Communistes contre Staline : massacre d’une génération, de Pierre Broué

par Nick Barrett

6 septembre 2009

Le révolutionnaire et écrivain Victor Serge décrit les années trente dans ces termes « quand il faisait minuit dans le siècle ». Le monde était pris en tenailles entre d’un côté l’anéantissement par le stalinisme de l’espoir soulevé par la Révolution Russe et de l’autre, la montée du fascisme et l’arrivée au pouvoir de Hitler. Pierre Broué signe ici un document historique d’une valeur inestimable avec le premier véritable récit de l’opposition interne du parti bolchevik à Staline.

Par-dessus tout domine la figure de Léon Trotsky, premier oppositionnel à Staline. Mais ce n’est pas un livre sur Trotsky, c’est une histoire du parti bolchevik d’en bas, tel qu’il était, loin des visions tronquées qu’on peut en avoir, et en tout cas loin de l’idée qu’il se résumait à quelques dirigeants aussi importants soient-ils.

Broué a construit le livre autour des biographies de centaines d’opppositioneri bolcheviks contre Staline, « trotskystes » ou simplement des ouvriers et des étudiants qui se sont opposés au stalinisme. Il cite plus de sept cents militantes et militants, de toute l’Union soviétique qui se sont battus dès 1922 pour certains, pour d’autres à partir de 1937 seulement, mais qui partageaient tous les mêmes convictions : la nécessité de la révolution, la nature contre-révolutionnaire du régime bureaucratique, la nécessité de la démocratie dans le parti. Dans leur écrasante majorité, ils sont morts à la fin des années trente, fusillés par Staline et sa police secrète dans les camps de la mort de Vorkouta et de la Kolyma.

Une force considérable

Cette histoire est cruciale pour plusieurs raisons. Elle dément catégoriquement l’existence d’un quelconque lien automatique entre la politique de Lénine et la montée du stalinisme. Elle montre au contraire à quel point il était nécessaire pour Staline et la bureaucratie montante d’éliminer non seulement tout vestige de la tradition bolchevique de la révolution russe, mais aussi toute manifestation de démocratie ouvrière qui s’exprimait entre 1922 et la fin des années 30. Elle montre aussi que loin d’être une minorité, l’opposition à Staline était une force considérable. En 1928, alors que la répression s’abat déjà sur l’opposition de gauche, Staline lui-même, peu enclin à en exagérer le nombre, estime à 30 000 les militants actifs de l’opposition, probablement la majorité des militants bolcheviks encore actifs. En 1924, alors que l’opposition a la majorité dans l’organisation moscovite, elle n’a droit qu’à trois délégués. Chliapnikov revendique une section bolchevique de 130 personnes en 1917 à Kharkov. Dix ans plus tard l’opposition de gauche compte 260 membres. Elle inclut les vieux bolcheviks d’avant la révolution de 1917, mais également des jeunes recrutés tout au long des années vingt et trente. Les chiffres mêmes de la police secrète sont parlant : sur tous les militants arrêtés ou exclus pour « trotskysme », 44 % sont des ouvriers, 25 % des anciens ouvriers occupant des postes de responsabilité dans le parti ou dans les services de l’Etat, et 85 % ont moins de 35 ans. Ce dernier chiffre signifie par exemple que la majorité de l’opposition à Staline au milieu des années 30 et éliminée dans les camps n’avaient même pas connu la révolution de 1917.

L’opposition était donc une véritable avant-garde de la jeunesse ouvrière qui a mené une lutte à mort pour l’idéal communiste.

La jeune génération de dirigeants qui organisent et dirigent l’opposition à Staline dans l’exil, dans les camps et dans les grèves de la faim sont des militants dont les noms sont peu connus : V.B. Eltsine, G.M. Stopalov, B.S. Livshitz, F.N. Dingelstedt, G Ia. Iakovine, S.A. Gevorkian, I.M. Alter, O.M. Tankhilévitch, V.N. Netchaiev, E.B. Solnstsev. Ils sont presque tous morts fusillés.

Les récits de l’activité de ces militants dans les conditions les plus difficiles sont inspirants. Comme celui d’Ivan Nikititch Smirnov (appelé « la conscience du parti » par Lénine) qui a reconstruit un bloc d’opposition en 1931-1933. Arrêté, il tenait des conférences tous les jours à travers les barreaux de sa cellule devant des dizaines de prisonniers dans le froid glacial du camp de Souzdal. Il est fusillé en 1936. Ou Fedor Dingelstedt, organisateur de la première grève de la faim dans les camps pour revendiquer le statut de détenu politique. Transféré ensuite dans un autre camp, il en organise immédiatement une deuxième. Ou bien encore Khristian Rakovsky qui en 1928 alors que l’opposition est secouée par les capitulations de plusieurs dirigeants bolcheviks historiques comme Préobajensky, Smilga et Radek, rédige une déclaration politique sur proposition d’un jeune militant et recueille la signature de plusieurs centaines d’oppositioneri dispersés à travers la Russie, sauvant l’opposition d’une déroute politique. Ou encore l’intervention de Gevorkian dans une assemblée générale de préparation d’une grève de la faim à Vorkouta au lendemain du premier procès de Moscou et de l’exécution de Zinoviev et Kamenev. Ceux-ci avaient pourtant dans les années vingt constitué une Troïka dirigeante avec Staline avant de passer à l’opposition. Malgré cela Gevorkian déclare « Avant de commencer notre réunion, je vous demande d’honorer la mémoire de nos camarades morts en martyrs des mains des staliniens traîtres à la révolution ».

Dans les camps d’isolement des « trotskystes » il y a en fait une vie politique intense. Un nouveau détenu qui arrive à l’isolateur de Verkhnéouralsk décrit les réunions et débats ainsi :

« Comment admettre que, dans l’immense Russie réduite au silence, les deux ou trois îlots de liberté, où des hommes avaient encore le droit de penser et de parler librement et en public étaient... les prisons ? »

Une opposition diverse

Au comité central de février 1936 Staline conclut : « Il reste peut-être une dizaine de milliers de vieux cadres...que nous fusillerons bientôt ». Broué démontre que Staline et la bureaucratie avait peur de l’opposition, de leur politique, de l’influence de leurs arguments et de l’écho qu’ils pouvaient avoir même au sein de l’appareil du parti. Au plénum de 1937 il déclare encore, « plus on se montre négligeant à l’égard de l’opposition, plus elle se développe à l’intérieur du parti » Pourtant des milliers de personnes avaient déjà été fusillées.

Enfin, contrairement à ce qu’on pouvait croire, l’opposition à Staline était assez variée. Bien entendu il y avait le groupe directement influencé par Trotsky, Rakovsky mais il y a avait aussi le groupe très large autour de Smirnov, les « décistes » (de centralisme démocratique) autour de Sapronov, l’opposition ouvrière,... et les zinovievistes, basés surtout à Leningrad. Et les polémiques sur les alliances et sur les tactiques ne manquaient pas. Le souci de sauver le parti de Staline et des bureaucrates est omniprésent. Pour la plupart les oppositioneri sont souvent disposés à faire des compromis plutôt que claquer la porte, conscient de la richesse militante accumulée dans le parti.

Dans les camps, les militants savent qu’ils vont mourir mais ils continuent à résister. Parfois lors des interrogatoires du NKVD ils capitulent pour sauver un-e proche de la torture, mais toujours en vain. Parfois, ils sacrifient tout pour sauver leur parti et la révolution. Sontsev, contre les conseils de Trotsky, rentre en Russie de l’étranger pour continuer le combat, il sera arrêté et fusillé. Smirnov feint de capituler pour pouvoir réintégrer le parti et continuer le combat contre Staline. C’est une mort certaine.

L’histoire n’est donc pas réjouissante, car elle est l’histoire d’une défaite. Mais elle souligne un aspect crucial du parti bolchevik de la Révolution russe. Lénine et Trotsky étaient certes les dirigeants clés, mais ils disposaient d’un parti de milliers et milliers de militants ouvriers, formés, courageux, organisateurs, capables d’argumenter et défendre leurs idées, et prêts finalement aux plus grands sacrifices pour construire un monde meilleur. Cet aspect collectif prend une forme vraiment concrète à travers l’histoire de l’opposition que Broué nous présente. Les meilleures traditions de réunion, de démocratie (les mois pour faire circuler, faire amender et adopter un texte sur la lutte pour la démocratie dans le parti dans les conditions les plus difficiles), et de recrutement ont permis à l’opposition de survivre et de résister et de se renouveler pendant presque vingt longues années à un prix humain terrible.

Il nous reste, après la lecture de ce livre, à reprendre le flambeau d’Ivan Nikititch et des centaines et milliers d’autres cités par Broué, et contribuer à construire un nouveau parti à la hauteur des enjeux que ces milliers d’oppositioneri avaient déjà clairement identifiés.

Post-scriptum : Il y a néanmoins une critique négative de ce livre : l’édition est atroce. Parfois des passages entiers voire un sous-chapitre se répètent, presque comme si les notes de Broué n’avaient pas étaient triées avant publication. C’est dommage pour un ouvrage aussi original et important.


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