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Que
Faire – Numéro 9 - août/octobre 2008
Le NPA est-il un article
d'exportation ?
Antoine Brand
Lancée sans
partenaire
constitué, portée de façon volontariste et
jouissant d'un certain succès, la constitution du Nouveau
parti anticapitaliste apporte un élément nouveau dans
le paysage changeant de la gauche anticapitaliste européenne.
D'autres formations connaissent ou ont connu des crises à des
niveaux plus ou moins graves. Le Parti de la Refondation Communiste,
en Italie, s'est rallié à un gouvernement
social-libéral et a connu une évolution réformiste
marquée. Le Scottish Socialist Party s'est scindé en
deux après avoir sabordé son principal porte-parole. La
coalition Respect en Angleterre et aux Pays de Galles s'est brisée
en deux factions rivales après une rétraction de ses
effectifs.
Les modalités de
création
de ces regroupements, et la difficulté d'intervention des
révolutionnaires en leur sein ne sont pas les mêmes
selon le contexte national et les rapports de force et de nombre. Le
NPA s'est principalement constitué autour de la LCR, selon les
préalables de radicalité et d'anticapitalisme posés
par elle. Alors que s'épanouissent les cent fleurs des
collectifs d'initiative, les délimitations qui se dessinent au
fil des débats s'orientent vers un profil plus ramassé,
caractérisé en particulier par le refus de participer à
un gouvernement de collaboration de classe quel qu'il soit.
Une telle dynamique
peut sembler une
bouffée d'oxygène pour les militants révolutionnaires
européens démoralisés par les crises qu'ont
connues les regroupements dans leurs pays, et c'est fort bien. Mais
cela ne doit pas les conduire à lâcher la proie pour
l'ombre, considérant le NPA comme un modèle alternatif
à des regroupements plus larges, mais plus ambigus, tendant
vers le réformisme et influencés par la bureaucratie de
leurs composantes.
D'une part la manière
dont se
construit le NPA se rapporte au contexte français, d'autre
part son profil n'offre pas plus qu'un autre de garanties contre une
éventuelle crise.
Des tendances communes, des
processus spécifiques
En France, ce sont
d'abord les
collectifs pour des candidatures unitaires antilibérales qui
ont tenté de répondre à l'aspiration à
une alternative politique au social-libéralisme. La tentative
a échoué en grande par-lie du fait de la dépendance
des appareils et personnalités de la gauche antilibérale,
PCF compris, à leurs alliances avec le PS. Mais elle a révélé
des attentes auxquelles la LCR ne pouvait rester sourde.
Forts de leurs succès
électoraux
et de la popularité de leur porte-parole, ce sont les
révolutionnaires qui se sont retrouvés en capacité
de prendre l'initiative d'un regroupement plus large.
Au plan européen, le
parti
allemand Die Linke représente probablement la configuration la
plus éloignée du NPA où interviennent des
militants révolutionnaires.
Le contexte de
création de Die
Linke présente des traits différents. L'extrême-gauche
allemande est beaucoup plus faible, divisée et souvent marquée
par le poids du stalinisme. L'initiative est venue de cadres
intermédiaires des syndicats et d'éléments de
gauche de la social-démocratie.
A partir de 2003, le
gouvernement
Schröder, censément de gauche, mena une politique très
dure sous l'intitulé « Agenda 2010 ».
Les chômeurs voient leurs indemnités baisser très
rapidement et certains se voient contraints d'accepter des emplois
payés un euro de l'heure, tandis que l'âge de la
retraite est repoussé à 67 ans. Ces attaques
s'accompagnent d'une politique managériale très
agressive dans les entreprises.
En face, les
directions syndicales ont
capitulé. En 2003, le puissant syndicat IG-Metall a signé
pour la première fois de son histoire la fin d'un grève
massive sans obtenir la moindre contrepartie. Malgré cette
défaite, la lutte contre les plans scélérats de
Schröder se poursuivit à la base, avec des syndicalistes,
des altermondialistes, des militants organisés et des
individus isolés dans des manifestations hebdomadaires. Le 3
avril 2004, une manifestation mobilisa 500 000 personnes dans
tout le pays. Les luttes sociales s'intensifièrent, combinant
de longues grèves défensives dans les secteurs en crise
et des luttes aux résultats rapides dans les branches les plus
dynamiques.
L'idée d'une nouvelle
force
électorale se répandit dans l'ouest du pays, parmi des
syndicalistes et des permanents de la métallurgie et des
services, ainsi que chez des militants ayant rompu avec le SPD. Ce
projet prit corps en 2004 sous le nom de WASG, avec près de
6 000 membres.
La question se posa
rapidement d'une
alliance avec le PDS, héritier de l'ancien parti unique de
RDA, au profil réformiste radical mais surtout implanté
en ex-Allemagne de l'Est.
Les adhérents
affluent dans la
nouvelle force. En dépit des allures de machine électorale,
l'aile gauche portée par la dynamique de la lutte de classe et
par la radicalisation politique y contrebalance l'aile droite qui
contrôle l'appareil.
Die Linke est
actuellement le troisième
parti d'Allemagne avec 70 000 membres et des intentions de vote
supérieures à 10 %1.
De nombreux dangers
pèsent sur
l'évolution politique de Die Linke : l'ambiguïté
de ses relations avec le SPD (Die Linke participe à deux
gouvernements locaux à Berlin et en Mecklenbourg-Poméranie),
le poids des appareils et la politique réformiste de ses trois
principales composantes (PDS, sociaux-démocrates de gauche
regroupés dans la WASG, permanents syndicaux en opposition
avec la direction de la DGB). Mais il est pertinent pour les
militants révolutionnaires allemands de participer à ce
regroupement et d'y intervenir politiquement tant il cristallise
l'opposition aux politiques libérales.
Die Linke est le
principal Bénéficiaire
du mécontentement à rencontre du gouvernement de grande
coalition (droite et sociaux-démocrates). Seul parti à
soutenir la grève des conducteurs de trains, pourtant très
populaire, Die Linke a ensuite grandement contribué à
populariser les grèves sur le salaire minimum et à
mettre le gouvernement sur la défensive sur cette question.
De nombreux
fondateurs de Die Linke
étant issus des syndicats, y compris de nombreux permanents,
les syndicalistes qui veulent s'affranchir de la ligne
sociale-libérale du SPD et de la direction de la DGB sont
naturellement attirés par ce parti et en forment les gros
bataillons.
Enfin, Die Linke
investit la rue, comme
l'a montré son importante contribution à la
manifestation et aux blocages contre le G8 à Rostock en juin
20072.
A l'inverse, toute
intervention
en-dehors de Die Linke ne pourrait aujourd'hui être que
propagandiste, vouée à l'impuissance et à
l'isolement.
Si les
révolutionnaires ne
choisissent pas les conditions dans lesquelles ils interviennent, ils
peuvent profiter des points d'appui qu'offre un regroupement tel que
Die Linke. Ainsi, la convention de Cottbus, qui s'est tenue en mai
dernier, a confirmé les orientations du congrès de
fondation de Die Linke, avec trois thèmes principaux : le
combat contre la casse des retraites, la revendication d'un salaire
minimum et le retrait des troupes allemandes d'Afghanistan.
Cependant, l'aile gauche s'est montrée sur la défensive,
les candidatures de syndicalistes combatifs à des postes de
direction ont recueilli de mauvais scores, et le parti manque
globalement d'une orientation de classe. Dans ce contexte, les
révolutionnaires intervenant dans Die Linke militent pour que
les intérêts des salariés, retraités et
chômeurs restent au centre de la politique de Die Linke, et
qu'en retour celle-ci s'ancre davantage dans les luttes3.
Ils argumentent également contre les options réformistes
et keynésiennes et pour une intervention accrue dans les
syndicats. Ce faisant, ils gagnent une audience et des positions dans
les milieux où ils interviennent comme organisateurs,
notamment dans les universités.
Cette tactique porte
ses fruits en
termes d'influence, mais elle doit être appliquée sans
illusion. Les militants organisés autour de la revue Marx21
anticipent d'ores et déjà la crise qui pourrait frapper
Die Linke à l'échéance des prochaines élections.
Ne pas compter sur la seule influence des luttes sociales dans Die
Linke mais organiser un courant révolutionnaire structuré
peut permettre de sortir d'une telle crise avec une influence et une
cohésion renforcée. Cela signifie mener à la
fois le combat sur les idées et mener une lutte politique dans
le parti sur des positions précises. Cela peut s'avérer
d'autant plus nécessaire lorsque le parti évolue vers
la droite et que les opposants, minoritaires, sont tentés de
baisser les bras ou de partir.
Des regroupements différents,
une même
stratégie
Die Linke constitue
un exemple des
regroupements qu'il est possible de constituer en Europe dans la
période actuelle. Mais il ne constitue en aucun cas un modèle
qu'il aurait été possible d'importer en France, par
exemple.
Les regroupements de
gauche radicale
prennent leurs sources dans des tendances profondes qui sont communes
aux pays européens. Mais ils se forment et évoluent
dans des conditions qui sont propres à chacun d'entre eux. Il
ne peut donc être envisagé de processus-types,
abstraits, hors-sol, pour la création de ces regroupements.
Les révolutionnaires
d'Europe
qui militent dans Die Linke, construisent le NPA ou participent à
d'autres regroupements dans d'autres pays appliquent au fond la même
stratégie, mais dans des contextes différents.
Participer à ces regroupements permet non seulement de lutter
pour y donner une direction mais aussi rencontrer, organiser et
entraîner avec soi des gens qui agissent et se radicalisent.
Les expériences étrangères montrent la nécessité
d'un souci constant du lien avec les mouvements de masse et de la
lucidité quant à la pression exercée par
l'évolution politique et sociale.
Etant donnée la
radicalité
initiale du NPA, les idées révolutionnaires y ont plus
d'audience et le profil sera certainement plus combatif que celui des
regroupements plus larges.
Cependant, la
multiplication des
délimitations et des déclarations programmatiques ne
saurait être la seule garantie contre des crises, des tensions
et des revirements futurs. L'homogénéité d'une
organisation ne se décrète pas sur le papier mais
s'acquiert au fil d'un processus de luttes, de discussions et
également de différenciations et parfois de ruptures.
Une expérience aussi passionnante ne saurait être un
long fleuve tranquille.
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