Racisme et lutte des classes

par Alex Callinicos

Le racisme demeure aujourd’hui l’un des traits fondamentaux des sociétés capitalistes avancées. Il existe, de façon institutionnalisée, dans la discrimination systématique dont les Noirs font l’objet au niveau de l’emploi, du logement et de la scolarisation, ainsi que dans le harcèlement qu’ils subissent de la part de la police et de l’administration. Les Noirs sont également victimes de la violence raciste, comme en témoignent les meurtres, ces dernières années, de Rolan Adams, Rohit Duggal et Stephen Lawrence à Londres, Michael Griffith et Yusuf Hawkins à New York...

Préface

Ce livre est une version élargie et révisée d’un article paru dans la revue International Socialism. Je voudrais remercier Duncan Blackie, Lindsey German, Chris Harman, Gary McFarlane, Kevin Ovenden, John Rees, Ahmed Shawki et Julie Waterson pour l’aide qu’ils m’ont apportée dans sa rédaction.

Le racisme imprègne le langage ordinaire à un tel degré qu’il est important de choisir soigneusement les mots qu’on utilise lorsqu’on écrit sur ce sujet. Par exemple, j’utilise dans ce livre le terme « Noir » (« black ») pour désigner tous ceux qui sont opprimés racialement en raison de la couleur de leur peau. Comme le mouvement du Black Power dans les années 60 l’a établi clairement, la « blackness » est un concept politique plutôt que biologique ou culturel. Ainsi, aux Etats-Unis, le terme « black » n’est utilisé pratiquement que pour désigner les membres de la communauté africaine-américaine, alors qu’en Grande-Bretagne il s’applique aux Africains, aux Afro-Caraïbes et aux Asiatiques sans distinction. En tout état de cause, il est important de souligner que les analyses qui suivent, concernant la cause des Noirs, sont généralement vraies d’autres groupes opprimés racialement, comme les Hispaniques aux Etats-Unis, les Maghrébins en France et les Turcs en Allemagne.

Introduction

Le racisme demeure aujourd’hui l’un des traits fondamentaux des sociétés capitalistes avancées. Il existe, de façon institutionnalisée, dans la discrimination systématique dont les Noirs font l’objet au niveau de l’emploi, du logement et de la scolarisation, ainsi que dans le harcèlement qu’ils subissent de la part de la police et de l’administration. Les Noirs sont également victimes de la violence raciste, comme en témoignent les meurtres, ces dernières années, de Rolan Adams, Rohit Duggal et Stephen Lawrence à Londres, Michael Griffith et Yusuf Hawkins à New York.

C’est à une évolution importante de la politique européenne, depuis les révolutions en Europe de l’Est en 1989, qu’on assiste avec la résurgence du racisme, aussi bien sous la forme officieuse du fascisme et des partis racistes, qui ont pu réaliser des scores électoraux significatifs ces dernières années (notamment en France, en Allemagne et en Belgique), que sous la forme officielle des tentatives concertées, de la part des gouvernements européens, de restreindre l’immigration, en particulier en attaquant le droit d’asile. La Communauté européenne plus cohésive que les politiciens bourgeois, et avec eux de nombreux socialistes, appellent de leurs vœux, sera une « Forteresse Europe » aux portes fermement verrouillées face aux masses paupérisées du tiers monde, que la plupart des Etats ex-staliniens semblent sur le point de rejoindre.
En ce qui concerne la plus puissante société capitaliste de la terre, les Etats-Unis, une récente étude de l’universitaire Andrew Hacker fait le point :
Les Noirs américains sont américains, mais ils demeurent des étrangers dans le seul pays qu’ils connaissent. D’autres groupes peuvent rester à l’écart de la majorité - comme certaines sectes religieuses - mais ils le font volontairement. Les Noirs, par contre, subissent une ségrégation qui est bien loin d’être librement consentie. De telle sorte que l’Amérique peut être vue comme constituée de deux nations distinctes. Certes, il y a des endroits où les races se mélangent. Malgré tout, dans ses aspects les plus significatifs, la séparation est insidieuse et pénétrante. En tant que division humaine et sociale, elle surpasse toutes les autres - y compris la différenciation sexuelle - en intensité et en hiérarchisation.
La grande révolte de Los Angeles d’avril 1992 - dont les échos furent perçus dans d’autres villes américaines comme San Francisco, Las Vegas et Atlanta - montrait comment la rencontre des races et des classes possède le pouvoir de faire exploser les structures de la société américaine.

Le seul fait que les riches démocraties capitalistes soient des sociétés profondément racistes semble un appel à l’action pour combattre, et si possible abolir, le racisme. Dans la réalité, toute stratégie antiraciste suppose une analyse préalable de la nature et des causes du racisme. La vision progressiste traditionnelle, encore très influente, traite le racisme comme étant essentiellement un problème d’attitude : le problème, c’est que les Blancs ont des préjugés à l’égard des Noirs. La solution, qui semble aller de soi, est qu’il faut éradiquer le préjugé des Blancs par des méthodes éducatives ; un tel diagnostic est implicite dans le programme du RAT (Racism Awareness Training – « entraînement à la prise de conscience du racisme »), développé aux USA dans les années 70, et repris dans un certain nombre de municipalités travaillistes en Angleterre dans les années 80. En même temps le vieux programme libéral d’intégration des minorités noires dans les sociétés « d’accueil » occidentales tendait à se trouver remplacé par l’idée de société multiculturelle. Cela impliquait de concevoir la société comme un ensemble de groupes ethniques, dont chacun possède une culture irréductiblement différente ; le but poursuivi est désormais un arrangement pluraliste basé sur la compréhension mutuelle, de la part des différents groupes, des cultures « autres », en particulier une reconnaissance par la majorité blanche de la respectabilité des traditions non-européennes.

Pour des antiracistes plus radicaux, cependant, le racisme n’est pas une affaire d’idées dans la tête des gens, mais un problème d’oppression, d’inégalités systématiques dans les droits et les espérances générées par une structure sociale d’exploitation ; la solution, par conséquent, réside dans la lutte politique, dans la libération des Noirs de leur oppression. Mais à l’intérieur de ce camp il existe des divergences de fond dans l’analyse et la stratégie. Les nationalistes noirs tendent à considérer le racisme comme un état de choses dont les origines, la structure et la dynamique, bien que liées au mode de production capitaliste, ne sauraient être réduites à celui-ci ; la libération des Noirs, concluent les nationalistes, ne peut être réalisée que par les Noirs eux-mêmes, organisés séparément des antiracistes blancs. Les marxistes révolutionnaires, eux, considèrent le racisme comme un produit du capitalisme, qui lui sert à reproduire son système en divisant la classe des travailleurs ; il ne peut par conséquent être aboli que par une révolution socialiste, mise en œuvre par une classe ouvrière rassemblée, dans laquelle Noirs et Blancs s’unissent contre leurs exploiteurs communs.

Le Marxisme : une tradition européenne ?

La différence entre le marxisme et le nationalisme noir n’est pas toujours présentée de façon aussi simpliste. Beaucoup de militants noirs ont été influencés par certaines versions du marxisme (le plus souvent une combinaison de stalinisme et de marxisme académique occidental). Ils s’inspirent de l’analyse marxiste du commerce des esclaves et de l’impérialisme pour proclamer que le racisme contemporain bénéficie économiquement au capitalisme. Parfois même la parenté avec le marxisme semble très proche.

Il y a cependant des limites à ce recoupement de marxisme et de nationalisme noir. Les intellectuels nationalistes noirs ont tendance à voir le marxisme comme une tradition eurocentriste - un corps de pensée si profondément enraciné dans la culture européenne qu’il est tout simplement incapable d’identifier la condition des masses noires et d’exprimer leurs aspirations, aussi bien dans le tiers monde que dans les pays capitalistes avancés.

Le conflit qui en résulte entre le marxisme et le nationalisme noir a été, peut-être de la façon la plus méthodique, exploré par Cedric Robinson, un chercheur américain associé à l’Institute of Race Relations de Londres, dans son livre Black Marxism. La thèse fondamentale de Robinson est que le marxisme, dans la façon même dont ses concepts sont ordonnés, est une idéologie eurocentriste :
à la base, c’est-à-dire au niveau du substratum épistémologique, le marxisme est une construction occidentale - une conceptualisation des affaires humaines et du développement historique qui émerge avec les vécus historiques des peuples européens à travers, tour à tour, leur civilisation, leurs ordres sociaux, et leurs cultures.

Le marxisme, dit Robinson, est européen non seulement dans ses origines, mais dans « ses présupposés analytiques, ses perspectives historiques, ses points de vue ». Il a par conséquent échoué à rendre compte d’une « idée récurrente » dans la « civilisation occidentale », à savoir le racisme et, particulièrement, la façon dont « le racialisme ne pouvait manquer d’imprégner les structures sociales issues du capitalisme ». Les intellectuels extrémistes noirs du XXe siècle - Robinson retrace le cheminement de trois d’entre eux, W.E.B. Du Bois, C.L.R. James, et Richard Wright - ont dû par conséquent se dégager du marxisme et redécouvrir une tradition plus ancienne, « la résistance persistante et continuellement changeante des peuples africains à l’oppression », car c’est eux, et non « le prolétariat européen et ses alliés » qui constituent la « négation » de la « société capitaliste ».

Le problème est que la conception qu’a Robinson de la tradition noire radicale, qu’il oppose au marxisme, tend à verser dans le mysticisme. « Les distinctions d’espace politique et de temps historique ont perdu leur pertinence, de telle sorte que la constitution d’une identité collective noire favorise les nationalismes », proclame-t-il. « Ancrée dans la diaspora africaine, une identité historique unique s’inscrit en faux contre les privations systémiques du capitalisme racial ». Robinson semble vouloir dire que toutes les luttes du peuple noir contre ses oppresseurs, à la fois en Afrique et dans le Nouveau Monde, ont servi à forger une identité partagée, mais lorsqu’il en vient à expliquer la nature de cette identité, l’auteur devient de plus en plus obscur, déclarant par exemple que le point focal de la tradition noire radicale « repose sur les structures de l’esprit », quel que soit le sens qu’il donne à cette formule. Les différences factuelles entre les formes de la lutte - les tentatives des marrons (esclaves en fuite) de survivre dans les marges des colonies esclavagistes du Nouveau Monde, la Révolution haïtienne et d’autres révoltes d’esclaves, la résistance des gouvernements africains à l’expansion coloniale européenne, les grands soulèvements urbains des Noirs américains dans les années 60, la lutte contemporaine contre l’apartheid, pour ne pas parler des conflits internes aux populations noires, par exemple entre partisans de l’ANC et de l’Inkhata en Afrique du Sud - sont toutes dissoutes dans une vague « identité » unique abstraite.

Cela dit, le défi posé par Robinson et ses disciples demeure. La tradition marxiste classique de Marx et Engels, Lénine et Trotsky est-elle capable de fournir une analyse du racisme susceptible de fonder une stratégie efficace de la libération des Noirs ? Cette brochure est une tentative de répondre à cette question.

Ce que je vais essayer de montrer, c’est que le racisme est un phénomène moderne. On prétend souvent que le racisme est aussi vieux que l’humanité, ce qui sous-entend qu’on ne peut pas s’en débarrasser. Bien au contraire, le racisme tel que nous le connaissons aujourd’hui a commencé à se développer aux XVIIe et XVIIIe siècles, afin de justifier l’utilisation systématique d’une force de travail servile africaine dans les grandes plantations du Nouveau Monde, qui ont joué un rôle central dans la naissance du capitalisme comme système mondial. Ainsi le racisme s’est formé en tant que partie intégrante du processus par lequel le capitalisme est devenu le système économique et social dominant. Ses avatars ultérieurs sont restés liés à ceux du capitalisme.

Le racisme contemporain est issu des divisions qui sont opérées entre différents groupes de travailleurs, dont la compétition sur le marché du travail est intensifiée par le fait qu’ils sont souvent originaires de différentes parties du monde, et sont attirés à l’intérieur des frontières d’un même Etat par l’insatiable appétit de force de travail qui caractérise le capital. Le racisme sert par conséquent à dresser les travailleurs les uns contre les autres, et à les empêcher de pouvoir lutter efficacement contre les patrons qui les exploitent tous, quelles que soient leurs origines et la couleur de leur peau.

On peut tirer de cette analyse deux très importantes conclusions politiques. La première est que le racisme agit contre les intérêts de tous les travailleurs, qu’ils soient noirs ou blancs. Une classe ouvrière divisée nuit même à ceux des travailleurs qui ne sont pas les victimes directes du racisme. C’est pourquoi une composante centrale de toute stratégie antiraciste doit être de permettre aux travailleurs blancs d’identifier leurs intérêts avec ceux des Noirs qui subissent l’oppression raciale. Les nationalistes noirs ont par conséquent tort lorsqu’ils rejettent la classe ouvrière blanche dans son ensemble comme un indécrottable ramassis de racistes. Deuxièmement, le but de la lutte antiraciste doit être la libération des opprimés en tant que partie d’une bataille globale contre le capitalisme lui-même. Le racisme a grandi avec le capitalisme et contribue à le perpétuer ; son abolition dépend donc d’une révolution socialiste qui brisera les structures matérielles auxquelles il est attaché.

Ceci est une analyse du racisme qui prend la division en classes comme point de départ : le racisme sous-tend la domination de la classe capitaliste, et ne peut être aboli que par une classe ouvrière unie. Il y a un certain nombre d’objections à cette analyse. Par exemple, n’est-il pas contraire au bon sens de proclamer que les travailleurs blancs ne bénéficient pas du racisme ? Les Noirs ne forment-ils pas une sous-classe exclue d’un monde du travail dominé par les blancs ? Est-ce que le racisme ne survivra pas à une révolution socialiste ? Ces questions, et d’autres, vont être abordées dans ce qui suit. Mon but, cependant, est moins de fournir une réponse définitive à toutes ces interrogations que de montrer que le marxisme constitue la meilleure méthode à la fois pour comprendre et pour combattre le racisme.

D’où vient le racisme ?

Le racisme est un phénomène historique nouveau, caractéristique des sociétés capitalistes modernes. Cette proposition est centrale dans l’analyse marxiste du racisme ; elle est en même temps contestée par un certain nombre de nationalistes noirs. Cedric Robinson, par exemple, proclame que le racisme n’est pas une manifestation du capitalisme mais un trait particulier européen : « Le racialisme imprégnait non seulement les structures sociales, les formes de propriété, les modes de production médiévaux, féodaux et capitalistes, mais aussi les valeurs et traditions de conscience à l’aide desquelles les gens de ces époques parvenaient à une compréhension de leur monde et de leur vécu ». De la même façon, l’intellectuel noir américain Manning Marable prétend que « le racisme et le patriarcat sont tous deux pré-capitalistes dans leur origine sociale et idéologique ». L’implication est que le racisme survivrait au renversement du capitalisme, et que par conséquent un mouvement noir séparé est nécessaire pour l’éradiquer.

Pour comprendre en quoi cette façon de voir est erronée, nous devons d’abord considérer la nature du racisme. Le racisme existe là où un groupe de personnes subit une discrimination basée sur des caractéristiques considérées comme leur étant inhérentes en tant que groupe. Le racisme est souvent associé à une différence dans la couleur de la peau entre les opprimés et les oppresseurs, mais ce n’est aucunement une condition nécessaire du racisme. Les Irlandais ont été victimes de racisme, particulièrement dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle, bien qu’ils fussent aussi blancs que les « indigènes ». L’antisémitisme moderne est un autre cas de racisme non basé sur une différence de couleur. La différence de couleur de peau n’est même pas une condition suffisante pour qu’il y ait racisme. Lorsqu’elle est en cause, elle l’est comme partie d’un ensemble complexe de caractéristiques - comme par exemple l’infériorité intellectuelle, la paresse, l’hyper-activité sexuelle dans le stéréotype occidental traditionnel des Africains - imputées au groupe opprimé et qui servent à justifier leur oppression. C’est l’idée d’un ensemble systématique de différences entre oppresseur et opprimé, dont font partie les aspects physiques visibles, qui est importante, plutôt que ces différences physiques elles-mêmes.

Ce qui tend à compliquer les choses, c’est que l’idéologie raciste classique a tendance à souligner des prétendues différences physiques entre groupes humains. La forme d’idéologie raciste la plus articulée théoriquement est celle que Peter Fryer appelle la « mythologie raciale pseudo-scientifique » qui a fleuri dans l’ensemble du monde capitaliste développé entre les années 1840 et 1940. Elle affirmait que l’humanité était divisée en races, chacune d’entre elles basée sur des caractéristiques biologiques distinctes, et que la domination du monde par l’impérialisme occidental reflétait la supériorité inhérente aux races blanches dans le processus de sélection naturelle.

L’idée de races biologiquement distinctes, est-il besoin de le rappeler, n’a aucune base scientifique :

Parmi les variations génétiques humaines, quantifiables en termes d’enzymes et d’autres protéines, dans lesquelles il a été possible dans les faits de comptabiliser les fréquences des différentes formes des gènes, et donc d’obtenir une estimation objective des variations génétiques, 85% de celles-ci se manifestent entre des individus issus de la même population locale, tribu ou nation ; 8% entre des tribus ou nations à l’intérieur d’une « race » majeure, et les 7% restants entre « races » majeures. Cela signifie que les variations génétiques entre un Espagnol et un autre Espagnol, ou entre un Masaï et un autre Masaï, forment 85% de toutes les variations génétiques, alors que 15% seulement peuvent être utilisées pour diviser les humains en groupes... Toute utilisation de catégories raciales doit puiser ses justifications dans une autre source que celle de la biologie. La caractéristique la plus remarquable de l’évolution et de l’histoire humaines a été l’infime degré de différenciation entre des populations géographiquement éloignées par comparaison avec les variations génétiques entre individus. [1]

Les différences raciales sont inventées : cela signifie qu’elles apparaissent comme élément constitutif d’une relation historiquement spécifique d’oppression afin de justifier l’existence de cette relation. Mais alors, quelle est la particularité historique du racisme en tant que forme d’oppression ? Au premier degré, c’est que les caractéristiques qui justifient la discrimination sont considérées comme inhérentes au groupe opprimé. Une victime du racisme ne peut pas se changer elle-même afin d’échapper à l’oppression ; les Noirs, par exemple, ne peuvent pas changer la couleur de leur peau. Ceci représente une différence importante entre l’oppression raciale et celle qui est de nature religieuse, puisqu’une personne persécutée pour des raisons religieuses peut toujours changer de confession.

Il n’existe donc pour les membres de la « race » subordonnée aucun moyen de se soustraire à l’oppression raciale. Cela dit, cette forme d’oppression est particulière aux sociétés capitalistes, et doit être distinguée d’une caractéristique constante des sociétés pré-capitalistes, qui est le préjugé envers les étrangers. La plupart des humains, avant l’avènement du capitalisme industriel, étaient des paysans vivant dans de petites communautés rurales. Les communications peu développées n’étaient pas propices à l’établissement de contacts au-delà d’un rayon extrêmement court. Le résultat était souvent une promiscuité suffocante à l’intérieur de la communauté combinée à une profonde ignorance et à une suspicion systématique des étrangers. Ce que le sociologue Zygmunt Bauman nomme « hétérophobie » (le rejet de l’autre), n’est pas la même chose que le racisme moderne : « Dans un monde qui se vante de réorganiser les affaires humaines sur une base rationnelle, le racisme manifeste la conviction qu’une certaine catégorie d’être humains ne peut, quelque effort que l’on fasse, être incorporée à l’ordre rationnel » [2].

Ce qui est frappant dans les sociétés esclavagistes et féodales de l’Europe pré-capitaliste, contrairement à ce que prétendent Robinson et Marable, c’est précisément l’absence d’idéologies et de pratiques excluant et subordonnant un groupe particulier sur la base d’une infériorité qui lui serait inhérente. Les sociétés esclavagistes antiques, grecque et romaine, ne semblent pas s’être appuyées sur le racisme pour justifier l’utilisation massive d’esclaves apportant une plus-value à la classe dirigeante. L’historien noir américain Frank M. Snowden Jr écrit : « Les rapports sociaux (entre Noirs et Blancs) n’ont pas donné lieu, chez les Grecs et les Romains, aux préjugés qui seront ceux de certaines sociétés occidentales ultérieures. Les Grecs et les Romains n’ont développé aucune théorie de la supériorité blanche ». L’exemple le plus frappant de l’absence de racisme basé sur la couleur dans l’antiquité classique est fourni par le cas de Septime Sévère, empereur romain de 193 à 211, qui était presque certainement Noir. L’une des caractéristiques majeures de la domination romaine était l’effort d’incorporation des aristocraties locales à la classe dirigeante impériale, au sein d’une culture où fusionnaient les traditions grecques et romaines.

On peut trouver un autre exemple dans le livre célèbre de Martin Bernal Black Athena, qui a eu un énorme impact sur les radicaux noirs parce qu’il tentait de démontrer que la Grèce classique - qui occupe toujours une place mythique dans la culture occidentale en tant qu’origine de la civilisation européenne - était un produit de sociétés plus avancées d’Afrique et d’Asie. Si la thèse historique de Bernal s’avérait fondée, c’est tout simplement un coup sévère qui serait porté au racisme occidental. Sans nous attarder sur certaines difficultés soulevées par ses théories, il est important de relever que Bernal s’attache à faire revivre ce qu’il appelle « le Modèle Ancien », selon lequel la culture grecque était le résultat d’une colonisation égyptienne et phénicienne (la côte où se trouvent aujourd’hui la Syrie et le Liban). Il prétend que cette théorie a été censurée à la fin du XVIIIe siècle du fait de la montée du racisme :

Pour les Romantiques du XVIIIe et du XIXe siècle il était tout simplement intolérable que la Grèce, qui n’était pas vue seulement comme le modèle idéal de l’Europe mais aussi comme son enfance pure, puisse avoir été formée par le mélange d’Européens et de colonisateurs africains et sémites. Par conséquent le Modèle Ancien devait être renversé et remplacé par quelque chose de plus acceptable.

Comme Bernal le répète avec insistance, « le Modèle Ancien » constituait la vision conventionnelle parmi les Grecs des âges classique et hellénistique. Sa source la plus importante est contenue dans les Histoires d’Hérodote, qui tentait d’expliquer les Guerres Persiques du début du Ve siècle av.J.C. en examinant les rapports des Grecs avec l’Asie et l’Afrique. Malgré le fait que l’essentiel de son livre est consacré à la lutte entre les cités grecques et l’empire perse, Hérodote met en permanence l’accent sur la dépendance des Grecs vis-à-vis d’influences africaines et asiatiques. Par exemple, il prétend que la religion grecque prend sa source en Egypte : son respect pour cette civilisation bien plus ancienne est évident. Une attitude similaire se retrouve dans le traitement par Hérodote de la Perse elle-même. Comme dit Arnoldo Momigliano, « Hérodote respecte les Perses et les considère comme capables de penser comme des Grecs... Sa pensée est imprégnée de la conviction qu’il y a entre Grecs et Perses une compréhension mutuelle ». Que le Modèle Ancien fournisse ou non, selon qu’on accorde ou non crédit aux théories de Bernal, une version exacte des origines de la Grèce classique, la conviction, exprimée systématiquement par Hérodote, d’une dette historique des Grecs à l’égard de leurs voisins africains et asiatiques est à tout le moins une indication de l’absence de toute idéologie d’exclusivité et de supériorité raciale dans l’Antiquité.

Dans les sociétés féodales qui sont apparues en Europe occidentale après la chute de Rome, les classes dirigeantes s’identifiaient comme pratiquants d’une religion particulière, le christianisme. L’Europe féodale se concevait elle-même en tant que Chrétienté, en guerre avec les tenants de la foi rivale de l’Islam. Comme l’observe Judith Herrin :

Alors que le monde antique s’écroule, c’est la foi, plutôt que la domination impériale, qui devient le trait qui identifie l’univers, ce que les chrétiens appellent l’oikoumene, et les musulmans, Dar al Islam. La religion a fusionné le politique, le social et le culturel dans des systèmes fermés, séparés par la différence de leur foi.

Le monde méditerranéen (et ses extensions dans l’Europe du Nord et du Centre comme dans l’Asie centrale) devint ainsi polarisé entre deux civilisations rivales, l’Islam et la Chrétienté, dont les conflits s’étendent sur dix siècles, de la conquête par les Arabes de la plus grande partie de l’Empire Romain d’Orient peu après la mort de Muhammad (« Mahomet »), fondateur de l’Islam, en 632, jusqu’au second siège de Vienne en 1683. Mais, malgré sa férocité, cette lutte n’a jamais eu de caractère racial. Des conversions d’une foi dans l’autre se produisaient parfois. Pendant les Croisades les chefs chrétiens et arabes conclurent souvent des alliances, et au plus fort de la menace ottomane du XVIe siècle le roi de France soutenait le Sultan turc dans sa lutte contre les Habsbourg, qui régnaient en Espagne, dans le but d’affaiblir un rival européen dangereux.

Les adeptes d’autres confessions que celle qui dominait étaient souvent persécutés et de diverses manières : l’exemple le plus notable, dans le cas de la Chrétienté médiévale, semble être celui du massacre massif des Juifs aux temps de la Première Croisade (fin du XIe siècle) et l’extermination des Cathares du Languedoc au début du XIIIe siècle. Cependant de telles persécutions religieuses n’étaient pas la même chose que l’oppression raciale. Le meilleur exemple est sans doute celui des Juifs. Ce qu’Annah Arendt appelle « la thèse d’un antisémitisme éternel » selon laquelle « les explosions d’antisémitisme n’ont pas besoin d’une explication particulière puisqu’elles sont les conséquences naturelles d’un problème éternel » est très répandue. Sous cet angle, l’Holocauste est vu comme le dernier cas en date de 2.000 ans d’antisémitisme. Mais, comme le signale Zygmunt Bauman, alors que les Juifs de l’Europe pré-moderne sont dans une position vulnérable à cause de leur statut religieux, cela « n’empêcha pas dans l’ensemble leur adaptation à l’ordre social dominant... Dans une société divisée en états et en castes les Juifs n’étaient qu’un état ou une caste parmi d’autres. Le Juif isolé était défini par la caste à laquelle il appartenait, et par les restrictions ou privilèges spécifiques attachés à cette caste. Mais c’est valable pour tous les membres de la même société ». L’antisémitisme moderne, apparu au XIXe siècle dans le contexte de l’effondrement de l’ordre hiérarchique des états, traitait le Juif non plus comme différent dans sa religion mais comme appartenant à une race biologiquement inférieure. C’est l’apparition d’un antisémitisme racial qui a rendu la « solution finale » des Nazis concevable en termes idéologiques. Selon les mots d’Arendt, « les Juifs avaient pu échapper au judaïsme (religieux) par la conversion ; du judaïsme racial il n’y avait aucune fuite possible ».

À la fin du XIXe siècle, les Juifs n’étaient plus une minorité religieuse, avec sa place - même subordonnée et vulnérable - dans l’ordre social existant. Dans les sociétés turbulentes, belliqueuses et polarisées de l’Europe moderne, ils étaient désormais marqués idéologiquement comme le bouc émissaire principal de ces antagonismes. Les juifs acquirent cette étiquette en résultat de l’idéologie raciale qui, ainsi que nous allons le voir, a été élaborée pour justifier la domination par l’Europe du reste du monde. La tentative nazie de les exterminer n’était donc pas la dernière expression en date de ce qu’un auteur appelle « la haine la plus vieille » mais une conséquence des profondes tensions à l’œuvre au cœur du capitalisme moderne.

L’esclavage et le développement du capitalisme

Le racisme tel que nous le connaissons aujourd’hui s’est développé au cours d’une phase-clé du développement du capitalisme en tant que mode de production dominant à l’échelle mondiale - l’établissement aux XVIIe et XVIIIe siècles de plantations coloniales dans le Nouveau Monde, utilisant une main-d’œuvre servile importée d’Afrique pour produire des biens de consommation tels que le tabac et le sucre, et des matières premières industrielles comme le coton pour le marché mondial. Peter Fryer a retracé son développement en Angleterre : «  Le racisme est apparu dans la tradition orale des Barbades au XVIIe siècle et s’est manifesté sous la forme de publications en Grande-Bretagne au XVIIIe, comme l’idéologie de la « plantocratie », la classe de planteurs de sucre et de marchands d’esclaves qui dominaient les colonies anglaises aux Caraïbes ». L’exemple le plus influent de cette idéologie est celui fourni par l’Histoire de la Jamaïque (1774) d’Edward Long, mais déjà en 1753 le grand philosophe écossais David Hume, un des géants du Siècle des Lumières, déclarait : « Je suis porté à soupçonner les nègres, et en général toutes les autres espèces des hommes (car il en existe quatre ou cinq différentes), d’être naturellement inférieures aux blancs ».

Le développement de ce que Robin Blakburn appelle « l’esclavage systémique » dans les plantations d’Amérique du Nord et des Indes Occidentales, qui a nécessité la déportation de pas moins de 6 millions de captifs africains dans le seul XVIIIe siècle, est l’un des plus grands crimes du capitalisme. Cela dit, il est courant d’entendre dire que c’est l’existence préalable du racisme qui a rendu possible l’exploitation des esclaves africains. Cette interprétation est contestée par Eric Williams dans son étude classique du sujet : « L’esclavage n’est pas né du racisme ; bien au contraire, le racisme a été la conséquence de l’esclavage. Le travail non-libre dans le Nouveau Monde était brun, blanc, noir et jaune ; catholique, protestant et païen ».

En effet, les économies des plantations étaient fondées au départ sur le travail servile de blancs, sous la forme de serviteurs contractuels qui acceptaient de servir comme esclaves pendant trois ou cinq ans en échange de leur voyage d’Europe. Selon Blackburn,

Plus de la moitié des émigrants blancs dans les colonies d’Amérique du Nord arrivaient comme serviteurs sous contrat (« indentured servants ») ; les Caraïbes françaises et anglaises absorbèrent des dizaines de milliers de ces travailleurs, qui pouvaient être achetés moins cher que des esclaves. Près de 350.000 de ces serviteurs furent expédiés dans les colonies britanniques jusque dans les années 1770.

Barbara Fields indique que les plantations de tabac de la Virginie coloniale « reposaient principalement sur le dos de serviteurs sous contrat anglais et non d’esclaves africains » jusqu’à la fin du XVIIe siècle :

Les serviteurs sous contrat travaillaient plus longtemps en Virginie que leurs compatriotes anglais et jouissaient de moins de respect et de protection légale et coutumière. Ils pouvaient être achetés et vendus comme du bétail, enlevés, volés, joués aux cartes, et attribués - même avant leur arrivée en Amérique - à des plaideurs qui avaient gagné leur procès. Des patrons cupides (si le terme n’est pas un pléonasme) réduisaient la nourriture des serviteurs, les privaient de leur pécule de libération, et souvent de leur liberté elle-même lorsqu’ils avaient fini leur temps. Ils étaient battus, estropiés, et même tués impunément.

Comme l’observe Fields, «  la seule dégradation qui était épargnée (aux serviteurs blancs) était l’esclavage perpétuel ». C’était leur principal désavantage pour les propriétaires soucieux de s’assurer une main d’œuvre stable à long terme afin de satisfaire la demande croissante de produits coloniaux. Mais, comme l’explique Fields, ce n’était pas la couleur de leur peau qui épargnait aux serviteurs sous contrat l’esclavage total, mais les limites au pouvoir des propriétaires imposées par « des siècles de lutte quotidienne, ouverte ou cachée, armée ou désarmée, pacifique ou violente » entre exploiteurs et exploités en Angleterre :

Transformer les serviteurs en esclaves de façon massive aurait aggravé notablement la lutte permanente, une entreprise périlleuse si l’on considère que les serviteurs étaient bien armés et plus nombreux que leurs maîtres, et que les Indiens auraient pu facilement profiter du conflit sévissant chez leurs ennemis. Au surplus, la transformation des nouveaux immigrants en esclaves, une fois connue en Angleterre, aurait menacé de tarir la source de l’immigration future. Même le profiteur le plus rapace et le moins scrupuleux pouvait prévoir le désastre dont était porteuse une telle politique.

La solution aux problèmes de main d’œuvre des planteurs fut fournie, à partir des années 1680, « par l’importation de travailleurs africains en nombre croissant », qui « rendait possible le maintien d’une quantité suffisante de travailleurs dans les plantations sans accumuler la charge explosive constituée par des Anglais armés, mécontents de se voir dénier les droits des Anglais et disposant des moyens matériels et politiques de faire connaître leur mécontentement ». Le racisme se développa dans le contexte créé par le développement de « l’esclavage systémique » du Nouveau Monde : l’idée que les Africains étaient (selon les mots de Hume) « naturellement inférieurs » aux Blancs justifiait qu’on leur déniât les « droits des Anglais » et qu’on les réduisît en esclavage.

Mais cela soulève une autre question. Pourquoi était-il nécessaire de justifier l’esclavage ? Cela peut sembler une question étrange, jusqu’à ce que nous considérions l’autre modèle historique majeur de société basée sur l’esclavage, à savoir l’antiquité classique. Ellen Wood écrit :

Certains seront peut-être surpris d’apprendre que dans la Grèce antique et à Rome, malgré l’acceptation quasi universelle de l’esclavage, l’idée qu’il était justifié par des inégalités naturelles parmi les êtres humains n’eut jamais le moindre crédit. La seule exception notable, la conception d’Aristote d’un esclavage naturel, ne connut aucun développement. Le point de vue le plus courant semble avoir été que l’esclavage était une convention qui ne se justifiait que par son utilité. En réalité, on allait jusqu’à admettre que cette institution, quoique utile, était contraire à la nature. Une telle conception n’apparaît pas seulement dans la philosophie mais était même reconnue par la loi romaine. Il a même été suggéré que l’esclavage était le seul cas du droit romain dans lequel il y avait un conflit avéré entre le jus gentium, la loi conventionnelle des nations, et le jus naturale, la loi de la nature.

Comment se fait-il que les idéologues grecs et romains n’aient pas jugé utile de construire une justification élaborée de ce qu’ils reconnaissaient comme une institution « anti-naturelle » ? Pour répondre à cette question nous devons garder à l’esprit l’un des traits fondamentaux des sociétés pré-capitalistes, à savoir leur recours à ce que Marx appelle la « force extra-économique ». L’esclavage antique et le servage médiéval reposaient tous deux sur l’exploitation d’une force de travail non libre. L’esclave était réduit au statut d’un « outil parlant » (instrumentum vocale), comme disaient les Romains. Comme tel, l’esclave était totalement soumis au pouvoir physique de son maître, qui pouvait battre, violer, torturer et même tuer sa propriété. Cette soumission extrême d’un groupe humain à un autre reposait sur la puissance militaire des Cités-Etats grecques et de l’Empire romain, qui leur assurait un apport permanent d’esclaves. Le paysan féodal, qui jouissait de droits plus étendus et du contrôle d’un lopin de terre, était soumis à la puissance militaire et judiciaire du seigneur. Ce pouvoir permettait d’obliger le paysan à travailler pour le seigneur en exécutant les corvées, en cultivant les terres du seigneur une partie de la semaine, ou en lui livrant une portion de la récolte.

La nature de l’exploitation dans ces sociétés se reflétait dans l’organisation hiérarchique et la division de la population en groupes légalement inégaux - citoyen et esclave dans l’antiquité classique (et en fait les citoyens eux-mêmes étaient divisés en riches et pauvres), les états de l’Europe médiévale. L’inégalité sous une forme visible, systématique, sanctionnée par la loi était la norme dans les sociétés pré-capitalistes. Leurs idéologues ne doutaient de rien, et avaient tendance à décrire la société comme basée sur une division du travail dans laquelle même les plus humbles avaient leur rôle préétabli. Le fameux dialogue du philosophe grec Platon, La République, avec sa hiérarchie de Gardiens, Guerriers et Travailleurs, est la version occidentale classique de cette idéologie. Un autre exemple est celui cité par le grand philosophe arabe médiéval Ibn Khaldûn :

Le monde est un jardin dont le rempart est la dynastie. La dynastie est une autorité par laquelle vie est donnée au bon comportement. Le bon comportement est une politique dirigée par le souverain. Le souverain est une institution soutenue par les soldats. Les soldats sont des auxiliaires, qui sont entretenus avec de l’argent. L’argent est un moyen de subsistance apporté par les sujets. Les sujets sont des serviteurs protégés par la justice. La justice est quelque chose de familier, et grâce à elle le monde persiste. Le monde est un jardin...

Dans de telles sociétés hiérarchiques l’esclavage n’était qu’une nuance dans une gamme de statuts inégaux, qui n’avait besoin d’aucune explication particulière. Ce n’est pas le cas dans la société capitaliste. Car le mode de production capitaliste repose sur l’exploitation d’une main d’œuvre salariée libre. « Le travailleur salarié, dit Marx, est libre dans un double sens, libéré des anciens rapports de clientélisme, de soumission et de servitude, et, deuxièmement, de tous biens et possessions, et de toute forme objective et matérielle, libre de toute propriété ». Ce n’est pas une subordination légale et politique des travailleurs à l’exploiteur, mais leur séparation des moyens de production, et l’obligation qui en résulte pour eux de vendre leur seule ressource productive, la force de travail, qui est le fondement de l’exploitation capitaliste. Le travailleur et le capitaliste se rencontrent sur le marché du travail comme étant légalement égaux. Les travailleurs sont parfaitement libres de ne pas vendre leur force de travail : c’est seulement le fait que la seule alternative est la mort par inanition ou la queue des bureaux de chômage qui les amène à le faire. Par conséquent le marché du travail constitue, comme dit Marx, « un véritable jardin d’Eden des droits innés de l’homme », « le royaume exclusif de la Liberté, de l’Egalité, de la Propriété, et de Bentham ». C’est seulement dans « la sphère cachée de la production » que se situe l’exploitation.

Ce contraste entre l’égalité formelle et l’inégalité réelle du capitaliste et du travailleur est un trait fondamental de la société bourgeoise, qui se reflète dans de nombreux aspects de son développement. Les grandes révolutions bourgeoises, qui ont balayé les obstacles à la domination du mode capitaliste de production, ont mobilisé les masses sous les bannières de la liberté et de l’égalité. « Le plus pauvre qui soit en Angleterre a une vie à vivre comme le plus grand, et donc... tout homme qui doit vivre sous un gouvernement devrait d’abord, de son propre consentement, se soumettre à ce gouvernement », disait le colonel Rainsborough dans les débats de Putney en 1647. « Nous tenons ces vérités comme allant de soi que tous les hommes ont été créés égaux, qu’ils sont nantis par leur Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur », proclame la Déclaration d’Indépendance américaine de 1776. Sur le drapeau de la Révolution Française de 1789 était écrit : Liberté, Egalité, Fraternité.

Et cependant le paradoxe était que le capitalisme, dont la domination suppose l’exploitation du travail salarié, a bénéficié de façon gigantesque, durant une phase critique de son développement, de l’esclavage colonial. Cette relation se poursuivit bien avant dans l’ère de la révolution industrielle, les usines textiles anglaises utilisant une matière première en provenance des plantations esclavagistes du Sud américain. La dépendance du capitalisme par rapport au travail servile devint une anomalie, qui nécessitait une explication. C’est dans ce contexte que l’idée selon laquelle les Noirs étaient des sous-humains, et ne méritaient donc pas le respect de l’égalité qui était de plus en plus reconnue comme un droit de l’être humain, commença à s’installer.

Barbara Fields indique que « l’idéologie raciale » prit forme parmi les petits exploitants blancs (« the white yeomanry ») dans le Sud des USA - les petits fermiers et artisans qui, représentant près des deux tiers de la population de l’ « Old South », ne possédaient pour la plupart pas d’esclaves et cherchaient à affirmer leur indépendance politique et économique vis-à-vis des planteurs :

L’idéologie raciale fournit le moyen d’expliquer l’esclavage à des gens dont la terre était une république fondée sur des doctrines radicales de liberté et de droits naturels ; et, chose plus importante, une république dans laquelle ces doctrines semblaient représenter véritablement le monde où ils vivaient tous, à l’exception d’une minorité. C’est seulement lorsque le déni de la liberté devint une anomalie visible pour les moins observateurs et les moins critiques des membres de la société euro-américaine que l’idéologie s’employa systématiquement à expliquer cette anomalie.

De même, Peter Fryer montre comment le racisme est apparu dans la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle « comme une idéologie essentiellement défensive – l’arme de la classe dont la richesse, le mode de vie et le pouvoir subissaient un assaut en règle ». Les idéologues racistes tels que Long défendirent dans leurs écrits les planteurs des Indes Occidentales contre les pressions croissantes visant à abolir, non pas seulement le commerce des esclaves, mais l’institution même du servage. Pourtant l’idéologie raciste survécut à l’abolition, et en fait bénéficia d’élaborations théoriques plus avancées au cours du XIXe siècle sous la forme de la biologie raciale pseudo-scientifique, qui se basait sur une approche vulgaire de la théorie darwinienne de la sélection naturelle. Cela reflétait le fait que l’anomalie qui avait donné naissance au racisme au départ continuait à exister sous une forme nouvelle, la domination du monde par une poignée de puissances européennes (ou européanisées, comme les USA et la Russie). Cet état de choses était justifié par l’idée selon laquelle la constitution biologique des Asiatiques et des Africains les destinait à être dirigés par les « races » blanches, dont c’était le devoir de gouverner le monde dans les intérêts de ses sujets. La forme classique de ce point de vue est le poème de Rudyard Kipling « The White Man’s Burden » (« la charge de l’homme blanc »), écrit en 1898 comme un appel aux Etats-Unis, qui entamaient alors tout juste leur carrière de puissance impérialiste :

Prends en charge la mission de l’homme blanc -
Envoie les meilleurs de ceux que tu engendres -
Condamne tes enfants à l’exil
Pour les besoins de tes captifs ;
A servir dans un lourd harnais
Sur des peuples mouvants et sauvages -
Tes peuples moroses, nouvellement capturés,
Moitié diables et moitié enfants.

(Take up the White Man’s burden -
Send forth the best ye breed -
Go bind your sons to exile
To serve your captives’ need ;
To wait in heavy harness
On fluttered folk and wild -
Your new-caught, sullen peoples,
Half devil and half child.)

Le racisme dans le capitalisme contemporain

Le racisme est donc la créature de l’esclavage et du colonialisme. Il s’est développé dans le but de justifier le fait que l’égalité que le capitalisme promettait à toute l’humanité se trouvait refusée aux opprimés coloniaux. Nous avons jusqu’ici établi une connexion historique entre le racisme et le capitalisme. Mais le racisme d’aujourd’hui ? Arrêter l’analyse à ce stade signifierait considérer le racisme contemporain comme une sorte de vestige du passé, qui aurait réussi à survivre à l’abolition de l’esclavage et à l’effondrement des empires coloniaux. Cela semble être l’approche de Peter Fryer : « Longtemps après que les conditions matérielles qui avaient donné naissance à l’idéologie raciste ont cessé d’exister, ces idées mortes continuent à hanter les vivants. Elles ont mené à toutes sortes de comportements racistes de la part de nombreux hommes blancs en Grande-Bretagne, y compris des hommes blancs représentant l’autorité ». Cette analyse, en proclamant que le racisme n’a plus de base matérielle, semble conclure que la tâche essentielle des antiracistes, du moins parmi les Blancs, consiste à changer les attitudes, sans doute à l’aide d’un schéma d’éducation. Il s’agit là d’une erreur : les conditions matérielles du capitalisme moderne continuent à générer le racisme.

Notons d’abord un changement dans l’idéologie raciste. Martin Barker fait partie de ces écrivains qui ont décelé l’apparition de ce qu’il appelle le « nouveau racisme », qui met en exergue, non pas la supériorité biologique de certaines races sur d’autres, mais les différences culturelles entre groupes « ethniques ». Les idéologues de la droite conservatrice en Angleterre, d’Enoch Powell à Norman Tebbit, ont fait usage de l’idée selon laquelle les différences culturelles entre européens et non-européens leur interdisent de vivre ensemble dans la même société, cela pour justifier des contrôles plus sévères de l’immigration, et même (pour Powell) le rapatriement des Noirs. Mais l’exemple le plus notoire de cette variante du racisme est la remarque faite par Margaret Thatcher à l’occasion d’une émission télévisée en 1978 : « Les gens ont vraiment peur que ce pays soit submergé (« swamped ») par des gens de culture différente » (voir les « odeurs » de Chirac... - N.D.T.-).

Est-ce que le « nouveau racisme » représente un grand changement par rapport à l’ancien, et qu’est-ce qui a causé son apparition ? Pour commencer par la deuxième question, l’idée que l’humanité est divisée en races pourvues de constitutions biologiques différentes n’est plus scientifiquement respectable. Elle est, au surplus, impossible à soutenir moralement et politiquement à cause de l’usage qu’en on fait les nazis. L’holocauste a donné au racisme biologique du XIXe siècle une odeur particulière – d’où le passage de la biologie à la culture, et de la race à l’ethnicité.

Il ne faut cependant pas s’exagérer le changement. D’abord, le racisme biologique du XIXe siècle existe toujours, par exemple, dans les tentatives de la sociobiologie d’expliquer les inégalités sociales en termes biologiques, notamment l’idée que les scores médiocres des Noirs américains dans les tests de Q.I. reflètent des différences génétiques entre eux et les Blancs. Ensuite, l’idée que les Noirs sont naturellement inférieurs aux Blancs fait toujours partie du racisme populaire, même s’il a tendance à se servir de l’idée de différence culturelle comme d’un voile de respectabilité. Parfois certaines formulations, apparemment innocentes, lors de déclarations publiques, représentent un codage tacite d’attitudes plus crûment racistes. L’utilisation par Thatcher du mot « swamp » (dans le sens , comme verbe, de « submerger »- N.D.T.), en est un exemple : ce n’est sûrement pas par accident qu’une opération de police dirigée essentiellement contre la communauté noire, et qui a été à l’origine des émeutes de Brixton, au Sud de Londres, en avril 1981, fut appelée « Swamp 81 » (le mot signifie aussi, comme nom, « marais, marécage" »- N.D.T.).

Troisièmement, les « identités ethniques » ou « culturelles », qui ont remplacé le mot « races » dans les conversations polies, sont porteuses des mêmes stéréotypes crus qui sont caractéristiques du racisme ancienne mode. L’ « ethnicité » ou la « culture » sont conçues comme un destin auquel ceux qu’elles concernent ne peuvent échapper. Bien que reconnues comme un produit (habituellement caricaturé) de l’histoire, elles ne sont plus modifiables par l’action humaine : elles sont devenues effectivement une partie de la nature. Au moins ceux qui sont dans une « prison » ethnique peuvent essayer de comprendre les prisons des autres (le multiculturalisme), ou bien ils peuvent changer de prison, comme Tebbit le demandait aux noirs lorsqu’il leur proposait le « test du cricket » (les Noirs ne pouvaient être considérés comme Britanniques que s’ils étaient favorables à l’Angleterre dans des matches de cricket contre des équipes des Caraïbes, de l’Inde ou du Pakistan), ce qui équivalait à affirmer que, pour être britanniques, ils devaient, dans la réalité, abandonner toute connexion avec les pays dont venaient leurs ancêtres et s’assimiler à la culture dominante - un test qui, il en était convaincu, était infaillible.

Le racisme moderne, avec sa rhétorique de diversité culturelle et la référence, généralement tacite, à des notions plus anciennes d’infériorité naturelle, se manifeste en fait dans le cadre du capitalisme industriel. Le capitalisme, sous sa forme complètement développée, repose sur l’exploitation du travail salarié libre. Mais la classe travailleuse qui vend sa force de travail au capital est intérieurement composite, et ce à deux égards. D’abord, la division technique du travail exige une force de travail comportant des spécialisations diversifiées ; une des fonctions du marché du travail est de satisfaire ce besoin, les variations dans les échelles de salaire permettant de différencier les diverses catégories de force de travail. Deuxièmement, pour s’assurer une fourniture satisfaisante de main d’œuvre les capitalistes sont souvent forcés d’aller au-delà des limites de l’Etat où ils sont basés, drainant vers eux des travailleurs d’origines nationales différentes. Eric Hobsbawm fait remarquer que « le milieu du XIXe siècle marque le début des plus grandes migrations de l’histoire de l’humanité », avec pour commencer le flux énorme d’immigrants européens aux Etats-Unis et, dans une mesure moindre, en Amérique du Sud, Australasie et Afrique du Sud. Le résultat le plus spectaculaire est celui des USA, la proverbiale « nation d’immigrants », sa classe ouvrière étant formée des vagues successives d’immigration. Mais il y a de nombreux autres cas, qui vont des travailleurs immigrés irlandais dans l’Angleterre victorienne à l’utilisation massive de travailleurs agricoles polonais par les propriétaires fonciers prussiens de la fin du XIXe siècle. Le recours au travail immigré s’est imposé comme un des traits structurels du capitalisme avancé dans la deuxième moitié du XXe siècle. Dès le début des années 70 il y avait près de 11 millions d’immigrés dans l’Europe Occidentale, venus d’Europe du Sud ou des anciennes colonies durant le boom des années 50 et 60. Et même pendant les années 70 et 80, marquées par la crise, les USA ont continué à attirer une vaste immigration nouvelle d’Amérique Latine et d’Extrême-Orient.

Les capitalistes emploient des travailleurs immigrés à cause des bénéfices économiques qu’ils leur apportent : ils contribuent à la flexibilité de l’offre de travail, sont souvent incapables de refuser des emplois dans des travaux sales et mal payés, le plus souvent en équipes, et qui, puisque le coût de leur éducation a été payé dans leur pays d’origine, fournissent, par les impôts qu’ils acquittent, une contribution nette à la reproduction de la force de travail dans les pays « hôtes ». Mais, bien au-delà, l’existence d’une classe ouvrière composée d’indigènes et d’immigrés (ou, dans le cas des Etats-Unis, de représentants de vagues plus ou moins récentes d’immigration) rend possible la division de cette classe selon des démarcations raciales, surtout si les origines nationales correspondent, ne serait-ce que partiellement, aux différentes situations dans la division technique du travail (par exemple, entre ouvriers qualifiés et OS).

Marx comprenait la façon dont les divisions raciales entre travailleurs indigènes et immigrés pouvait affaiblir la classe ouvrière, comme il l’a montré dans sa célèbre lettre à Meyer et Vogt du 9 avril 1870. Marx tentait d’y expliquer pourquoi la lutte des Irlandais pour l’autodétermination était une question vitale pour la classe ouvrière britannique :

Enfin, l’essentiel. Tous les centres industriels et commerciaux d’Angleterre ont maintenant une classe ouvrière scindée en deux camps ennemis : prolétaires anglais et prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Il se sent à son égard membre d’une nation dominante, et devient, de ce fait, un instrument de ses aristocrates et capitalistes contre l’Irlande, et consolide ainsi son pouvoir sur lui-même. Des préjugés religieux, sociaux et nationaux le dressent contre l’ouvrier irlandais. Il se conduit envers lui à peu près comme les Blancs pauvres envers les niggers dans les anciens Etats esclavagistes de l’Union américaine. L’Irlandais lui rend largement la monnaie de sa pièce . Il voit en lui le complice et l’instrument aveugle de la domination anglaise en Irlande.

Cet antagonisme est entretenu artificiellement et attisé par la presse, les sermons, les revues humoristiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes au pouvoir. Cet antagonisme constitue le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, en dépit de sa bonne organisation. C’est aussi le secret de la puissance persistante de la classe capitaliste, qui s’en rend parfaitement compte.

Dans ce passage remarquable, Marx ébauche une explication matérialiste du racisme dans le capitalisme moderne. Nous pouvons y trouver trois conditions fondamentales de l’existence du racisme :

1) La concurrence économique entre les travailleurs (« l’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie »). Il y a un schéma particulier de l’accumulation du capital qui implique une distribution spécifique du travail, représentée sur le marché du travail par des taux de salaires différents. Dans les périodes de restructuration du capital, alors que le travail se trouve déqualifié, les capitalistes (étant ce qu’ils sont) sont tentés de remplacer les travailleurs qualifiés en place par une main d’œuvre meilleur marché et moins qualifiée. Si les deux groupes de travailleurs ont des origines nationales différentes, et par voie de conséquence sans doute des langues et des traditions différentes, il existe un potentiel de développement d’antagonismes raciaux dans ces deux groupes de travailleurs. C’est une situation qui s’est souvent répétée dans l’histoire de la classe ouvrière américaine. Les divisions raciales en cause ne sont pas nécessairement dues aux tentatives des travailleurs qualifiés de défendre leurs positions. Dans toute une série d’occasions, au cours du XIXe siècle et du début du XXe, les Noirs américains furent délogés des niches de qualification qu’ils étaient parvenus à occuper par les travailleurs blancs - par exemple, par des immigrants irlandais sans qualification dans la période qui a précédé la Guerre de Sécession.

2) L’attrait de l’idéologie raciste pour les travailleurs blancs (« le travailleur anglais ordinaire... se sent un membre de la nation dominante »). Le simple fait de la concurrence économique entre différents groupes de travailleurs n’est pas suffisant pour expliquer le développement des antagonismes raciaux. Pourquoi les idées racistes opèrent-elles une telle séduction sur les travailleurs blancs ? Une réponse possible est que cela reflète le fait que l’oppression raciale va dans le sens de leurs intérêts économiques : les travailleurs blancs, en d’autres termes, retireraient un bénéfice matériel du racisme. Cette explication, comme je le montre plus loin, est fausse. On peut trouver les bases d’une autre explication, plus vraisemblable, dans le chef d’œuvre de W.E.B. Du Bois Black Reconstruction in America (1935). Du Bois essayait de donner une lecture de la division entre travailleurs blancs et noirs après la défaite de la Reconstruction Radicale - les efforts accomplis par une alliance d’anciens esclaves et de radicaux blancs pour déraciner le racisme dans les Etats du Sud après la guerre civile. Il argumentait ainsi :

... la théorie (marxiste) de l’unité de la classe ouvrière... ne marche pas dans le Sud... parce que la théorie de la race y a été mise en place par une méthode soigneusement planifiée et progressive, ce qui a creusé un fossé si profond entre les travailleurs noirs et blancs qu’il n’existe probablement pas aujourd’hui dans le monde deux groupes de travailleurs aux intérêts pratiquement identiques qui se haïssent et se craignent aussi puissamment et de façon aussi persistante, et qui sont tellement tenus à distance l’un de l’autre qu’aucun des deux n’est capable de voir leur communauté d’intérêts.

Il faut garder à l’esprit que le groupe des travailleurs blancs, même s’il percevait un bas salaire, recevait une espèce de salaire compensatoire sous une forme publique et psychologique. Ils bénéficiaient d’une déférence publique et d’une certaine courtoisie parce qu’ils étaient blancs. Ils étaient admis librement, en même temps que toutes les classes de travailleurs blancs, aux fonctions publiques, aux jardins et aux écoles publics. Les policiers étaient issus de leurs rangs, et les tribunaux, dépendants de leurs votes, les traitaient avec indulgence jusqu’au point d’encourager l’illégalité. Leurs suffrages désignaient les fonctionnaires publics, et en même temps que cela avait peu d’effet sur la situation économique, l’effet sur leur traitement personnel et la déférence dont ils bénéficiaient était important. Les écoles blanches étaient les meilleures de la communauté, bien situées, et elles coûtaient de deux à dix fois plus cher par tête d’élève que les écoles noires. Les journaux se spécialisaient dans des nouvelles qui flattaient les blancs pauvres, ignorant presque totalement les noirs si ce n’est en ce qui concerne les crimes ou pour les tourner en dérision.

Parallèlement, le Noir était en butte aux insultes publiques, avait peur des foules, était l’objet des moqueries des enfants et de la peur irraisonnée des femmes blanches, et obligé de façon continuelle à se soumettre à toutes sortes d’humiliations. Le résultat était que les salaires des deux catégories pouvaient être maintenus vers le bas, les blancs craignant d’être remplacés par de la main d’œuvre noire, les Noirs constamment menacés par la substitution de travailleurs blancs.

Du Bois met en scène ici un cas particulièrement extrême de racisme - celui du Sud américain à l’époque de « Jim Crow », si puissamment décrit par Richard Wright, entre autres dans Les enfants de l’Oncle Tom. Mais son approche permet une extension plus générale, qui comporte deux éléments. D’abord, le racisme aboutissait à ce que « deux groupes de travailleurs aux intérêts pratiquement identiques » se trouvaient divisés, de telle sorte que « les salaires des deux catégories pouvaient être maintenus vers le bas » ; ainsi Du Bois contredit les nationalistes noirs, comme Cedric Robinson, qui le revendiquent comme un des leurs, lorsqu’il dit que les travailleurs blancs n’ont pas d’intérêt à l’oppression des Noirs (une opinion partagée avec force par un autre soi-disant partisan de la « tradition noire radicale » chère à Robinson, C.L.R. James). Deuxièmement, les travailleurs blancs recevaient, comme compensation à leurs bas salaires, « une espèce de salaire compensatoire sous forme publique et psychologique » lié à leur appartenance à ce que Marx appelle « la nation dominante ».

Marx, en fait, fournit le moyen de comprendre comment fonctionne cette compensation dans un passage célèbre de l’Introduction à sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1843) : « La misère religieuse est à la fois l’expression d’une misère réelle et la protestation contre cette misère. La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur. Elle est l’opium du peuple ». Les croyances religieuses ne sont donc pas simplement une invention, imposée aux masses par une conspiration cléricale, comme le proclamaient les philosophes des Lumières ; elles sont acceptées parce qu’elles fournissent une solution imaginaire à des contradictions bien réelles. La religion offre un soulagement aux maux de ce monde par l’espoir en un monde meilleur au-delà de la tombe. Son pouvoir réside dans la reconnaissance de la souffrance et de l’oppression, même si la solution qu’elle propose est fausse. Marx met ici en évidence un des mécanismes à l’œuvre dans les idéologies en général, y compris l’idéologie raciste. Le racisme offre aux travailleurs blancs le réconfort de se croire membres du groupe dominant ; il fournit aussi, en période de crise, un bouc émissaire tout prêt sous la forme du groupe opprimé.

Le racisme donne ainsi aux travailleurs blancs une identité particulière, qui au surplus les unit aux capitalistes blancs. Nous avons là un exemple du type de « communauté imaginaire » présenté par Benedict Anderson dans son analyse du nationalisme, qui jouit d’une certaine influence. La nation, dit-il, est « une communauté politique imaginaire » : en particulier, « au mépris des inégalités et de l’exploitation réelles qui y sont dominantes, la nation est toujours conçue comme une profonde camaraderie horizontale ».

Un moment crucial du développement du nationalisme populaire dans les pays capitalistes avancés a été, à la fin du XIXe siècle, le processus par lequel les classes dominantes européennes ont cherché à incorporer des travailleurs récemment affranchis et de plus en plus organisés au sein de la même communauté. Dans un contexte de concurrence croissante entre les puissances impérialistes, les travailleurs étaient invités à identifier leurs intérêts avec ceux de « leurs » classes dominantes dans ces rivalités. C’est dans cette même période que la biologie pseudo-scientifique des races a reçu sa formulation la plus développée : elle ne servait pas seulement à justifier la domination impérialiste du monde par l’occident, mais aussi à sanctifier les conflits entre grandes puissances comme un aspect de la lutte des races pour leur survie. Le racisme confortait le nationalisme, amenant les travailleurs à se considérer comme membres, à l’instar de leurs exploiteurs, des races supérieures se livrant à une lutte pour la domination du monde. Il est clair que le nationalisme, d’une façon générale, n’est pas égal au racisme - de nombreux nationalistes, en particulier parmi ceux qui étaient engagés dans la lutte pour la libération coloniale, ont combiné l’identification avec leur nation à une foi sincère dans l’égalité des peuples. Cependant le nationalisme impérialiste fournit un terrain propice, lorsque les conditions sont réunies, au développement du racisme.

3) Les efforts de la classe capitaliste pour établir et maintenir des divisions raciales parmi les travailleurs (« cet antagonisme est entretenu artificiellement et attisé par la presse, les sermons, les journaux humoristiques, bref, par tous les moyens à la disposition des classes dominantes »). Marx établit comme une évidence le fait que le racisme est conforme à l’intérêt du capital, l’appelant « le secret grâce auquel la classe capitaliste maintient son pouvoir » et soulignant que « cette classe en est pleinement consciente ». On pourrait croire que Marx prétend que le racisme n’est pas autre chose que le résultat d’une conspiration capitaliste. C’est faux. Comme nous l’avons vu, il y a un contexte économique objectif aux divisions raciales, à savoir la demande constamment changeante de la part du capital de différentes sortes de main d’œuvre qui souvent ne peut être satisfaite que par l’immigration. Nous avons vu aussi que le racisme permet aux travailleurs de la « race » des oppresseurs d’obtenir une compensation imaginaire à l’exploitation qu’ils subissent, celle d’appartenir à la « nation dirigeante ». Au surplus, c’est l’un des traits objectifs du capitalisme que le racisme aide à maintenir le système en divisant et donc en affaiblissant le classe ouvrière. L’adage « diviser pour régner » fait depuis longtemps partie de la sagesse des classes dominantes - c’est l’empereur romain Tibère qui l’a formulé au premier siècle de l’ère chrétienne. La domination capitaliste ne s’exerce pas d’elle-même - elle doit être organisée activement, et notamment en entretenant le racisme. Cela se produit de façon constante : George Bush a cyniquement utilisé le racisme pour gagner l’élection présidentielle de 1988 aux USA. Le racisme n’est donc pas uniquement une conspiration des patrons, même si les capitalistes recourent très souvent au racisme pour diviser les travailleurs.

Travailleurs noirs et blancs

Le racisme, donc, contribue au fonctionnement du capitalisme. Il est donc conforme à l’intérêt de la classe capitaliste. Mais la classe ouvrière ? C’est peut-être la seule différence notable entre les marxistes et les nationalistes noirs que ces derniers pensent que les travailleurs blancs retirent du racisme un bénéfice matériel. L’autre face de cette opinion pousse à l’idée d’un mouvement noir qui transcenderait les divisions de classes. Ceci a été théorisé sous des formes variées. Cedric Robinson proclame que l’agent du changement révolutionnaire n’est pas la classe ouvrière industrielle mais la « tradition noire radicale », articulant une « identité collective noire » forgée par des siècles de résistance. « L’expérimentation du catalogue politique occidental du changement, et en particulier du nationalisme et de la lutte des classes, touche à sa fin. Le radicalisme noir transcende ces traditions dans le but d’adhérer à sa propre autorité ». Paul Gilroy critique les marxistes qui établissent « une discontinuité complète (...) entre les intérêts des petits-bourgeois noirs et ceux des travailleurs noirs sur la base de leur position de classe objectivement contradictoire ». Un tel « dogmatisme » ignore « la construction de la Communauté Noire comme une collectivité cohésive et complexe, avec un langage politique distinctif ». Sivanandan, quant à lui, procède à une analyse de classe beaucoup plus robuste, néanmoins son intérêt se porte en premier lieu sur « la nouvelle sous-classe de travailleurs à domicile ou des sweat shops, des travailleurs occasionnels ou à temps partiel, des travailleurs sous contrat déterminé ou temporaire, mis en place par le système dans le commerce de détail, le système de flexibilité dans la fabrication, et l’emploi court « hire and fire » (embauche-licenciement) dans le secteur des services en expansion », plutôt que sur la classe ouvrière dans son ensemble, blanche aussi bien que noire.

Nier que les travailleurs blancs ont intérêt à lutter contre le racisme est fréquemment soutenu par le recours à l’idée qu’ils forment une aristocratie ouvrière privilégiée, bénéficiant des superprofits extorqués par l’impérialisme aux travailleurs du Tiers-Monde. Formulée, indépendamment l’un de l’autre, par Lénine et Du Bois pendant la Première Guerre Mondiale, la théorie de l’aristocratie ouvrière fut une tentative d’expliquer le réformisme en prétendant qu’il exprimait les intérêts matériels d’une couche de la classe ouvrière occidentale. Entre les mains des nationalistes noirs, cela devient l’idée que tous les travailleurs des pays économiquement avancés reçoivent leur part des rapines de l’impérialisme. Ainsi, Ron Ramdin déclare que « l’exploitation et la dégradation de la classe ouvrière coloniale fut un élément indispensable du maintien du niveau de vie de la classe ouvrière britannique ».

Cette idée n’est absolument pas pertinente. D’abord, la théorie de l’aristocratie ouvrière ne rend compte que d’une façon extrêmement limitée du comportement de la classe ouvrière occidentale à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. En dehors de ses défauts dans son argumentation économique, cette théorie échoue à expliquer pourquoi les candidats les plus plausibles au titre d’ « aristocrates ouvriers », à savoir les travailleurs qualifiés de la métallurgie, ont constitué dans la totalité des centres industriels européens - Petrograd, Berlin, Turin, Sheffield, Glasgow - l’avant-garde de la révolte des masses ouvrières à la fin de la Première Guerre Mondiale.

Ensuite, l’idée que la classe ouvrière européenne dans son ensemble formerait une aristocratie du travail est soutenue par la théorie selon laquelle il existerait un processus d’ « échange inégal » à l’œuvre entre le Nord et le Sud, le résultat étant que les travailleurs occidentaux vivraient des ressources extraites des peuples du Tiers Monde. La preuve essentielle à l’appui de cette théorie réside dans le fait que le niveau des salaires est plus élevé dans les pays capitalistes avancés que dans les pays du Tiers Monde. Les tenants de l’échange inégal en appellent à la théorie marxiste de l’exploitation pour soutenir leur analyse. Mais cette théorie ne s’attache pas d’abord à la condition dégradée de certaines catégories de travailleurs. Elle concerne le rapport entre les salaires que reçoivent les travailleurs, et qui représentent le coût, pour le capitaliste, de la reproduction de leur force de travail, et le montant de la plus-value qu’ils produisent au-delà de ce coût, qui représente le profit du capitaliste.

Le degré auquel un travailleur est exploité dépend, non pas de son niveau de vie absolu, mais de la quantité de plus-value qu’il produit relativement à son salaire. Un ouvrier bien payé peut très bien être plus exploité qu’un travailleur mal payé parce que le premier produit, par rapport à son salaire, une plus grande quantité de plus-value que le second. En fait, il y a tout lieu de penser que les salaires généralement plus élevés payés aux travailleurs occidentaux reflètent le coût plus grand de leur reproduction ; mais les dépenses, en particulier d’éducation et de formation, qui font partie de ce coût, créent une force de travail plus qualifiée, par conséquent plus productive - et plus exploitée - que son homologue du Tiers-Monde.

Il y a en tout état de cause un moyen très simple de mettre à l’épreuve la proposition, essentielle pour les théories de l’aristocratie ouvrière et de l’échange inégal, selon laquelle les travailleurs du Tiers-Monde seraient plus exploités que les occidentaux. Si c’était vrai, on pourrait s’attendre à ce qu’un flux constant de capitaux aille des pays riches aux pays pauvres, en quête des profits plus élevés que promettraient ces derniers. En réalité, selon la Banque Mondiale, entre 1965 et 1983 les deux tiers de tous les investissements à l’étranger sont allés aux économies des pays avancés, et le reste à une poignée de pays dits émergents. La crise de la dette des années 1980 a même aggravé cette situation : le flux de capital du Nord au Sud s’est pratiquement tari, en même temps que les fuites de capitaux et les paiements de la dette en provenance du Tiers Monde mettaient en évidence, au cours de la plus grande partie de la décennie, un transfert net de ressources financières des pays pauvres aux pays riches.

Des gens comme Sivanandan ont parfaitement raison de souligner et de dénoncer la pauvreté et la dégradation auxquelles l’impérialisme condamne les masses du Tiers-Monde. Mais il se base sur une théorie économique doublement fausse lorsqu’il proclame que « le gros de l’exploitation s’est déplacé vers les pays sous-développés du Tiers-Monde », où « le capital n’a pas besoin de payer au travail périphérique un salaire de vie lui permettant de se reproduire ». Ce prétendu déplacement ne tient pas compte des capitalistes occidentaux qui continuent, comme nous venons de le voir, à concentrer leurs investissements dans leurs propres pays d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et du Japon. Au surplus, en même temps que Sivanandan dénonce à raison la façon dont les capitalistes, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, cherchent souvent à maximer leurs profits en pressurant la force de travail existante, en baissant les salaires et en allongeant la journée de travail, il ignore les changements mis en place par l’industrialisation partielle du Tiers-Monde. L’émergence des Pays Nouvellement Industrialisés d’Asie du sud-est et d’Amérique Latine s’est appuyée sur la formation de classes ouvrières relativement éduquées et qualifiées, qui ont été capables, ces dernières années, de s’organiser et d’arracher à leurs exploiteurs d’importantes réformes politiques et sociales. L’exemple classique est celui de l’Afrique du Sud où, au milieu des souffrances et de l’oppression du régime d’apartheid, la classe ouvrière noire a pu construire, sous la forme du COSATU, le plus puissant mouvement syndical de toute l’histoire africaine. La bourgeoisie continue à créer son propre fossoyeur : la classe ouvrière. Les nouveaux mouvements des travailleurs du Tiers Monde partagent un intérêt semblable à celui de leurs frères et sœurs d’Occident, noirs et blancs, dans le renversement du capitalisme.

La raison essentielle pour laquelle les marxistes proclament que le racisme n’est pas conforme à l’intérêt des travailleurs blancs est que, en divisant la classe ouvrière, il affaiblit les travailleurs, blancs aussi bien que noirs. La proposition inverse, l’hypothèse selon laquelle les travailleurs blancs bénéficieraient du racisme, a été testée aux Etats-Unis par le sociologue marxiste Al Szymanski. Szymanski s’est attaché à comparer la situation des travailleurs blancs et noirs dans les cinquante Etats de l’Union. Il s’est aperçu, d’abord, que « plus les salaires des noirs étaient élevés par rapport aux blancs, plus les salaires des blancs étaient élevés par rapport à ceux des autres blancs dans d’autres parties des USA  ». Cette relation - les travailleurs blancs étaient d’autant mieux payés qu’était étroite la disparité entre leurs salaires et ceux des Noirs - était plus forte dans les Etats où au moins 12% de la population était « tiers-monde » (Noirs, Hispaniques, Asiatiques et indigènes américains), « c’est-à-dire ces Etats où la discrimination économique envers les peuples du Tiers-Monde était susceptible d’avoir un effet économique significatif sur les revenus des blancs ». De telle sorte que « les travailleurs blancs semblent en réalité être perdants économiquement du fait de la discrimination raciale. Ces résultats confirment apparemment la théorie marxiste du rapport entre la discrimination économique et ce que gagnent les blancs ». Troisièmement, Szymanski découvrit un certain nombre de preuves à l’appui de l’hypothèse selon laquelle « plus la discrimination raciale est intense, plus bas sont les salaires des blancs du fait de la variable intermédiaire de la solidarité de la classe ouvrière - en d’autres termes, le racisme désavantage économiquement les travailleurs blancs parce qu’il affaiblit l’organisation syndicale en détruisant la solidarité entre travailleurs noirs et blancs ».

L’étude de Szymanski suggère que le racisme est contraire aux intérêts des travailleurs blancs, même lorsqu’on comprend ces intérêts dans les termes les plus étroitement matériels. Ceci est un aspect d’une réalité plus vaste, à savoir que le racisme contribue au fonctionnement du capitalisme et donc perpétue l’exploitation des travailleurs blancs et noirs de façon égale. Les travailleurs blancs acceptent les idées racistes non pas parce que c’est leur intérêt, mais à cause de la façon dont est organisée la concurrence au niveau du marché du travail entre différents groupes de travailleurs, par les efforts conscients et inconscients des capitalistes, sous forme de divisions raciales. Dans le meilleur des cas ce que les travailleurs blancs reçoivent c’est la consolation imaginaire d’être membres de la race supérieure, ce qui contribue à les rendre aveugles à leur véritable intérêt. Cette analyse comporte un élément de réponse à la question de savoir comment l’emprise du racisme sur les travailleurs blancs peut être brisée - par les luttes de classe qui les dressent contre les patrons et les unissent à leurs frères et sœurs noirs.

Les radicaux blancs et les nationalistes noirs partagent la conviction que les Noirs forment dans leur majorité une « sous-classe » distincte de la masse des travailleurs blancs. Ce genre de vision de la situation des Noirs dans la structure de classe est souvent soutenu par des théories mises à la mode par d’anciens marxistes (ou, comme ils aiment souvent se définir, des « post-marxistes »), selon lesquelles le capitalisme aurait profondément changé, dissolvant le vieil antagonisme de classe entre le capital et le travail et le remplaçant par une société encore plus fragmentée. Sivanandan étant un critique sans indulgence de ces théories, il est surprenant qu’il en accepte un élément essentiel, l’idée qu’une nouvelle économie « post-fordienne » est apparue, basée sur la destruction des industries de production de masse et de la classe ouvrière sur laquelle celles-ci étaient bâties. Il se borne à affirmer que l’effet de ces changements consiste à déplacer le centre de la résistance vers la nouvelle « sous-classe » qui supporte aujourd’hui le plus gros de l’exploitation – « les travailleurs périphériques, les travailleurs à domicile, les travailleurs ad hoc, saisonniers, temporaires, intermittents, à mi-temps - les morceaux épars d’une classe ouvrière que les nouvelles forces productives ont dispersée et dont elles ont disséminé les forces ». Voilà qui constitue, alors même que Sivanandan reste désireux de combattre le capitalisme, une analyse extrêmement pessimiste. Cela dit, elle est totalement erronée. Comme je le montre par ailleurs, l’idée d’une phase nouvelle, « post-fordienne », d’ « accumulation flexible », qui ne reposerait plus sur une production industrielle de masse, est complètement intenable.

L’idée même de sous-classe provient d’une exagération grossière de certaines tendances limitées. Par exemple, la proportion des emplois à temps partiel est passée de 21% en 1984 à 22% en 1991 (la proportion des femmes travaillant à temps partiel a même chuté légèrement durant la même période). La proportion des emplois temporaires était de 5,7% en 1984, de 5,8% en 1991. Par-dessus tout, le concept de sous-classe est totalement faux en ce qu’il suggère que les Noirs occupent de façon typique une position économique marginale dans les pays avancés.

Une étude marxiste très ambitieuse de la structure de classe contemporaine, menée aux USA en 1980 sous la direction d’Erik Olin Wright, a établi que 74,5% des Noirs sont des travailleurs salariés contre 49,7% des Blancs. De façon intéressante, elle a découvert que 15,4 % de tous les Noirs et 21,4% des hommes noirs étaient des travailleurs qualifiés (le chiffre équivalent pour les Blancs était de 12,4% et de 16,7% pour les hommes).

D’autres éléments de preuve en provenance d’Amérique permettent de compléter le tableau. Le niveau de syndicalisation est en fait plus élevé parmi les travailleurs noirs que parmi les Blancs. 24,4% des travailleurs noirs hommes sont syndiqués contre seulement 18,8% de leurs équivalents blancs. De même, 18% des femmes noires sont syndiquées contre seulement 11,7% des travailleuses blanches. Les Noirs souffrent plus du chômage que les Blancs : dans les années 1960, le taux de chômage des Noirs était 2,06 fois celui des Blancs, dans les années 70 : 2,01 fois, dans les années 80 : 2,37 fois. Malgré tout il faut relativiser ces chiffres : à son plus haut niveau dans la génération passée, en 1983, le chômage noir atteignait 19,5%. Même si c’est affreux (et le niveau de chômage est plus élevé et continue à s’accroître au sein de certains groupes dans certaines localités - par exemple, les jeunes hommes noirs du quartier South Central à Los Angeles), le fait demeure que la majeure partie des Noirs est employée, et non, comme le prétendent les théoriciens de la sous-classe, exclue de la vie économique.

Il n’a pas été fait d’étude comparable quant à la rigueur de la structure de classe britannique, mais les chiffres du chômage publiés par le Labour Force Survey de 1991 sont éloquents. Le taux de chômage moyen parmi les Noirs était de 15%, presque le double de celui des blancs (8%). C’est là un effet évident du racisme : les Noirs souffrent plus du chômage que les Blancs. Malgré tout les Noirs, dans leur immense majorité, sont actifs en tant que travailleurs salariés, et font partie de la même classe ouvrière que leurs frères et sœurs blancs.

Cette affirmation ne doit pas être mal interprétée. Il y a dans les grandes villes du monde capitaliste avancé des quartiers noirs avec de terribles concentrations de chômeurs, de pauvreté et de travail occasionnel illégal. Dans ces endroits l’exploitation et l’oppression se renforcent mutuellement avec des conséquences extrêmes. Mais ces réalités ne signifient pas que tous les Noirs ont un statut économique marginal. La plupart, nous l’avons vu, sont salariés. Leurs camarades travailleurs blancs n’ont aucun intérêt à l’oppression des Noirs. Bien au contraire, cette oppression contribue à maintenir la classe ouvrière dans un état de division et de faiblesse. Les travailleurs blancs ont par conséquent un intérêt aussi puissant que les travailleurs noirs à se débarrasser du racisme.

Communauté et classe

Nous venons de mettre en présence toutes sortes d’arguments concernant la situation et les intérêts des travailleurs noirs et blancs. Les nationalistes noirs ont tendance à penser que la communauté noire est l’agent majeur de la lutte contre le racisme. Pour Sivanandan, ce sont les « communautés de résistance », construites par la « sous-classe » noire dans sa lutte, qui portent la charge la plus lourde dans la lutte contre le capitalisme aujourd’hui. La culture se voit accorder un rôle central dans la création de ces communautés. Paul Gilroy proclame que « les identités collectives, exprimées à travers la « race », la communauté et le groupe local sont, du fait de leur spontanéité, de puissants outils pour coordonner l’action et créer la solidarité. La culture « traditionnelle » reconstruite devient un moyen... d’articuler l’autonomie personnelle avec la prise de pouvoir collective ».

L’accent mis sur la culture est loin d’être totalement hors de propos. Par exemple, les tentatives de développer une histoire « afrocentrique », qui s’appropriât les réalisations de l’Afrique pré-coloniale et les siècles de lutte héroïque du peuple noir contre l’impérialisme occidental et le racisme, peuvent être une importante source d’une fierté noire susceptible de donner de la force aux mouvements politiques contemporains : l’intérêt majeur du livre de Cedric Robinson Black Marxism, par exemple, réside dans la contribution qu’il fournit à ce processus de réappropriation. Mais baser la lutte contre le racisme sur l’idée d’une communauté noire unie par une culture de résistance comporte de grands dangers. Le plus évident est sans doute le fait que les Noirs forment une minorité de la population des pays capitalistes avancés - 12% aux USA, 5% au Royaume-Uni. Ce qui a été déterminant dans la défaite du plus splendide et du plus héroïque de tous les mouvements nationalistes noirs, le Black Power, issu des grands soulèvements des ghettos dans les années 1960, a été l’impuissance de sa fraction la plus avancée, représentée par Malcolm X et les Black Panthers, à faire le lien entre la lutte pour la libération des Noirs et celle des travailleurs, blancs et noirs, contre l’exploitation. Cela a permis à la classe dominante d’isoler et finalement de détruire les radicaux noirs, beaucoup de leurs meilleurs dirigeants étant assassinés ou emprisonnés.

Se concentrer sur la communauté noire, deuxièmement, dissimule les antagonismes de classe à l’intérieur de cette « communauté ». Là encore les Etats-Unis en fournissent la meilleure illustration. Manning Marable, lui-même un théoricien noir radical influent, observe : « Le résultat net des initiatives d’action affirmative et du mouvement des droits civiques a été d’élargir la base potentielle de la classe moyenne africaine-américaine... Dès 1989, une famille africaine-américaine sur sept disposait d’un revenu annuel supérieur à 50.000 $, alors que le revenu d’un foyer noir moyen est inférieur à 22.000 $ ». Le processus de différenciation de classe parmi les Noirs accompagne et souligne l’émergence de politiciens noirs, dont beaucoup administrent aujourd’hui des grandes villes américaines. Marable reconnaît : « Nous n’avions pour la plupart pas prévu un retournement idéologique chez beaucoup de politiciens africains-américains ou latinos qui utilisent la solidarité raciale pour s’assurer les suffrages de la minorité, mais qui graduellement prennent des positions politiques de plus en plus conservatrices, en particulier sur les problèmes économiques ». Comme l’a montré la révolte de Los Angeles, les politiciens noirs sont devenus les exécutants locaux d’une classe dirigeante qui est toujours essentiellement blanche, et défendent un système raciste contre ceux-là même qui les ont élus.

Troisièmement, des théoriciens comme Gilroy, qui mettent l’accent principal sur le développement d’une culture de résistance, ignorent à quel point la culture divise les Noirs plutôt qu’elle ne les rassemble. La réappropriation, ou le retour à une tradition, ne peut séduire que des groupes limités de Noirs. Beaucoup d’Asiatiques, par exemple, peuvent considérer qu’une histoire afrocentrique n’a rien à leur offrir. Le regain d’intérêt pour l’Islam parmi de nombreux jeunes Asiatiques britanniques est susceptible de les couper de beaucoup d’autres Noirs, pour ne pas parler des travailleurs blancs. Le Projet Newham et la Campagne contre le Racisme et le Fascisme soulèvent une question pertinente lorsqu’ils débattent des politiques antiracistes du Greater London Council (Conseil municipal général de Londres) et d’autres conseils municipaux londoniens dirigés par des travaillistes de gauche au début des années 1980 :

Au lieu de souder ces groupes précédemment exclus de la collectivité locale pour qu’ils forment un mouvement pour le socialisme, l’autorité locale en charge des diverses politiques de subventions mit ces groupes dans une relation de concurrence les uns envers les autres. Dans la communauté noire, cela a accentué les différences entre Asiatiques, Africains et Caraïbes, et a même divisé les groupes intérieurement. Pendant la décennie précédente, au moins, les luttes des Noirs comportaient une dimension politique essentielle, mais les subventions municipales ont eu tendance à soutenir les organisations plus culturelles et moins politiques. En plus, l’accent mis sur « l’ethnicité » dans la politique des subventions municipales a abouti à avantager les organisations religieuses et culturelles au détriment des groupes revendicatifs.

Ces tensions sont un exemple de la montée de ce qu’on appelle parfois la « politique identitaire » des années 80. En l’absence de luttes de grande envergure contre l’oppression, les opprimés tendent à se fragmenter en groupes plus petits, chacun d’eux affirmant sa propre « identité » différente, la spécificité de l’oppression qu’il subit par rapport aux autres - Noirs d’origine africaine contre Asiatiques, femmes noires contre femmes blanches non-juives contre femmes blanches juives, homos contre lesbiennes contre bisexuels. Une telle fragmentation ne peut qu’affaiblir les luttes contre le système qui produit toutes les diverses formes d’oppression. Bien sûr, la référence culturelle n’a pas nécessairement ce type de conséquences. De vraies cultures de résistance peuvent se forger, qui rassemblent et unissent au lieu d’exclure et diviser. Mais alors pourquoi une telle culture devrait-elle se confiner aux Noirs ? Pourquoi n’unirait-elle pas Noirs et Blancs dans une lutte commune, dans la lignée de ce que Rock Against Racism a essayé de faire à la fin des années 70 ? Mike Davis, qui a appelé les émeutes de Los Angeles « la première révolte multi-ethnique des temps modernes » aux Etats-Unis, dit que le rap a contribué à créer une « large interface entre la culture des jeunes Noirs et celle des jeunes Latinos » à Los Angeles.

Los Angeles 1992 : Rébellion de classe et non-émeute raciale

La révolte de Los Angeles exige une analyse approfondie, non seulement à cause de sa dimension - le plus important soulèvement urbain aux USA depuis les Emeutes de la Conscription à New York en juillet 1863, avec 53 morts et 1 milliard de dollars de dégâts - mais parce qu’elle montre que le défaut de la cuirasse de la société américaine se situe au niveau des classes et non pas des races.

Bien sûr, la question raciale a eu un rôle central dans la rébellion. Après tout, ce qui a mis le feu aux poudres a été l’acquittement par un jury blanc, le 29 avril 1992, de quatre policiers blancs qui avaient été filmés en train de tabasser un automobiliste noir, Rodney King. Cette affaire mettait en relief les injustices raciales existant à l’état endémique dans la société américaine. Ce n’est pas non plus un accident si le cœur du soulèvement fut le quartier de South Central, une zone économiquement ravagée par la disparition des industries lourdes dont dépendait l’emploi des habitants noirs, traumatisée par la guerre des gangs pour le trafic de drogue qui était venu remplir le vide ainsi créé, et l’objectif de « l’Opération Marteau » (Operation Hammer) menée par la Police de Los Angeles - une série de rafles paramilitaires à travers le ghetto, dans lesquelles des milliers de jeunes avaient été arrêtés sur des charges mineures.

Malgré tout, comme le poète latino Luis Rodriguez l’affirme avec insistance, « Bien que le mot « race » continue à nous être asséné jusqu’à la nausée, le mot-clé ici est classe ».

On peut s’en apercevoir de nombreuses manières. D’abord, la rébellion était multi-ethnique dans sa composition. Willie Brown, un dirigeant démocrate noir de Californie, président de l’assemblée de l’Etat, reconnut que «  la violence ne s’est pas limitée à la cité elle-même ; elle s’est étendue aux quartiers voisins... Pour la première fois dans l’histoire américaine, la plupart des manifestants, ainsi que les auteurs de violences et de crimes, étaient d’origine multiraciale - Noirs, Blancs, Hispaniques et Asiatiques ». Parmi les 5.000 premières personnes arrêtées pendant les émeutes, 52% étaient des Latinos, 10% étaient des Blancs, et seulement 38% étaient des Noirs.

Ce qui modelait le caractère multi-ethnique de la rébellion était le double impact, d’une part, de la politique économique de Reagan et Bush dans les années 80, qui avait systématiquement cherché à transférer la richesse des pauvres aux nantis, avec une chute des salaires réels (le salaire hebdomadaire en dollars constants passa de 366 $ en 1972 à 312 $ en 1977) - et d’autre part de la récession majeure qui survint en 1990, frappant l’économie californienne, naguère florissante, de façon particulièrement sévère.

La cristallisation en termes de classes ne s’est pas bornée à lier les Noirs de la classe ouvrière aux travailleurs des autres races ; elle les a aussi séparés de la classe moyenne noire qui administrait L.A., ainsi que d’autres grandes villes américaines. Le maire, Tom Bradley, le chef de la police, Willie Williams, et le général Colin Powell, chef de l’Etat-major U.S., qui commandait les troupes déployées pour réprimer la révolte, étaient tous Noirs. Le fait que New York, une poudrière raciale dans les dernières années, n’ait pas explosé - malgré un exode panique de Manhattan le 1er mai 1992 dû à la peur de la contagion des émeutes de L.A.- doit beaucoup à l’intervention du maire David Dinkins en collaboration avec des politiciens noirs marqués à gauche comme le Révérend Al Sharpton.
Pourtant l’essentiel de la couverture médiatique de la révolte de L.A. mettait l’accent sur la confrontation entre les pillards et les boutiquiers coréens. Ce conflit pouvait facilement être utilisé pour renforcer l’image - déjà encouragée par certaines des représentations les plus influentes des USA dans les années 1980, comme le roman de Tom Wolfe The Bonfire of Vanities ou les films de Spike Lee - de l’Amérique comme une société composée de groupes ethniques en guerre les uns contre les autres.

Le traitement médiatique du sort des marchands coréens comporta une désinformation massive. D’abord, ceux-ci étaient moins opposés aux Noirs qu’à la masse des travailleurs pauvres de L.A. Comme Peter Kwong le fait remarquer, « les pires dommages infligés aux propriétés coréennes... n’eurent pas lieu dans le quartier africain-américain de South Central - on y trouve seulement 9% des commerces coréens. Les dégâts les plus importants ont été commis au nord de South Central, à Koreatown, qui est habité essentiellement par des émigrés latinos pauvres ».

Au surplus, les commerçants sud-coréens occupent une place particulière dans la structure de classe de Los Angeles. Comme l’explique Kwong,

Désireux d’échapper à l’instabilité politique et aux taux de chômage élevé qu’ils connaissent chez eux, des membres des professions libérales coréennes s’installèrent par vagues massives dans les années 70. Ils arrivèrent avec leur éducation, leurs économies, leur entraînement militaire (personne n’est autorisé à émigrer de Corée du Sud sans avoir au préalable servi deux ans dans l’armée), et leur détermination à travailler dur. Ces capitalistes auto-sélectionnés voyaient South L.A. comme l’étape qui leur permettrait d’accéder au rêve américain. Ils pensaient qu’ils suivraient les traces de ceux qui avaient commencé plus tôt et qui avaient réussi, garant leur Mercedes devant des maisons construites près des quartiers blancs prospères. Après un certain temps, ils auraient accumulé assez d’argent pour transférer leurs affaires hors des ghettos dans des zones blanches plus profitables.

Le business coréen à South L.A.- essentiellement des épiceries, des marchands d’alcool ou des échoppes de troc - était parfaitement adapté aux besoins du système. Le ghetto est pauvre, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas y gagner d’argent. Ces nouveaux entrepreneurs fournirent un accès de commerce de détail à des sociétés comme les Distilleries Brown Forman, R.J. Reynolds, General Foods et Coca Cola. Ils constituaient aussi l’activité économique essentielle dans les quartiers pauvres et fournissaient des marchandises essentielles à des zones abandonnées depuis longtemps par leurs prédécesseurs, souvent juifs. Et en plus, ils le firent sans mettre des blancs en danger. Pendant la longue récession américaine, alors que les grandes sociétés licenciaient, les petites entreprises étaient devenues la source principale de nouveaux emplois, et beaucoup avaient été créées par des immigrants asiatiques. Environ 38% des commerces de détail dans le Comté de Los Angeles sont possédés par des Coréens, et le business coréen-américain, à L.A. même, s’est accru de 27% ces deux dernières années. Le caractère très cohésif de la communauté leur donne un léger avantage dans l’acquisition des sommes nécessaires à l’investissement - et non parce que, comme certains le croient dans le quartier, les banquiers blancs les favorisent. La plupart des Coréens-Américains acquièrent leur capital de l’une ou l’autre de deux manières : soit ils ont plus d’un emploi et travaillent jusqu’à 16 heures par jour... ou ils participent à un club d’épargne communautaire appelé « kye ». Dans un « kye », quelques douzaines de familles versent entre 500 et 1000 dollars par an ; chaque année, l’un d’entre eux (désigné au tirage au sort) empoche les dépôts de l’année pour démarrer son affaire.

Les marchands coréens ne sont pas les exploiteurs essentiels des pauvres noirs et latinos. Les « seigneurs des taudis » (slum lords) qui font de gros profits dans la location des quartiers latinos au nord de South Central sont majoritairement anglo-saxons. Mais les boutiquiers coréens sont les seuls représentants visibles, directement accessibles, d’un système qui est responsable de la pauvreté et de la dégradation dont souffre la masse des Noirs et des Latinos. Mike Davis les appelle « le détonateur des rancœurs accumulées des Latinos et des Noirs pauvres ». Des ressentiments spécifiques ont pu aussi contribuer à transformer en cibles les commerçants coréens - comme des plaintes de prix excessifs, le meurtre de Latasha Harlins, une fille noire de quinze ans, pour une dispute avec un épicier coréen au sujet d’une bouteille de jus d’orange à 1,79 $. Davis suggère que les fameux gangs noirs, les Crips et les Bloods, qui firent la paix trois jours avant le début de la rébellion le 29 avril, aient pu faire leur cible des commerces coréens de South Central, dont 90% furent détruits dans les deux premiers jours, dans le cadre d’une stratégie politique consciente :

J’ai vu des graffiti dans South Central qui disaient : « Premier jour : brûlez-les. Deuxième jour : nous reconstruisons ». Le seul dirigeant national que la plupart des Crips et Bloods semblent avoir pris au sérieux est Louis Farrakhan, et son projet d’autodétermination économique noire est largement approuvé... Au sommet des gangs d’Inglewood, qui se tint le 5 mai, il était fait référence de manière répétée à une renaissance du capitalisme noir sur les cendres du business coréen. « Après tout », me dit plus tard un ex-Crip, « nous n’avons pas « brûlé » notre communauté, seulement leurs magasins » (jeu de mots sur « burn out », qui signifie à la fois « détruire par le feu » et « épuiser de travail »).

Le conflit entre les marchands coréens et les pauvres noirs et latinos représentait ainsi un déplacement de l’antagonisme de classe fondamental de la véritable source du problème, les grandes sociétés, américaines et étrangères, qui dominent l’économie de la Californie du Sud, vers une couche sociale qui n’est que l’intermédiaire entre le capital et les masses laborieuses. Comme le dit Manning Marable,

les jeunes Noirs ont besoin de comprendre que ce n’est pas le commerçant coréen-américain qui empêche le capital de s’investir dans la communauté noire, qui contrôle les banques et les institutions financières et commet des brutalités policières contre les Noirs et les Latinos. Il se peut qu’il y ait des contentieux légitimes entre les deux groupes. Mais une telle colère mal dirigée rend virtuellement impossible toute réponse unifiée à l’oppression raciale et de classe.

Le problème est d’une importance déterminante, et pas seulement à Los Angeles. L’immigration importante de la précédente génération a produit des quartiers à l’intérieur des grandes villes, dans tout le monde capitaliste avancé, où des travailleurs pauvres d’origines ethniques différentes vivent côte à côte. Souvent des groupes ethniques donnés occupent un créneau spécifique sur le marché du travail ; parfois les membres d’un groupe assument le rôle d’intermédiaires qui est celui des marchants coréens à L.A.(par exemple, les boutiquiers asiatiques dans beaucoup de villes britanniques, ou les petits épiciers marocains en France). Ces circonstances ont créé un potentiel pour des conflits inter-ethniques parmi les opprimés. De tels conflits détournent le tir du véritable ennemi. Mais seule une stratégie qui prend comme point de départ la division en classes plutôt qu’en races peut fournir la base de l’unité nécessaire de tous les opprimés.

Racisme et lutte de classes

Les limites de la révolte de Los Angeles reflètent dans une large mesure le fait qu’à l’inverse des soulèvements de ghettos des années 60, qui représentaient une radicalisation du mouvement des droits civiques en cours dans le Sud, elle s’est produite de façon spontanée (« out of the blue »), comme dit Lee Sustar, « après une période extrêmement conservatrice ». Il appelle la révolte de 1992 « un rejet du système, plein de colère mais pré-politique ». Ce qui ne change rien au trait distinctif de la rébellion, à savoir le fait qu’à la différence des émeutes antérieures, Harlem en 1964, Watts en 1965, Newark et Detroit en 1967, elle a franchi et dépassé les limites ethniques. De ce point de vue l’exemple le plus proche de celui de L.A. est fourni par les émeutes de 1981 dans les grandes villes britanniques. Comme Chris Harman le faisait remarquer à l’époque, bien que les émeutes anglaises eussent été dans l’ensemble déclenchées par le racisme policier, dans « virtuellement toutes », «  il y avait un nombre notable de Blancs engagés aux côtés des Noirs, et cet engagement n’était pas seulement le fait de militants de gauche, mais de jeunes de la classe ouvrière blanche ». Parmi ceux qui furent arrêtés, on comptait 67% de Blancs, 20% de Caraïbes et d’Africains, 5% d’Asiatiques. Ces révoltes étaient, comme celle de L.A., des phénomènes de classe, et non des émeutes raciales. Elles rassemblaient des jeunes, noirs et blancs, en révolte contre un vécu commun de chômage et en même temps contre le harcèlement policier, qui frappait plus particulièrement les Noirs.
Ces révoltes font partie d’une longue histoire qu’ignorent la plupart des radicaux noirs - une histoire de luttes ouvrières qui ont vu se battre ensemble travailleurs noirs et blancs. Dans sa splendide et émouvante histoire des Noirs en Grande Bretagne, Peter Fryer met en évidence le rôle joué par les activistes noirs dans le mouvement révolutionnaire ouvrier du début du XIXe siècle. Leur participation à ces luttes montre que la revendication de l’abolition de l’esclavage dans l’Empire Britannique, finalement réalisée dans les années 1830, avait sa source essentielle de soutien de masse chez les militants ouvriers qui liaient le combat pour l’émancipation des Noirs à la lutte contre l’oligarchie dans le pays.

Tous les grands mouvements d’organisations ouvrières de masse aux Etats-Unis ont rassemblé des travailleurs blancs et noirs franchissant les barrières raciales. Pendant la Guerre de Sécession se produisit la plus importante des vraies émeutes raciales de l’histoire américaine, lorsque des travailleurs immigrés irlandais qui protestaient contre la conscription, perdant toute retenue, tuèrent 105 personnes, des Noirs pour la plupart. Mais la Reconstruction Radicale - les efforts accomplis par la gauche du Parti Républicain dans les années 1860 - avait sa base de masse dans l’alliance des esclaves libérés et des petits paysans et artisans blancs, unis contre leur ennemi commun, les propriétaires des grandes plantations, et exigeant souvent des mesures radicales de redistribution des terres.

La défaite de la Reconstruction, qui rendit possible l’établissement dans le Sud du régime de Jim Crow, déniant dans les faits aux Noirs la moindre égalité même formelle jusqu’au mouvement des Droits Civiques des années 1960, reflétait l’inquiétude de la classe dirigeante qui devait s’unir face à un nouvel ennemi, la classe ouvrière, en train d’apparaître dans les métropoles industrielles du Nord. Mais même pendant l’ère Jim Crow, tous les mouvements importants des travailleurs brisèrent les divisions raciales. Les Chevaliers du Travail (Knights of Labor) comptèrent en 1886, à leur plus haut niveau, 700.000 membres, parmi lesquels 60.000 Noirs. Les grandes manifestations du 1er mai 1886, « le premier 1er Mai de l’histoire du mouvement ouvrier », au cours desquelles 340.000 travailleurs défilèrent pour demander la journée de huit heures, virent descendre travailleurs noirs et blancs ensemble dans la rue. Même la Fédération Américaine du Travail (American Federation of Labor, AFL), qui, à l’inverse des Knights, se concentrait sur la construction de syndicats corporatifs de travailleurs qualifiés, bien payés, blancs dans leur très grande majorité, essaya dans ses premières années d’organiser des Noirs. La grève générale de La Nouvelle Orléans de novembre 1892 vit 25.000 travailleurs noirs et blancs lutter ensemble pendant quatre jours sous la direction de l’AFL. Philip Foner commente :

La caractéristique essentielle de la grève fut une éclatante démonstration de la solidarité inter-raciale dans l’action. Des milliers de travailleurs du Sud profond montrèrent qu’ils pouvaient unir dans une lutte commune Noirs et Blancs, qualifiés et non qualifiés, qui pouvaient rester unis malgré les efforts des patrons et de leurs agents pour les diviser en excitant le préjugé anti-Noir.

Il y a eu bien d’autres épisodes d’unité ouvrière inter-raciale. Leur importance est de montrer que le niveau de la lutte des classes est le facteur décisif dans la détermination de l’intensité du racisme, même si l’unité a parfois été de courte durée. D’une façon générale, plus le niveau de la lutte des classes est élevé, plus la combativité des travailleurs, leur confiance et leur organisation autonome sont importantes, plus les couches de travailleurs engagés dans un mouvement particulier sont larges, et plus l’influence du racisme sur eux est faible.

Les dockers de Londres sont un cas typique. En avril 1968, ils firent une grève de 24 heures et manifestèrent devant le Parlement en soutien au discours d’Enoch Powell sur les « rivières de sang » nécessaires pour mettre fin à l’immigration noire. L’action des dockers reflétait la liquidation de leur secteur sous un gouvernement travailliste qui ne faisait rien pour défendre leurs intérêts. La colère et le désespoir les poussèrent dans les bras d’Enoch Powell. Par contre, en juillet 1972, ces mêmes dockers, s’appuyant alors sur leurs organisations syndicales, infligèrent une défaite décisive à l’ « Acte des Relations Industrielles » édicté par les conservateurs et imposèrent la libération des « Cinq de Pentonville ». La confiance que cette victoire fit naître chez les dockers renforça le soutien à une politique de classe plus généralisée. Cinq ans plus tard, le 11 juillet 1977, le drapeau des Royal Docks Shop Stewards conduisit un piquet massif de 5.000 syndicalistes, essentiellement blancs, en soutien aux employés majoritairement asiatiques de Grunwick à Londres. Les dockers londoniens résistèrent largement à la vague de fascisme qui balaya l’Angleterre à la fin des années 70.

Comme cet exemple le suggère, il y a une relation inversement proportionnelle entre le niveau de la lutte et l’intensité du racisme. Le facteur essentiel qui sous-tend cette relation est constitué par la confiance des travailleurs en eux-mêmes. Quand la classe ouvrière s’engage dans des luttes victorieuses contre les patrons, les travailleurs blancs sont dès lors plus enclins à placer leur confiance dans leur organisation autonome pour défendre leurs intérêts, et à se considérer comme faisant partie de la même classe que leurs frères et sœurs noirs. Inversement, quand le mouvement des travailleurs est sur la défensive et que les patrons sont généralement en situation d’imposer leur volonté, les travailleurs sont moins disposés à se tourner vers des organisations collectives et des actions de classe pour résoudre leurs problèmes. Le racisme peut, dans de telles circonstances, accroître son emprise sur les travailleurs blancs, à la fois pour les compensations psychologiques qu’il semble promettre et parce qu’il propose un diagnostic de leur situation qui détourne leurs sentiments vers un bouc émissaire visible - les Noirs.

Cette analyse peut être illustrée par une intéressante étude du Newham Monitoring Project et de la Campagne contre le Racisme et le Fascisme, qui examine la montée du racisme dans le quartier de Newham pendant les années 1970. Lors des élections générales d’octobre, le principal groupe nazi, le National Front, rallia les suffrages de 5.000 résidents du quartier de Newham, le vote NF le plus élevé du pays. Selon un militant noir du secteur, Unmesh Desai, en 1980, « tout l’espace à l’est de Liverpool Street était considéré comme une zone où les Noirs ne s’aventuraient pas ». Le développement du racisme à Newham s’est produit dans le cadre de la destruction de l’industrie locale - entre 1966 et 1972, 45% des 40.000 emplois de Canning Town furent perdus et seulement un sur trois remplacé - et l’échec du Parti Travailliste, qui contrôlait le conseil municipal, à proposer une alternative viable :

Newham, au milieu des années 70, était devenue une des zones les plus négligées et appauvries du pays. Selon New Society (23 octobre 1975), elle avait le plus grand nombre de maisons sans salles de bains ou toilettes intérieures de Londres ; le taux le plus élevé de mortalité infantile (c’est-à-dire les enfants mort-nés et ceux décédés dans la première semaine) et le taux le plus élevé de maladies mentales du pays. Seulement un enfant sur 40 avait accès à l’enseignement supérieur (le chiffre national était trois fois plus élevé) et seulement un sur dix accédait à une forme quelconque d’études postérieures (le chiffre national étant proche d’un sur quatre)... La pauvreté générale et le déclin étaient aggravés par la concentration du pouvoir entre les mains d’une poignée de conseillers et les élus tentaient de résoudre les problèmes sociaux (et seulement dans le secteur du logement) en dressant un groupe contre l’autre.

En fait, les dirigeants travaillistes exprimaient des attitudes ouvertement racistes : « Au cours d’une réunion du Parti Travailliste, l’ancien maire de Newham (un magistrat local) alla jusqu’à parler de « nègres » (« coons » - le terme utilisé par les racistes du Sud des USA - N.D.T.), de leur odeur, ajoutant qu’il « ne supportait pas l’odeur de leur cuisine et que, si on l’écoutait, on renverrait tous ces gens là d’où ils viennent ». C’est dans ce climat qu’ « une portion substantielle de l’électorat travailliste se tourna vers le National Front. Celui-ci n’était sans doute pas capable de fournir des logements et des emplois pour remédier aux conditions matérielles, mais son message de supériorité blanche répondait à un besoin psychologique ».

Newham dans les années 70 illustre, à une échelle réduite, le processus constitué par la montée du Front National en France dans les années 80. Là, un gouvernement social-démocrate présidait à des niveaux de chômage supérieurs au cours de la décennie à ceux de l’Angleterre thatchérienne, et répondait à la montée du racisme par des restrictions à l’immigration ; il n’est pas surprenant que des millions d’électeurs déçus de la classe ouvrière aient abandonné les partis de la gauche réformiste, les socialistes et les communistes, au profit de Jean-Marie Le Pen. Ces exemples illustrent le fait que la montée du racisme n’est pas, comme on le croit parfois, une conséquence automatique de la détérioration des conditions économiques. La façon dont les masses vivent la crise économique s’opère à travers le rôle joué par leurs organisations politiques et syndicales. L’échec des organisations réformistes à organiser une lutte efficace contre la montée du chômage et la chute du niveau de vie est souvent déterminant dans l’attrait que les idées racistes peuvent avoir sur les travailleurs.

Le facteur subjectif, la tentative consciente de la part d’organisations politiques d’influer sur le cours de l’histoire, peut également jouer un rôle décisif dans le combat contre le développement du racisme. C’est ce que montrent les expériences divergentes de la France et de l’Angleterre dans les années 80. Le rapport de Newham (publié en 1991) indique : « Il y a dix ans, des Asiatiques et Afro-Caraïbes, dans l’ensemble de Newham, Nord et Sud, subissaient des niveaux similaires d’oppression raciste. Mais au cours des années 80, une série de campagnes d’autodéfense modifièrent le climat dans le Nord ». L’étude, en même temps qu’elle met l’accent sur l’importance des campagnes de défense initiées par les Noirs eux-mêmes - par exemple après le meurtre en 1980 d’Achtar Ali Baif par des skinheads fascistes - reconnaît en même temps le rôle joué par des blancs antiracistes, par exemple les membres de la gauche travailliste qui furent capables de mettre en échec certaines pratiques parmi les plus odieusement racistes du conseil municipal (comme l’exigence pour les Noirs de produire leurs passeports à l’appui de leurs demandes de logements) et aboutirent à ce que Newham devint, en 1984, la première municipalité à avoir expulsé une famille blanche pour son comportement raciste. Faisant le point de l’expérience du Newham Monitoring Project, Unmesh Desai remarquait :

Une autre leçon que nous avons assimilée dans les premiers temps était que ce n’était pas les Blancs individuellement qui étaient responsables mais la société blanche dans son ensemble. L’antiracisme rend aussi compte des problèmes de la classe ouvrière blanche, avec laquelle nous vivons coude à coude et dont il ne nous est pas possible de nous dissocier.

Les événements de Newham étaient partie intégrante d’un processus en cours au niveau national, dont l’un des traits constitutifs était le déclin précipité du National Front et d’autres organisations fascistes à la fin des années 70. Cette cuisante défaite de l’extrême droite en Angleterre était la conséquence de l’émergence d’un mouvement antifasciste de masse, l’Anti Nazi League, lancé par le SWP et la gauche du Labour Party en 1978. Pourtant l’ANL a souvent été critiquée par des nationalistes noirs. Paul Gilroy, par exemple, proclame que « l’ANL a cherché délibérément à susciter et à manipuler une forme de nationalisme et de patriotisme comme composante de sa démarche globale antifasciste », insistant dans sa propagande sur l’assertion que « les Nazis britanniques n’étaient que des patriotes de pacotille ». Au surplus, « être « Anti Nazi » consistait à situer le problème posé par la montée du racisme en Angleterre au niveau d’une petite et excentrique, quoique violente, bande de néo-fascistes ». Cette accusation peut être réfutée à de nombreux égards. En premier lieu, la propagande de l’ANL se concentrait, non pas sur le manque de patriotisme des Nazis, mais sur le fait qu’ils étaient nazis, militants d’une idéologie politique qui a mené à l’Holocauste. S’il y avait une image historique à laquelle l’ANL se référait, ce n’était pas à la «  plus belle heure » de l’Angleterre en 1940, comme l’insinue Gilroy, mais à Auschwitz. D’où son slogan essentiel : « Plus jamais ça ! »

En même temps, l’ANL était fondée sur un front unique de sociaux-démocrates et de socialistes révolutionnaires porteurs d’analyses différentes, à la fois sur le racisme et sur les stratégies du changement social. Les militants ANL issus du Labour Party, du fait de leur attachement général au nationalisme britannique, ont parfois stigmatisé le manque de patriotisme des nazis. Ce que nous, militants du SWP, n’avons assurément pas fait. Pas plus que nous n’avons isolé la lutte contre le fascisme des questions plus générales du racisme. Par exemple, lors du premier carnaval de l’ANL, en mai 1978, une brochure du SWP, Contre le contrôle de l’immigration, s’est vendue massivement ; les militants du SWP exprimaient clairement leur opposition au contrôle de l’immigration dans les conférences de l’ANL. C’est la nature même du front unique de mettre ensemble des forces politiques divergentes qui sont prêtes à œuvrer ensemble sur une question particulière, en l’occurrence la lutte contre les nazis. Se concentrer pareillement sur les fascistes n’était pas un abandon du terrain plus général de la lutte contre le racisme ; au contraire, c’était un élément essentiel de la conduite de cette lutte à l’époque.

À l’évidence, la croissance du NF et d’autres organisations nazies reflétait un racisme profondément enraciné, institutionnalisé dans la société britannique et qu’exploitaient les principaux partis. Mais la montée du NF (dont un commentateur prédisait, en 1977, qu’il remplacerait bientôt les libéraux comme troisième parti), s’il n’y avait pas été fait obstacle, aurait favorisé une augmentation qualitative du niveau de racisme, permettant aux nazis de s’implanter solidement dans de nombreux districts ouvriers, où ils auraient pu s’appuyer sur le soutien populaire des Blancs pour attaquer les Noirs en toute impunité et exiger la mise en place de politiques encore plus racistes par les autorités locales et le gouvernement central. Nous pouvons voir cette dynamique à l’œuvre en France, où le racisme officiel de l’Etat et des principaux partis capitalistes se nourrit du racisme populaire attisé par les nazis et le renforce. L’ANL, en les prenant pour cible et en mobilisant contre les nazis, fit avorter cette dynamique dans l’œuf, et contribua par conséquent à empêcher un développement subséquent du niveau de racisme.

Le dernier mot sur ce sujet peut être laissé à Darcus Howe, l’un des radicaux noirs les plus connus en Angleterre. Paul Foot évoque son « hommage brillant et émouvant » à David Widgery, l’un des fondateurs de Rock Against Racism et de l’ANL, lors d’un meeting organisé par le SWP à la mémoire de Widgery en décembre 1992 :

Darcus Howe disait qu’il avait engendré cinq enfants en Angleterre. Les quatre premiers ont grandi pleins de ressentiment, constamment en butte au racisme ambiant. Le cinquième enfant, dit-il, a grandi en « Noir bien dans sa peau ». Darcus attribuait son « aisance » (« space ») à l’Anti Nazi League en général et à David Widgery en particulier. Il est difficile d’imaginer une plus belle épitaphe.

La révolution socialiste et la libération des noirs

La défaite infligée au fascisme britannique à la fin des années 70 ne doit pas porter à l’autosatisfaction. Le racisme est inhérent à la société capitaliste, et les conditions qui le génèrent sont constamment renouvelées par la crise du système. Mais le contraste entre l’exemple anglais et celui de la France depuis 1981 est instructif. Ce dernier indique que l’échec de l’extrême gauche française - qui comporte un certain nombre d’organisations relativement importantes existant depuis longtemps - à construire un mouvement antifasciste comparable à l’ANL est un facteur central dans la croissance du Front National. Ceci à son tour illustre le rôle que peuvent jouer les socialistes révolutionnaires dans la lutte contre le racisme. Celle-ci se situe à deux niveaux. D’abord, les révolutionnaires devraient être impliqués dans les batailles qui se développent autour de différents aspects du racisme - pas seulement (ou même essentiellement) contre les nazis, mais contre les contrôles de l’immigration, les attaques sur le droit d’asile, les expulsions de sans-papiers, la brutalité policière, les attentats racistes. Cet engagement actif dans la lutte contre le racisme sous tous ses aspects inclut le soutien apporté aux Noirs lorsqu’ils s’organisent contre l’oppression dont ils sont victimes et lorsqu’ils portent leur colère dans la rue, défiant l’Etat raciste.

La lutte contre le racisme est subordonnée à la compréhension de ses causes. Ceci est essentiel pour briser l’emprise du racisme sur les travailleurs blancs. Le racisme, comme nous l’avons vu, peut séduire les travailleurs blancs en ce qu’il leur offre une solution imaginaire à des problèmes réels - la pauvreté, le chômage, l’exploitation - auxquels ils sont confrontés. Par conséquent, la lutte directe contre le racisme doit être liée à une agitation autour des questions sociales et économiques qui soit à même de montrer que le racisme n’est pas la solution, que la lutte des classes, unissant les travailleurs quelle que soit leur couleur et leur origine ethnique, offre la seule façon efficace d’améliorer leur existence. Un exemple classique de cette stratégie est le succès remporté par le Parti Communiste dans l’East End de Londres dans les années 30, lorsqu’il réussit à couper de sa base ouvrière la British Union of Fascists d’Oswald Mosley en combinant la lutte physique contre les fascistes - en particulier dans la grande Bataille de Cable Street du 4 octobre 1936 - avec des campagnes sur les questions matérielles (notamment les loyers) qui permirent de gagner un grand nombre de sympathisants de Mosley. Ceci illustre le fait que le racisme, de même que la pauvreté, la déchéance et la violence auxquelles il est lié, sont des produits de la nature de la société capitaliste. Nous devons en supprimer les causes aussi bien que les symptômes.

En second lieu, par conséquent, les socialistes révolutionnaires doivent construire un parti non racial de travailleurs blancs et noirs, qui comprenne que le racisme ne peut être supprimé en dernier ressort que par le renversement du système capitaliste. Cette stratégie ne signifie pas que nous devons conseiller aux travailleurs noirs d’attendre la révolution socialiste. Comme nous l’avons vu, les révolutionnaires s’engagent totalement dans les batailles quotidiennes contre le racisme. Mais ils le font avec la conscience, non seulement que le racisme plonge ses racines dans le capitalisme, mais que le capitalisme lui-même ne peut être renversé que par une classe ouvrière qui a surmonté ses divisions raciales est s’est unie contre l’ennemi commun. Les socialistes révolutionnaires sont antiracistes, non seulement parce qu’ils méprisent le racisme en tant qu’obscénité morale, mais parce qu’un mouvement des travailleurs qui ne combat pas le racisme est incapable de renverser le capital. La classe ouvrière, nous l’avons vu, est une classe internationale : l’extension du capitalisme sur tout le globe a créé un prolétariat qui est lui-même répandu sur la terre entière, et qui s’est formé sur la base d’une importante migration à travers les frontières nationales. Briser les barrières raciales que ce processus a élevé entre différents groupes de travailleurs est une condition indispensable du succès de toute révolution socialiste.

Bien sûr, cela ne revient pas à dire que le racisme disparaîtra dès que la révolution sociale aura triomphé. Marx a souligné que la société socialiste, « en émergeant de la société capitaliste (...) est dans tous ses aspects, économiquement, moralement et intellectuellement, toujours porteuse des stigmates de l’ancienne société dont elle émerge ». Elle reste polluée par les ordures du passé, y compris le racisme. Malgré tout, la révolution socialiste porte au racisme un coup fatal. Il y a deux raisons à cela. D’abord, comme nous venons de le voir, seule une classe ouvrière unie peut accomplir une révolution. Le processus révolutionnaire ne pourrait qu’affaiblir considérablement les divisions raciales. Ensuite, la création d’une société socialiste impliquerait, même dans sa période initiale, le démantèlement des structures matérielles du capitalisme qui sont responsables de l’existence du racisme. La révolution des travailleurs serait ainsi le début d’un processus qui, avec le temps, réduirait le racisme à la dimension d’un mauvais souvenir. La révolution socialiste et la libération des Noirs sont inséparables.

À partir de là, nous pouvons voir pourquoi l’accusation des radicaux noirs selon laquelle le marxisme est « eurocentrique » est dénuée de fondement. Il est vrai que le marxisme est né en Europe comme réponse à l’apparition du capitalisme industriel, le mode de production capitaliste sous sa forme développée. Au centre des théories de Marx se trouve l’analyse de ce phénomène sans précédent. Dans le Manifeste communiste et dans les Grundrisse en particulier, il met en évidence le rôle d’universalisation du capitalisme, la façon dont il entraîne l’humanité, qu’elle le veuille ou non, dans le premier système social réellement global de l’histoire. Marx était clairement conscient des terribles souffrances que cela comportait, en particulier pour les peuples de ce que nous appelons aujourd’hui le Tiers Monde : « La déportation, la réduction en esclavage et l’enfermement dans des mines de la population indigène (de l’Amérique)... les débuts de la conquête et du pillage de l’Inde, et la transformation de l’Afrique en une réserve de chasse aux peaux noires sont autant de choses qui caractérisent l’apparition de l’ère de la production capitaliste ». Mais Marx ajoutait que l’émergence du système capitaliste mondial créait les conditions de ce qu’il appelait « l’émancipation humaine » - une révolution qui, en renversant le capitalisme, poserait les bases de l’abolition complète de l’exploitation de classe et de toutes les formes d’oppression qui divisent et handicapent l’humanité. Une telle émancipation globale est possible parce que le capitalisme repose sur une classe universelle, formée de tous les peuples de la terre, qui ne peut se libérer qu’au moyen d’une révolution internationale fondée sur les intérêts communs des exploités.

Cette conception de l’émancipation humaine imprègne la politique issue de la tradition marxiste révolutionnaire. Elle explique pourquoi, par exemple, l’Internationale Communiste, dans les années qui suivirent la Révolution Russe d’octobre 1917, était le premier mouvement socialiste à se vivre comme un mouvement authentiquement mondial, reliant la lutte de la classe ouvrière industrielle aux révoltes anti-impérialistes des masses coloniales, que Lénine et les Bolcheviks considéraient comme les sujets de leur propre émancipation. C’est la même vision de l’émancipation humaine qui a mené C.L.R James à se rallier à la tradition socialiste révolutionnaire - un engagement duquel, quelles que fussent les particularités de sa compréhension de cette tradition, il n’a jamais dévié par la suite - et qui a maintenu d’autres intellectuels noirs radicaux comme W.E.B. Du Bois dans un dialogue créatif avec le marxisme. Même la version défigurée par le stalinisme de cette vision a permis au Parti Communiste US de construire une base militante significative à Harlem pendant les années 30 (et d’avoir une influence importante sur les émeutes de mars 1935), malgré une concurrence acharnée de la part des nationalistes noirs, notamment les partisans de Marcus Garvey, et sur la base d’une défense intransigeante de l’unité de classe des travailleurs noirs et blancs.

Les grandes révoltes des Noirs, de la révolution haïtienne au soulèvement de Los Angeles, sont partie intégrante de la tradition révolutionnaire qui cherche à unir les mouvements pour le socialisme et pour la libération des Noirs. La lutte contre l’oppression raciale est un élément indispensable du projet socialiste révolutionnaire. De toutes façons, sans la victoire de ce projet, la victoire sur le racisme ne peut pas être remportée.

Voir en ligne : Ce texte est la transcription d’une brochure produite par le SWP intitulée « Race & Class »

Notes

[1S. Rose et al., Not In Our Genes.

[2Z. Bauman, Modernité et Holocauste


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