|
(texte
en pdf)
Que
Faire – Numéro 9 - août/octobre 2008
Antonio Gramsci, l'hégémonie
comme
stratégie
Sarah Benichou
Dans le langage courant,
lorsque l'on parle
d'hégémonie, on entend souvent une domination absolue
et sans limite. Chez Gramsci, la « phase
hégémonique »
du capitalisme1
correspond à un moment historique où la bourgeoisie ne
domine pas simplement grâce à ses moyens de répression
mais maintient sa position dominante car elle est devenue la
direction politique (qui s'exprime par « une
collaboration pure, c'est-à-dire un consentement actif et
volontaire (libre) »2)
de ceux qu'elle domine.
Cela ne signifie
absolument pas, pour
Gramsci, que cette domination soit absolue, sans limite ni faille, et
que la perspective de la révolution soit devenue utopique
comme l'ont prétendu certains3.
Par contre, ce saut qualitatif effectué par la classe
dominante en « Occident » a fait naître
la nécessité d'un nouveau travail d'élaboration
afin d'identifier précisément tant les faiblesses de la
bourgeoisie que les points d'appui des dominés. Comprendre les
nouveaux mécanismes du système était la
condition préalable à l'établissement d'un plan
de bataille adapté. Lénine semblait avoir « senti »
ce besoin, comme le montre la conclusion d'un des derniers discours
qu'il a prononcé dans le cadre de la IIIème
Internationale en 1922 : « Je suis persuadé
que nous devons dire [...] non seulement aux russes, mais aussi aux
camarades étrangers, que le plus important, dans la période
qui vient, c 'est l'étude. Nous [les
russes] nous étudions dans le sens général
du ternie. Ils doivent, eux, étudier dans un sens particulier,
pour comprendre réellement l'organisation, la structure, la
méthode et le contenu de l'action révolutionnaire »4.
Contraint par le
fascisme à
l'isolement carcéral, Gramsci s'est particulièrement
consacré à ce travail théorique. C'est ce qui
l'a amené à formuler le concept d'hégémonie.
Élaboré dans une perspective révolutionnaire, ce
concept contient une dimension stratégique fondamentale. En
effet, Gramsci rappelle « qu'on ne peut pas choisir
la
forme de guerre qu'on veut, à moins d'avoir d'emblée
une supériorité écrasante sur l'ennemi »5.
La « guerre de position » imposée
par la bourgeoisie, maintenant « hégémonique »,
pousse donc à ré-inventer une stratégie pour
permettre l'auto-émancipation des exploités et des
opprimés. L'enjeu est de « détruire une
hégémonie et en créer une nouvelle »6
dans le cadre d'une guerre dont l'issue est déterminée
par les « positions » acquises avant l'assaut.
Au cœur de cette stratégie se trouve la relation qui se
construit entre le parti et la classe.
1. L'instabilité structurelle de
l'hégémonie bourgeoise
Les
crises sont inévitables
Rares sont les
analystes de Gramsci qui
mettent en avant les passages sur l'économie, pourtant
présents en nombre dans les Cahiers de prison. S'il
est
vrai que Gramsci n'y produit pas de théorie économique
nouvelle, il y marque sans ambiguïté sa filiation
profondément marxiste. En effet, il y affirme notamment son
accord avec la théorie de Marx sur « la baisse
tendancielle du taux de profit » à l'origine de
crises générées structurellement par le
capitalisme.
Pour Gramsci comme
pour Marx, le
système capitaliste ne pourra jamais trouver une quelconque
stabilité économique, politique ou idéologique :
il est en mouvement permanent pour se préserver. C'est sa
force et sa faiblesse. Sa force car il ne se sclérose pas et
oblige ces adversaires à étudier, sans cesse, son
fonctionnement pour pouvoir construire de nouveaux outils de lutte.
Sa faiblesse car les reconfigurations qui lui sont nécessaires
impliquent des crises inévitables au niveau social,
économique, politique et/ou idéologique.
Celles-ci sont
essentielles pour
Gramsci car elles portent en germe la « crise
d'hégémonie » : « Dans
chaque pays, le processus est différent, bien que le contenu
soit le même. Et le contenu est la crise d'hégémonie
de la classe dirigeante, qui se produit, ou bien parce que la classe
dirigeante a échoué dans une de ses grandes entreprises
politiques pour laquelle elle a demandé ou exigé par la
force le consentement des grandes masses (la guerre par exemple) ou
bien parce que de larges masses (surtout de paysans et
d'intellectuels petit-bourgeois) sont soudain passées de la
passivité politique à une certaine activité et
qu 'elles posent des revendications qui, dans leur ensemble
inorganique, constituent une révolution. On parle de « crise
d'autorité » et c est précisément
cela la crise d'hégémonie, ou crise de l'État
dans son ensemble »7.
Cette crise
d'hégémonie
que Gramsci envisage est une crise de direction de l'ensemble de la
société : un moment où la révolution
se pose dans une actualité immédiate. Lénine le
formulait d'une autre manière lorsqu'il définissait une
situation révolutionnaire comme étant le moment où
ceux d'en bas ne veulent plus, que ceux d'en haut ne peuvent plus
continuer de vivre et gouverner à l'ancienne manière et
que ceux du milieu basculent dans le camp de ceux d'en bas.8
Pour Gramsci, malgré
la force
nouvelle que la bourgeoisie a acquise en gagnant l'hégémonie
sur les classes qu'elle, domine, elle ne peut pas éviter ces
crises. L'enjeu, pour Gramsci comme pour tout révolutionnaire,
est de les préparer9
car leur issue est loin d'être spontanément en faveur
des exploités et des opprimés : « La
crise crée des situations immédiates dangereuses, parce
que les différentes couches de la population ne possèdent
pas la même capacité de s'orienter rapidement et de se
réorganiser avec le même rythme. La classe dirigeante
traditionnelle, qui a un personnel nombreux et entraîné,
change d'hommes et de programmes et récupère le
contrôle qui était en train de lui échapper avec
plus de célérité que ne peuvent le faire les
classes subalternes ; elle fera s'il le faut des sacrifices,
elle s'exposera à un avenir obscur chargé de promesses
démagogiques, mais elle maintient le pouvoir, le renforce pour
le moment et s'en sert pour écraser l'adversaire »10.
Conscience
contradictoire
Si comme le dit
Gramsci, il est
possible que la majorité des travailleurs se place sous la
direction politique de la bourgeoisie, cela révèle une
contradiction fondamentale au niveau idéologique11.
En effet, l'hégémonie bourgeoise s'appuie sur la
subordination idéologique des travailleurs. A partir de la
phrase, « les idées dominantes d'une époque
n'ont jamais été que les idées de la classe
dominante »12,
Gramsci approfondit le travail de Marx sur l'origine et la nature des
idées pour comprendre comment résoudre cette
contradiction.
Pour Gramsci,
« tous les
hommes sont « philosophes » »13
dans la mesure où « la philosophie [est
une]
conception du monde »14
c'est-à-dire, un raisonnement avec une cohérence propre
qui leur permet de comprendre le monde dans lequel ils évoluent.
Cependant, si ce raisonnement est cohérent, il est, la plupart
du temps, en contradiction avec l'expérience des travailleurs.
En effet, selon
Gramsci, « L'homme
de masse actif [le travailleur] [...] [possède une]
conscience théorique contenue [...] implicitement
dans son action et qui l'unit réellement à tous ses
collaborateurs dans la transformation pratique de la réalité
[le travail] »15.
C'est ce que Gramsci appelle le « bon sens »,
c'est-à-dire une compréhension du monde issue de
l'activité productive, sociale, et qui exprime, même de
manière « embryonnaire »16,
les intérêts réels des producteurs. Le caractère
social et productif de l'exploitation salariée pousse ainsi le
travailleur à remettre en cause, au moins partiellement, le
système.
Pourtant, le
« bon sens »
n'est pas celui qui se manifeste, la plupart du temps, au sein de la
classe ouvrière. Gramsci explique cette contradiction :
« un groupe social (alors qu'il possède en
propre une conception du monde [...]) a, pour des
raisons de
soumission et de subordination intellectuelles, emprunté à
un autre groupe une conception qui ne lui appartient pas, qu 'il
affirme en paroles, et qu 'il croit suivre, parce qu'il la suit en
temps normal, autrement dit lorsque la conduite n 'est pas
indépendante ni autonome, mais justement soumise et
subordonnée. [...] On peut dire qu'il a deux
consciences théoriques (ou une conscience contradictoire) :
l'une qui est contenue implicitement dans son action [...],
l'autre superficiellement explicite ou verbale, qu'il a héritée
du passé et accueillie sans critique. [Celle-ci] n
'est
[...] pas sans conséquence : elle [influe]
sur
l'orientation de la volonté, d'une façon plus ou moins
énergique, qui peut atteindre un point où les
contradictions de la conscience ne permettent aucune action, aucune
décision, aucun choix, et engendrent un état de
passivité morale et politique »17.
Ainsi, selon Gramsci, en « temps normal »
(c'est-à-dire en dehors des périodes de mobilisation),
la conscience des travailleurs est dominée par la pression de
la concurrence capitaliste à laquelle ils sont soumis en
permanence, par les idées de la classe dirigeante, héritées
du passé et de l'habitude de les côtoyer : c'est ce
qu'il appelle « le sens commun ».
La cohérence de leur
pensée,
leur « conception du monde », se
construit à partir de ces idées toutes faites qui
s'articulent entre elles pour former une logique permettant de
fournir des réponses à la majorité des questions
qu'ils se posent. Ce « sens commun » se
construit à partir de convictions comme l'existence d'éléments
surnaturels (Dieu, la magie, etc...), d'une nature humaine ou
d'inégalités naturelles entre les individus. Ainsi, ils
ne divisent pas la société en classes mais,
généralement, en groupes en concurrence (noirs/blancs,
homos/hétéros, croyants/non-croyants, etc.)...
Ainsi, la conscience
des travailleurs
est dominée mais jamais complètement acquise à
la classe dominante car elle contient deux éléments :
l'un négatif dominant et, l'autre, positif en dormance.
Ceux-ci se synthétisent en une seule conscience, mais qui est
« contradictoire ».
En situant l'origine
de l'élément
positif dans l'expérience, Gramsci pointe ici une faiblesse
fondamentale de la position hégémonique de la
bourgeoisie : malgré les apparences, celle-ci est
irréductiblement instable car la classe dirigeante ne peut
priver les travailleurs de leur pratique du travail sans condamner
l'ensemble de la production de richesses.
Gramsci fournit ici
une théorie
d'importance : il explique l'existence d'un réformisme
« naturel »chez les travailleurs, traduction
politique spontanée de la « conscience
contradictoire ». En effet, alors que le « sens
commun » repose sur l'idée que le capitalisme est
l'ordre naturel des choses18
et ne leur permet pas de se voir comme le moteur du changement19,
le caractère social de l'exploitation les pousse
structurellement à remettre en cause le système (au
moins partiellement).
Gramsci met également
à
nu un élément essentiel en terme stratégique car
il désigne le terrain sur lequel se joue la bataille contre
l'hégémonie bourgeoise : la pratique. En effet,
alors que le problème est dans la tête, la solution se
trouve dans l'action : logiquement, le « bon
sens »
généré par l'expérience pratique du
travailleur, « se manifeste dans l'action et donc par
moments, occasionnellement, c'est-à-dire dans les moments où
ce groupe bouge comme un ensemble organique »20.
C'est donc à travers l'activité que le « bon
sens » des travailleurs peut se développer pour
prendre le pas sur le « sens commun » et
produire une conception du monde cohérente avec son expérience
(ce que Marx appelle la « conscience de classe »)
lui permettant de se libérer de son sentiment d'impuissance à
changer les choses.
2. « Détruire une
hégémonie
et en créer une nouvelle »
L'hégémonie
bourgeoise
que Gramsci définit est caractérisée par deux
éléments fondamentaux qui se combinent : un fort
niveau de structuration de la société civile et la
construction de liens politiques inédits entre la bourgeoisie
et la classe ouvrière dans l'Etat parlementaire à
travers ses corollaires « démocratiques »
(associations, presse, partis, syndicats). Un des aspects majeurs de
cette forme du capitalisme est la perte d'explosivité des
confrontations de classe, résultant d'une perte relative des
repères de classe à une échelle de masse. C'est
ce que Gramsci exprime en comparant la lutte des classes en
« Occident » à une « guerre
de position ». Le saut qualitatif qu'a réalisé
la bourgeoisie en devenant hégémonique impose à
tous ceux qu'elle domine de franchir également un saut
qualitatif dans leur lutte contre le capitalisme. Pour Gramsci,
l'enjeu est de « détruire une hégémonie
et en créer une nouvelle »21.
L'importance
des idées
Cependant, la
domination idéologique
de la bourgeoisie s'ancre fondamentalement sur la structuration
économique et politique de la société qu'elle a
façonnée en tant que classe dirigeante. La classe
ouvrière est divisée tant socialement (« cols
blancs » / « cols bleus »,
profs/élèves, etc.), que politiquement (la variété
de partis dans lesquels les travailleurs s'organisent en est une
expression) ou idéologiquement (certains travailleurs sont
racistes mais tous ne le sont pas). Ces divisions pèsent sur
la conscience que la classe a (ou plutôt, n'a pas) d'elle-même
et impliquent, pour Gramsci, que les révolutionnaires soient
les artisans de son unification, tant au niveau théorique que
pratique : « Le Prince moderne [le
Parti]
doit, et ne peut pas ne pas être le champion et
l'organisateur d'une réforme intellectuelle et morale ;
ce qui signifie créer le terrain pour un développement
supérieur de la volonté collective »22.
Cette conscience
nécessaire
n'est pas spontanée, elle doit s'appuyer sur une analyse et
une compréhension scientifique du monde et de l'histoire qui
ne peut pas être présente dans le « bon
sens » : « Il ne suffit pas de
connaître l'ensemble des rapports en tant qu'ils existent à
un moment donné comme un système donné, mais
[...] il importe de les connaître génétiquement,
c'est-à-dire, dans leur mouvement déformation, puisque
tout individu est, non seulement la synthèse des rapports
existants, mais aussi l'histoire de ces rapports, c'est-à-dire
le résumé de tout le passé »23.
Le capitalisme repose sur l'exploitation d'une majorité de la
population par une minorité organisée en permanence
pour défendre et développer sa position dominante.
Ainsi, le monde change tout le temps mais la contradiction entre
dominés et dominants est permanente. Une des tâches
fondamentales du parti révolutionnaire est de permettre à
la classe ouvrière de comprendre tant les changements que les
« lois » du système : « La
philosophie de la praxis [la théorie marxiste] ne prétend
pas résoudre de manière pacifique les contradictions
qui existent dans l'histoire et dans la société, bien
plus : elle est la théorie même de ces
contradictions »24.
Ainsi, pour Gramsci, le marxisme est l'outil théorique de la
classe ouvrière en lutte pour son émancipation. Une des
tâches fondamentale du Parti est donc de mettre cet outil à
sa disposition.
Son objectif, dans la
continuité
de Marx et de Lénine, est de définir précisément
ce que le Parti doit faire pour être un outil efficace et
aboutir à une situation où : « la
classe ouvrière [est parvenue] à acquérir
une personnalité politique propre, une ferme conscience, de
classe, et l'indépendance vis-à-vis de toutes les
autres classes ; dans la mesure où elle [est
parvenue] à organiser ses forces, c'est-à-dire à
jouer effectivement un rôle de direction à l'égard
des autres agents historiques »25.
C'est par son action politique consciente et autonome que la classe
ouvrière peut détruire le capitalisme : comprendre
le monde dans sa globalité est une condition pour le
transformer.
Le
réformisme, une réfraction de l'hégémonie
bourgeoise
Un des handicaps de
la classe ouvrière
lorsque la bourgeoisie exerce sur elle son hégémonie,
c'est le poids politique que les organisations réformistes
exercent en son sein. L'hégémonie bourgeoise se traduit
par une hégémonie des directions26
réformistes au sein du mouvement ouvrier. En 1923, Gramsci
écrivait à un camarade italien : « Trois
ans d'expérience nous ont appris combien (et je ne veux pas
seulement parler de l'Italie) sont enracinées les traditions
social-démocrates [réformistes], et combien il
est difficile de détruire par la simple polémique
idéologique les séquelles du passé. Il est
nécessaire de mener une action politique, vaste et minutieuse,
qui désagrège jour après jour, cette tradition,
et démantèle l'organisme qui l'incarne »27.
Lorsque Gramsci parle
de
« traditions », il désigne tout un
ensemble de comportements, théoriques et pratiques, qui
dépassent largement le cadre des partis politiques. En effet,
le réformisme « organisé »
s'appuie, pour se développer sur la forme
« naturelle »
du réformisme. Cette dernière pèse positivement
dans la classe, en exprimant l'opposition à l'ordre établi.
Le réformisme organisé, quant à lui, pèse
négativement car, en incarnant la contradiction entre « bon
sens » et « sens commun », il
encourage l'ancrage de ce dernier au sein de la classe.
En effet, lorsqu'ils
proposent comme
perspective d'accéder à la direction de l'Etat (et donc
de le préserver plutôt que le détruire), les
dirigeants réformistes, s'appuyant sur le sentiment spontané
d'impuissance politique des travailleurs, gagnent en audience tout en
encourageant la passivité. Acceptant, comme le souhaite la
bourgeoisie, le cadre parlementaire comme l'espace principal de la
bataille politique, les dirigeants réformistes acceptent
également que la bataille politique soit menée par des
spécialistes, des intellectuels, des gens que le « sens
commun » considère comme « plus
capables » que l'ouvrier lambda.
Évidemment, cela ne
développe
pas la confiance des dominés dans leurs propres forces pour
changer les choses. Ainsi, les dirigeants réformistes
participent activement au développement de la passivité
et au « brouillage » des repères de
classe à l'échelle de la classe : à cause
des contradictions sur lesquelles il repose, le projet réformiste
est une « réfraction » de l'hégémonie
bourgeoise au sein du mouvement ouvrier.
Gramsci
apprend du mouvement
Gramsci a été
profondément influencé comme militant révolutionnaire
par le mouvement des conseils d'usine italien. Ce mouvement tirait,
pour lui, son importance politique dans le fait que les conseils
« réalis[aient] l'unité de la
classe laborieuse, il[s] donn[aient] aux
masses une
cohésion et une forme qui sont de même nature que la
cohésion et la forme que prend la masse dans l'organisation
générale de la société »28.
Sa participation à ce mouvement, à travers la rédaction
et la diffusion de L'Ordine Nuovo29,
est sans aucun doute au fondement des positionnements presque
« instinctifs » en faveur de l'unité
ouvrière qu'il a eu dans les années suivantes. C'est en
les défendant d'une manière de plus en plus cohérente
qu'il est devenu, entre 1924 et 1926, le fer de lance d'une bataille
politique au sein du jeune Parti Communiste d'Italie (PC d'I) contre
son dirigeant historique, Amadeo Bordiga30.
En effet, face à
l'offensive de
la droite et des fascistes31,
contrairement à Bordiga, Gramsci a encouragé des
initiatives telles que les Arditi del Popolo
(« les
soldats du peuple ») ou l'Alleanza del Lavoro
(« l'Alliance du travail »). Le premier était
un mouvement qui avait pour objectif de repousser les attaques
fascistes contre les ouvriers. Constitués de groupes locaux
qui avaient émergé dans des usines ou des quartiers,
ils étaient constitués d'ouvriers32
socialistes, républicains, anarchistes, syndicalistes
révolutionnaires ou encore militants catholiques. En 1921, ils
ont réussi à remporter quelques victoires, comme
lorsqu'ils ont empêché la tenue d'une rencontre
nationale des fascistes à Rome en novembre 192133.
L'Alleanza del Lavoro, quant à elle, s'était
constituée en 1922 à l'initiative du syndicat des
cheminots avec l'objectif de s'opposer aux attaques contre les
libertés démocratiques en même temps qu'aux
régressions économiques et sociales (salaires,
licenciements, etc.). Elle regroupait la CGL (syndicat majoritaire
chez les ouvriers d'usine, un million de membres) et des branches
syndicales comme la fédération des travailleurs des
ports ainsi que de petits syndicats et groupes anarchistes. Voici ce
que Gramsci écrit à son propos en mai 1922 :
« C'est [...] la réalité qui a
entraîné l'adhésion du prolétariat à
la lutte générale. [....] Cette même force
féconde de l'unité a donné naissance en Italie à
l'organisme de l'Alleanza del lavoro dans les laquelle les ouvriers
placent aujourd'hui toutes leurs espérances de lutte.
[...] Pour cette raison même, grande est la tâche de
l'Alleanza del Lavoro en ce moment décisif pour le prolétariat
italien. [...] Ne pas comprendre cela, s'opposer
aujourd'hui
encore à l'unité des forces ouvrières, empêcher
sa réalisation par de vains compromis, c'est se salir d'un
crime »34.
Ces initiatives ont rapidement périclité :
circonscrivant leur intervention à un combat physique entre
individus, les Arditi n'ont pas réussi à
entraîner l'ensemble des opposants au fascisme et sont vite
devenus des petits groupes armés pensant pouvoir se
substituer, du fait de leur radicalité, à la
construction d'un rapport de force politique. L'Alleanza del
Lavoro, elle, n'a existé que quelques mois car la CGL n'a
jamais réussi à dépasser ses désaccords
internes pour s'engager dans la structuration d'un front
anti-fasciste.
De cette période,
Gramsci
comprend l'incapacité tant des réformistes que des
radicaux à construire des fronts durables permettant d'unifier
les travailleurs pour gagner. Il comprend que les révolutionnaires
ont la responsabilité de construire le mouvement avec
l'objectif de dépasser ces limites : construire l'unité
tout en menant les combats stratégiques nécessaires au
développement du mouvement.
Spontanéité
et direction consciente
Tant que la
structuration de la société
ne s'articule pas autour des intérêts économiques
et politiques des dominés (société socialiste),
celle-ci reste organisée à partir de ceux de la classe
dirigeante. Le dépassement du « sens commun »,
en perspective de ce renversement, ne peut donc se faire que dans ce
que Gramsci appelle l'« unité de la
« spontanéité » et de la
« direction consciente» »35,
c'est à dire du mouvement et du Parti. La classe se renforce
ainsi, elle même, à travers l'activité du Parti :
« [le mouvement des conseils d'usine à Turin] fut
éduqué, orienté, purifié de tous les
corps étrangers qui pouvaient le souiller, afin de le rendre
homogène, mais de façon vivante, historiquement
efficace, grâce à la théorie moderne [le
marxisme] »36.
Dans le même temps, le Parti ne peut se renforcer, assimiler
les expériences de la classe, qu'en développant le
mouvement. Pour que se développe cette relation d'éducation
réciproque et de liaison étroite entre le Parti et la
classe, le Parti doit mettre en œuvre une véritable stratégie
ancrée dans le mouvement des masses : « Le
principe selon lequel le Parti dirige la classe ouvrière ne
doit pas être interprété de façon
mécanique. Il ne faut pas croire que le Parti puisse diriger
la classe ouvrière en s'imposant à elle de l'extérieur
et de façon autoritaire [...] ces déviations
conduisent à une surévaluation arbitraire et formelle
du rôle dirigeant du Parti : [...] la
capacité
de diriger la classe ne tient pas au fait que le parti se
«proclame »
son organe révolutionnaire, mais au fait qu 'il parvient
« effectivement », en tant que parti de la
classe ouvrière, à rester en liaison avec toutes les
couches de cette même classe, à impulser les masses dans
la direction souhaitée et la plus favorable, compte tenu des
conditions objectives. Le fait d'être reconnu par les masses
comme « leur » parti (conquête de la
majorité) n'est que comme conséquence de l'action menée
parmi elles, et c'est à cette condition seulement que le Parti
peut se prévaloir d'être suivi par la classe ouvrière.
Cette action dans les masses est un impératif qui l'emporte
sur tout «patriotisme » de parti »37.
Marquer
la « ligne de front » et « creuser
les tranchées »
Pour Gramsci, le
« bon
sens » ne peut se développer que dans les
mobilisations, c'est-à-dire au moment où les dominés
s'engagent dans une bataille contre leur domination. Le rôle
des révolutionnaires est donc d'encourager et de favoriser
toute rébellion spontanée avec cet objectif
d'entraînement dans l'action de l'ensemble des dominés.
« Les communistes [...] doivent
savoir tout
mettre en œuvre pour atteindre cet objectif, et surtout se montrer
capables de se rapprocher des ouvriers d'autres partis ou sans parti,
en venant à bout de leur hostilité et de leur
incompréhension déplacées, en se présentant
en toute circonstance comme les artisans de l'unité de classe
dans la lutte pour la défense de la classe et sa
libération »38.
L'enjeu, pour Gramsci, est de créer ainsi les conditions du
dépassement du « sens commun » à
l'échelle de toute la classe. Pour cela, il s'agit de créer
les conditions pour entraîner des couches toujours plus larges
de travailleurs à tester leurs idées dans l'action.
Parce que la confrontation prend la forme d'une guerre de position,
« l'élément décisif de toute
situation est la force organisée en permanence et préparée
depuis longtemps, [...] aussi la tâche essentielle
est-elle de veiller systématiquement et patiemment à
former, à développer, à rendre toujours plus
homogène, compacte, consciente d'elle-même cette force
[la classe ouvrière] »39.
Les expériences des travailleurs, les avancées et les
reculs, la mémoire des luttes et les traditions militantes
doivent prendre corps dans des organisations. Institutionnaliser
toutes les avancées qu'une mobilisation produit dans la
bataille entre le « sens commun » et le
« bon
sens », sous une forme organisationnelle permanente, est
ce qui permet, dans le cadre de la guerre de position, d'isoler le
« bon sens » et de créer les conditions
de son développement permanent.
Le front unique est
l'élément
fondamental de cette stratégie : « Le
« front unique » [...] que les
communistes s'efforcent de constituer doit chercher à se
présenter comme un front unique organisé, autrement dit
ayant pour base les organismes autour desquels les masses dans leur
ensemble se restructurent et se regroupent [...]. Il
faut
considérer la question sans privilégier de façon
fétichiste une forme déterminée d'organisation,
en se rappelant que notre objectif fondamental est de parvenir à
une mobilisation et une unité organique de plus en plus vastes
des forces. Pour y arriver, il faut savoir s'adapter à tous
les terrains qui s'offrent selon les situations, exploiter tous les
motifs d'agitation, mettre l'accent sur telle ou telle forme
d'organisation selon les nécessités et les possibilités
de développement de chacune d'elles »40.
Quelles que soient les formes qu'ils peuvent prendre, la-construction
de multiples cadres de front unique poursuit un objectif
central :
organiser la classe, resserrer ses liens et permettre aux
travailleurs de tester leurs idées spontanées et
multiples dans l'action. C'est seulement à cette condition que
les révolutionnaires peuvent être en mesure de proposer
une direction que les travailleurs puissent reconnaître comme
la leur. Constitués dans l'objectif de construction des
batailles de toute la classe, les fronts uniques doivent ainsi
permettre de former une sorte de réseau
d'« institutions »
alternatives à celles de la classe dirigeante, reconstruisant
des « repères de classe » à une
échelle dépassant les pans de la classe déjà
engagés dans la confrontation.
Cette structuration
propre, s'ancrant
sur les expériences des dominés, est une condition pour
construire le rapport de force idéologique nécessaire
avec la bourgeoisie. Mais une telle structuration indépendante
de la classe ne se fait pas spontanément. Elle dépend
de la capacité des révolutionnaires à orienter
sa construction en ce sens. Parce que seuls les révolutionnaires
veulent « rendre les gouvernés
intellectuellement indépendants des gouvernants »41,
cette structuration, pour Gramsci, est une bataille politique en
elle-même, condition pour la construction de l'hégémonie
ouvrière, c'est-à-dire de la direction politique de la
classe ouvrière sur l'ensemble de la société.
|