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Que
Faire – Numéro 9 - août/octobre 2008
Juillet
1917
Quand les bolcheviks s'opposent
à
l'insurrection
Marie Périn
« Sans
organisation
dirigeante, l'énergie des masses se volatiliserait comme de la
vapeur non enfermée dans un cylindre à piston.
Cependant le mouvement ne vient pas du cylindre ni du piston mais de
la vapeur ».1
Cette comparaison de
Trotsky reflète
parfaitement le lien entre le parti bolchevik et les masses durant
toute la période de la révolution russe.
Un parti
révolutionnaire de
masse se caractérise par une interaction entre une direction
consciente (le parti) comprise et reconnue par la majorité des
travailleurs et l'expérience que font les travailleurs dans le
processus révolutionnaire, expérience directement
assimilée par cette direction. Cette interaction ne se
proclame pas, elle se construit. Les « Journées de
Juillet » à Petrograd en sont l'illustration.
La révolution de
février
1917 a renversé le tsarisme et a mis en place une situation de
double pouvoir avec d'un côté un gouvernement provisoire
issu de la Douma d'Etat - d'abord quasiment exclusivement composé
de représentants des partis bourgeois, puis à partir de
mai, coalition de représentants de partis de la bourgeoisie et
des représentants de partis socialistes modérés
(SR et mencheviks), et de l'autre les soviets couronnés par
des comités exécutifs, ceux-ci dominés jusqu'en
septembre-octobre par les socialistes modérés.
Ce n'est qu'en avril,
sous l'influence
de Lénine, s'appuyant sur les secteurs les plus radicaux du
Parti à Petrograd (Vyborg, garnison de Cronstadt) que le parti
bolchevik rompt avec son attitude de soutien critique au gouvernement
provisoire pour préconiser la prise du pouvoir par les
soviets. L'évolution de la situation fait que cette position
gagne en audience à Petrograd où se trouve les plus
fortes concentrations d'ouvriers de Russie et qui est le cœur de la
révolution.
En effet, au cours du
mois de juin
1917, la situation de crise économique et politique
s'exacerbe.
Le coût de la guerre
est énorme.
Les prix montent, des usines sont menacés de fermeture, tout
vient à manquer, on risque la famine.
L'exaspération
commence à
gagner l'ensemble des travailleurs, mais aussi des soldats au front
qui ne veulent plus combattre et ceux dans les casernes qui ne
veulent pas y être envoyés suite à la nouvelle
offensive militaire lancée par le gouvernement provisoire. Le
21 juin, une grève pour l'augmentation des salaires éclate
dans plusieurs ateliers de l'usine Poutilov, usine de trente-six
mille travailleurs.
De nombreuses
explosions partielles de
ce type ont lieu dans la plupart des usines et la colère des
ouvriers est directement dirigée vers le gouvernement.
Des remaniements ont
lieu au front car
des soldats refusent de combattre.
Ce même 21 juin, les
mitrailleurs
de Petrograd décident en assemblée générale
de n'envoyer d'effectifs au front que dans le cas où « la
guerre aurait un caractère révolutionnaire ».
La crise s'accentue
le 2 juillet suite
à la démission des ministres cadets2
du gouvernement provisoire3.
Les Journées de Juillet s'ouvrent
C'est dans ce climat
que la question
d'une manifestation armée est posée le 3 juillet par
plusieurs milliers de mitrailleurs lors d'une réunion de leurs
comités qui se transforme en meeting. A la suite de ce
meeting, des délégués sont envoyés dans
les casernes et les usines de Petrograd, où ils trouvent un
écho favorable.
L'effervescence
envahie toute la ville
de Petrograd. Très vite, on s'attelle à la préparation
de la manifestation :
« Dans
une masse de milliers d'ouvriers — raconte Métélev,
militant de Vyborg - allaient et venaient, faisant claquer les
culasses de leurs fusils, des centaines déjeunes gardes.
[...] Par les rues filaient en diverses directions des autos chargées
d'ouvriers et de soldats armés : délégués,
agitateurs, éclaireurs, hommes de liaisons, effectifs chargés
de racoler les ouvriers et les régiments.
Tous croisent le fusil.
Les camions
automobiles, hérissés de baïonnettes,
reproduisaient le tableau des Journées de Février,
électrisaient les uns, terrifiaient les autres ».
Trotsky cite le cadet
Nabokov :
« Ce sont les mêmes faces démentes,
abruties, bestiales, que nous nous rappelons tous depuis les Journées
de Février » et note : « Vers
neuf heures, sept régiments se dirigeaient déjà
vers le palais de. Tauride. En route s'adjoignirent des colonnes
venues des usines et de nouvelles unités militaires. Le
mouvement du régiment de mitrailleurs révélait
une formidable puissance contagieuse. Les « Journées
de Juillet » s'étaient ouvertes »4.
Les bolcheviks se réunissent au
cœur de
la crise et analysent la situation
Dès le 21 juin,
Lénine
avait appelé les ouvriers et les soldats de Petrograd à
la patience : « Nous comprenons l'amertume,
nous
comprenons l'effervescence des ouvriers de Piter. Mais nous leur
disons : camarades, une action directe ne serait pas
rationnelle
pour le moment »5.
En effet, si la
majorité des
travailleurs et des soldats de Petrograd sont arrivés à
la conclusion que le gouvernement provisoire est devenu un obstacle
au développement du processus révolutionnaire
cela n'est pas le cas
dans le reste de
la Russie. Une insurrection prématurée et isolée
à Petrograd pourrait facilement être réprimée,
mettant un terme au développement du processus révolutionnaire
dans toute la Russie.
Nevsky, dirigeant de
l'Organisation
militaire des bolcheviks, très respecté parmi les
soldats, est venu s'adresser aux mitrailleurs lors du meeting qui
acta la manifestation.
Trotsky
écrit : « Il
semble qu'il fut écouté. Mais, comme le meeting se
prolongeait interminablement, les dispositions de l'auditoire
changeaient, de même que sa composition. [...] Ce
fut
pour nous une très grande surprise - raconte Podvoïsky,
autre dirigeant de l'Organisation militaire - quand à sept
heures du soir, arriva au galop une estafette pour nous annoncer
que... les mitrailleurs avaient de nouveau décidé de
manifester »6.
La manifestation va
donc avoir lieu.
Dans l'après-midi du
3 juillet
se tient la conférence générale des bolcheviks
de la capitale. Tomsky, vieil ouvrier bolchevik, y développe
la pensée de Lénine : une manifestation armée
dans la situation actuelle serait prématurée, il faut
tenter de contenir les masses tout en proposant au comité
exécutif des soviets de prendre le pouvoir en main.
L'écrasante majorité
de
la conférence est d'accord avec Tomsky. A quatre heures le
Comité Central valide la décision de la conférence.
Ses membres se dispersent dans les usines pour empêcher la
manifestation.
Impossible d'empêcher la
manifestation, il
faut donc y participer
« Vers huit
heures du soir, le
régiment de mitrailleurs et, à sa suite, le régiment
moscovite s'approchèrent du palais de Kczesinska7.
Des bolcheviks populaires, Nevsky, Lachénitch, Podvoisky,
essayèrent du haut du balcon, de déterminer les
régiments à rentrer chez eux. On leur répondait
d'en dessous : « A
bas » !
Du balcon des bolcheviks
l'on n 'avait
pas encore entendu de tels cris venant de soldats, et c'était
un symptôme inquiétant ».
Manifestations,
meetings, réunions
de comités... la journée du 3 ressemble à une
explosion spontanée dans laquelle de tous côtés
on tente de s'organiser.
Durant cette journée,
de
nombreux bolcheviks sont présents à la réunion
de la section ouvrière du soviet de Petrograd. Le bolchevik
Kamenev y fait cette intervention: « Nous n'avons pas
appelé à une manifestation, dit-il, mais les masses
populaires sont elles-mêmes descendues dans la rue...Et du
moment que les masses sont sorties, notre place est au milieu
d'elles...Notre tâche, maintenant, est de donner au mouvement
un caractère organisé »8.
Cette position est adoptée par la réunion. Une
commission de 25 personnes est élue pour diriger le mouvement
sur proposition des bolcheviks. Les mencheviks et les SR se sentant
minoritaires quittent la salle. Leur position est de ne prendre
aucune position et de se répartir dans les quartiers pour
maintenir l'ordre. Une résolution est adoptée qui
demande au comité exécutif central des soviets de
prendre en main le pouvoir. Cette résolution, dans son contenu
acte le basculement de la section ouvrière vers la position
des bolcheviks : « Tout le pouvoir aux
soviets »9.
Les manifestants accueillent cette décision de la section
ouvrière comme un pas en avant vers la victoire. Mais remettre
la revendication au comité exécutif du Soviet de la
prise en main du pouvoir par celui-ci, c'est empêcher
l'insurrection armée tout en appuyant la démarche
politique de la revendication.
La décision est donc
prise de
prendre la tête de la manifestation en faisant tout pour que
celle-ci soit pacifique. Les bolcheviks appellent donc à
marcher pacifiquement vers le palais de Tauride et à élire
des délégués pour remettre les revendications au
Comité exécutif.
Le soir du 3 juillet,
des coups de feu
sont tirés des toits sur la foule par des agents provocateurs
de la bourgeoisie. Les manifestants sont pris de panique et les coups
de feu partent en tous sens. On compte des morts et des blessés
du côté des manifestants.
L'implication et la direction
des bolcheviks au
cœur des masses
Toute la nuit du 3 au
4 juillet, de
minuit à cinq heures du matin, se tient une séance
commune des comités exécutifs qui est censée
prendre une position par rapport aux demandes des masses et notamment
sur la revendication de « Tout le pouvoir aux
soviets », en réalité les dirigeants
cherchent à gagner du temps en attendant que des forces années
arrivent.
Parallèlement se
tient au palais
de Tauride la séance de nuit des bolcheviks pour décider
de quelle attitude adopter pour le lendemain.
Entre trois et quatre
heures du matin,
30 000 personnes venues de l'usine Poutilov, arrivent devant
le
palais de Tauride. Elles étaient en marche depuis onze heures
du soir, d'autres usines s'étaient joint à elles sur le
trajet. Une délégation d'usine peut entrer à la
réunion des comités exécutifs, les autres sont
allongés par terre en espérant qu'une réponse
sur la question du pouvoir leur sera donnée.
« L'usine
Poutilov, couchée
par terre à trois heures du matin autour du palais de Tauride,
dans lequel les leaders démocrates attendent l'arrivée
de troupes du front — voilà un des tableaux les plus
émouvants de la révolution sur le point de démarcation
entre février et octobre ».10
Deux éléments pèsent
fortement sur la décision que doivent prendre les bolcheviks :
Tout d'abord, l'usine
Poutilov couchée
dehors : 30 000 ouvriers déterminés à
avoir des réponses et exténués après une
nuit de marche ne vont certainement pas retourner travailler le
lendemain.
Le deuxième élément
est un coup de téléphone que reçoit Zinoviev de
Cronstadt. Cet appel lui apprend qu'à la première
heure, la garnison des matelots marchera au côté des
soldats et des ouvriers de Petrograd et que rien ne pourra les en
empêcher. Les masses sont plus déterminées que
jamais, la tâche du parti est d'être avec elles.
Finalement, la
décision des
bolcheviks à l'unanimité est d'appeler, au nom du
parti, les masses à continuer à manifester le
lendemain. La discussion sur le fait que les masses soient armées
ou non se règle très vite. Aux vues des provocations de
la manifestation dû 3 juillet, il ne paraît pas possible
que les masses ne puissent pas se défendre en cas d'attaques.
De plus, la détermination des masses est telle que les
bolcheviks ne peuvent pas empêcher le fait que les masses
soient armées. Cependant, la ligne du Parti ne change pas. Il
appelle à une manifestation pacifiste et organisée.
A partir du moment où
cette
décision est prise, le Parti prend la direction du mouvement.
Une manifestation de masse
dirigée par les
bolcheviks
Les manifestants se
rassemblent vers
onze heures du matin. Alors que la veille, les soldats ont lancé
le mouvement, le 4 juillet les usines sont en tête.
« A l'usine de
la Baltique, où
prédominaient les mencheviks et les
socialistes-révolutionnaires, sur cinq mille ouvriers, environ
quatre mille se mirent en marche. A la fabrique de chaussures
Skorokhod, qui avait été longtemps considérée
comme la citadelle des socialistes-révolutionnaires, l'état
d'opinion s'était si brusquement modifié qu 'un ancien
député de la fabrique, un socialiste-révolutionnaire,
dut renoncer pendant quelques jours à se montrer ».11
Le mouvement prend
une ampleur plus
importante que la veille. Des centaines de milliers de travailleurs
et de soldats convergent vers le palais de Tauride, tandis que des
dizaines de milliers d'autres font un détour par le siège
des bolcheviks. Toutes les usines sont en grève. L'implication
du Parti est palpable par le caractère plus organisé de
la manifestation comparé à la veille.
« De Cronstadt,
de
Novy-Peterhof, de Krasnoié-Sélo, du fort de Krasnaia
Gorka, de toute la périphérie environnante, par mer et
terre, s 'avancent des matelots et des soldats, musique en tête,
armés, et, bien pis, avec des pancartes bolchévistes ».12
Trotsky note que la
manifestation prend
sa plus grande ampleur quand les matelots de Cronstadt arrivent. Un
plan a été établi dans la nuit : « on
mobilise une flottille, pour les besoins d'une descente
politique ;
l'arsenal délivre plus d'une tonne de munitions. Sur des
remorqueurs et des vapeurs pour passagers, environ dix mille
matelots, soldats et ouvriers armés entrèrent dans
l'estuaire de la Neva à midi. Descendus sur les deux berges du
fleuve, ils s'unissent en un seul cortège, le fus il à
la bretelle, musique en tête. Derrière les détachements
de matelots et de soldats, des colonnes d'ouvriers des rayons de
Petrograd et de Vassili-Ostrov, mêlées à des
compagnies de combat de la Garde rouge. Sur les flancs, des autos
blindées ; au-dessus des têtes, d'innombrables
drapeaux et pancartes »13.
Groupés devant le
palais de
Kczesinska, les manifestants, notamment les matelots de Cronstadt,
veulent entendre Lénine. Celui-ci est rentré de
Finlande dans la nuit, suite aux événements. Le
discours de Lénine ne répond pas à
l'enthousiasme de la foule. Il salue les révolutionnaires de
Cronstadt, exprime l'assurance que le mot d'ordre « Tout
le pouvoir aux soviets » finira par triompher et
appelle « au sang-froid, à la fermeté et
à la vigilance ».
Ceux qui devraient prendre le
pouvoir...
organisent la répression
La manifestation
reprend sa marche
après l'arrêt devant le siège des bolcheviks mais
l'atmosphère change lorsque éclatent des fusillades
dans différents points de la ville. Même si dans de
nombreux points, les manifestants ne voient pas d'où et qui
tire, et que pris de panique les masses répondent, elles
aussi, par des tirs non clairement dirigés, Trotsky note :
« Les principaux fauteurs de l'effusion de sang
étaient, cependant, des troupes du gouvernement, impuissantes
à maîtriser le mouvement, mais suffisantes pour la
provocation ».
L'Organisation
militaire du parti
bolchevik, avec à sa tête Podvoïsky et Nevsky, joue
un rôle très important quant au caractère
organisé de la manifestation du 4 juillet mais aussi pour
protéger les manifestants des attaques.
La plus grosse
« bataille »
de ces Journées est la collision sur la Liéteïny,
une partie de la manifestation se retrouve face à des cosaques
aux ordres du gouvernement provisoire qui ouvrent le feu. « Sept
cosaques furent tués, dix-neuf blessés ou contusionnés.
Parmi les manifestants, il y eut six tués, environ vingt
blessés. Ça et là, gisaient des cadavres de
chevaux »14.
Jusque tard dans la soirée, la manifestation se transforme en
petits combats de rue entre manifestants et patriotes.
Dans la soirée, le
Comité
Central des bolcheviks décide d'appeler les ouvriers et les
soldats à arrêter la manifestation jugeant que la
tournure des événements ne mène à rien à
part faire des victimes.
Parallèlement, la
manifestation
s'agglutine devant le palais de Tauride où se tient la séance
unifiée des comités exécutifs. Des représentants
de 44 fabriques et usines sont présents à la séance.
Celle-ci est constamment interrompue par la foule extérieure
notamment les ouvriers de Poutilov qui veulent que Tseretelli sorte
« de gré ou de force ».
Tseretelli, menchevik, dirigeant du comité exécutif du
Soviet et ministre des postes du gouvernement provisoire vient de
prendre la parole à l'intérieur en affirmant qu'il ne
peut y avoir d'autres solutions que de garder le gouvernement tel
qu'il est et de convoquer un congrès extraordinaire des
soviets dans quinze jours. Devant la foule menaçante, les
bolcheviks décident d'intervenir.
Zinoviev raconte
« Nos
camarades m'invitèrent à aller au-devant des ouvriers
de Poutilov... Un océan de têtes tel que je n 'en avais
jamais vu. Plusieurs dizaines de milliers d'hommes amassés.
Les cris : « Tseretelli ! »
continuaient... Je commençai : « Au
lieu de Tseretelli, c'est moi qui sors ».
(Des
rires). Cela fit un revirement dans les esprits. Je pus prononcer un
discours assez long... En conclusion, je priai aussi cet auditoire de
se disperser aussitôt, pacifiquement, en maintenant un ordre
parfait et en ne se laissant, en aucun cas, provoquer à des
gestes agressifs. (Tempête d'applaudissements.) Les hommes
assemblés se mettent en rangs et commencent à se
disperser »15.
L'appel des
bolcheviks à l'arrêt
des manifestations est entendu et ne rencontre pas de résistance.
Les travailleurs et les soldats ne sont plus prêts à
manifester le lendemain. A travers ces deux jours de manifestations,
les masses ont compris que la question du pouvoir ne se pose pas de
façon si simple. La séance unifiée des comités
exécutifs a démontré que l'organe auquel les
masses font appel pour prendre le pouvoir est dominé par des
partis qui soutiennent le gouvernement provisoire. Pire, alors que se
tient cette séance, ces mêmes partis cherchent des
forces armées pour réprimer les manifestants et en
finir avec les bolcheviks qu'ils voient comme leur principal ennemi.
Les autorités
réussissent
dans l'après-midi du 4 juillet à décider les
régiments neutres, qu'ils n'avaient pas réussi à
convaincre plus tôt, à réprimer en les persuadant
que Lénine est un espion de l'Allemagne. Le comité
exécutif redouble d'efforts pour colporter cette accusation.
Dans la nuit du 4 au 5 juillet, les troupes arrivent et il faut
organiser la retraite. Des dirigeants ouvriers, des soldats, des
matelots sont arrêtés et mis en prison, l'imprimerie des
bolcheviks est détruite. Toute personne disant un mot qui va
dans le sens des bolcheviks est arrêtée. Le parti
bolchevik doit retourner dans la clandestinité.
Les leçons de Juillet
Les dirigeants
bolcheviks qualifièrent
les Journées de Juillet de demi insurrection c'est-à-dire
plus qu'une manifestation et moins qu'une insurrection. L'attitude
qu'a adopté le Parti tout au long des événements
a permis d'éviter le pire. En effet, si le Parti avait laissé
faire les masses et avait refusé de participer aux
manifestations, les anarchistes et les éléments les
plus gauchistes auraient dirigé le mouvement ce qui aurait
laissé place à la désorganisation et à
une fin beaucoup plus violente. A l'inverse, si les bolcheviks
avaient participé et dirigé les manifestations en
renonçant à leur jugement sur la situation globale,
s'ils s'étaient laissés emporter par les masses :
« l'insurrection aurait indubitablement pris une
audacieuse ampleur, les ouvriers et les soldats, sous la direction
des bolcheviks, se seraient emparés du pouvoir, toutefois et
seulement pour préparer l'effondrement de la révolution.
La question du pouvoir à l'échelle nationale n 'eût
pas été comme en Février résolue par une
victoire à Petrograd. La province n'eût pas suivi de
près la capitale. Le front n 'eût pas compris et n
'aurait pas accepté le changement de régime. Les
chemins de fer et le télégraphe auraient servi les
conciliateurs contre les bolcheviks. Kerensky et le Grand Quartier
Général auraient créé un pouvoir pour le
front et la province. Petrograd eût été bloquée.
Dans ses murs aurait commencé une désagrégation.
Le gouvernement aurait eu la possibilité de lancer sur
Petrograd des masses considérables de soldats. L'insurrection
aurait abouti, dans ces conditions, à la tragédie d'une
Commune de Petrograd ».
Trotsky nous fait ici
réellement
comprendre l'importance qu'a eu le Parti dans ces Journées.
Prendre la tête de la manifestation et arrêter celle-ci
au moment où elle pouvait se transformer en un réel
conflit armé a fait que les conséquences de Juillet
furent difficiles mais pas insurmontables. Les événements
ont fait des dizaines de morts et non des centaines. La répression
qui a suivi a été très forte mais dès
septembre tant les masses que le parti bolchevik relève la
tête. Cette fois, la position des bolcheviks est majoritaire
dans tous les grands centres de la Russie. Soukhanov adversaire
politique des bolcheviks décrit dans ses mémoires
l'ambiance des derniers jours de septembre 1917 et note à
propos des bolcheviks: « leurs bataillons
grossissaient
d'heures en heures [...] Les bolcheviks
travaillaient sans
interruption. Ils étaient parmi les masses, dans les ateliers,
tous les jours, à toute heure de la journée. Des
dizaines d'orateurs, jour après jour, célèbres
ou peu connus, parlaient dans les usines et les casernes. Pour les
masses, ces hommes étaient devenus leurs hommes à elles
parce qu'ils étaient toujours présents, prenant en main
aussi bien les détails que les problèmes importants qui
se posaient dans les usines et les casernes. Ils étaient
devenus l'unique espoir... Les masses vivaient et respiraient au même
rythme que les bolcheviks »16.
L'insurrection est à
Tordre du
jour, il s'agit non plus de convaincre les soldats et les
travailleurs de Petrograd mais de les organiser dans ce sens.
Ce que l'on peut
observer dans ces
Journées, c'est l'interaction entre le Parti et la classe,
comment le Parti nourrit la classe et inversement.
Les enseignements du Parti
révolutionnaire
à la classe
- Le Parti a une
boussole qui lui
permet de s'orienter. Cela lui vient de principes théoriques
et stratégiques sur la base du marxisme, d'une analyse de la
société russe dans le cadre historique mondial, en
particulier depuis 1914 de l'analyse de la guerre comme une guerre
impérialiste, etc. ainsi que de l'expérience
révolutionnaire emmagasinée au cours des décennies
précédentes, en particulier la Révolution de
1905...
- Le Parti a une
implantation nationale
qui lui permet de juger les rapports de forces sur l'ensemble de la
Russie, implantation longuement bâtie au cours des décennies
précédentes, qui permit de rassembler des noyaux assez
solides au quatre coins du territoire pour endurer les périodes
les plus dures comme l'interdiction du Parti à partir de 1914.
Or les informations qui viennent des différentes provinces,
quoique contrastées, dessinent une tendance claire. Trotsky
indique : « A Samara, par exemple,
l'organisation
bolchéviste locale, à la nouvelle des combats livrés
dans la capitale, « attendait
un signal, bien que l'on ne pût guère compter sur
personne ». Un des membres du Parti de
l'endroit
raconte que « les
ouvriers commençaient à sympathiser avec les
bolcheviks », mais qu'il était
impossible
d'espérer qu'ils se jetteraient dans la bataille ; encore
moins pouvait-on compter sur les soldats »17.
- Le Parti possède
une
implantation et une légitimité qui lui permet de
convaincre, d'être écouté. Cette capacité,
il la doit là aussi à son action au cours des luttes
des années précédentes, en particulier au cours
de la vague révolutionnaire de 1912-1914, et aussi au rôle
de militants bolcheviks au cours de la Révolution de Février,
de l'attitude sans compromission avec le gouvernement provisoire qui
continue la guerre et refuse de procéder à la réforme
agraire. Dès juillet, le parti bolchevik semble être le
parti le plus respecté et dont on attend le plus. Durant tous
les événements de Juillet, l'avis du Parti est très
important pour les masses, elles sont toujours en attente des
décisions des bolcheviks. Il est significatif que les deux
endroits autour desquels se rassemblent les manifestations de Juillet
sont : le palais de Tauride où siègent le
gouvernement provisoire et le comité exécutif des
soviets, les manifestants y venant démontrer leur force et
déposer leurs revendications, et l'hôtel privé de
Kczesinska, siège des bolcheviks où les masses viennent
chercher des indications.
Lorsque les décisions
des
bolcheviks allaient dans le sens des travailleurs (par exemple lors
de l'appel à manifester du 4 juillet) un réel
soulagement et un enthousiasme les gagnaient. Le 4 juillet, ce n'est
pas un hasard si des dizaines de milliers de manifestants réclamaient
un discours de Lénine. Bien que celui-ci n'ait pas fait le
discours que les manifestants auraient voulu entendre, il était
identifié comme leur dirigeant.
Cela s'explique par
le fait que les
masses commençaient à comprendre de plus en plus
clairement que les mencheviks et les SR ne défendraient pas
leurs intérêts. « Dès avant les
Journées de Juillet, les mencheviks avaient perdu l'emprise
qu'ils avaient exercée sur la classe ouvrière
pétersbourgeoise pendant les premières semaines de la
Révolution. Lorsque la direction du Soviet dépêchait
des délégués dans les usines pour donner aux
ouvriers des consignes de calme, elle ne pouvait plus compter sur les
représentants socialistes modérés qui, dans les
quartiers populaires de la capitale, avaient perdu toute audience »18.
Mais aussi et surtout
parce que le
parti bolchevik était réellement ancré dans la
classe. Même si le Parti pensait que les travailleurs se
trompaient, il descendait dans la rue avec eux. Il n'était
jamais en extériorité et faisait les mêmes tests
que la classe.
Quand Lénine fut
accusé
d'être un agent de l'Allemagne à la suite des Journées
de Juillet, 10 000 travailleurs sur les 30 000 de
l'usine
Poutilov se mirent en grève pour montrer qu'ils avaient
confiance en Lénine. Cette grève s'est produite parce
que les bolcheviks avaient 500 membres dans l'usine Poutilov19.
Plus qu'en Lénine, c'est en ces 500 bolcheviks que les
ouvriers avaient confiance car c'est avec eux qu'ils travaillaient et
discutaient au quotidien. Ce sont les bolcheviks de leur usine qui
les écoutaient et c'est avec eux qu'ils prenaient des
décisions et se mettaient en grève.
La fin des illusions sur la
prise du pouvoir
pacifique. Le Parti apprend de la classe
Le parti bolchevik
s'est aussi trouvé
changé de cette expérience avec la classe.
Les Journées de
Juillet et la
répression qui s'abat ensuite sur les bolcheviks sont
déterminantes dans la prise de conscience de Lénine. A
partir de Juillet s'opère un tournant chez Lénine d'une
importance fondamentale pour la suite de la révolution.
Il est définitivement
convaincu
qu'il faut oublier l'idée d'une possible prise de pouvoir
pacifique et qu'il faut s'atteler à la préparation de
l'insurrection.
Depuis la Révolution
de Février,
Lénine était convaincu que la perspective était
un passage pacifique du pouvoir aux Soviets. Un aspect important sur
lequel il se basait pour défendre la voie pacifique était
que la Révolution de Février avait ouvert un espace de
liberté en Russie qu'on ne pouvait retrouver à l'époque
dans aucun autre pays et que donc : « toute
idée
de guerre civile est naïve, insensée et grotesque »20.
Dès le mois de juin,
cette
position commence à vaciller. Si Lénine avait des
doutes et commençait à remettre en cause sa stratégie,
les Journées de Juillet l'ont définitivement convaincu
que ses doutes étaient fondés. La détermination
des masses et la répression révélaient une
polarisation de plus en plus grande qui amenait à un conflit
inévitable.
C'est en effet après
les
Journées de Juillet et la répression violente qui
s'abat sur le parti bolchevik, organisée par le gouvernement
provisoire, obligeant Lénine à fuir en Finlande,
enfermant des dirigeants tels que Trotsky et Zinoviev en prison et
obligeant le Parti à la clandestinité pendant plusieurs
semaines que Lénine opère le réel tournant
important dans son analyse :
« Le 10 juillet
[...], il
déclarait que « tous
les espoirs fondés sur le développement pacifique de la
révolution russe se sont à jamais évanouis. La
situation objective se présente ainsi : ou la victoire
complète de la dictature militaire ou la victoire de
l'insurrection armée des ouvriers ». Et plus
loin : « Le
mot
d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets »
fut celui du
développement
pacifique de la révolution qui était possible en avril,
mai, juin et jusqu 'aux journées du 5 au 9 juillet... Ce mot
d'ordre n 'est plus juste aujourd'hui... » ».21
Marx écrit dans le Manifeste
du parti communiste : « Les
communistes n'ont
pas d'intérêts qui divergent des intérêts
de l'ensemble du prolétariat ». Les communistes
ne défendent pas d'intérêts spécifiques
mais les intérêts de la classe dans son ensemble. Par
contre ce n'est pas la conscience qu'en ont forcément les
travailleurs. Si la classe était homogène il n'y aurait
pas besoin de parti. L'hétérogénéité
signifie que parfois le parti est minoritaire dans la classe.
Lors des
« Journées
de Juillet », la position des bolcheviks était
minoritaire dans la classe. Mais ce qu'il défendait à
travers cette position c'était les intérêts de
l'ensemble du mouvement, de tous les travailleurs de Russie dans la
perspective d'une révolution victorieuse.
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