Le mythe Jaurès ou l’opportunisme honnête

par Cédric Piktoroff

5 septembre 2009

Le 31 juillet dernier, l’Humanité rendait hommage à son fondateur, assassiné il y a maintenant 90 ans, Jean Jaurès.
Jaurès pensait qu’avec l’avènement de la République, l’époque des révolutions violentes était close, que la démocratie politique permettait d’exprimer la volonté du peuple et qu’il ne suffisait plus que d’un « progrès d’éducation du prolétariat pour que sa souveraineté formelle devienne une souveraineté substantielle ». Il s’agissait pour Jaurès d’introduire du socialisme dans le capitalisme et les mentalités ouvrières afin de le dépasser progressivement.
Le socialisme devait donc se fixer un programme « d’évolution révolutionnaire ».

On se rappelle surtout de Jaurès une phrase célèbre de 1895 où il fulminait contre la société bourgeoise en disant qu’elle «  porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage ».

Son action politique, ses combats passionnés, notamment dans l’affaire Dreyfus, et son opposition à la guerre qui lui coûta la vie constituent les principales sources de la fondation du « mythe Jaurès », « le plus grand homme de la IIIe République », selon les mots mêmes de Trotsky. Mais quelle place Jaurès occupait-il réellement dans le mouvement ouvrier de la « belle époque » ?

Après la défaite de la Commune de Paris succéda une période de réaction politique dans toute l’Europe durant laquelle le capitalisme ne connut ni guerre ni insurrection. La IIe Internationale fut fondée en 1889 sur des bases marxistes mais, progressivement, elle vit s’installer en son sein ce que Lénine appelait le révisionnisme. Il s’agissait de la révision du marxisme, comme théorisation du développement de l’opportunisme et du réformisme. Malgré des expressions différentes dans chaque pays, ce ne fut qu’un seul et même phénomène qui s’installa au sein du mouvement ouvrier international. Selon Lénine, ce phénomène s’explique par trois grandes caractéristiques de la période :

- Pénétration dans les rangs du prolétariat d’une petite bourgeoisie en voie de prolétarisation qui apporte avec elles ses concepts et ses préjugés. Le succès des partis ouvriers contribuant également à attirer de nombreux petits-bourgeois et intellectuels.

- Changement d’attitude de la bourgeoisie, qui n’est déjà plus une classe révolutionnaire mais une classe qui cherche désormais à maintenir sa domination, et dont les fractions les plus conscientes cherchent à atténuer les antagonismes de classes pour éviter le désordre social. Cela se traduit par des politiques d’alliance avec les partis socialistes et de corruption de leurs chefs (« l’aristocratie ouvrière »), afin de pouvoir gouverner avec « l’appui de la classe ouvrière » comme disait Engels.

- L’impérialisme et les profits engendrés par le pillage des colonies permettent à la bourgeoisie d’en distribuer des « miettes » au prolétariat afin de le corrompre.

Mais ce dernier argument est inconséquent. Il revient au même que les positions tiers-mondistes qui diagnostiquent un « embourgeoisement » des classes ouvrières des pays impérialistes. Surtout, il ne permet pas de démentir le révisionnisme qui, à la manière de Jaurès, affirme que Marx se trompait en parlant de « paupérisation absolue » du prolétariat, la classe ouvrière ne devenant pas de plus en plus pauvre puisque le capitalisme est capable d’améliorer la vie des travailleurs, notamment grâce aux réformes arrachées par les socialistes. Mais cette analyse se fonde sur une mauvaise étude des écrits de Marx qui, en dégageant deux formes d’extraction de la plus-value, « absolue » et « relative », parle notamment de « paupérisation relative » du prolétariat, basée sur l’accroissement de la productivité du travail. Ainsi, tout en accroissant considérablement les taux d’exploitation et de profits, le capital est en mesure d’augmenter le salaire des travailleurs, réduire le temps de travail, améliorer les conditions de vie et de travail, développer la protection sociale, etc. Ceci n’est nullement attribuable à un quelconque humanisme de la classe dirigeante. D’ailleurs la plupart de ces concessions sont arrachées par les luttes. Cela constitue plutôt à certains moments une nécessité pour la conservation de la domination de la bourgeoisie, effrayée par la menace du prolétariat et contrainte de négocier la paix sociale. Le réformisme est alors une nécessité pour le système capitaliste. Mais, partant de ces lacunes théoriques et se bornant à constater la possibilité d’améliorer le sort des travailleurs, le révisionnisme en concluait que la théorie était dépassée et qu’il fallait par conséquent changer la pratique.

Ainsi, sans aller aussi loin que l’Allemand Bernstein, principal théoricien du révisionnisme, Jaurès pensait que la société capitaliste, grâce à la République et au suffrage universel, pouvait évoluer graduellement et pacifiquement vers le socialisme.

Défenseur de Dreyfus

Il faut d’abord savoir que Jaurès est issu de la moyenne bourgeoisie. Universitaire, il est d’abord député dans les rangs des radicaux, un parti bourgeois républicain. Écœuré par le vide idéologique et la dépravation des partis bourgeois, Jaurès devient socialiste après son soutien à la grève des mineurs de Carmaux en 1892. L’année suivante, il est élu député comme socialiste indépendant. Dès lors, sa vie va se confondre avec celle du socialisme. Deux évènements vont donner lieux à des débats houleux, notamment avec le Parti ouvrier français, marxiste, de Guesde et Lafargue. Dans l’affaire Dreyfus d’abord, le militaire injustement accusé d’espionnage parce qu’il était juif. Guesde était opposé à une prise de position socialiste tandis que Jaurès, fervent défenseur des droits démocratiques, était résolu à le défendre. Cependant, aucune des deux positions n’était juste. Alors que Guesde considérait de façon sectaire que le prolétariat n’avait pas à se mêler de cette querelle entre bourgeois, Jaurès cherchait des alliances avec les fractions progressistes de la bourgeoisie. Mais aucun d’eux ne fut capable d’entraîner le prolétariat dans cette lutte de façon indépendante, afin de faire reculer le racisme que la bourgeoisie cherchait à répandre dans la classe ouvrière. L’autre grand désaccord fut plus important encore et agita toute la IIe Internationale, ce fut la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois. Comme nous l’avons vu plus haut, la bourgeoisie cherchait l’appui des socialistes afin de mieux les contrôler et leur faire endosser la responsabilité de sa politique. Jaurès soutint l’entrée de Millerand dans le gouvernement radical de Waldeck-Rousseau et sa participation à une politique bourgeoise de répression ouvrière et coloniale aux côtés du Général Galliffet, massacreur de la Commune. Jaurès était influencé par le hochet agité par la bourgeoisie radicale de la menace de forces réactionnaires prêtes à renverser la République. Pour lui, il fallait soutenir les gouvernements bourgeois progressistes contre les réactionnaires et faire pénétrer progressivement le socialisme dans l’Etat. Il pensait qu’avec l’avènement de la République, l’époque des révolutions violentes était close, que la démocratie politique permettait d’exprimer la volonté du peuple et qu’il ne suffisait plus que d’un « progrès d’éducation du prolétariat pour que sa souveraineté formelle devienne une souveraineté substantielle ». Aussi, le « prolétariat conscient » (le parti) ne devait s’attacher qu’au travail légal (surtout parlementaire) afin d’élargir ses rangs (le nombre de ses électeurs) et d’introduire du socialisme dans le capitalisme et les mentalités ouvrières afin de le dépasser progressivement. Le socialisme devait donc se fixer un programme « d’évolution révolutionnaire ».

Contre la grève générale

Il faut surtout observer que la plupart des socialistes, même l’aile révolutionnaire (Guesde et Vaillant), ont été progressivement amenés à développer une grande méfiance envers l’activité des masses et notamment à rejeter le principe de grève générale, prêché de façon idéaliste par les syndicalistes révolutionnaires, laissant à ces derniers la direction des principales grèves. Retenant de Marx la primauté de la lutte politique sur la lutte économique, autrement dit la conquête du pouvoir par le prolétariat, ils préconisaient la conquête de l’Etat bourgeois par le parti ouvrier. Ainsi, étaient occultées les leçons de la Commune, qui avait démontré selon Marx et Engels que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine d’Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte ». Mais plus grave encore, les tâtonnements théoriques des socialistes les conduisirent à substituer à l’action de la classe ouvrière, l’action du parti, en oubliant ce principe élémentaire que : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Ainsi, il faut analyser les conditions objectives de l’ensemble de la période pour comprendre ce qui a permis l’émergence de grands dirigeants comme Jaurès. Car Jaurès était un dirigeant hors du commun, imprégné d’un esprit plus démocratique que révolutionnaire. Armé de toute sa bonne volonté, il excellait dans ce en quoi il croyait profondément. Comme disait Trotsky : « Il espérait beaucoup en lui-même, en sa force personnelle [...]  ; dans les couloirs du Parlement il apostrophait ministres et diplomates et, avec un optimisme exagéré sur son influence, les accablait du poids de son argumentation ».

Malheureusement, lorsque la guerre devint inévitable, il croyait qu’il aurait seul la possibilité de convaincre le gouvernement de rester pacifique, incitant ainsi les ouvriers à rester passifs au lieu de les appeler à l’insurrection. Pourtant sa mort provoqua des mouvements spontanés. Mais trop tard, les autres dirigeants soi-disant plus « intransigeants », mais dépourvus de sa grandeur morale, avaient déjà trahi le prolétariat, usés par leur opportunisme. Jaurès mourut alors comme il vécut, en idéaliste.


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