacité d'une
direction révolutionnaire de jouer un rôle dans une
situation de crise révolutionnaire dépend de son
implantation et de la légitimité qu'elle a acquise au
sein du mouvement ouvrier, du type de mouvement ouvrier qu'elle a
contribué à construire et de la « réceptivité »
de l'ensemble des couches sociales mobilisables contre la classe
dirigeante. Mais une direction révolutionnaire se construit
aussi qualitativement (c'est-à-dire en tant que direction
réellement capable d'affronter une crise révolutionnaire)
dans le combat préalable pour construire un mouvement ouvrier
organisé sur des perspectives anticapitalistes, dans la lutte
pour débarrasser celui-ci des illusions réformistes.
Car il y a un lien
entre les idées
qui dominent les couches susceptibles de se soulever aux côtés
des travailleurs, le type de mouvement ouvrier qui se structure et
les directions (partis) qui dominent la classe ouvrière. Ce
lien ne joue pas automatiquement en faveur des révolutionnaires.
D’où l’importance de la lutte des partis. Daniel Bensaïd
relevait ainsi dans les années 1980 : « Il
s'est créé une sorte de culture étatiste, qui
est aux antipodes des préoccupations de Marx. On entend
souvent parler de la crise de représentativité qui
affecte les partis, réduits au rôle de machines
électorales, ou de la crise du militantisme syndical. Mais
cette crise exprime, pour une part au moins, une perte de substance
et de fonction, dont le transfert a profité à l'Etat et
à sa légitimité »16.
Un autre élément important est que cette culture
étatiste a été développée dans le
mouvement ouvrier, pour des raisons différentes, à la
fois par les directions staliniennes et les directions
sociales-démocrates.
C'est sans doute
l'élément
déterminant pour expliquer l'échec du pari de Trotsky
dans les années précédant la seconde guerre
mondiale. Une minorité révolutionnaire marginalisée
ne peut devenir soudainement, à l'occasion même d'une
crise révolutionnaire, la direction reconnue d'un mouvement
ouvrier structuré pendant des décennies selon les axes
de directions fondamentalement contre-révolutionnaires. Elle
ne peut pas influencer une classe contaminée en profondeur par
les idées dominantes. Elle peut encore moins démontrer
au reste de la société la supériorité des
perspectives développées par la classe ouvrière.
Nouvelle période, quelle
articulation ?
C'est à partir de
cette
compréhension élargie du front unique que l'on peut
éclairer les tâches posées au révolutionnaire
et la place qu'y joue le NPA.
Dan un article écrit
en 2006,
François Sabado décrivait les paramètres de la
situation :
La question à la quelle
nous
sommes confrontés n’est pas seulement « la crise
de direction », comme le présentait Trotsky dans le
Programme de transition, mais une crise d’ensemble de direction,
d’organisation, de conscience, d’où la nécessité
de réorganiser, de reconstruire le mouvement ouvrier. Il ne
s’agit pas, comme dans les années 20 et 30, de substituer à
la direction réformiste, centriste ou stalinienne, une
direction révolutionnaire. Toutes ces substitutions étaient
possibles parce que cela se faisait dans le cadre d’une même
culture, dans un climat marqué par la dynamique
révolutionnaire. Le facteur subjectif ne se réduit pas,
aujourd’hui, à la construction d’une direction
révolutionnaire, voire à la construction du seul parti
révolutionnaire. Il y a des problèmes d’expériences,
d’organisation, de conscience du mouvement de masses. Il y a la
nécessité de discuter des médiations, des
tactiques pour avancer vers de larges partis anticapitalistes tout en
se situant dans chaque pays sur le terrain de l’unité et de
l’indépendance de classe pour construire dans les meilleures
conditions la future direction révolutionnaire. Aujourd’hui,
sans repartir de zéro, en partant de la réalité
actuelle du mouvement ouvrier, il faut donc reconstruire les
pratiques, les organisations, les projets de transformation
révolutionnaire de la société17.
Partir de la
conception élargie
du front unique est alors un guide, dans ces circonstances, vis-à-vis
de ces tâches. Car sur cette base il est possible de comprendre
comment à partir du NPA peut et doit s'articuler la
reconstruction d'un mouvement ouvrier sur des bases qui favorisent la
lute déterminée contre la classe dirigeante et une
médiation vers des directions révolutionnaires. Le NPA
sera un outil pour la reconstruction du mouvement ouvrier s'il
regroupe les secteurs les plus déterminés des
travailleurs et de la jeunesse dans une perspective anticapitaliste.
Mais il ne se développera réellement en ce sens que si
les révolutionnaires s'organisent pour gagner, dans le
processus, ces travailleurs et ces jeunes aux perspectives
révolutionnaires. C'est enfin aussi une boussole pour orienter
l'activité du NPA : organiser la lutte, sur tous les
terrains, dans tous les domaines de la vie sociale, contre la classe
dirigeante et en développant les organisations appropriées
sur des bases de classe.
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